‹ IstarChapitre 50 sur 51 · L'ORAISON FUNÈBRE · texte numérisé non relu

L'ORAISON FUNÈBRE

Quand le cercueil d'Istar, couvert de roses et de lis, franchit le porche de Saint- Jean, l'orchestre du Grand-Théâtre, au complet, attaqua la marche funèbre dUlamlet, et tandis que ce chef-d'œuvre de Berlioz lançait aux ogives sa lamentation, la foule oscillait comme une mer humaine pour voir ce spectacle : le mari appuyé au bras de celui qu'on disait l'amant.

Cette fois, le Tout-Lyon recevait le soufilet en pleine fac€, et mille questions restaient sans autre réponse que des exclamations : « incroyable, — inouï, — sans nom, — un mystère. »

Comment le cercueil d'Istar venait-il s'étaler à la primatiale alors qu'aucun prêtre ne l'avait baptisée, et que les lettres de part ne portaient pas mention de sacrement?

Comment un romancier immonde avait-il asse^ d'influence sur le céJèbre dominicain pour qu'il vînt couvrir de son froc blanc la tache d'adultère ?

Co]Tm :^nt ce moine lui-même avait-il obtenu du cardinal-archevêque la permission d'une telle solennité, avec la manécanterie entière, le chapitre et des délégations des cent et une communautés de Lyon ?

Comment? Le Tout-Lyon alors regarda Nergal : vêtu d un frac noir, un poignard à la ceinture, le visage ravagé et vieilli, mais d'une expression de défi insultant, il promenait sur l'assistance un regard d'ennemi vainqueur, et quand son œil rencontrait celui d'un fauteur ou d'une bourrèle d'Istar, les coupables se détournaient.

— Il a une tête d'assassin, — murmura la Malibierne.

Capimont sentit enfin que ces solennelles fcmérailles vengeaient la pauvre femme.

— Vous étiez digne d'elle, vous, — dit-il en pleurant.

— Pas même moi, — dit l'Œlohite, — mais vous allez voir ce qu'est un vrai moine.

Le T. R. P. Alta était en chaire.

Il salua le chœur, puis il salua le cercueil :

1 « Mes frères, mes sœurs, '

« Deiis est charitas !

« Dieu, c'est l'Amour! »

Et il lança à toute voix ces trois mots et se tut.

Isfar

Il faut avoir étudié de ses yeux rabêtissement des Lyonnaises pour juger de l'effet que ce début produisit.

c Et dans cette ville surtout où l'Amour est absent même sous la forme de péché^ je crois bien dire, en opposant à votre sécheresse d'âme la plus tendre dénomination du Très-Haut. Qu'importe au porte-parole sacré les acceptions où l'on à traîné les mots ; même dit à une créature, le « je vous aime » n'offensera jamais Dieu comme « je vous hais. »

« Asolvi vis ? Ama, dit un Père. »

Le dominicain fut adrnirable: chacune de ses paroles sifflait comme des lanières aux oreilles lyonnaises.

« Le silence seul convient à l'épouse chrétienne et ses mérites ne doivent être connus que de ses proches.

« Je ne saurais donc^ mes sœurs, vous faire l'éloge de celle qu'on pleure aujourd'hui, et l'admirable spectacle de son âme héroïque réjouira seulement les chœurs al^géliques. Toutefois, mes sœurs, un exemple jaillit de cette vie, si calme pendant vingt ans, et en quelques moments torturée et perdue, et ma sollicitude espère de beaucoup d'efitre vous un repentir profond et une longue pénitence.

« La calomnie, ce crime que j'appellerais lyonnais s'il n'était commun à toute la province, a mis au tombeau Jehanine Capimont.

« Tandis que vousl'accusiez, mes sœurs, d'adultère,

elle se faisait baptiser par ce même homme qu'on disait son complice.

« Lorsque l'écrivain catholique qui m'a convié au grand devoir d'aujourd'hui vint à Lyon, le T. R. P. Nicaut l'invita à employer ses connaissances de kabbale à la conversion de cette Juive qui, grâce à lui, est morte chrétienne. »

L'assistance n'en croyait pas ses oreilles, et Capimont bégayait tout bas :

— C'est un saint... je veux lui baiser les pieds, je veux être son domestique... C'est le bon Dieu en personne, votre Alta.

— « Retourne donc au sein de la Beauté éternelle d'oii tu étais sortie, âme héroïque et douce. Brise ces faibles liens de la mortalité ; l'heure de notre douleur est la première de tes joies.

« Voici saint Jean dont tu as pris le nom pour entrer dans l'Eglise, voici Madeleine dont tu avais le cœur sans les fautes, qui te viennent accueillir au seuil du Paradis.

«Tu portais le nom d'une déesse profane, tu portes maintenant la sacrée palme, descendante des vieux rois, fille du Soleil, tu resplendis enfin après tant d'épreuves.

« Du haut du ciel où ton martyre fa montée, vois réunis dans ce lieu sacré tous les instruments de ton martyré et bénis tous tes bourreaux, pour qu'il leur soit fait grâce. Ainsi soit-il.

Un grand sanglot éclata : tout le monde était ému, ISTergal même pleurait.

Mais à Télévation, il devint terrible, a-t-on dit depuis, et quand le prêtre bénit la foule, il éleva contre k pardon eucharistique la vehme œlohite, et le même rayon de soleil fit luirtî l'or du calice et l'acier du poigÉtard.

AU CIMETIÈRE LOYASSE

La nuit tombait quand la foule de ceux qui avaient suivi s'écoula. Capimont resté seul regardait la tombe fixement, quand Nergal s'élanca à Técart.

Il tailla en pointe l'ongle de son pouce qu'il avait long, puis il le trempa dans un flacon l'empoisonnant comme il eut fait d'une lame.

Atteignant la Malabierne qui sortait seule du cimetière, un peu ostracisée depuis le drame de sa soirée, brusquement il lui prit le bras et lui enfonça dans la chair son ongle envenimé.

Elle poussa un cri de douleur.

— Vite la vérité et je vous lâche, sinon... La Malibierne eut peur.

— La vérité il s'était fait votre tête, il avait

votre manteau Je ne savais pas que ça tournerait

comme ça il voulait se servir de votre ressemblance pour lui prendre un baiser. »

Nergal laissa aller l'immonde bourgeoise et blêmissant pensa défaillir, Istar était morte d'un baiser de Leclerc qu'elle croyait donner à lui! Nergal.

Levenant vers Capimont pour l'eramener, il vit Leclerc qui s'avançait -^^'^tant vers le mari.

— Non, — cria FOEloliite, — et prenant à travers tout, sautant les tombes, il s'élança le poignard levé.

Capimont le contint.

— Assassin d'Istar ! Toi qui, prenant un manteau romain et mon masque, es apparu à Istar chez la Malabierne et las tuée de peur, tu mourras...

Capimont, à- son tour, voulut le saisir. Nergal étendit la main.

— Corhprenez-vous? vous êtes de trop sur la terre ou bien nous? Voulez-vous être ici à minuit., nous nous trouverons en bas de la montée, je me charge de la tranquillité du combat.

— Je vous tuerai, misérable, — dit Capimont. Est-ce juré? — dit Nergal.

— C est juré, et à l'épée, le pistolet ferait trop de bruit, dit Leclerc, qui salua.

Et le mari et le frère d'Istar sortirent ensemble du cimetière.

— Comment se venger de la Malabierne? — grondait Capimont

— C'est fait, elle mourra bientôt.

— Promettez-moi, Nergal, que vous le tuerez s'il me tue.

— Pourquoi vous battre, Capimont, il vous tuera et le juge ne s'aligne pas avec un coupable.

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