LIVRE III
L'ESSEVLÉE
Il partit, le révélateur de la vie, le radiant de la lumière, LUI, visibilité de Dieu.
Elle ne resta pas, son âme s'envola de son corps : et parcequ'elle avait vu le bonheur, on ^ ne vif plus que son pâle fantôme i qui erra encore un temps plaintif et disparaissant,
La Queste du Graal.
L'ESSEVLÉE
tu MENSONGi: DE M, CAPVMONT
— Tu l'aimes !
Tandis que Nergal, crispé et ravalant ses larmes, se jetait dans un fiacre sur le cours d'Herbouville, harassé du poids de son désespoir, Istar avait marché jusqu'au boudoir comme un automate et s'était jetée à plat ventre sur le divan, étouffant ses sanglots, mordant les étoffes. Râlante, suffoquée, toute parcourue de tressants convulsifs, elle pleura longtemps sans voir Capimont, effroyable de rage souffrante, qui contemplait ce désespoir adultère. Elle n'entendit pas même cette interpellation, terrible nour toute autre.
Il dut la répéter et d'une voix forte. Elle tressaillit et ne répondit pas.
— Avoue donc que tu l'aimes.
Alors, au milieu de ses hoquets^ la Juive souffla un
« oui » si net que Capimont crut sentir le cinglement d'une cravache sur le front.
Un moment stupide, il saisit, avec sa force d'athlète décuplée par la colère, une table chargée de statuettes précieuses et la jeta contre l'harmonium : à ce fracas épouvantable, Istar, toujours à plat ventre, ne leva pas même la tête.
— Istar, — cria-t-il, — * je ne veux pas avoir en tendu; je t'interroge encore tu l'aimes?
— Oui, — gronda-t-elle sourdement, les dents lacérant la soie.
Gapimont se violaçait : il eût fait pitié à une indifférente; la menaçante apoplexie • gonflait les veines de son front.
— Misérable! — cria-t-il, et il courut au divan et ses mains formidables se levèrent sur ce dos de femme; Tinstant d'un éclair il conçut de l'étrangler même, sans plus de forme ; la nuque tendue sollicitait ses gros doigts violents. Au lieu de la brutalité qu'Istar attendait, ce fut un jaillissement de larmes, et le sanglot en cette forte poitrine résonnait d'une eflfrayante sonorité : en un désespoir de Polyphème de ce pathétique spécial qui rend si touchants les pleurs d'Alcide.
La Juive avait dit vrai à Nergal, elle était lasse de vivre, et sans force pour les positivités du devoir ; Capimont eût pu la tuer sans qu'elle se dérobât; que lui importait l'existence; elle n'aimait pas même sa fille. En renonçant à Nergal elle avait épuisé sa
Ivertu^ et une indifférence cruelle s'était accroupie dans son âme, au lieu de la bonté initiale et de la compativité n^aladive qui faisait évanouir la filleule du rabbin Isdubar, devant un spectacle de souffrance.
— Me croyez-vous coupable? — demanda-t-elle jenfin d'une voix morte où la femme se désintéresjsait de Testime de l'époux.
— Non, — balbutia-t-il, — j'ai entendu vos adieux, |tous vos adieux : Je sais qu'il ne t'a pas prise! et cependant il t'a emportée.
Ge n'est plus que l'enveloppe d'Istar qui est devant jmoi, l'âjae a suivi ce Nergal!
« Voleur ! voleur ! voleur ! — cria-t-il en tendant ses poings dans l'air.
— Il ne vous a rien pris.
— Il m'a pris ton âme.
— Il a pris l'âme, mais l'âme, vous ne l'aviez pas.
— Je n'avais pas ton âme, Istar; Ah ! ne verse pas ice vinaigre sur ma blessure, laisse-moi croire que i jusqu'à l'arrivée de ce maudit tu m'as aimé
— Qu'entendez- vous par aimer, mon ami? Accomiplir son devoir, vis-à-vis d'un compagnon d'exisitence, dans la mesure de ses forces, cela était entre 'nous, cela sera toujours : ou bien se sentir com- Iprise, exhaussée, heureuse, lui seul m'a fait vivre, je 'dormais avant lui, je suis morte maintenant.
— Quel atroce courage les femmes ont-elles de ivous retourner ainsi le- couteau dans la plaie?
— Quand on a soi-même le cœur tordu, on ne
saurait compatir ; ma douleur fait un tel bruit en moi que je n'entends pas la vôtre.
La colère revint à Capimont.
— Suis-je lâche ou fou d'écouter ma femme pleurer un homme : car vous m'appartenez de par la loi.
Ici, Tesprit que Nergal lui avait soufflé en leurs conversations la dressa.
— La loi! vous osez me parler de loi. Laquelle? celle de la fourmilière française, celle des vertus bourgeoises? La loi n'existe que pour les niais ou les habiles ! Pour moi, il y a la norme divine, celle qui m'intèrdit de me donner à TAimé quand j'appartiens à un autre, mais iqui condamne cet autre lorsqu'il a menti pour me posséder.
— Je t'ai menti, Istar?
— Impudemment! Quand vous avez demandé ma main, je vous ai tendu mon collier à lire.
— Eh bien! j'ai lu : « J'appartiens à celui qui me donnera son nom, sa fortune et sa vie, à moi sans nom et sans fortune. »
— Menteur! vous savez donc l'hébreu, un hébreu
à part, qui ne s'enseigne pas, l'hébreu des initiés
Ecoutez, écoutez votre condamnation.
Elle courut au bureau d'ébène, en tira le feuillet écrit par Nergal, et, fatidique, saccadant les mots :
— Je suis la Kether^ Vadmirable Tipheret en Malchut,
Gehurah me garde; point d'autre Netsah que Hod devant moi; nul autre Hod que lesod; Cochmachme
destine à la suprême Chesed de Binah, Ischtar Sara de Sour, Moi.
— Je ne comprends pas, — dit Capimont anxieux ; — le jésuite qui m'a fait vous dire ce que j'ai dit, était très savant et affirmatif, que j'avais le droit de l'à peu près, mon but n'étant pas la séduction, mais bien le légitime mariage. Au reste ce que vous m'avez lu est incompréhensible et signifie peut-être ma version.
Istar psalmodia alors la formule littéraire : « Je suis la Couronne : car je suis la Beauté des Formes.
« La Hiérarchie me défend; on ne Triomphera de moi que par l'Esprit.
< Je n'obéirai qu'au Mage du suprême Arcane.
« La Sagesse éternelle me destine à Consoler le Génie.
« Istar, reine céleste, moi. »
— Maudit soit ce Nergal !
Istar rit convulsivement.
— Maudit le savant qui, interrogé, répond ! Maudit l'antiquaire qui sait les symboles! maudit le loyal qui parle justement,... et béni, n'est-ce pas, béni l'ignorant qui se pare d'un faux savoir ; béni le com-| merçant qui trompe une enfant, béni l'amoureux qui^ base son bonheur sur une imposture.
« Capimont, je reste votre femme pour ma gloire,! pour l'idéalité de ma vie; mais devant Dieu, un divorce est consommé, il y a eu erreur sur la per-
sonne. Vous n'êtes pas de ma race, ni de mon rang.
— Oui, — s'écria Capimont, — j'ai entendu l'insolent propos : je suis le fermier qui fait l'intérim d'un roi; le cocher Osipp des Danicheff....,
Le souvenir de ce drame qu'une troupe de Paris avait joué au théâtre des Célestins, un an auparavant, le mit hors de lui.
— Ah! Iv^anowna, nous verrons si ce soir l'Osipp que je suis
~ Ni ce soir, ni jamais!
— Jamais, — s'écria Capimont, ~ je te tuerais plutôt.
' — Tuez-moi si cela vous plaît ; proprement, d'un coup bien frappé, que je ne grimace pas, et vous réaliserez mon unique vœu : la délivrance d'une vie sans espoir. J'ai trop de vertu pour être adultère et heureuse^, je n'ai pas assez de vertu pour être épouse et résignée. L'Amour est impossible, et le Devoir, je ne sais plus si j'y crois.
— Notre fille, Istar, songe à notre...
— Votre enfant, fut-elle aussi la mienne, me hait, du reste... Ecoutez, Capimont, je ne suis plus votre femme que devant le monde; mais devant Dieu je reste votre compagne, et si je n'ai pas la tendresse de la mère aimée, j'en garde cependant les prudentes préoccupations. Voulez-vous m'écouter et m'obéir sans me torturer de questions : il faut habilement rembourser Leclerc.
— Rembourser Leclerc? Mais j y songe, j'ai entendu
Nergal vous inviter à la patience envers lui. Quelle nouvelle horreur vais-je découvrir?
— Il n'y a point d'horreur, mon ami : il y a ce qu'il a toujours eu, une cour vague, tellement vague que je ne m'en apercevais pas ; l'opinion s'en aperçoit, m'a dit Nergal, et puis ce que je supportais jadis m'exaspère maintenant. Je ne veux plus que l'on' me regarde même tendrement; je deviens nonne de ce jour; remboursez Leclerc. Sa mine d'ibis sentimental, ses cadeaux envahissants m'obsèdent..
— Je peux l'éloigner des Gloriettes sans Tôter de mon commerce.
— Non pas, Capimont, ni au bureau ni ici, plus de Leclerc.
— Vous ordonnez au moment même où vous vous reprenez, c'est audacieux, madame, ou bien vous me méprisez étrangement.
Elle alla à lui et lui prit la main.
— Non, Capimont, je ne vous méprise pas : je vous estime et je vous plains. Que n'avez-vous rencontré la femme qu'il vous fallait ?
— Je n'aurais pas aimé la femme que vous désignez ; j'ai aimé en vous l'être supérieur à moi. N'estce pas noble de vouloir s'élever?
— En tout, c'est téméraire; en amour c'est insensé. Là, mon ami, il faut se choisir égaux.
— Je vous suis donc bien inférieur, Istar
— La bonne foi de votre question suffit, hélas ! à le montrer ! Comme père, comme frère, comme ami.
sous tous les rapports, vous êtes incomparablement loyal, généreux, attentif et tendre ; mais l'amour demande moins de qualités et plus de charmes, l'amour enivre, l'amour entraîne...
— Qu'a-t-il donc de si enivrant, ce Nergal, par quoi vous entraîne-t-il ?
— Vous ne voulez pas entendre son éloge de mes lèvres.
— Si fait, je vous supplie de m'expliquer ce qui vous prend en lui.
— Eh bien ! il est beau, il est bon, il est immortel !
— Beau? il ressemble à un Antony attardé. Bon ? il sème le malheur où il passe. Immortel? quel bonheur cela vous donne-t-il que, dans un siècle, ce monsieur soit lu par un autre monsieur?
— Vous le voyez, nous ne nous comprenons pas.
— Non certes, votre ridicule cérémonie du baptême, que j'eusse étrangem.ent mterrompue, si une fatale curiosité ne m'eût maintenu pour attendre le moment de vous tuer tous les deux.
— Tuer Nergal? — s'écria Istar, — Y pensiez-vous ?
— Oui, j'y ai pensé.
— Un semblable génie !
Capimont ricana.
— Un homme me prend ma femme, c'est-à-dire éteint mon soleil, piétine ma vie, et je respecterais en cet homme je ne sais quelle aptitude à arranger les mots. Par Dieu ! il eût été le Dante qu'au premier baiser je l'étranglais.
— Plus nous parlons, plus il éclate, combien nous sommes peu faits l'un pour l'autre.
— Ah ! vous êtes ensorcelée, Istar, ce n'est plus vous : en vingt jours, il vous a changée et gâtée toute.
— Il m'a changée, mais élevée.
— Il vous a fait oublier ^ devoir d'une femme
— Il m'a rappelé le devoir d'une reine.
— Femme ou reine, on appartient à son 'mari.
— Quand il est roi.
— Vous êtes folle, folle, folle à enfermer.
~ Je suis seulement fière et revenue à ma dignité.
— Formulez-moi cette dignité ?
— Ne plus subir les actes d'amour, quand on aime... un autre.
— Vous m'avez accepté pour époux.
— J'ai accepté le liseur du collier, vous n'avez pas lu, je vous refuse maintenant.
— Istar, je ferai quelque malheur.
— Vous employez un mot qui n'a pas de sens : il n'y a plus que de l'indifférent pour une femme qui aime et n'aura jamais l'homme aimé.
— Que veux-tu que je devienne, dis?
— Mon. ami, mon compagnon : la fatalité nous accouple au même joug, nous le porterons ensemble jusqu'au bout.
Après un long silence :
— L'heure passe de vos affaires, Capimont; j'ai besoin de solitude, et s'il est possible de sommeil.
Elle passa devant lui, calme lugubrement.