I.E BAPTÊME
L'écrivain ne dormit pas. Son imagination prodigieuse il rappliqua à faire des plans de salut et chaque fois il se heurtait à l'âme lassée d'Istar.
Seule la présence de son frère eût donné à cette emme la force d'une lutte de dissimulation et cette présence c'était le désastre certain.
Avertir Capimont autant courir la malechance de son tempérament sanguin, d'homme à conscience militaire sans souplesse qui longtemps aveugle et sourd ne saurait pas fermer les yeux et les oreilles un moment de plus, par habileté. Tuer Leclerc? D'abord Nergal, incertain de le tuer, n'acceptait pas cette. opinion que quiconque vous offense est assez gentilhomme : il n'eût admis le champ clos qu'avec un pair. Puis, quelle que fût l'issue du duel, c'était un scandale retentissant et une nouvelle éclaboussure de calomnie sur Istar et cette fois caillotée de sang.
Un seul parti restait, agir sur l'âme de l'amou-
reuse assez fortement pour qu'elle se tînt ferme tout le temps du péril.
Dès huit heures du matin Nergal se faisait voiturer vers le cours d'Herbouville et descendant cinquante mètres avant les Gloriettes, il avisait une petite auberge propre aux rouliers et aux canuts, et s'installant derrière le rideau rouge fané il attendit que M. Capimont passât.
M. Capimont ne passait pas encore à neuf heures moins le quart. Sans s'expliquer sa persistance, à lui-même, Técrivain eût voulu êlre certain de l'absence du soirier. Certes, aux termes de leur intimité un dernier adieu n'était pas suspect; mais le Capimont qui lavait reconduit la veille, au souvenir, ne ressemblait pas au Capimont ordinaire, si ouvertement amical.
L'heure dite par Istar approchait, il se leva appréhensivement : allait-il sonner aux Gloriettes à cette heure matinale ou entrer dans la serre par le terreplein?
Comme d'habitude la grille était ouverte, il s'aivança.
Au seuil de la terrasse Istar toute en blanc attendait : le soleil levant caressait de rayons pâles les stigmates d'une insomnie souffrante.
A la rencontre de leurs regards jaillit une même ! pensée : « Nous nous voyons pour la dernière fois. »
Quand les yeux se sont dits une parole si funèbre, jil n'y a plus qua pleurer et à s'étreindre, et ils ne
pouvaient ni l'un ni l'autre sans démentir leur serment.
— Capimont est-il sorti?
— Est-ce l'heure de penser à lui?
— N'êtes-vous pas liés si étroitement que le carreau qui sur lui tombe, ne vous blesse?
— Je ne suis liée que dans ma liberté; mon corps est délié .et ma seule blessure c'est votre départ.
— O ma sœur! — supplia l'Œloliite, — vous n'avez donc plus le courage du devoir?
— Je n'ai plus que le courage de l'inertie; je ne vous embrasse pas, je ne vous suis pas et je ne me tue pas : qu'on ne m'en demande pas plus.
— Ce que vous ne feriez plus pour vous-même, le feriez-vous pour moi?
— Vous, vous êtes la vie, la lumière et la loi; vous, vous êtes mon seigneur, Nergal.
— Eh bien! obéis donc, — s'écria-t-il, — puisque je suis le seul mobile qui te puisse mouvoir, ]e te demande, Istar, de ne pas me bourreler de ton malheur; je veux que tu luttes, que tu milites, que tu triomphes, pour m'ôter de peine.
— Je m'efforcerai, mon frère, mais je ne promets pas.
Et lui prenant le bras d'une main crispée :
— Evoque un aveugle qui au bout de vingt ans de cécité aperçoit le jour, c'est-à-dire la joie, tous les épanouissements de l'être; quand la nuit revient
dans sonorbitre crois-tu que réblouissement ne reste pas comme un désir désolé et furieux...
«Avant vous, Nergal, résignée et parée, je vivais mon dam, ne croyant pas qu'il y eût d'autre possible. Vous m'apparaissez; à vos accents je sens naître et se développer en moi une nouvelle Istar; madame Capimont dormait, pourquoi avez- vous éveillé la sœur de Nergal? Car la vie d'autour de moi c'est le sommeil avec de la médisance ou de la mauvaise prière marmottée : on se résigne quand on ignore ou qu'on -espère. Je sais que le bonheur existe et à quarante ans une femme n'espère plus.
— Quoi, voulez-vous que je nourrisse l'atroce pensée que M. Capimont peut mourir bientôt, et que je paye son loyal amour en tablant mon rêve sur sa fin? J'ai quarante ans, vous dis-je, quarante ans d'infortune; si la destinée me souriait, je manquerais à ma destinée. Songez donc, dans dix ans, je suis une femme impossible.
Elle interrompit d'un geste résolu l'exclamation du romancier.
— Employons mieux le moment qui nous reste; je me sens un peu de force, j'ai prié..* la Vierge... cette nuit et elle m'a exaucée puisque je ne défaille pas.
— Je suis exaucé aussi puisque vous voilà dévote à Marie.
— Vous êtes plus exaucé encore que vous ne
croyez, Nergal, mais la cathécumène parlera la dernière. Écoutez la femme : je renonce au bonheur, il serait coupable, mais je veux la gloire si douloureuse qu'elle soit. Sainte-Sebaste sera faite d'après moi et nie sera dédiée; je veux une immortalité sur notre rencontre et je me permets de le vouloir parce que cela ne dérange rien de votre destinée. Maintenant je ne vais plus vivre que par vous; il faut que vous m'écriviez, mais de telle sorte que si M. Capimont en violait le secret il n'y vît autre chose que la vérité.
« Nous sommes frère et sœur et ne manifesterons jamais d'autre sentiment; mais au fond, au très fond...
— Nous sommes incestes, — dit Nergal.
— Las, oui! Vous partez et un peu de jalousie se mêle à ma douleur.
— Nulle autre n'aura de moi ce que vous avez. Voilà la parole attendue : je serais folle de demander à vos sens la viduité, à votre cœur même le renoncement aux tendresses. Vous êtes exposé à Tamour plus qu'un autre et peut-être vos péchés à vous sont-ils des matériaux de l'œuvre. Je ne veux que le frère, mais vous ne direz jamais sœur à une autre fenîme : vous m'avez accordé toutes mes demandes, j'écoute les vôtres.
— Une seule : la patience nécessaire à ce que Capimont sorte des griffes de Leclerc.
— Toujours Capimont! étrange sollicitude.
— Ne raillez pas, Istar, nous avons pris le part
héroïque du devoir, faisons-le entier. Or, comme épouse et comme mère vous devez parer à la ruine de la maison.
— Nergal, un vent de mort a passé sur moi qui ne me laissera pas le temps de cet effort si j'en ai le courage. Je suis condamnée, et le bienheureux trépas qui me délivrera s'approche.
— Ce sont de folles pensées, chassez-les. J'ai besoin, égoïstement, de sentir perpétuellement sur moi l'émanation de votre doux cœur.
— Nergal, je désespère de la vie.
— Espère donc dans la mort, ô ma sœur! Tu ignores que les parfaits amants peuvent f 'attirer et se suivre.
■ — Merci de l'avoir dit; demain vous ne le penserez pas, Nergal, et vous qui me rappelez le devoir quand la douleur me le cache, laissez-moi aussi vous en parler, il y a des souftrances que le prêtre ne console pas, il y a des âmes qui n'ont pas assez d'ailes pour aller à Dieu; elles sont nobles pourtant. Votre rôle n'est-il pas celui du consolateur chimérique, du citharéen qui endort les immortelles dolences? Nergal, vous êtes prêtre selon l'idéal. Ne vous donnez à personne : l'œuvre de charité passe l'œuvre d'amour. Ne faites pas d'heureuse, mais bercez beaucoup de malheurs, et je me repens et me rétracte. Ayez des sœurs, ô révérend d'amour. »
A mesure que l'entretien avançait, la Juive quit-
tait les préoccupations de sa souffrance et voyait à horizon d'héroïne.
— Je crois aussi, à cette mission de Vart miséricordieux et de Tartiste apitoyé, mais je ne pleurerais jamais que sur les miens : je n'ai de cœur que pour ma race, et toute ma race, c'est vous,
«Espérez dans la mort, Istar; ceux qui gardent leur amour toute la vie, le garderont pendant l'éter nité. L'heure n'est pas de vous citer des textes ni de déduire des preuves : croyez seulement à la solennité de l'instant qui ne me permettrait pas de mentir même pour vous consoler et à ma science qui ne se trompe pas. Ceux qui s'aimeront toute la terrestrité seront accouplés pendant les siècles des siècles.
■ — Vous m'affirmez cela comme un poète.
— Comme un savant.
— Si je pouvais le croire... Et dans cette hypothèse que devient M. Capimont?
■ — Ce que devient dans les opéras-comiques le fermier qui, par besoin d'intrigue, a été un moment le mari d'une reine et retourne à sa ferme et à une fermière.
Istar tressaillit.
— N'avez-vous pas entendu du bruit vers le boudoir?
— Non, — fit NergaL
— Mon frère, l'heure s'avance et ma force diminue, venez me baptiser.
Jstar
L'écrivain ne put réprimer un étonnement.
— Est-ce que vous allez me renvoyer à un curé ?
— Non, Istar, je suis sacerdote.
— Ah! une chose qui m'a troublée; les enfants morts sans baptême ne verront jamais Dieu et n'entreront jamais au ciel... car j'ai lu de pieux livres.
— Cette parole est un blasphème.
— Est-il juste que Torquemada avec un acte de contrition soit au niveau d'un Bouddha par exemple?
— Non, Istar, ce sont là des âneries écrites par des âniers pour leurs bêtes : les plus grands chrétiens, les piliers du paradis, les élus incomparables, ce sont ceux qui ont été les précurseurs du Messie, Zoroastre ou Bouddha. »
Certes, qui eût rapporté de pareils propos au moment de l'adieu, aurait étonné, et ils se cramponnaient à tout froidissement qui pût les sauver d'un éclat de tendresse et de désespoir.
Istar l'amena à l'extrémité de la serre où étaient une coupe d'eau, une coupe de sel et un coussin de satin blanc.
— Mon frère, quand vous aurez fini la cérémonie de mon baptême, vous partirez sans un mot.
Nergal baissa tristement la tête.
Elle se mit à genoux.
L'Œlohite commença d'une voix mal assurée :
— Fille des dieux, démone, tu veux croire! que la foi te vaille l'amour éternel ! Commence donc, dès cette heure, l'obéissance à la volonté divine : Aime
Dieu de tout ton grand cœur et pardonne au prochain son infirmité.
Il souffla par trois fois sur le front d'Istar.
— Que mon souffle disperse les courants d'ombre et de désharmonie afinj:jue le Saint-Esprit te console.
Il fit du pouce le signe de la croix sur le front et sur le cœur de la Juive.
— Reçois le signe rédempteur sur ton intelligence et sur ton âme, et te considère comme un tabernacle puisque tu contiens une parcelle émanée de FAbsolu.
Dieu tout -puissant et éternel, père de Jésus, abaissez vos grâces sur cette Œlohite : que son cœur s'illumine; qu'elle se délie des terrestrités ; qu'elle entre dans vos desseins secrets.
Sa main trembla quand il mit du sel sur la lèvre de la Juive.
— Reçois le sel delà sagesse, symbole de l'incorruptibilité de ton essence; je t'exorcise, force aveugle, . force errante, émanation de Terreur et du péché, au nom de celui qui marcha sur les flots incohérents. C'est pourquoi, larves, vous obéirez à Dieu en vous retirant.
Il prit de la salive de sa bouche avec son doigt et mouilla les oreilles et les mains de la Bien- Aimée.
— Ephpheta !
Il trempa ses doigts dans la coupe et les secoua trois fois.
— Ego te baptizo in nomine Patris et Filii et Spiritiis sancti.
Au giron catholique et romain tu porteras le nom du Précurseur dont c'est la fête, et tu t'appelleras Jehanine devant la communion des Saintes.
— Amen! murmura Istar, — et sans lever les yeux !
— Va-t-en, Nergal^ mon adoréj^ va-t-en.
Et Nergal, comme un fou ou comme un voleur, s'élança hors de la serre.