FILLE DES DIEUX
AMBULATION NECROMANTIQUE
Parmi les voyageurs que le rapide de minuit trente laisse à Lyon, Nergal, drapé d'un burnous noir en poil de chameau filamenté de fils d'or, étonne l'employé, qui le conduit au chef de gare, par son parisianisme de prononciation, jurant avec l'exotique vêture.
Celui-ci en visant le permis s'estomire : le capuchon rejeté, la chéchia entr'ouverte, Nergal en velours vieux bleu, botté de daim, et comme Absalon chevelu, lui paraît un acteur que la dèche oblige à user de sa garde-robe scénique.
Dans la salle des Pas-Perdus, Nergal va et vient et perd ses pas, ayant pour seule galerie un gendarme perplexe et mécontent de ce personnage peu confiant en la maréchaussée: le revolver du romancier s'aperçoit.
Nergal perd ses pas à évoquer le moment du premier départ, en la treizième année, cette veille de 1870 où, sur la foi des prophéties, les Nergal quittaient Lyon pour le Midi barbaresque.
Au dehors l'air humide le défatigue de l'ankylose du trajet; l'escalier descendu, il s'arrête, parcourant du regard les trois nefs du tunnel pour piétons à l'aspect londonien; il se souvient que les exécutions capitales avaient lieu là-bas; revoit le reposoir de l'Arsenal, aux Fêtes-Dieu, entièrement fait d'armes et de munitions ; le confluent de la Mula tière et la silhouette de Nadar en complet beige, qui siffle pendant le gonflement du Géant; une halte de bohémiens avec l'appréhension qu'on avait voulu le voler. Là-bas encore, un colonel d'artillerie spirite, qui se défendait des infernaux à coups de bancal, au grand dam de son mobilier : sa célébrité de retardataire, disant à la générale de Serres : « Non, Madame, je ne serai pas en retard pour la revue, je monterai seulement mon cheval ailé. » -
Son immobilité inquiète un policeman, il longe, la grille, lé voici à Perrache; et tout à cç>up étincelle, piaille, rutile, bonimente, la grande vogue lyonnaise; il retrouve son ennui des * chiens savants, l'horreur du théâtre des singes, sa confiance à mettre sa petite main sur la patte des lions, son attraction vers les tigres; le cabinet de cire, la hideur sans nom que Paris a installée à son boulevard, cette saloperie Tussaud que les Lutéciens ont emprunté à l'abrutisse-
ment des" Anglais boxeurs et entraîneurs de coqs ; il retrouve le frisson et le dégoût qu'il avait devant les scènes de Jouanon et Dumolard où ses bonnes le tramaient malgré lui; marmot il eut un perpétuel effort à fuir le laid, avec cette expression prématurément platonicienne devant une femme monstre : « Ça me salit les yeux. » Deux clowns saxons, le frère et la sœur, lui réapparaissent, aériens et mélancoliques, comme les polichinelles du cirque où iraient les jeunes anges. Les girandoles s'éteignent, avec elles les paillons, et dans la nuit silencieuse, agacée par le sifflet des trains, reviennent les impressions diurnes.
Son 'pensionnat venait sous les hauts platanes jouer au cheval fondu, ou bien en dignes Lyonnais trafiquer déjà leais billes, leurs timbres, les soldats découpés d'Epinal; lui n'avait ni bille, ni timbre, ni soldat découpé, et sans savoir, il prêchait la chasteté, parlait du péché mortel aux onanistes précoces et un jour, illuminé, il prenait de l'eau dans le ruisseau, courait au petit Ganeval qui était juif, et la lui versant sur la tête criait : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je te baptise chrétien », et le petit israélite, frappé du sérieux de son compagnon, soufflait doucement : « Je veux bien être chrétien, mais il ne faut pas que tu le dises, on me gronderait. »
A cette heure, on faisait l'exercice des recrues, et lui, qui flânait aux classes, travaillait pendant les congés, étudiait le rudiment aux leçons d'arithmétique, et dessinait le temps des dictées, comprenait
mal vingt-cinq hommes obéissant à un caporal, et en argot lyonnais, le réfractaire qui était en lui éclatait : « Ce ne sont pas de vrais gones, ces automates. »
Les hôtels de la place mettent leurs volets extérieurs, il se hâte au plus proche : le gaz baissé, une grosse rouge et propre bourgeoise jette le suprême coup d'œil dans le bureau.
— Gardez-moi une chambre et me dites le numéro, fait le romancier. La dame salue d'abord et ce dialogue s'engage :
— Monsieur est seul?
— Pour le moment.
— Monsieur est sans bagages?
— Pour le moment.
— Monsieur excusera, mais THotel des Familles ne loge pas à la nuit.
— Je resterai un mois, je pense.
— Sans bagages?
— Rassurez-vous, j*ai à la consigne trois ou quatre colis.
— Monsieur a dit « ou » ?
Nergal comprend le scandale de cet « ou » ; ae mémoire d'hôtesse lyonnaise on n a entendu cela.
— Alfred, montrez le 4 à monsieur.
— Inutile, je le prends. — Et il va pour sortir.
— Monsieur va chercher son bagage?
— Je vais me promener.
Un cartel sonne la demie d'une heure du matin ; le garçon s'avance :
Tstar
— A quelle heure Monsieur compte-t-il rentrer? L'écrivain se crispe et va Tenvoyer au diable.
— C'est moi qui ouvrirai à Monsieur, et le sommeil coupé n'a jamais rien valu....
— Je dois avertir, — interrompit la gérante, — que si Monsieur revenait accompagné ; ce serait inutile d'éveiller le garçon, il n'ouvrirait pas.
— Ah! — dit Nergal, — on fait encore le trottoir lyonnais, à cette heure?
— Si Monsieur veut donner son nom, les règlements sont sévères.
— Bonne promenade à Monsieur, — grogne le domestique en prenant la carte.
« La Correction en sous-chef de gare, la Prudence en bicorne, la Bienséance en gérante, l'Hygiène en domestique, toutes les vertus provinciales étaient là pour me recevoir et se maniiester. Me résoudrai-je jamais à écrire la nullité de ce colloque; les réalistes ne me comprennent pas; par Atlas, je le leur rends. »
— Passez au large !
Le factionnaire de la caserne des chasseurs trouve cet être en burnous suspect.
« La Force, vertu cardinale! Si elle savait, la Laide à la ville dormant^ ce qui lui arrive en ma personne, elle ne crierait ni autre ni mieux. » Dix-sept ans d'absence, pendant lesquels la mélancolie lugdunienne lui avait souri en mémoire^ cadre propice à un calme adultère automnal; en cette atmosphère paisible et pieuse, recevoir les derniers baisers de la
femme; un péché de Bruges, ou la sensation serait un peu du* dévergondage de sacristaine. Equitablement, la froideur des Lyonnais n'est malveillante qu'aux artistes avérés ; avant l'œuvre on n'y est pas décrié, et aux bambins ne s'applique pas, comme dans îe Midi, la loi des suspects. "
Un halo de bienveillance entoure son enfance ressuscitée, pleine de bonbons, de jouets et d'images. L'homme de génie se puérilise à ces réminiscences ; il a eu sa chambre aux jouets comme il a sa bibliothèque aujourd'hui; il s'explique mal son goût de marmot pour les sabretaches, les gibernes, l'épaulette. Sa pensée se détourne vers le grand Barbey d'Aurévilly, ce terrien qui, chaque an, va au pays natal, mais pour y aimer des fantômes et les revivifier immortellement. Nergal reconnaît, même fermées, les boutiques de la rue de Bourbon; le marché Henri IV a disparu, un socle s'y ennuie, humide et expectant d'une statue.
A l'angle, un souvenir de femme surgit, une Espagnole aux yeux escarbouclés, à la peau citrine qui l'embrassait : il cherche le premier baiser reçu d'une servante de pensionnat, une fille hystérique qui l'appelait « petit trésor » ; là, un grand lui dessinaxt des pierrots pendus : la jolie forme que celle de la potence, et il blasonne sans savoir pourquoi : « Un réverbère allumé d'un mort, potencé de victuailles, avec trois goupillons en chef : armes de ma ville. »
Il a omis, place Perrache, une famille qu'il revoit
en deuil : là famille vague mais très précise, une bonne qu on faisait venir sans raison que la montrer, après avoir averti : « Remarquez comme elle ressemble â Marie- Antoinette. » La spirituelle flatterie aux historiens de cette adorable calomniée, aux Concourt, leur envoyer cette réincarnation plastique de la reine qui sur le trône ne fut que femme et revêtit seulement après les chiffons de M'''^ Eloffej la vraie pourpre de son sang, en digne fille du roi Marie- Thérèse.
Autre souvenir de Perrache : un vieillard excentrique aux chapeaux parasol, bonapartiste lyonnais et marcheur, en un triple excès, et qui exténuait le bambin Nergal à raccompagner à l'Homme de la Roche ou à Sathonay. « Tu méprises Farithmétique, Môsieur, elle te le rendra. »
En 1881, Nergal le revit, retouché par Hoffmann; hypocondre escorté de trois bonnes et qui accueillit lejeune homme partant pour la gloire. «Je suis maintenant mûr pour Loyasse, Môsieur, et vous pour saint Remy. Vous ne serez jamais sérieux, mystique, homéopathe et chimériste comme tous les Nergal; et n'ayez pas d'enfants, les inutiles sont assez nombreux.
« Où suis-je né? » se demande Nergal, «rue Saint- Joseph, je crois; je doute de la rue, j'ignore la maison, l'étage, la pièce ; et mon âme devrait tressaillir, au sens du commun. Né dans une salle de manoir, avec le regard des portraits d'ancêtres sur
mon berceau, je me souviendrais, et une ombilication serait de moi au lieu où j'ai, du non-être, jailli dans l'entité. »
Humaniste, indifférent à la frontière, à la nationalité, railleur d'un pays qui ne sait pas économiser une armée par un diplomate, patriote seulement de la langue qu'il écrit, il n'emporterait pas en exil de la terre de France dans un mouchoir. Citoyen de la lumière, inféodé à l'idée pure, à San Marco, sa prière s'élève aussi fervente qu'à Notre-Dame; le Duomo italien, la flèche gothe, lui montrent le même ciel. Là où veille une stèle, la ruine témoin d'un grand passé, aux pupitres des bibliothèques, aux Tribunes, aux Salons carrés, aux Belvédères, partout où les compagnons de Beauté ont œuvré ou la race orphique chanté, il était pays. Quant à la motte de terre où poussent des légumes, où aucun fantôme n'apparaît, où nulle inscription ne se lit, c'est pour lui, Tétranger. Devoir de sang royal; devoir de perception des mystères, devoir d'expansion esthético-chrétienne ; et puis le dédain.
Il fredonna :
Et je dis aux bavards du siècle : à vous le reste.
Le clerc, comme le sacerdote ne relève que de l'idée d'une œuvre parallèle; Fun sème dans les âmes les ferments lyriques que l'autre développe et achemine vers Dieu. A l'enchanteur profane appartient l'imagination des peuples ; à l'enchanteur sacré appartient la con-
science universelle; le levain de beauté se transforme en charité, et l'œuvre de Dieu ainsi se réalise.
Quand un peuple ose troubler le chœur de ses prêtres et la veillée de ses écrivains/ on l'appelle barbare et sa mémoire à jamais maudite sera souffletée par le crachat des siècles à venir.
Les lieurs et les délieurs institués par Notre Seigneur Jésus tiennent dans leur paume les peuples comme les personnes ; et ils sont les portes qui ouvrent sur la Lumière éternelle.
Les poètes à leur tour, ornements de la terre, êtres de luxe, qui décorent une époque, les seuls artisans qui trament une immortalité à l'épreuve du temps; ces deux portées humaines, ce double Hiram, architecte terrestre du Temple Salornonique, n'a qu'un devoir envers ce monde : celui d'annoncer l'autre et d'en donner l'avant-goût séducteur.
« Il ne faut jamais dire moi », n'est-ce pas, professeurs de civilité, qui ne savez pas l'homme microprosopique, sa confession, celle de son temps, et qu'à s'étudier il peint l'humanité entière. Le Moi, qu'étale Chateaubriand aux Mémoires d'outre-tombe, le Moi qui pleure dans les vers de Musset, le Moi séraphique qui chante sur les lèvres de Lamartine, haïssez-le, ô pédants ! Une œuvre c'est un Moi qui prend la réalité à la gorge, la terrasse et, posant sur elle son pied vainqueur dit, à la taçe du siècle : « Mon rêve sera votre réalité. » On a défini Dieu l'Absolu de la personnalité; la supériorité de l'homme se mesure
à la force de son moi. Dites à l'artiste qu'il manque d'ipséisme; mais lui en trouver trop, c'est le glorifier alors qu'on pense exprimer du blâme.
Il compare la province à un changeur de Quantin Matsys, qui empile les individus en tas réguliers; une pièce se rencontre-t-elle de forme lenticulaire de trop de relief pour entrer dans un rouleau : que fait le changeur, c'est-à-dire la province, elle rejette au loin cette médaille égarée dans sa monnaie fruste et courante, au lieu de la garder à part comme un ornement : là est toute la raison de la suprématie de Paris; les êtres en relief y sont tolérés,
Nergal est rue d'Auvergne, revoyant la famille du général de Serre avec la sienne très voisinante, et la fille aînée, Ontine lui apprenant à lire : « Elle était jolie, un hasard intelligent lui ferait lire mon œuvre, ça la récompenserait de sa patience; car je ne voulais pas savoir lire, je pressentais que le livre serait mon minotaure. »
Ontine lui donna un zouave, très beau jouet plus grand que lui, dont il ne jouissait que lorsqu'il avait été sage. « En ai-je beaucoup joui? » Qu'est-ce la sagesse à cinq ans? Ne pas faire de bruit, ni se salir; ,de la contrainte et rien de plus. On fausse l'esprit par de faux mots, on aurait dû dire : « Ta bruyance nous embête; nous les parents, sommes les plus forts, capitule. » L'idée de sapience trop abstraite devait fatiguer inutilement un cerveau indéveloppé. Quand donc il méritait toute une matinée, il
passait son après-midi avec son zouave, disant : « Tu monteras la garde, tu feras l'exercice, mais je te défends d'aller à la guerre. » Le général riait beaucoup, et voulait démontrer les zouaves faits pour aller à la guerre comme les bonnes pour aller au marché : l'enfant.
« Si tu avais un fils, tu lui défendrais d'aller à la guerre, même si la Patrie avait besoin d'un zouave de plus. » Et il criait un « oui » formidable, un oui instinctif, farouche et furieux, le même oui de son œuvre formulée aujourd'hui, avec des textes de saint Thomas.
L'Ange de l'École considère les droits de la famille préséant sur ceux de la tribu ou de la nation; *Nergal eût refusé son Isaac à lavhé; Abraham, lephté et le vieil Horace pour lui, sont des barbares ; au littéral, la communauté du sang une autre solidarité, ce lui semble, que la communauté du sol.
Le voilà rue Sainte-Hélène, il y trouve la grande moisson des souvenirs ; là, son père fonde V Horaire religieux du diocèse de Lyon, et la Gaule littéraire^ organe de la décentralisation intellectuelle; là, son frère commença ses travaux encyclopédiques; là, ratmosp]:ière même était hiératique et lettrée.
Quel va-et-vient! prêtres et savants à l'allure grave ou distraite et criant fort en leurs perpétuelles contradictions. Péricaud l'aîné, cette vivante histoire de Lyon, qui lançait| l'épigramme barbelée ; Alexis Rousset, beau garçon et fat; Bastide qui a emprunté à la botanique de nouvelles images; Laprade, tou
jours envolé dans un beau rêve de païen mystique; Sauzet, l'ancien ministre qui ne savait parler sans mordre un coin de son mouchoir; de Jussieu, l'expréfet de police, toujours en habit boutonné et cravaté haut; Blanc de Saint-Bonnet ayant Taspect sage et profond de ses ouvrages; un philosophe nommé Molière, ce qui fit railler Nergal dans sa pension où il certifiait à un grand que Molière venait souvent voir papa; Saint -Olive, ce chercheur de l'histoire romaine, déjeuneur habitué de la colline de Pierre Size; Danguin, ce nouvel Audran; Vernet, un paysagiste égaré à la recherche des tons rares, mêlant les gaucheries de Manet aux préoccupations du Greco, un halluciné de la couleur à découvrir; Chatigny, élève de Chenavard.
Il se souvient encore du fondeur Morel qu'il accueillait par : « M'sieur, quand me ferez- vous parrain d'une de vos cloches? » « Quand tu feras du bruit dans le monde », répondait-il. Il comprenait que faire du bruit dans la maison c'était défendu, mais recommandé dans le monde, « M. Morel me donnerait-il une cloche à parrainer aujourd'hui? C'est à savoir! » pense le romancier.
Dans le nombre des ecclésiastiques qui lui ont amicalement tapé sur les joues, deux surtout restent en mémoire : Tabbé Chévrier, Dom Bosco lyonnais, qui, sans ressources, par la seule force de sa prière, faisait venir à lui tout l'or nécessaire à ses charités ; et l'abbé Perrin, aumônier des prisons, qui voyant
dans la rue un pauvre sans souliers, lui donnait les siens et continuait sa route nu-bas ; au moment de sa mort, tous ses portraits tombèrent du mur où ils étaient accrochés.
C'est à travers les conversations de ces hommes supérieurs qu'il lançait ses souris mécanique; tandis que Morel de Voleine et Soulary s'escrimaient sur quelques points d'érudition, il alignait des soldats de plomb, ne prévoyant pas qu'il ne pourrait jamais s'aligner socialement et qu'il serait un libre condottiere de plume, au service de l'Idéal.
Il ne se souvient pas d'avoir entendu jamais une banalité dans sa famille; point d'autres affaires sérieuses que les idées; sans ce milieu spécial peut-être serait-il devenu quelque chose, au lieu d'être simplement quelqu'un. Les regrets sont superflus, surtout hypocrites : il a respiré dès l'enlance la plus noble poussière, celle des livres : « Macabre consolation de voir les rats se réjouir à ma mort de tout le papier à eux dédié, tandis que les autres ne réjouiront que les vers ». Ses récréations il les passait sur le quai de l'Hôpital. On connait le triolet où Théodore de Banville avoue l'obsession que lui donnaient trois figurants d'un théâtre de drame :
Néraut, Tassin et Gredelii Maintiennent Vart fougueux et chaste^
Catabard, Bouilleux, Ganivet, Pedraud et Pandel, ce quintette de bouquiniste, avec le roué ventru Fon-
taine et Juiflfé le maigrelet, véritable galerie d'originaux: Pandel, le premier au tournant de la rue de l'Antiquaille et du quai, avait l'allure triste d'un bohème, un pince-nez sur le plus cardinalice des nez, et la redingote luisante d'un étudiant de vingtième année; Catabard, trapu avec des livres en ordre : Bouilleux, le bibliopole irascible et Pedraud en tablier d'épicier de Paul de Kock, crachant dans ses mains, ignorant comme|toutes les carpes réunies et qui vendait à un louis des sepias de Rembrandt authentique, et à soixante francs les Parrocel, les Chauveau, provenant de la succession d'Orsel, le grarfd talent qui a fresqué Nôtre-Dame-de-Lorette; Ganivet, sourd à défier les cloches de Morel, les mains dans ses poches, indifférent aux vingt personnes qui piétinaient sur ses tas de livres; il fallait lui donner un coup sur l'épaule et luimontrer un volume pour qu'il dît un prix.
Un autre bouquiniste, malin comme Scaramouche, nommé Chouet vendait les livres neufs aussi prodigieusement bon marché que Pedraud les dessins de maîtres.
Non loin de la montée Saint-Jean, florissait dans un taudis très vaste, le singulier Jean-Marie. Crasseux, bénin, bedeau vieilli, ce maniaque très pieux avait institué ses légataires les sœurs d'un couvent voisin, à charge de lui fournir sa pitance ; après le payement de son loyer, il lui restait une douzaine de cent francs, au moyen desquels il avait amassé douze cents tableaux et statuettes représentant la Vierge et l'enfant Jésus et
un grand nombre de livres rares et même de manuscrits.
Parmi onze cents hideurs, sept ou huit merveilles, Bambino sur cuivre, « que j'attribuerais au Corrège lui-même ». Toujours un cartable sous le bras, Jean- Marie, avec une ubiquité singulière, se rencontrait partout où l'on bouquine; un jour il lui montra une vieille estampe : « Voilà, mon enfant, comment sera le paradis. » Et Nergal de s'écrier : « Je n'y vois point de bouquiniste ; il n'y a donc pas un quai de l'Hôpital dans le paradis, dis, Jean-Marie? » Chez Brun, rue du Plat, se rencontrait un vieil architecte, M. Dignocio, homme à boutades qui s'écriait en fripant un journal : « Je voudrais être grand comme l'Hôtel de Ville, avoir une massue comme la tour de Saint- Jean et exterminer tout, hormis les Dignocio et les Nergal. »
Un jour, Nergal était seul à la maison, les domestiques eux-mêmes sortis; on sonne il ouvre à la plus belle figure de patriarche. Le velours violet de son costume, les glands d'or de son chapeau indiquent un prélat, et lui de dire : « Votre Eminence veut-elle entrer? — Comment sais-tu, mon enfant, que je suis une Eminence, tu en as déjà vu ? » et lui se gonflant : « Maman m'a présenté à son Eminence le cardinal de Bonald. — Eh bien! tu diras à ta mère que tu t'es présenté toi-même et le mieux du monde à l'archevêque d'Alger; reçois ma première bénédiction lyonnaise. » Le père rentré à cet instant met d'abord ses pantoufles, Nergal appelle, il sort
bientôt avec le prélat, et tout un jour marche à côté du Prince de l'Église, dans Lyon et ne s'aperçoit pas de l'étrangeté de sa chaussure. Les Recollections lyonnaises s'étendent aux environs même qui sont beaux; chaque dimanche, chez Jolibois, le curé de Trévoux, géographe hors ligne dont la bibliothèque importante a été recueillie par rétablissement des Chartreux; chez M. Jacquemont, à Fontaine-sur- Saône, un ancien magistrat ayant la distinction de l'honnête homme du temps de Labruyère ; à Sainte-Foi, chez le maire, M. Vayout; à Chaponot, chez les Jacquemet, où il y avait dans le bois une légion de serpents, et dans la grande salle une centaine d'épées anciennes; à Saint-Irénée, chez un instituteur, ami de Fabbé Gourd et d'un péché tout spécial. Cet excellent pédagogue aimait Horace et l'amphore. Tous les samedis soir, il montait à sa campagne, mettait trois bonnes bouteilles à rafraîchir, ouvrait son Horace... et l'aube du dimanche le retrouvait portant crânement les vers lus et les verres bus.
Il garde son étonnement de bambin, quand il évoque son frère sténographiant, attablé sous la chaire de Yalfleury, où prêche Ms^ Mermillod.
Avec Tami Garnier, il parcourt, à neuf ans, à pied, toutes les routes pittoresques : Oullins, La Pape, Charbonnières, le Mont-Cindre.
Tout cela, comme un kaléidocospe, se succède dans Je porche de la rue Sainte-Hélène.
Il va vers la Saône, retrouve le boudoir de la comtesse de La Fléchères, tout en chinoiseries et dont l'exotisme frappa ses yeux de gamin ignare. Rue de Bourbon, lui réapparaît le salon de la marquise de Beausset, où l'on expliquait les mains si étonnamment. Quant à l'hôtel du maréchal gouverneur de Lyon, les historiettes qu'il rappelle sont du domaine de Tallemant des Réaux, avec des passages latins, comme pour la muse de Straton de l'anthologie grecque.
Place Bellecour a lieu l'apothéose : il se revoit en cuirasse de carton, hache d'arme en main, targue au bras, casque en tête, sur .un cheval mécanique, escorté du domestique et de sa nourrice. Et lorsque, venant d'évoquer les acteurs qui remplissent la scène où il marchait à peine, il recherche les instincts qui sont devenus des passions et des doctrines, il retrouve l'homme embryonnaire dans l'enfant N'est-ce pas la même horreur des examens, ces insolents conseils de revision de l'esprit qui éclate en son impossibilité nerveuse de se présenter à l'examen de l'École du Louvre, la matière lui étant familière, puisqu'il s'agissait de la Kaldée, sa matrie, en cette ruse de l'enfant qui répond à la demande d'une fable : « Je ne sais rien qu'en esquimau. »
N'est-ce pas le même besoin de franche étude et de franc écrire, ce mioche qui dessine trop complètement ses bonshommes et refuse les oeuvres choisies, ne voulant que l'œuvre complète; et le romancier
qu'on accuse de peindre et les beautés et les laideurs psychiques, comme si l'âme humaine pouvait être complètement peinte sans sa double aspiration. N'est-ce pas la même indépendance, cet enfant qui, en un jeu avec des petites filles, sommé d'embrasser celle qui lui plaira, aucune ne lui plaisant, embrasse un bout de crayon qui a servi à dessiner devant lui une tête charmante.
Il s'assied sur un banc de pierre, et revoit ses répulsions d'enfant à se mêler aux autres enfants; sa hautaine et mélancolique volonté d'être à part; réminiscent de la Nuit mussétique, il voit une sorte de petit frère venir à lui, dans la grande place esseulée et morte de sommeil où* pleurent les jets d'eau. « Que pensais-je, quand j'étais toi? » dit-il à son Menechme. Son âme il l'ouvre à l'entant. Ohl le froissement des ailes, la traîtrise du cœur, les défaites de la volonté, l'œuvre que la fatigue encloue, que Tinsomnie enfièvre, ses péchés et ses prières. Alors le petit frère murmiure : « Pauvre, pauvre grand frère. » -
Nergal tressaute; ses joues sont mouillées de larmes. Qu'a-t-il donc pleuré?
Il lui semble prendre dans la sienne la petite main de son Sosie, se lève, et, triste, par la rue de l'Impératrice va j usqu'au Terreaux. Là, l'obsession du petit Menechme s'évanouit. Trop las pour réfléchir, il revient à Perrache d'un pas somnolent.
Trois heures du matin sonnent; il se morfond vingt minutes devant l'Hôtel des Familles. Le garçon ouvre
Isttir
en grognant, et Nergal hâtivement dévêtu se s\gne se couche et la fatigue l'endort aussitôt : il s'agite et rêve.
Et rêve qu'il revient de nuit, en sa bonne ville de Lyon dès longtemps endormie, comme une prude femme tenant à la double fraîcheur de son teint et de sa réputation.
Au premier pas sur le sol natal, expression de gens oien pensants qui pensent par procuration et routine, il se heurte à Valentin :
— Je viens à vos devants; vous avec reçu convocation de Guignol pour la lyonnée nocturne?
Nergal le croit fou et cependant le suit galerie de l'Argue; dans ce théâtre en sous-sol, Soulary et Chenavard, les abbés Guinan et Condamin, les frères Léman, Guimet, M^^ Louis Mond, le restreint L^on qui pense et œuvre.
Puis, des jeunes filles à l'air très sot, et des femmes engourdies : le beau sexe local, toutes mal habillées, mais cossues.
Le rideau se lève, Guignol paraît, et parle ainsi : « Deux et deux font quatre, trois et un font le quaternaire. Bien vivre ne doit être qu'une préparation à bien penser et puisque vous êtes faits les roeilleurs estomacs de France, cessez d'en être le.^ derniers cerveaux. Assez de chiffres, je vous apporte le nombre. »
L'assistance stupéfaite murmure d'étoi^rw^'^eoit Guignol se fâche.
— Je vous ai parlé canut trop longtemps : aujourd'hui je reprends mon vrai langage, je vais aussi reprendre ma vraie forme.
Le bonnet se change en pétase, la batte devient caducée.
Nergal crie : « Mais, c'est le pilote de la nef isiaque, Hermès Thot, Teutatès Mercurius, salut! »
Ces paroles font évanouir l'assemblée; maintenant Nergal et Guignol-Mercure sont seuls. »
— Vous m'avez reconnu, vous êtes un gone savant, Lyonnais n'est-ce pas, et avez-vous écrit?
— Voué à Notre-Dame de Fourvières, et je puis m'asseoir presque sur mon œuvre.
— Pourquoi avez-vous quitté Lyon : « Qui quitte Lyon, perd la raison ».
— Monseigneur Mercurius, seriez-vous sot de prévandre à la possibilité d'un romancier sis en province?
— Lyon ce n'est pas la province; — répond la marionnette avec conviction; — Paris, au reste, sera orùlé et Lyon deviendra capitale. J'ai deux moyens de vous lyonnaiser, Môsieur Nergal : l'Académie et ie mariage.
Le rêve va vite: Nergal, sans avoir consenti, se trouve présenté à quarante messieurs qui le saluent ae quarante mouchoirs à carreaux à la tartufe.
(Jruignol se donne des coups de batte, très encoléré.
— Le mariage est sûr, au moins. Les voici en un magasin de soieries.
nomme ventru se précipite vers Nergal ;
— Mon gendre, je vous donne ma tille et ma maison de soieries.
Guignol s'efforce de faire entendre qu'un écrivain croirait déchoir à se commercialiser; pendant qu'il plaide, des commis zélés éventrent une balle de soie, y insèrent Nergal, qui entend à peine la voix commisérative de Guignol avouer son impuissance à le sauver :
• — Je ne peux, las! pour vous, ô mon romancier, que la sépulture la plus honorable, à Saint-Jean.
Nergal cataleptisé est sorti de la soie et mis en bière ; il perçoit toutes les cérémonies du Requiem; par un effort, il se désengourdit ; au même moment, on le descend dans un caveau.
— Laissez-moi finir mon œuvre, — supplie-t-il. On hâte Tinhumation et Guignoi ricane :
— Ah! Môsieur l'écrivailleur, tu venais traîtreusement espionner ma ville pour la dévoiler aux risées parisiennnes; tu comptais sans Guignol, le génie familier de la cité. Guignol le comptable, le positif, Tutilitaire, Guignol qui méprise les rêveurs et les arrangeurs de mots. Tu apportais la délation et tu trouves la mort. Que venais-tu troubler ma ruche laborieuse, don Quichotte ridicule? Tu croyais donc niaise la province, de te laisser dire que sa vertu n'est que la lymphe des femmes, que l'hypocrisie des hommes, et que tu promènerais à ton aise tes flambeaux dans les ombres grouillantes de mesquines horreurs où s'élabore la vie calibane.
Lyonnais de hasard et traître à ta ville, tu périras désespéré, tandis que la vertu lyonnaise resplendira, taisant honte à ce sacripant de Paris que tu aimes et qui a le mauvais goût de te le rendre.
— Par Apollon, tu n'es pas Hermès, mais un ignoble boutiquier — hurlait Nergal dans sa caisse.'
A moi les Œlohim, et celui de Nazareth et celui de Pathmos, à moi la Dame de 1^ ourvières !
A ces invocations, le cercueil brisé, la dalle soulevée... Nergal se dresse sur son séant avec hébétude.
Il se frotte les yeux, rappelle ses esprits et, peste • le jour pàraît.
— Je leur dois un cauchemar, à ces compatriotes de hasard, troubleurs de mon royal |repos.
Il se rendort, avec le sourire de sa force.
— A ma ville... le dois.^. im cauchemar... éternel...
A NOTRE-DAME DE FOUtivIÈRES
On frappe discrètement d'abord, puis la porte s'ouvre et Nergal lève péniblement les yeux sur un grand garçon rose et réjoui, qui hésite à Tirruption qu'il fait.
Le romancier se dresse ébourilfé, le regard vague, et sous le sourcil froncé, aux lèvres l'amertume de ces sursauts où le sommeil semble vous disputer à l'éveil.
— Je t'ai pris pour la reprise de mon cauchemar, et il tend une main ennuyée.
— Tu vas bien, Nergal, je te cherche depuis une heure -
— Tu seras toujours Valentin ut sol; [ta m'aurais donc réveillé une heure plus tôt?
— Il est orze heures, — observe Valentin.
— Alors je te bénis, rappeleur de mon |horaire d'obligation; j'ai deux visites de matinée, ]'une â Madame la Vierge, l'autre au R, P. Nicaut.
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— Et tu es attendu place Bellecour à deux heures, par plus de trois dames que j'ai chauffées à ton endroit.
— Vos pecques tiennent parlotte hypètre, lors?
— Nergal, veux-tu que je sois franc... Eh bien! tu es un fils de Conventionné. i en dessein d'être reçu au noble Faubourg... Pour les Lyonnais, tu ne représentes que de l'inutilité dangereuse; tu es le propre à rien qui vit de basses manœuvres cérébrales qu'on nomme roman; pour les femmes tu es un scandale, presque une faute, et comprends maintenant qu elles se tiennent le coude, et à Bellecour la place des comédies dix-septième, où tout arrive à point et par le hasard, les notaires, les égyptiens et même Nergal...
— Ma sulfurance se supportera mieux en premier respir, au plein air!... Ah!... Madame Croustado- Ayne, où tu m'as mené à Paris.
— A Lyon, se ly onniaise,
— Valentin, ce mot me ranime de son piquant et, si tu veux sonner, je mangerai un rien et me toiletterai un brin.
— Mais on t'attend à la maison.
— Mon ami, à Lyon je ne visiterais pas mon plus cher ami, avant d'avoir visité Madame Marie...
— Tu m'édifies, Nergal! Révérend Nergal, bénissezmoi.
— Tu me déplais, Valentin. L'amitié nous rend frères et de jumeauté, sans aînesse; autant je souffre
peu de la méconnaissance du monde, autant je me croirais diminué, si un intime oubliait qui je suis et ce que j'ai fait : je veux le respect de ceux que j'aime ou je désaime.
— Alors on ne peut plus blaguer.
— Est-ce à dire qu on n'a jamais pu?
— Toujours le même.
— Ceci, Valentin, je l'accepte; donc tu as chauffé la somnolence féminine à mon profit...
— Oui, elles feront l'impossible pour te rendre possible et si tu apportes une égale bonne volonté, en huit jours, tu seras du tout-Lyon.
— Sur combien de pattes marche ce monstre?
— Il est Gigogne; il y a le monde Bellecour, les nobles qui vivent entre eux et ne se commettent pas avec les négociants ; ensuite le Lyon riche, qui dîne, redîne et surdîne et donne à dîner, redîner et surdîner; enfin, et là se trouve le trait local, des groupes de parents qui s'embêtent en famille, un jour chez la grand'mère et l'autre chez la bru.
— Je n'entends pas : prends un compte rendu de l'Académie de Bordeaux ou de Marseille, il y a vingt noms de femme avec nomenclature de leurs toilettes.
— A Lyon, rien de semblable : le journal ne mentionne que les robes et bals de l'horizontalité.
— Il n'y a donc pas de salons à Lyon, rien que des boudoirs ?
— La Lyonnaise n'a pas de boudoir.
— Il n'y a donc pas de femme du monde à I^yon*'
— Il n'y a que des mères de famille.
• — Cependant on se couche pas à neuf heures?
— Non, on fait un peu de couture et on va au café, suivant le sexe.
— Tu railles; oseras-tu me présenter à une femme qui coud par dilection?
— Une Lyonnaise de cent mille livres de rente tricotera des bas sous ton nez.
— Cette Lyonnaise est, j'espère, trompée par son mari?
— Oh! le Lyonnais aisé a deux ménages.
— Le tricot mérite cela !
— Attends : le second ménage n'a pas même l'allure d un sacrement parisien.
— Bref, — dit Nergal, — quand la Lyonnaise n'est pas une sainte ce n'est qu'une bête; je pressens la butorde sous la béguine ! N'importe, je ne veux pas témérairiser mon jugement : et si je dois au lieu de coquettes flirter avec des mystiques, je prierai avec elles et ne me plaindrai pas d'avoir connu la ville des saintes femmes. Le péché, mon cher Valentin, me semble quelque chose d'assez bas, un suffrage universel où les plus hauts apportent leur vote à ces drôlesses, luxure, avarice, paresse : et il serait dandye également de ne rien mettre dans l'urne des élections et ni dans celle des passions.
Le garçon apporte du thé et des brioches et prend le bulletin des bagages.
— - 11 y a bien une femme qui te plaira, mais on la
jalouse fort et toutes t'en voudront à mort, si tu parais la distinguer. Du reste il y a beaucoup à dire sur son compte... On n'assure rien, mais on présuppose...
Ils habitent au cours d'Herbouville, un hôtel magnifique : jadis M. Croustado-Aynes était l'associé en soieries de Monsieur Istar.
Nergal resta la main en Tair, au lieu de saisir une nouvelle brioche.
— M. Istar, c'est comme situ médisais M. Junon; Istar, la Vénus Kaldéenne d'où les Astarté, Astharot ; Istar dit M"'" Vénus, comme Nergal M. Mars ; il faut venir à Lyon pour trouver un M. Minerve, un M. Istar!
— Eh non — fit Valentin, — son nom est Capimont, mais sa femme qui est fille d'un rabbin portugais a nommé son mari, tellement elle est écrasante pour un homme d'affaires, aux yeux de tous :
— Une juive, — fit Nergal?
— Une juive blonde et blanche, presque rousse.
— Est-ce comme juive, ou comme femme qu'on la déteste?
— Comme femme : le reste, un prétexte.
— Si l'affinité des noms sous-entendait l'affinité des natures, Nergal deviendrait l'ami d'Istar. Son mari l'aime?
— Il l'adore et décrocherait les étoiles pour les mettre en boucles aux mules de sa femme.
On apporte les malles de Nergal.
— Tu vas assister à ma toilette : c'est un peu long, je t'avertis ; pendant, donne-moi des aperçus sur celles que je vais apercevoir.
— Tu ne veux rien savoir de ceux?
— Non! l'homme qui n'est ni mon ami, ni un pair, m'embête; et le mâle de province mis en tas ne me donne que de l'ennui. Un homme qui n'a pas de génie n'a plus qu'à être admiratif ou dévoué : l'humanité se compose de prêtres qui disent la messe et de gens qui la servent; le reste, c'est du mécréant.
— Tu ne f occupes donc que des femmes?
— Exclusivement : une femme, même âgée, même médiocre, prend la peine de vous plaire; cela fait toujours plaisir! Et puis la femme, c'est la statuette en cire que tient Prométhée sur les camées antiques. Souffle dessus et tu vois apparaître une être momentané conforme à ton souffle. Oh! la fécondation sentimentale, un phénomène plus haut que l'amour même ! Analytiquement le féminin est réceptif en haut comme en bas : un Verbe qui lui entre au cœur la transfigure, et quand le livre saint nous donne par le calame de saint Jérôme le verbe connaître^ il entend une cognition qui va jusqu'à l'âme. Connaître une femme, c'est lui entrer dans le cœur et l'emplir et ainsi l'orbiter à soi. Au-dessus de la mâleté organique il y a une mâleté psychique, combien rare cellelà : plier les reins ne suffit pas, il fautplier les rêves...
Ce disant, il tire les habits des malles et aligne des flacons sur la toilette.
— On te croirait voyageur en parfumerie.
— Mon cher, l'occidental a perdu nombre de notions et laissé nombre de fonctions s'étioler : oui, le monde aromal est fermé aux nerfs contemporains, il contient avec des enchantements sensationnels, des déterminantes d'idées... mais cela ne t'intéresse pas, je crois...
— ]\/[me is-tar abuse des parfums.
— Ah! — fit Nergal qui mettait de l'huile de cèdre sur sa barbe. Puis :
— Valentin, je voudrais que cette M""® Istar m'ait lu.
Avec une hésitation que Nergal ne vit pas, occupé qu'il était à s'épiler la joue.
— C'est probable... elle doit connaître tes livres, on la dit très au courant de la littérature...
— Ça ne serait pas une raison; je suis si en dehors du mouvement du siècle, comme dit M. de Médan.
— Comme tu es long et minutieux à te toiletter.
— A Paris, mon cher, il y a tous les midis, dix mille hommes et dix mille femmes qui s'adonisent en vue d'un hasard. Après celles de la mort, les surprises de l'amour sont les plus brusques.
Tu ne connais pas ce Gavarni où une femme explique ça par : « Comme on ne sait ce qui peut arriver, il faut tout prévoir. »
— Tu es donc devenu, Nergal, un viveur.
— Qu'entends-tu par viveur? Le monsieur qui se donne des indigestions... et des repentirs... ou bien le
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monsieur de l'orchestre qui a dans sa poche les louis d'un souper et le revolver d'une expédition aux barrières; sans pour cela sortir l'un ou l'autre pendant des mois.
— Tu es fait de contrastes, Nergal.
— Ah! il te faut l'unité de temps, de lieu et d'action : classique, va!
— Comment fais-tu rimer ton pèlerinage à Fourvières, que tu n'abandonnerais pour rien au mondCj, et ta bonne volonté à un péché de la chair
— Je ne fais rien rimer : mon culte de la Vierge est une perpétuité de mon esprit; et le péché un accident, un vertige que je prévois sans l'appeler, non plus que m'en garer. Maintenant, si tu n'étais pas aux trois quarts Lyonnais, puisque tu y vis dix mois de Tannée, je t'avouerais que je vois très bien la diminution de personnalité dans la sensation sexuelle; mais je la creuse, je l'alchimise, et mes péchés se résolvent en œuvre d'art.
Comprends-tu qu'aux limites, les mêmes pour^tous, de la charité, a priori respectées ; en deçà, le psychologue déshabille les âmes un peu comme le sculpteur déshabille les corps; et l'âme de la femme est comme enfermée sous sa peau; si la peau est épaisse, àTappel du platonicien Galathée reste marmoréenne, tandis que l'amplexion fait bayer leur cœur; si la peau est fine, l'âme transluit sans contact. Veux-tu la formule d'un érotomètre : Le charme d'une femme est en raison inverse du degré de contact nécessaire. Si tu ren-
loy
contres celle qui, d un regard t'épanouit, prends-la, ou bien ne songe plus à la femme. Moi je n'ai pas encore trouvé la pie au lit. Sexuellement, quel est ton cas?
— Mensuel et seulement hygiénique.
— C'est moi maintenant qui ne comprends point. Tu t'effarouches à penser que la beauté peut me griser et toi tu déshonores la sensation amoureuse^ jusqu'à la série sécrétive! Je te trouve nauséeux, Valentin. J'admets le conséquentiel de l'attraction morale; rien sans le cœur.
Le jour où je serais capable de prendre la première venue, d'étancher ma soif au ruisseau et de toucher, fût-ce du doigt, à un corps dont je n'aurais pas l'âme, ce jour-là, je serais immonde et mon grand orgueil par qui je vis, mourrait.
— Tu es lyrique... mais habillé : ne mets pas ce manteau de prêtre...
— Si fait, je vais prier, et puis, ce qui n'est pas synonyme, voir un jésuite.
— La Compagnie tient Lyon, le sais-tu?
— Que m'importe? je fus leur élève et je resterai leur compagnon d'effort ultramontain : ils ont la notion pratique du politicien: comme jadis ils respectèrent en moi le cancre rêveur, ils pacifieront avec le romancier indépendant; moi déférent, eux indifférents, nous nous croiserons, sans nous accrocher.
— A trois heures, place Bellecour.
— Bellecour n'est pas la place Royale et...
— Je te verrai venir de Fourvières et irai à ta rencontre.
Ils prirent par le quai et Valentin laissa son ami place Saint- Jean, au petit chemin de fer funiculaire.
Tandis que le romancier va à ses dévotions, le jeune Lyonnais sent sa conscience bourrelée. Il aime sincèrement Nergal qu'il a connu, il y a plusieurs années, pendant les deux mois de printemps qu'il passe à Paris; mais il aime vaguement aussi ]y[me Croustado-Aynes, plutôt comme pied-à-terre mondain que comme femme. Au reste, très peu occupé d'amour, et bien plutôt de récréation, comme un grand enfant; il s'est fait le cavalier servant de la riche Lyonnaise : et jamais ce bel emploi ne lui a pesé comme aujourd'hui.
]y[me Croustado-Aynes, sans être ni méchante ni sotte, déteste M""^ Istar : elle a traité avec Valentin l'accaparement de Nergal.
Or, autant vaudrait faire siffler un air déterminé au vent qui passe sur les aulnes qu'endiguer la rebondissante personnalité du personnage.
Valentin se mélancolise : et plus clairvoyant qu'à son habitude, il se voit d'un même coup brouillé avec son ami et avec M""^ Aynes, il pressent qu'il va se trouver entre deux reproches.
Chargé de noircir M""' Istar, il ne l'a pas osé, Voyant l'effet presque fatidique que ce nom a produit; avouer à Nergal qu'il a niaisement adhéré au
plan jaloux du groupe Aynes l'humilie : et par dessus toutes choses, il redoute l'humeur d'un hautain qui ne connaît pas les ménagements et ne sait que se carrer ou partir.
Il n'est plus aussi rose et réjoui, le pauvre Valentin. et rentre chez lui plus perplexe qu'on ne l'a jamais vu.
Tout le long de la montée des Minimes, Nergal jette des sous dans dés casquettes d'aveugles machinalement, pris aux souvenirs de ses enfantines dévotions. Soudain une voix glapit :
— Gentil monsieur, entrez donc.
Et une autre :
— Mon jeune monsieur, venez donc voir, écoutez donc.
Hébété, il s'arrête : une femme lui pose la main sur la manche.
Ce sont des marchandes d'objets dévots qui raccrochent. Nergal se sent devenir brusquement furieux; les mots et les intonations, à ce seuil d'un sanctuaire vénéré, sont les mots et les intonations des prostituées : comme elles, les édifiantes commerçantes viennent relancer le passant, au milieu de la rue. Le catholique exaspéré crie les dernières injures d'une terrible voix, et d'un geste barrant le chemin, il arrête deux jésuites qui descendent.
— Comment tolérez-vous, mes Pères, qu'on puisse croire la montée de Fourvières une rue de lupanars?