SECONDE VUE
Nergal inquiétait ses amis « vous avez l'air d'attendre un malheur qui tarde, » lui disait-on, et on l'entraînait en des milieux les plus distractifs sans qu'il cessât d'être absorbé et plaintif.
Le soir même où Istar allait à la soirée costumée de Mi^e Malibierne, Saïgas le vint chercher et l'emmena, comme on emmène un hypocondre, malgré lui chez la baronne Œgypan, milieu fantaisiste et cordial où le romancier était aimé. C'était une sauterie costumée comme celle de la Malibierne, Nergal y vint en sombre costume de Rainswood, et bientôt s'isola dans un petit salon; on respecta sa sauvagerie, et lui, sans s'expliquer à lui-même son explicable angoisse, fut pris, vers onze heures, d'un tressant nerveux, au moment même où l'attentat avait lieu.
D'une grande puissance sur lui-même, il dompta sa tristesse et, pour la tromper, comme dérivatif à
son obsession, il avisa une table à écrire, et d'abord, dessina des blasons; puis, à son propre étonnement,' ce titre étrange coula de sa main, comme en état de médiumité :
Marche funèbre pour une martyre moderne,
« Nuit de colère, Soleil de vengeance, dernier des jours.
Daoud l'a promis, les sybilles juré.
Dans les airs irrités, la bannière céleste se déploiera en croix et linceul, couvrira l'univers foudroyé.
Une indescriptible terreur effarera la multitude, comme un troupeau bêlant, par les anges poussée aux pieds de Dieu le juge.
Des clairons sonneront le réveil des squelettes, et la foule de ce qui fût, comparaîtra devant celui qui est.
La sève tarira au cœur de la nature et, lorsqu'elle verra debout tous ceux qu'elle a couchés, la Mort deviendra folle.
Le livre de l'Agneau s'ouvrira de lui-même; et toute iniquité s'y trouvera prévue.
Et le grand juge alors, rassurant les héros, les poètes et les amantes, dira «je suis le dieu d'Amour; les haineux seuls je damne avec les insulteurs du Beau, car je suis le Grand Magnifique. »
A ma droite, Lutèce, car tu m'as honoré sous quelques formes d'art et de mansuétude.
A ma gauche. Province, assassine d'Istar! »
Is tar