UNE INCONNUE
En quittant Valentin, Nergal va à la poste : une lettre que sa concierge avait fait suivre, l'étonné tort au premier coup d'œil, il revient à Perraciie la lisant avec une lenteur émue.
Pourquoi vous écrire et que vais-je donc vous dire après un mois d'hésitations qui n'ont amené qu'un plus grand trouble?
Je suis une étrangère attirée presque toutes années sous le beau ciel du Midi; je vis dans Iv retraite^ en un coin où toutes les beautés réunies me défendent de la vulgarité et de la laideur.,. Cest là que vos œuvres sont tombées sous mes yeux. Je ne vous connaissais paSj, Vimpression a été si vive que j'en vibre encore. Cent fois relus , vos livres me sont oujours nouveaux; ils donnent Venvie intense de pénétrer plus avant dans Vâme, Vesprit, l'imagina-
tion du penseur et de Vartiste^ jouissance infinie dont on ne trouve pas le fond. Je m'installe des heures entières devant ces fresques charmantes^ dont on ne se lasse pas, parce qu elles contiennent tout : la pensée, la couleur, la force, la grâce! Celui qui a écrit... est un grand artkte. J'ai passé des jours et des nuits à lire Balzac, j'ai eu d'autres admirations pour d'autres génies, mais la vibration ne m'est venue que de vous.
Quelque chose me saisit en vous lisant; il se dégage un magnétisme terrible de votre esprit, dans toutes ces pages aimantes qui prehnent le cœur et l'imagination. Enfin, je ne me sens plus moi, je me sens vous, tant je vous comprends et vous cherche en une communion d'idées et de sentiments dont toutes les subtilités me pénètrent ; tant cela passe dans mes veines.
... Vos livres sont beaux et n'épouvantent que les dévotes qui ne sont pas artistes, je les aime à ne plus savoir m'en passer.
Depuis bien des jours, je vis dans cette intimité, dans votre intimité, dans toute la séduction de votre génie sans pouvoir ralentir cette jouissance qui m'absorbe et me rend indifférente à tout. Me magnétisezvous ou est-ce le feu sacré des artistes que vous me communiquez? Si j'avais plus de talent, il eût pu naître un chef-d'œuvre de ce grand trouble d'âme ' je vous aurais fait un tableau de ma transfiguration.
Ce trouble qui ne cesse pas est la raison de cette lettre^ peut-être inutile.
Dominée par une force plus puissante que moi^ et me sentant vaincue, je jette ici mes pensées ne sachant plus si c'est insensé ou naturel de vous écrire. — L'énigme de la souffrance et de l'angoisse, parce qu'on admire un artiste, *qui me l'expliquera?
Je ne me sens ni malade, ni folle et je passerais pour telle si je me confiais à quelqu'un ; à qui? Je ne vois ni prêtres, ni médecins. J'ai peur de leurs explications auxquelles je ne croirais pas. Je crois au vrai, au beau, à la nature, à Vart, à tout ce que vous faites croire. N'est-il pas plus délicat de reporter ses sensations à celui qui les a fait naître et de prendre en lui son expansion?
Mon Dieu ! ne nous rencontrons jamais ! Libre de mes actions, je pourrais chercher à vous voir. Vous devez avoir de l'expression... Si votre regard ne disait rien, je serais tuée. S'il disait toute la flamme de votre intelligence, je m'évanouirais peut-être comme sainte Thérèse.
Je pourrais vous plaire, comme aussi vous déplaire — sait-on jamais la réalité entre artistes? — Une correspondance avec vous, quelle tentation! J'y résiste aussi. Fatiguer un génie de lettres de femme, me semble un péché et je me sens trop votre amie pour ne pas vous désirer ces longs repos si nécessaires à la santé du corps et de l'esprit. Oh! restons ainsi dans le mystère exquis de l'imagination! Je
vous suivrai dans vos œuvres^ insatiable de vos succès. Vous écrirez beaucoup et je lirai tout.
Au moment de vous dire adieu, je sens une défaillance. Ce mot adieu est si mélancolique^ vous qui comprenez tout, qui sentez tout, ne viendrez-vous pas un peu à mon secours?
Si je suis malade de votre esprit, ny a-t-il rien qui, émanant de vous à travers l'espace, me soit un haume?
Je ne veux pas guérir, mais pouvoir supporter cette souffrance mystérieuse. Peut-être une page, une phrase, un mot de vous, dans un de vos livres? une violette que je trouverai et que je respirerai; il faut si peu à la sensitive. — Quelque chose de vous m' appartenant. — Voulez-vous me faire vivre ce rève-là, quel mal cela vous fera-t-il?
Et... si cela ne se peut pas, livrez aux flammes cette écriture qui est un peu de moi et ne doit être profanée ni par Voubli dans un coin, ni par d'autres regards que les vôtres.
Une sœur dans l'idéal.
Il baise la lettre, la remet soigneusement en son enveloppe et rentre à son hôtel tout rêreur.
Sur son lit, une cigarette de dubèque allumée, il relit à travers la gaze de fumée bleue la douce épître.
Il en avait reçu souvent de ces pattes de mouche curieuses ou enflammées et jamais une impression si vive n'alanguit sa pensée; un parfum d'âme neuve et d'âme noble se dégageait des phrases calmes, expressives d'un beau trouble.
« Certainement, c'est ma sœur, ou du moins, une sœur; mais si c'était celle-là l'incestueuse. »
Nergal croyait à une Norme d'attraction, à des fatalités de rencontre : certes, il ne donnait rien au hasard dans la direction même de sa vie. S'étant dit, « je serai le confesseur laïc des âmes suprêmement fières et délicates » il témoignait de son but par son œuvre, certain que la Vie l'affronterait avec celles que la naissance intellective polarisait à son aimant. Aussi cette lettre un moment masqua la figure d'ïstar qui se levait en son imagination. Ce qui Tétonnait le plus, c'était cette résignation à l'attente im.probable d'une phrase noyée et perdue dans une œuvre : elle attendrait donc six mois; et quelle satisfaction. « Par mes maîtres Platon et Léonard, si j'étais libre de mes actions comme elle dit l'être, et si je sentais pour elle ce qu'elle sent pour moi, je sauterais dans un rapide... Seulement, elle tient tant à son mirage qu'elle redoute le démenti du réel. Mademoiselle ou Madame de Mortsauf ; un lys toujours, un lys royal; elle a peut-être fait encore un immense efi^ort d'audace. Une femme se substante d'an mot, avant d'avoir connu la passion. Seulement, la pauvre chère croit que je puis garder mon
cœur immobilement orienté comme le sien; elle ne soupçonne pas ce qui me passe par l'âme, et le grand courant de vibrations qui la traverse sans répit : ou elle voudrait toute la vie, ou elle ne veut rien que sa songerie... et, pour jouir de moi', omet de se hâter. »
Le caractère œlohite de la rencontre d'âme, le ramena à la pensée de M""® Istar. Un moment, la juive blonde et parfumée et la mystérieuse épistolière se mêlèrent si bien qu'il lui sembla que la lettre venait du cours d'Herbouville et qu'il avait salué son inconnue place Bellecour. Il s'impressionna à ce mélange de deux fantômes aux deux aspects de la même chimère, et bientôt l'imagination secoua ses ailes : il se sentit devenir lyrique et amoureux de ces deux femmes qu'il réunissait en une par la pensée : il pensa à la fois faire parvenir à sa liseuse du Midi et à sa calomniée du Nord, une parole de son cœur, sous forme de fantaisie littéraire.
Gavarni fit à une époque, sous forme de nouvelles, sa correspondance amoureuse dans le Charivari; Nergal résolut d'envoyer à la Revue de Paris sa réponse à l'inconnue.
D'une plume vive et qui éclaboussait d'encre bleue un papier solaire et symbolique, il manda, à la cantonade, les sentiments qui lui emplissaient le cœur; il les manda, certain que lune des deux âmes, celle qui avait parlé, ou celle encore muette, entendrait ses amoureux discords.
Vît