VEHME
Vers minuit, un linceul ficelé avec deux, épées, sautait le mur de Loyasse et faisait retourner le gardien de ronde qui, sans voir où gisait la chose, se mit aux aguets. Nergal enjambant le mur, marcha au caveau d'Istar et allait s'y agenouiller.
— Eh,!' Fami ! ce n'est pas une heure pour prier sur les tonafees.
Nergal se dressa furieux : toute la vengeance différée pour une brute.
— Avancez donc, je vais vous expliquer. Le gardien découvrit sa lanterne.
— Je vous reconnais, vous étiez du bel enterrement de M"^^ Capimont; vous n'êtes donc pas un voleur, on m'a dit qu'il y en avait qui... Que diable faitesvous icH...
— Je vais vous le dire, mon brave ! Je dois aider à entrer ici M. Capimont qui veut passer la nuit sur la tombe de sa femme.
— Ah çà, non ! et vous-même allez sortir.
— Voyons, brave homme, comprenez la douleur d'un mari.
— Je ne comprends que la consigne.
— Allez donc vous coucher et prenez ça. Le gardien repoussa la bourse.
— La consigne, je ne connais que ça.
Nergal ne savait qu'inventer.
— Si c'est la consigne^ passons;... je vais aller lui dire que je ne peux pas... mais de sauter ce mur ça casse la gorge, s'il y avait une buvette, mon gardien, je vous payerais bien un verre.
— Si vous voulez payer, mansieur, il y a moyen de boire.
Ils marchèrent jusqu'à la maisonnette : Nergal mit un iouis sur la table et perdit un grand quart d'heure à boire avec le vieux soldat; enfin, il put jeter dans son verre quelques gouttes d'une drogue qu'il avait sur lui pour endormir Capimont, au cas de désespoir furieux.
Le gardien s'affaissa, ronflant.
Alors Nergal put songer à faire entrer les adversaires; la nuit était sans lune; il les siffla : Leclerc enjamba le premier, il tremblait.
— Si vous vous éloignez de plus de cinq mètres, je vous tue, dit Nergal à Leclerc, et à Capimont :
— Vous êtes fou de vous battre, songez à Bertlie,
— J'ai compté, il lui reste dix mille livres de rente,., et puis, ]e ne suis plus père, je suis le mari d'Istar;
seulement, vous me jurez, Nergal, que si îe suis tué, vous ouvrez lé caveau et me mettez à côté d'Istar.
— Sans bière et... — observa
— Vous n'allez pas me parler de la légalité! Ah! comme je comprends votre mépris des conventions sociales.
— Ne vous battez donc : condamnons-le, îe l'exécuterai.
— Non, moi je ne suis pas Œlohite, — dit Capimont avec amertune.
Nergal devina la pensée du malheureux : il voulait tuer Tassassin d'Istar et mourir en même temps, presque de sa mort â elle.
Il se plaça devant la tombe, comme pour la défendre.
— A mort ! — souffla-t-il.
Leclerc savait l'épée et son adversaire, les yeux aveuglés de larmes, le jeu incohérent, l'effrayait bien moins que la sombre figure de Nergal immobile.
Tout à coup, un bruit de course domina le cliquetis du fer; Capimont sentit sa vengeance lui échapper, il se fendit à fond et l'assassin d'Istar n'eut qu'à allonger le bras : le mari roula mort à ses pieds.
Nergal ne dit qu'un mot :
Voulez-vous recommander votre âme à Dieu?
Une forme humaine se dressa dans Tombre : c'était le dominicain.
— Vous arrivez à temps, mon père, pour empêcher un assassinat, — dit Leclerc.
— Vous venez gêner ma justice, Alta; l'assassinat est commis, — et il montra le cadavre de Capimont.
Le moine s'agenouilla, puis :
— Vous êtes un grand coupable, monsieur et vous, Nergal, vous allez devenir coupable. J'ai mis ma robe blanche dans ce funeste drame, allez- vous l'éclabousser de sang. N'ai-je pas fait plus que je pouvais, en vengeant Istar du haut de la chaire de vérité? remettez à Dieu, Nergal, le châtiment du reste.
— Aidez-moi, — répondit l'Œlohite, — à mettre Capimont auprès de celle qu'il aima.
Leclerc regardait, appuyé à un arbre, le moine et l'écrivain insérant le corps froid dans le caveau.
Soudain, Nergal s'élança, ramassant l'épée de Capimont :
— Vite, misérable, vite, avant que le moine ne soit entre nous.
— Ah! vous acceptez donc le duel! — s'écria Leclerc.
Mais déjà, au risque d'être blessé, Alta se jetait entre les épées.
— Nergal, vous ne tuerez pas cet homme; je ne le veux pas.
— J'ai juré que l'aube le verrait mort sur la tombe d'Istar.
— Je vous terai parjurer.
L'Œlohite se mit à genoux près du caveau ouvert :
— Bien- Aimée, ô ma martyre, inspire-moi et que le génie de la vengeance m'illumine.
Il se releva bientôt avec une exclamation :
— Leclerc, gardez votre épée : je vais errer au milieu des tombes, je puis vous surprendre ; c'est à l'américaine et le Lyonnais étant un yankee, acceptera.
— Ça va, — dit Leclerc.
— Je vous ai obéi, Alta, venez, — et il entraîna le moine, soupçonneux de ce que cachait ce brusque parti.
Leclerc les regarda s'éloigner et disparaître; seul en lace de la tombe, il eut peur, non pas de la soudaine agression de Nergal, mais peur abstraitement, d'une terreur grandissante, fille de sa pensée, et non projetée par l'heure, le lieu, ni l'aventure.
Sans remords, il s'obstinait atrocement dans cette pensée qu'elle avait exhalé son souffle sur ses lèvres, et qu'après avoir taché de son nom la vie d'Istar, il l'avait tuée de son amour, et une joie perverse l'enorgueillissait. Cependant la pompeuse cérémonie, le panégyrique d' Alta, tout le grand éclat fait autour de la tombe, avivait une concupiscence horrible : ridée d'abord de toucher le cercueil pointa exaltée et de suite s'atrocisa.
Sitôt, il se jeta à quatre pattes, collant son oreille vers la terre; puis il poussa des reconnaissances tout autour du tombeau à vingt pas de distance. Une sécurité le décida : le dominicain avait dû emmener Nergal et son atroce dessein devenait aisé et simple
— Istar, Istar, — dit-il à voix basse — encore un baiser, ma belle, encore...
Mais il recula épouvanté : dans le cadre étroit de la tombe, la morte était debout. Le suaire la couvrait toute : haletant, il avança, la morte ouvrit les bras mollement; fasciné, il avança encore, incapable de réfléchir, ne croyant ni à un fantôme, ni à une résurrection, mais invinciblement attiré.
Les bras de l'apparition s'ouvrirent tout grands ; cette fois il osa, mais un terrible cri sortit de ses lèvres : les bras de la morte s'étaient refermés sur lui et à travers le linceul, la bouche cherchait sa bouche.
Entraîné dans la tombe par le spectre, il disparut aux yeux d' Alta qui suivait la scène de loin, assis sur une tombe. La lune parut enfin (1).
— Nergal, — cria le prêtre, -— vous ne tenez pas votre promesse.]
— J'ai tenu toute ma parole, — répondit une voix étouffée, et poussant devant lui un être méconnais™ sable dont les dents grinçaient, l'Œlohite parut, encore empêtré dans le suaire.
(i) Ceux que l'écourtement de cette fin agacera devront attendre le drame, — ce sera peut-être longtemps, en ce Paris ou les jockey? ont sifflé Taiinhauser, les voyous Lohengrin; en ce Paris où on m joue pas les opéras de Berlioz, où enfin les écrivains de théâtf ^siuitent Shakespeare.
(Note de l'A.)
— Ah! dit le moine, il est vivant!
— Oui, charitable Alta, il est vivant, mais il est ton. Regardez-le.
Leclerc, courbé, craintif, agité de tressants spasmodiques, l'œil fixe et qui ne voyait pas, la marche hésitante, poussait de petits cris gutturaux.
— Et la femme? — demanda le prêtre.
— Elle mourra dans dix jours.
Et, se reprenant :
— Non, elle est de tempérament bilieux, le toxique agira d'abord sur le foie... elle durera une quinzaine...
— Mon frère, vous usurpez sur la Providence.
— Alta, vous devez penser ainsi et moi agir comme ie fais. Vous avez assez de vertu pour obtenir la justice par le Verbe; moi qui suis un pécheur et un daïmon, j'obéis à ma race.
Soudain, ses larmes coulèrent.
— Le soin de la justice avait engourdi mon regret; il se réveille, Fatroce souvenir de mon cœur m'épouvante.
Il fléchit un genou devant le tombeau et d'une voix que l'émotion faisait rauque, il salua la morte de ces paroles^ tenant dans les mains jointes le collier comme un rosaire :
« Salve Keter! Insigne exilée du Ciel, te voilà donc rendue à la gloire : les larmes coulées de les yeux dans les m.ains attentives des anges, se sont gemmées et pendant l'éternité luiront sur ta tunique ces
diamants de ta douleur, tandis que rougeoiront, heaume de ta chevelure, les rubis que ton cœur a saignés en ton martyre, ô mon Istar encouronnée!
«Salve Chocmah ! Yierge sage et prudente, tu abandonnas ton corps au destin, mais ton âme sut dormir héroïque, et muette, jusqu'au jour où parut rOElohite ton frère et lors, conciliant ton devoir et ton rêve, tu fermas ta tunique et tu ouvris ton cœur.
« Salve Binah! Intellection très noble, il ne te fallut pas épeler le divin langage, et parfait instrument, tu vibras, aussitôt la parole d'inceste. Tu compris sous les mots vacillants et petits la doctrine sacrée des daïmons de lumière, Androgyne tombé dedans un corps de femme au pays des haineux.
« Salve Chesedf miséricordieuse et douce, vingt ans tu as donné le bonheur à qui ne te le donnait pas et tu m'as donné à moi ton âme pour faire mon chetd' œuvre.
« Salve Geburahî rigide! dont je n'ai baisé la main qu'une fois : ma caresse quand je l'ai faite, tu ne la sentais plus et je n'ai collé mes lèvres que sur la magnifique forme que ton âme avait déjà quittée.
«Salve Tipheret! admirable! tes yeux étaient les ostensoirs où le bonheur bénissait et tu les a élevés sur moi, pendant nos messes tendres. Los! ta beauté n'aura pas été stérile car j'en témoignerai.
«Salve Netsah! victorieuse de l'inceste évité et du honteux partage du corps à son mari et du cœur a
son frère, tu as vécu pour l'un, tu as péri pour Tautre : ta vie, devoir amer, ta mort, funèbre amour.
«Salve Hod! eçprit d'amour, esprit de foi, qui du même grand cœur, saisis deux vérités: l'amoureuse mêlée à la catéchumène assompta même jour, et tu m'as tout donné qui fut à toi, grande âme que j'ai offerte à Dieu.
« Salve lesod! reine des vieux pays qui sont morts, je garderai fidèle et triste ce collier, et j'en dirai souvent, suivant le rite Kelte, le dizain fatidique, en rosaire d'amour.
« Salve Malchut ! lemme si vraie en sa surnaturalité ; après t'avoir aimée tout le trajet terrestre, je saurai te rejoindre au monde des esprits. Quand j'aurai accompli ma mission satanique, tes bras me recevront pour ne se rouvrir plus.
«Salve Istar l sœur par le rang, épouse de désir et maintenant ma Muse, je dresserai un autel à ton nom.
« Ton fantôme plaintif jettera sur ma vie la pénombre d'un deuil inconsolable et fier.
« Si j'erre et si je faulx au devoir Œlohite apparaismoi Istar, ma sainte et ma moitié. »
Il parlait ainsi au trou noir du caveau.
— Voici l'aube, il est temps de partir, mon frère, dit le moine.
Exalté, Nergal se releva.
— Il est temps de maudire, — et courant à un ter-^re qu'il gravit.
— Et toi Soleil, Verbe des mondes, maître de la terre, arrive grand témoin entendre mon serment.
« Je jure de poursuivre d'un Verbe sans faiblesse sur la Province entière, la vengeance d'Istar.
— Nergal, — dit Alta, — devant la mort, le pardon doit descendre même sur les méchants; et celle qui vous voit des régions sereines blâmera votre exécration.
— Istar, c'est la beauté, et Famour et la race, elle incarnait cela : je me dois chevalier de mettre, sous son nom, ma chevauchée de beau. Elle n'est qu'un drapeau que je donne au devoir, et cet amour que Dieu voulut, est une invite à choisir mon chemin, au doigt de ma douleur.
« Sois maudite, Province, marais putride et sale, où pourrissent les âmes, où s'hébêtent les corps : noirs scorpions du Midi et vipères du Nord, brutes du Languedoc et Pharisiens du Rhône !
« Au nom des Séphirots, au nom du Saint-Esprit, Kaïns, soyez maudits.
Sois maudite en tes fils. Province, que tous ceux qui valent te bafouent : à ton renom du laid, j'ajouterai celui du mal ; et Tunivers lettré tiendra pour véritable, qu un mélange de haine et d'imbécillité fait un provincial.
« Sois maudite en tes filles. Province, et que jamais aucune n'ait, sur elle, les grâces de la femme : et que la pire injure à toute fille d'Eve soit de porter ton nom
De par le Saint-Esprit, malédiction sur toi pays des niais ! De par le Dieu d'amour, malédiction sur toi, pays de haine! De par les vérités vivantes et lyriques, maudit soit ton mensonge et tes mornes hideurs.
« Que le courroux du ciel refomente la lèpre, afin qu'on voit ton corps s'habiller de ton âme.
« Sur oette tombe chère, où dort le plus grand cœur qui ait jamais battu, je jure devant vous, ô Daijnons, ô mes frères, de venger la martyre, et mon amour marchant ensemble avec ma haine de saluer la morte de la même parole qui foulera ses assassins...
Et Lutetiœ et mihi et Diis,
Sa voix s'affaiblit, il vacilla, son geste menaçait encore, quand il tomba épuisé aux bras du moine.
Alors des larmes coulèrent sur le froc blanc d'Alta et rhomme de la charité murmura en épitaphe de cette horrible tragédie, la même parole que Saïgas, l'homme de Fart avait dite en prophète.