DES CONDAMNATIONS CAPITALES
Lorsqu'il sera nécessaire de frapper un ennemi de VEglise, — et pour cela il faudra le double assentiment du Sacré-Collège cardinalice et du Collège gnostique des vingt-deux^ — on réunira deux cents moines et nonnes, cent de chaque sexe; ils se tiendront tous par la main ; au moment où le prêtre élève Vhostie, ils s'uniront de volonté avec Vofficiant : celui-ci alors élèvera Vhostie contre le condamné, — qui tombera roide mort en n importe quel lieu du monde où il sera.
Attendu que la somme de force nerveuse de cent volontés bi-sexuelles représente un mouvement électrique d'une force déterminable et que l'officiant est à la fois le point convergent et l'excitateur électricien, il projettera un courant d'une vitesse énorme et de la puissance d'étincelle d'une pile excitable à vingt mètres.
Ceci est de la physique pure : en hyperphysique H y a bien autre chose.
Le jésuite ferma les yeux pour n'y rien laisser lire, longtemps plongé dans uné méditation que Nerga^ sentait astucieuse; puis, d'un geste noble, il rendit le mandement au romancier.
Jstar
— Monsieur, nous ne croyons plus qu'à la messe.
— Rue des Postes, un des vôtres fit jadis la même réponse à Barbey d'Aurévilly, offrant sa plume; vous me prenez pour une dévote, et me récitez une consigne ; un phj^sionomiste m 'honorerait d'une réponse plus digne de nous.
— Vous êtes un inconnu, monsieur.
— A^raiment! même au confessionnal vous n'avez pas entendu mon nom : car on vient vous dire avec componction qu'on m'a lu, et on en reçoit pénitence; je suis plus qu'un quidam, mon Révérend, je suis un péché, un péché de l'esprit, une délectation mortelle; pour quelques âmes, je m'appelle le Rêve.
— A Lyon, monsieur, on ne lit pas les ir uv ' livres.
— Vous m'avez donc lu?
— A votre ton, je juge de votre style.
Ouais! vous le prenez de bien haut, mon Père, s'il y avait galerie je vous laisserais faire, mais nous sommes seuls — entre augures — et pour votre instruction je vous avertis qu'une portée cérébrale évolue qui, agenouillée devant rétole,la chasuble et le ministériel des sacrements, se relève devant l'homme et ne lui accorde que selon qu'il vaut. A l'autel, vous êtes sacré; dans la vie vous êtes simplemen t vous même.
— BrisonS"lâ, monsieur ; nos personnalités viennent iimtilement en jeu; je regrette seulement que parais-
sant religieux au fond, vous n'ayez pas le respect du sacerdoce.
— En savëz-vous plus long que moi en théologie; en exégèse, en morale, en psycopathie? Non, certes;' pourquoi voulez-vous donc que je me fasse tributaire de votre intellect, il ne vaut pas le mien. Longtemps j'ai cru à la psychologie des confesseurs... je n'y crois plus... La pénitente ment par nuance d'expression, par déformation Imaginative elle habille son aveu," elle l'histrionise au diminutif ou à l'excessif; vous n'avez jamais que des âmes en" désordre préparé, et puis, et surtout, vous êtes arrivés à ne considérer comme faute féminine que l'adultère. Médisance, véniel; or, un cerveau de femme ne fait aucune différence entre le mal historique et le mal fabuleux qu'elle dit d'une autre. Avouez, mon Père, que la Lyonnaise qui s'accuse d'avoir décrié une autre femme, vous la morigénez fort peu, en comparaison de celle qui, au lieu d'avoir mordu, aura donné un baiser.
— Prétendez- vous, pour détourner les langues de médire...
— Arrêtez-vous là je vous agace et un peu plus vous preniez à Ronsard une très libre métaphore.
— Si vos ironies sont enfin dites, monsieur...
— Je n'ironise pas, je vous signale le péché de haine, le péché provincial qui est de la quatrième sorte, contre l'Esprit Saint.
Et ici, très grave :
— Je vous salue, mon Père, avec une grande tris-
Jsiar
tesse; vous et votre ordre n'êtes plus que des Talleyrand vertueux et disciplinés : ce serait beaucoup pour des laïcs; pour des religieux, c'est insuffisant.
— Le ton dont vous parlez, monsieur, vaut mieux pour l'estime que je fais de vous que tout ce que vous avez dit.
— Ah! mon Père, vous avez mis tout ce temps à cesser votre méfiance, et voici que les deux ultramontains se reconnaissent. Au Vatican, les mauvais jours, nous nous retrouverons moi avec le mousquet, vous avec la politique. Mais le mousquet, ce jouet naïf, et la politique, cette billevesée, ne sauveront rien. Et tout est perdu, si l'homme de la gnose et l'homme du sacrement ne se donnent la main.
— Nous sommes vos supérieurs, monsieur.
— Non. Ma pensée déplace un volume de déterminisme plus notable que la vôtre.
— Mais en théodicée... vous êtes encore nos vassaux.
— Non encore, tout ce qui est dans saint Thomas est dans la Kabbale, mais tout ce qui est dans la Kabbale n'est pas dans saint Thomas.
— Monsieur Nergal, — fait brusquement le jésuite, quels que soient nos divergences, je veux vous signaler une conversion que vous feriez mieux que moi. Il y a, à Lyon, une femme juive qui a une grande âme, et votre parole peut-être la convertirait!... M^^e Istar.
— Mon Père, quand une femme se convertit, elle
se convertit souvent au prêcheur, et M^^^ Istar ne risquerait-elle pas, en se gironnant à l'Eglise, de se gironner à moi? Estimez-vous mieux l'infidélité de la foi religieuse conservée ou l'infidélité matrimoniale consommée?
— Nous revenons à nos expressions, monsieur, et...
— Restons là, en effet, mon Père, et puissionsnous avoir raison tous deux, en nos voies respectives.
Il salue, et mentalement il se répète dévalant vers Bellecour, l'expression du Jésuite :
« Une femme juive qui a une grande âmeî »
l^LÂCE BELLECCUR
Elles potinent sans grâce, comme elles sont vêtues,; les professional heauty de Lyon; teintes sombres, carmélite, puce et poussiéreuses se voi^^^ exclus! vement; la ville se chauffe au charbon, et des chemi-| nées poudroie sans cesse une brume de suie qui, même l'été, crassit un col en quelques heures, un costume clair en quelques jours; rougeaudes, fortes sans beaucoup de gorge, mal corsetées, vraiment: elles ne sont pas dévotes sans raison : on ne se les figure pas galantes.
Elles potinent sans entrain, comme elles pensent, ■ les prof essional heauty de Lyon; on voit à leur air, leur prétention : « regardez-moi, je suis honnête »; et parbleu, on les noierait si elles n'étaient pas au moins ' cela.
Elles forment un demi-cercle près du kiosque où i le jeudi joue la musique militaire, ce plaisir de la province; il y a des gens qui se prétendent scivilisél
et qui n'ont jamais entendu que des orphéonistes de régiment; ceux-là parlent de la musique allemande en patriotes, ceux-là vont dans la capitale le jour où il y a à barrer de barbarie la représentation de Lohengrin,
Elles sont dix, neuf muses d'ennui, présidées par ]y[me Aynes. Celle-là possède une installation à Paris, quelquefois une loge à i'Qpéra, et reçoit des académiciens obscurs, ceux dont personne ne sait le nom, ce quatorzième convive au banquet des quarante, qui se nomme Champagny, Doucet, Mezière; lymphatique, indifférente à tout ce qui n'est pas vaniteux. Lyonnaise à Lyon, à Pari-s Madame tout le monde, elle ne vit la moitié du temps dans la capitale que pour être enviée à Lyon et y jouir du prestige d'une métissée, mi-partie Behecour et Capucines. Elle est blanche, fine, petite et vide.
M"^^ Chosalet est de robe; son époux, avocat général, lui permet de se dire « femme d'une autorité »; car c'est une trouvaille cette expression lyonnaise : « Toutes les femmes des autorités étaient à ce mariage ». Dévote, prétentieuse qui dit aux abbés : « Dites-moi un peu de saint Thomas », et les abbés lui en disent qu'elle écoute en se mirant dans ses ongles qui sont bombés et le plus intéressant de toute sa personne lourde.
M"^^ Malabierne passe pour spirituelle, elle est brune, maigre et un peu agitée pour une Hollandaise pe France; on la dit langue pointue, et terrible sur
l'article « adultère »; elle a des dents éclatantes, lupiennes, et calomnie par habitude, comme on fume.
M"^e Andancette la chair trop rose, des yeux bleu faïence, le cheveu blond fade, beaucoup de gorge et vingt-trois ans ; à trente ans elle sera laide, aujourd'hui elle inspire aux hommes ce dire : « Un morceau de roi ». En petit comité, elle chante les Périchole et les Mascotte ; ses bonnes amies la surveillent, on la pressent intérieurement rébellionnée contre la vie plate : très coquette, et qui deviendrait toquée] sans le brouillard bienfaisant qui, s'élevant des deux rives, ouate et cotonne les sens.
M^^^ Saulce a parfois des choses intéressantes dans les ailes du nez, ou qui filtrent sous la paupière baissée ; très blanche, fausse maigre, on dirait une pensionnaire qui se fait une raison, très jalouse de l'effet que produit une autre; passe pour flirter trop vivement; les remous du désir ont Jieu très au fond et jamais ne débordent.
On croit qu'elle peut accorder de menues faveurs, elle aime qu'on lui baise la main au lieu de la lui serrer.
]y[mes Boulidou et Loriol sont mondainement associées, comme leurs maris; ces deux noms sont très honorés à la condition des soies; elles s'émulent à découvrir des appendices à la parfaite cuisinière, leurs dîners tiennent du sport; on dit dans le Tout-Lyon : « M"^^ Boulidou donne à dîner lundi et M"^^ Loriol Çvamedi. je parie dix louis pour le dîner Boulidou. —
Je les tiens pour le dîner Loriol. » Elles parlent constamment de sauce, court-bouillon, bain-marie, et dépensent, pour l'emporter en primeurs l'une sur l'autre, plus qu'une élégante chez Redfern à sa toilette. Aussi MM. Boulidou et Loriol sont-ils des maris enviés, leurs femmes font vraiment valoir les fortunes; ces dames parlent bonnes et étendent leur sollicitude de Maritorne jusqu'à la soupe des pauvres et aux fourneaux économiques. Elles ne comprennent qu un péché, la gourmandise : « Mon père, je m'accuse de... mais vous y étiez... n'est-ce pas que mon chaud-froid aux mauviettes truffées... » Très charitables de bourse, elles voudraient attabler l'humanité entière; implacables au sexuel : « L'amour, disent-elles, c'est bon pour des bêtes et non pour des chrétiennes. »
]y[me Poitevinière est la femme d'un professeur de la Faculté des lettres; elle fait de mauvais vers, répète les phrases maritales, parle de Jean-Paul à propos de chiffons et se met ei). jeune fille, coiffée en Anglaise, le ton de la peau tendrement bête ; bergère des Alpes très susceptible, la Philaminte bigotée.
Mi^^ Salmaize est l'heureuse épouse d'un député du Rhône ; « femme de député », c'est mieux encore que « femme d'autorité » ; citée comme un modèle de résignation conjugale, son mari étant « coureur » et menaçant de son cœur et de son parapluie toutes les femmes cju'il rencontre les jours d'ondées.
]y[me Yioreau, grisonnante, a été jolie et semble
regretter le temps perdu assez rageusement; dame \ de toutes les œuvres, présidente de toutes les arcîiiconfréries et hyène de toutes les réputations; choyée par crainte.
Ces dames sont émues, elles pressentent un élément nouveau d'intérêt dans leur vie; elles vont avoir sous les yeux, à discrétion de loupe, un de ces légendaires Parisiens de la littérature qu'on entrevoit seulement à Paris, et toutes, même Boulidou et Loriol, rêvent d'accaparer Nergal, sans autre raison encore que l'ôter aux bonnes amies; elles combinent déjà d'irrésistibles menus, tandis que ]y[me Aynes entend bien l'emporter en sa qualité de mi-Parisienne ; M"^^ Andancette cherche quelque occasion de montrer le rosissement de ses épaules; M"^^ Saulce a le nez agité. La Malibierne s'apprête à médire de toutes et Vioreau se promet d'édifier jusqu'à stupéfaction. Salmaise jouera la femme forte et M"^^ Poitevinière pense être appelée cher confrère.
Toutes ont de riches étoffes, un peu lourdes.
— Vous l'avez reçu à Paris? — interroge M"^^ Andacette.
— Oh! reçu,— faitM^^e Aynes qui ne veut pas passer pour entichée d'un personnage dont le sort mondain à Lyon est très indécis :
Une fois à présentation, une autre à déjeuner. — Une troisième à digestion, — appuya M^^^ Vioreau ^ la camerera-mayor des convenances.
— Il ne fait pas ces visites-là, — dit M^^ Ajmes. Une stupéfaction se produit.
— Un mal élevé, alors ! — s'exclame M"^^ Boulidou.
— On ne peut pas dire qu'il soit mal élevé, il ne Test pas du tout; il entre avec son manteau et laisse son chapeau à l'antichambre.
• — On dit sa conversation indécente?
— Mon Dieu, il répond quand on questionne. Prévenue du reste par Valentin, j'avais fait installer la table des enfants dans l'autre pièce; il devait m'apporter un autographe, et pour le prendre au fond de sa poche de côté, il dut la vider.
Cette poche, ma chère, était tout un bric-à-brac : un petit livre manuscrit, d'un crasseux, le Bréviaire de Charlemagne, dit-il, un revolver, des flacons.
— i Que vient-il faire à Lyon? — s'enquiert M"^^ Chozalet.
— Il vient pour un roman.
— Hein? — s'écrie M™^ Loriol, — mais c'est dangereux de le recevoir, il nous jugera avec ses préjugés parisiens. Faisons-lui grise mine.
— Au contraire, charmons-le* il chantera nos louanges.
— L'avez-vous lu?
— Et vous?
Les dix regards s'interrogèrent.
— Moi, — dit M"^e Andancette, — j'ai mis au feu un de ses livres où il laissait parler, avec complaisance visible, un blasphémateur.
Jstar
— Une femme du monde ne peut pas avouer avoir lu de pareils livres, — décide M"''' Malabierne, et puis :
— Savez-vous qui l'a sur sa table?
— Il n'y a qu'une femme à Lyon pour ce cynisme.
— Celle dont nous parlons a de singuliers moyens .poui s'attirer les hommages et nous serions sottes, si ce Nergal est distractif, de le laisser vivre aux Gloriettes, — intrigue M"'^ Salmaise.
— Qu'a-t-elle donc, cette femme, pour être aimée? elle n'est ni belle, ni spirituelle.
— Elle est sans vergogne; ne connaissez-vous pas Jes hommes, ma chère; je la verrais fumer que cela ne me ferait pas faire « oh! » — s'exclame M'^'^ Vioreau.
— Nous savons toutes le peu qu'elle vaut, mais il faut adroitement l'apprendre à M. Nergal. En la donnant pour une femme décriée, nous le forçons à ne pas lui faire d'avances ; elle est fière, et les voilà brouillés avant de s'être connus.
Si nous ne parlions pas d'elle"; que peut-on lui reprocher : elle est bizarre, hautaine, voilà, pallie jVjme Andancette.
— Ma chère amie, vous me feriez croire que vous n'êtes pas femme; est-il besoin d'avoir vu pour dire, et la femme qui ne nous ressemble pas peut-elle être bien? Du reste, M. Leclerc,
— ' Rien n'est moins sûr.
— Comment ! et la dernière affaire traitée avec Capimont... elle ne se serait jamais faite, sans les beaux, yeux de Madame, — assure M'"^ Chosalet.
— Vous lui trouvez de beaux yeux? — et M™' Vioreau a le ton aigre.
— Moi! ce n'est qu'une façon de dire, — rétracte Andancette.
Dès qu'on aperçoit Valentin :
— Eh bien, vous venez seul?
— Il n'est pas arrivé?
— Si fait, devinez où il s'attarde : à Fourvières.
— Qu'est-ce donc que ce bizarre personnage en cape ?
— C'est lui.
— Écoutez, Valentin, — ordonne M"^^ Aynes. — Dites-lui très vite du mal de M""' Istar ou je me fâcherai... Elle va passer vers trois heures et demie allant chercher sa petite fille au pensionnat, et si elle vient à nous, je veux la couler en un moment.
Valentin navré se hâte vers Nergal, qui fredonne. ~ Je dois t' avertir que tu te mettrais à dos toutes ces dames, et tu me les mettrais à dos, si...
— Si tu crois que je m'en vais m'embarrasser de tes mots d'ordre Ayneux.
— Fais-le pour moi.
— Faire quoi !
— Ne pas manifester de curiosité au sujet de M"^e Istar.
— Valentin, tu m'ennuies très fort, et même tu m'écœures, héraut grotesque de jalousie féminine... Si cette M^^ Istar dont on veut m'écarter passait sur cette place, je planterais toutes tes dames pour l'aller saluer; ce que la province insulte, je l'honore en
aveugle, elle n'insulte que le grand, étant la naine. Il s'avance vers M"^"^ Aynes :
— La place m'est heureuse à vous y rencontrer.
— Il parle en vers, ma chère, — souffle M^^^ Poitevinière à sa voisine.
On présente, c'est long, lent : Nergal s'inchne neuf fois. Valentin lui a apporté une chaise de fer. On 1 examine depuis ses souliers de velours jusqu'à sa cravate de dentelles.
— Vous êtes Lyonnais, Monsieur? — commence madame Vioreau.
— Né rue Saint- Joseph, je crois, La plaque est encore à Paros.
— Et vous aimez Lyon? — demande M""^ Saulce* —-Je n'aime que qui m'aime. Lyon m'aime-il?
— Le lieu où Ton est né, — fait la Malabierne.
— Existe seul le lieu où l'on aime, Paris excepté.
— Paris, la ville sans calme et sans vertu, s'écrie Mine Saulce.
— Je fuis l'un, je ne crois pas à l'autre,
— Vous ne croyez pas à la vertu, vous êtes donc un monstre? — hasarde M""^ Chosalet.
— Si j'étais monstre, j'aurais de personnelles raisons de n'y pas croire.
— Comment? — interroge M""^ Andancette.
— Un monstre, c'est l'irrésistible. Une femme ne dit « monstre » qu'à l'homme qui fait son malheur et qui est par conséquent neaieux.
— Vous avez une conversation dangereuse, — remarque M"''' Poitevinière.
— L'atmosphère ici émousserait, je crois, toutes
• les sagettes d'Eros.
• — Vous avez le jugement faussé par Thabitude des ^ filles^ — reprend-elle.
— Je ne vois que des femmes honnêtes, les autres nous tombent trop souvent dans les bras... et cela vous les casserait, à la lin.
— A Lyon, — affirme M.^^ Loriol, — du moins dans ce qui est le monde, vous ne courez aucun risque.
— Vous ne me répondez pas de toutes les Lyonnaises.
— De toutes mes amies, — jure M"^^ Loriol.
— Et combien avez-vous d'amies?
— Mais tout ce que Lyon renferme de bien, de « temmes d'autorité ».
— Mes compliments admiratifs sur votre audacieuse assertion.
— 11 n'y a là point d'audace, toutes mes amies sont impeccables, — appuyé M""^^ Loriol, déjà impatientée.
— Je m'efforcerai de mériter votre amitié, madame, puisque vous faire la cour, c'est faire son salut.
— Oh! ce mauvais esprit ne plairait qu'à une seule personne... mais aussi celle-là... — réticence avec clin d'yeux de la femme d'autorité qui reprend avec lenteur :
— Celle-là vous a lu et l'avoue, c'est assez vous dire pour que vous la jugiez
listar
Nergal regarde M"^^ Chosalet avec un sourire ébahi : puis habilement :
— En effet, madame, je suis étonné de rencontrer cette audace parisienne parmi vous autres, austères matrones?
— Oh ! nous la voyons p^r la force des choses, personne ne l'aime...
. — C'est la brebis galeuse de votre troupeau charmant?
— Galeuse est trop dire ; rêveuse, — pallie M^^e Andancette.
— Une femme |qui rêve, — dit Nergal^ — est une tour qui penche.
— N'est-ce pas, monsieur? — approuve M"^^ Malibierne.
— Oh! mesdames, le rêve c'est le grand agrippe diabolique, le rêve c'est la tentation même«
— Elle rêve toujours !
— Toujours! — fit Nergal jouant le niais.
— Elle fera quelque faute, — reprit-il.
— Si ce n'est fait...
— Oh! tu vas trop loin, — proteste Andancette.
— Vous êtes indulgente, madame, — dit Nergal, — c'est chrétien; mais les droits de la morale devancent même le devoir de bonté.
— Il n'est pas si noir...
— Je le trouve même édifiant... se chuchottent-elles.
— Enfin mesdames, je me fie à vous; faites-moi voir la vraie province, bonne, sainte, et je lui rendrai
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justice, foi de mécréant. Je suis venu, au reste, chercher de la vertu, ici; oui, de la vertu. Je suis las, mesdames, de toujours retracer les mœurs de Babylone. Je viens me débarbouiller les yeux et l'esprit, à Tauguste tableau de vos foyers.
Elles se prennent à ce patelinage; M^^^ Malibierne consulte le cercle d'un coup d'œil et prend la parole en ces termes :
— Monsieur, vous êtes très sympathique, vous avez gardé un respect pour le bien qui nous touche; il est si rare que, parmi vous autres romanciers, on s'intéresse aux mérites discrets et modestes de la vie intérieure et familiale; et puisque votre but est de voir notre existence faite de devoirs et de sages récréations, laissez-moi vous donner un conseil d'autant plus utile que vous êtes précédé par une réputation un peu...
— Sulfureuse, madame, je le sais, hélas, et attends votre conseil.
— Eh bien ! détournez-vous des romanesques, des fantasques, des rêveuses; à Paris, vous en avez assez vu, et ici il vous faut opter entre le vrai monde ou ces personnes qui, sans être hors du monde...
— J'entends et je n'hésite pas, mais on ne lit pas sur les visages; étranger, je suis exposé à toutes les présentations possibles, citez-moi les personnes à éviter.
'Elles se consultent encore des yeux et M^^^ Vioreau, aorès un silence laisse tomber :
— M^^e Istar.
Nergal attendait ce nom ; Valentin seul perçoit un peu de colère dans le battement de la bottine sur le sable.
— Il n'y a donc qu'une femme à éviter.
— C'est du moins celle qu'il faut fuir tout d'abord.
— Vous verrez que mon mauvais génie me fera aboucher avec elle, faute de connaître ses traits.
— Tenez, — dit M^^^ Aynes — prise au piège, — Ja voilà qui sort de la rue de Bourbon.
— Celle qui tient par la main une petite fille?
— Celle-là même.
Nergal n'écoute plus et regarde, et pour mieux voir se lève.
Elle vient; de haute stature, la taille fine, la gorge haute, en robe beige; elle vient, d'un pas noble, sans regarder rien ni voir personne. Tout à coup, elle tourne la tête, aperçoit ce jeune homme, rendu très visible par la fixité de sa contemplation et le grand manteau noir qui l'entoure de ses plis droits; elle s'arrête, étonnée, attirée, effrayée. Elle perçoit confusément le groupe des ennemies, les propos qui ont dû provoquer la curiosité de cet inconnu au point de l'inciter à une contemplation aussi peu déguisée. Puis une pensée la déchire : ce ne peut être que Nergal qui était attendu, Nergal, Fauteur bien-aimé, celui du chevet, celui où elle s'est lue écrite en ses aspirations les plus secrètes. En une seconde, elle veut hâter son pas et fuir, ou bien marcher au
groupe. Soudain elle voit Nergal s'avancer, grave, pâle, comme un Hamlet; elle perd le sens, va-t-elle être insultée par lui, Tami, le confidentiel, le frère. Elle a méprisé toutes les calomnies, mais être méjugée du seul être dont elle ait souhaité être la sœur, elle ne s'y résout pas; elle marche toujours, mais elle tremble. Encore un pas et Nergal sera à cinq mètres devant elle. Elle le fait, ce pas, avec l'effort surhumain de ces rêves où le salut est de fuir, alors qu'on se sent scellé au sol. Elle le fait et ferme les yeux. Quand elle les ouvre :
Nergal est courbé dans la plus profonde et la plus respectueuse salutation.
Un flot de sang monte au visage d'Istar; elle se hâte et entraîne sa petite fille, presque folle de joie ; elle a compris, elle exulte. Si Nergal pouvait la voir, maintenant, elle rayonne, elle est vengée de toute sa vie, de toutes les hostilités. On l'avait noircie, vilipendée, honnie ; mais lui, publiquement, était venu s'incliner comme on s'agenouille; c'était l'ambassadeur de Paris, c'était le génie, c'était l'écrivain aimé qu d'une révérence la vengeait.
Elle ne s'arrête pas à l'étrangeté de cette scène, aux racontars qui en naîtront. Illuminée, radieuse, son âme s'épanouit; tout Lyon pourrait maintenant cracher sur sa robe, que lui importe? Elle est vénérée du seul dont la grandeur l'enivre.
A la rue de l'Impératrice :
— Voilà papa, — dit l'enfant.
Et M'^'^ Istar balbutiant à son mari :
— Mon ami, si vous saviez... Nergal était près de la Maison d'Or, au milieu de la coterie Aynes ; on me traînait dans la boue, j'en suis sûre; lui s'est avancé jusqu'au trottoir, et quand j'ai passé devant lui, s'est incliné jusqu'à terre, sans un mot, comme pour me dire : « Je ne vous connais pas, mais je vous respecte, parce que je méprise vos détracteurs. »
M. Istar, très étourdi de ce récit et de l'exaltation de sa femme, se demande pourquoi il n'est pas joyeux, le cœur serré d'un de ces pressentiments qui sont les éclairs, avant que la foudre gronde.
Nergal, revenu calmement auprès de ces dames, se rassied; il n'a pas vu les traits d'I star, faisant plutôt un acte de justice impersonnelle qu'un examen curieux.
Elles s'étaient consultées, et, désormais éclairées sur le caractère immuable du romancier, elles se voient en danger d'être peintes sous de vraies couleurs.
— Vous venez de la compromettre plus qu'elle ne l'a jamais été, — ditM"^^' Andancette.
Et le romancier:
— Elle ne l'a donc jamais été?
— Vous n'aviez qu'à me dire de vous présenter, je l'eusse fait. Mais je vous invite à diner pour demain, M"^® Istar viendra et vous serez régulièrement en présence.
Ces dames se lèvent, le laissant avec Valentin.
Celui-ci, tancé vertement du regard par M"^^ Aynes, commença :
— Tu sauras, mon cher, que M"^^ Istar...
— Écoute, — dit Nergal d'une voix forte, — si tu me dis encore un seul mot contre cette femme, je te défends de paraître jamais devant mes yeux. Tu es un dadais, elles sont des scélérates.