LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C
RUE PIKRHE-SAnHAZIN, N° 14
Droit de traduction' fcseiv*
DGr
Genùve, Pleia-Palais, rileicule acrobate.
Nous avons bien peur d'avoir marqué notre premier pas sur la terre étrau^^ère par un acte de pajj^anisine , une li])atiou au soleil levant ! L'Italie cathuli({ue, qui sait si Lien s'arranger avec les dieux grecs et romains, nous le pardonnera ; mais la rigide Genève nous trouvera peut-être un peu libertin. Une bouteille de vin d'Arbois, achetée en passant à Poligny, jolie ville au pied de la muraille jurassique qu'il faut i'rancliir j)Our sortir de France, l'ut bue j)ar nous au j)iemier rayon du jour : Pliaibo nasccnli ! Ce rayon venait de nous révéler suintement , au bas des dernières croujjes de la montagne, le lac Léman, dont quelques pUuiues miroitaient sous la brume argentée du matin.
La route descend par plusieurs pentes, dont cha(jue angle découvre une perspective toujours nouvelle et toujours charmante.
Le l)rouillarJ se déchirant nous laissa deviner, comme à travers une iiaze trouée, les crêtes lointaines des Alpes suisses , et le lac, grand comme une petite mer , sur lequel flottaient , pareilles à des plumes de colomlies tombées du nid, les voiles blanches de quelques barques matiueuses.
On traverse Nyon, et déjà bien des détails significatifs avertissent qu'on n'est plus en France : des plaquettes de bois découpées en écailles rondes , ou en façon de tuile dont elles ont presque la couleur, recouvrent les maisons; les pignons sont terminés par des boules de fer-blanc ; les volets et les portes sont iails de planches posées en travers et non en longueur, comme chez nous ; le rouge y remplace la couleur vcrie si chère aux épiciers enthousiastes de Rousseau; le français suisse commence à se montrer dans les enseignes, dont les noms ont des configurations déjà allemandes ou italiennes;
Le chemin, en s'avançant, côtoie le lac dont l'eau transparente vient mourir sur le galet avec un pli régulier qu'augmente quelquefois le remous d'un bateau à vapeur pavoisé aux couleurs de l'Union suisse et se rendant à Villeneuve ou à Lausanne. De l'autre côté de la route, on aperçoit les montagnes que l'on vient de descendre, et aux flancs desquelles les nuages rampent comme des fumées de feux de pasteurs. Un grand nombre de chars à bancs légers, où l'on s'assied dos à dos ou de enté, sillonnent la poussière , emportés par de petits chevaux ou de grands ânes. Les villas, les cottages se multiplient et montrent sous l'ombre des grands arbres leui's vases de fleurs, leurs terrasses et leurs nuirailles de briques : on sent l'approche d'une ville imi)ortaute.
L'idée de Mme de Staël, avec ses gros sourcils noirs, son turban jaune et sa cotirle taille à la mode de l'Km-
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pire, nous a fort tracassé en traversant Coppet. Quoique nous la sachions morte depuis lonirtemps, nous nous attendions toujours à la voir sous le péristyle à colonnes de quelque nlla, ayant à côté d'elle Schlegel et Benjamin Constant ; mais nous ne l'avons pas vue. Les ombres ne se risquent pas volontiers au grand jour; elles sont trop coquettes pour cela.
Les vapeurs s'étaient dissipées tout à fait, et les sommités des montaenes brillaient au delà du lac comme des gazes lamées d'argent ; le mont Blanc dominait le groupe dans sa majesté froide et sereine, sous son diadème de neige que ne peut fondre aucun été.
Le mouvement de voitures, de charrettes et de piétons devenait plus fréquent ; nous n'étions plus qu'à quelques pas de Grenève. Une idée enfantine, que d'assez longs vovages n'ont pu dissiper entièrement , nous fait toujours imaginer les villes d'après le produit qui les rend célèbres : ainsi Bruxelles est im grand carré de choux, Ostende un parc d'huîtres, Strasbourg un pâté de foie gras, Xérac une terrine, Nuremberg une boîte de jouets, et Genève une montre avec quatre trous en rubis. Nous nous imaginions une vaste complication d'horlogerie, roues dentées, cylindres, ressorts, échappements, tout cela faisant tic tac et tournant perpétuellement ; nous pensions que les maisons, s'il y en avait , étaient à cuvette et à double fond en or et eu argent , et que les portes s'en fermaient avec des clefs de montre. Pour les faubourgs, nous admettions qu'ils étaient en cui^Te ou en acier. Au lieu de fenêtres, nous supposions une infinité de cadrans marquant tous des heures différentes. Eh bien ! ce rêve s'est envolé comme les autres; Genève, nous devons l'avouer, n'a pas du tout l'air d'une montre, et c'est fâcheux !
A notre entrée, ce qui nous sembla un peu bien
leste pour une ville austère, républicaine et calviniste, on nous remit, en échange de notre passe-port, un bulletin facétieux commençant comme les albums de ~\I. Crépin et de M. Jabol, de Tuppfer, le spirituel caricaturiste, par cette recommandation drolatique : Voir ci -derrière une foule de formalités à remplir.
Genève a l'aspect sérieux , un peu roide , des villes protestantes. Les maisons y sont hautes, régulières; la ligne droite, l'angle droit régnent partout; tout va par carré et parallélogramme. La courbe et l'ellipse sont proscrites comme trop sensuelles et trop voluptueuses : le gris est bien venu partout, sur les murailles et sur les vêtements. Les coiffures, sans y penser, tournent au chapeau de quaker ; on sent qu'il doit y avoir un grand nombre de Bibles dans la ville, et peu de tableaux.
La seule chose qui jette un peu de fantaisie sur Genève, ce sont les tuyaux des cheminées. On ne saurait rien voir de plus bi/.ari'e et de plus capricieux. Vous connaissez ces saltimbanques que les Anglais appellent acropédestrians, et qui, renversés sur le dos, les jambes en l'air, font voltiger une barre de bois ou deux enfants couverts de paillettes. Figurez-vous que tous les acropédestrians du monde font la répétition de leurs exercices sur les toits de Genève, tant ces tuyaux bifurques et contournés se démènent désespérément : ces contorsions doivent avoir pour cause les vents nombreux qui tombent des montagmes et s'engouffrent dans la vallée. Peut-être bien encore que les fumistes piémonlais, avant de passer en France , perfectionnent leur talent à Genève et y font leur chef-d'œuvre. Ces tuyaux sont en fer-l)lanc, étamés de frais, et brillent vivement au soleil. Nous avons jjarlé tout à l'heure d'acropédesirians faisant leur travail. La comparaison d'une armée de chevaliers en déroute et. précipités de leurs roussins à
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jam])es rcbiiidaincs ne serait jias non jilus manvaise; mais laissons là ces tnyaux.
Il esl étrange comme nn grand nom peuple une ville. Celui de Rousseau nous a poursuivi tout le temps que nous avons passé à Genève. L'on comprend difficilement que le corps d'un esprit immortel ait disparu, et que la forme qui enveloppait de divines pensées s'évanouisse sans retour ; aussi nous avons été affligé de ne pas rencontrer au détour d'une rue l'auteur de la Nouvelle Ilcloise, en Ijonnet fourré et en robe arménienne. la mine triste et douce, l'air inquiet et songeur, regardant si son chien le suit et ne le trahit pas comme un homme.
Nous ne vous dirons rien du tem])le de Saint-Pierre, le principal de la ville : l'architeclure protestante consiste en quatre murailles égayées de gris de souris et de jaune serin; cela est trop simple pour nous, et, en fait d'art, nous sommes catholique, apostoli(|ue et romain.
Cependant Genève, quelque froide, quelque guindée qu'elle soit, possède une curiosité qui transporterait de joie Isabey, Eug. Ciceri, Wyld, Lessore et Ballue, et qui doit faire le désespoir de l'édilité. C'est un pâté de baraques sur le bord du Rhûnc, à l'endroit où il sort du lac pour gagner la France. Nous le recommandons en conscience aux aquarellistes , qui nous remercieront du cadeau : rien n'est d'ajjlomb; les étages avancent et reculent, les chambres ressortent en cabinets et en moucharabys. C'est un mélange incroyable de colombage, de bouts de planches, de poutrelles, de lattes clouées , de treillis , de cages à poulets en manière de balcon : tout cela vermoulu, fendillé, noirci, verdi, culotté, chassieux , refrogné, caduc, couvert de lèpres et de callosités h ravir un Bonnington ou un Dccamps ; les fenêtres , trouées au hasard et bouchées à demi par
quelque vitrage effondré, balancent des guirlandes de tripes et de vessies de porc, capucines et cobœas de ces agréables logis; des tons vineux, sanguinolents, délavés par la pluie, complètent l'aspect féroce et truculent de ces tandis hasardeux, dont le Illiune, qui passe dessous, fait écumer la silhouette dans son flot d'un bleu dur.
En face de ces baraques sont des tanneries qui font flotter au courant des peaux de veau , prenant, sous les poutres où elles sont suspendues, des apparences de victimes noyées. Ce sera, si vous voulez prendre la chose au point de vue romantique et nocturne, les voyageurs attirés dans les cahutes sinistres que nous venons de décrire par quelque jolie Maguelonne , égorgés par Saltabadil et jetés au fleuve, du haut d'une de ces croisées d'où le sang dégoutte.
Allons nous laver dans le lac de ces images sanglantes. Le Léman est tout Genève. Il est impossible, quand on est là, d'en détourner les yeux et d'en quitter les rives : aussi toutes les fenêtres font un effort pour se tourner vers lui , et les maisons se dressent sur la jjointe des pieds et tâchent de l'entrevoir par-dessus l'épaule des édifices mieux situés.
Une flottille de barques à la rame et h la voile , avec ou sans tendelet, attend, près du môle où s'arrêtent les pyroscaphcs , le caprice des pi'onieneurs et des voyageurs.
Rien n'est plus charmant que d'errer sur cette nappe bleue, aussi transparente que la Méditerranée, bordée de villas qui viennent baigner leurs pieds dans l'eau, encadrée de montagnes étagées et bleuies par l'i'loignement. Le mont Salève, la Dent de Morcle et le vieux mont lilauc, qui semble saupoudré dépoussière de mailne de Carrare, dentellent riiorizou du
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cutô de la Suisse, el, du cùté de la France, ondulent les derniers contre-forts des Alpes jurassiques. Des bateaux de pêcheurs, avec leurs voiles posées en ciseaux, ilànent nonchalanimenl , traînant leurs lignes ou leurs filets. Des canots d'amateurs, des yoles, des enibai-cations de toutes sortes voltigent d'une rive à l'autre, en assez grand nombre pour rendre le tableau aniiu(^, assez rares pour ne pas le l'aire tumultueux.
Le lac, quelque tranquille et clair qu'il soit, n'est cependant ])as toujours exempt de dangers. Ses bourrasques parfois singent la tempête, il y arrive des accidents. On nous ]^arla d'un bijoutier de Paris, riche et retiré des affaires, qui venait de se noyer avec son camarade, les voiles du canot qu'il conduisait s'étant coiffées et l'embarcation ayant chaviré. L'on avait retrouvé l'un des corps, mais non l'autre, quoiqu'une onde si limpide ne semble pas pouvoir garder le secret. Les plongeurs habiles qui s'aident, pour . descendre, d'une pierre liée à une corde pourrie qu'ils rompent lorsqu'ils veulent remonter, avaient vainement fouillé le lac jusqu'à une profondeur de cinq cents pieds. Notre batelier nous dit que le cadavre du bijoutier avait dû être entraîné par le courant du Rhoue qui traverse le Léman, ou disséqué au fond par les écrevisses, ce qui l'avait empêché de revenir à la surface. Cette histoire nous gâta un peu le lac et nous ht prendre la résolution de ne manger d'écrevisses sous aucun prétexte, pendant notre séjour à Genève.
Nous avonsj'habitude, en voyage, de lire les enseignes et les affiches, grammaire en plein vent, toujours ouverte pour celui qui passe. Nous avons recueilli clans une pancarte judiciaire, contenant les signalements de divers condamnés, un idiotisme genevois assez caractéristique : c'est le mot grisallant employé pour grison-
liant, comme épitlièle l\ sourcil s, dans la description des traits d'un criminel. Cette étude de la muraille nous apprit qu'il y avait à Plein-Palais, les Champs-Elysées de l'endroit, un champ de foire convenablement fourni de clievaux de bois, de roues de fortune et de saltimbaucjues. L'affiche du sieur Kinne, de Vienne, annonçant de glands exercices acrobatiques, nous séduisit particulièrement. La danse de corde, qui devrait avoir un théâtre à Paris, est un spectacle très-intéressant et très-trracieux, et nous n'avons jamais compris pourquoi rentliousiasme(jui s'attachait auxTaglioni, auxElssler, aux Garlotta Grisi, aux Gerrito, dédaignerait les danseuses de corde, tout aussi légères, et d'un art plus hardi et plus périlleux.
C'est du coté de Plein-Palais que sont situés les quartiers aristocratiques. Les quartiers populaires et d'où partent les séditions, les faubourgs Saint-Marceau et Saint-Antoine de l'endroit, sont rejetés à l'autre bout de la ville, au delà des ponts du Rhône,
Une foule assez compacte, empressée sans turbulence, se dirigeait vers les portes de la ville. Dans ce concours considérable de monde, nous n'avons rien trouvé de particulier comme costume. Ce sont les' modes de France un peu arriérées, un peu provinciales; notons, comme différence légère, quelques chapeaux de paille d'homme, avec ruban noir et ganse de même couleur, et d'immenses bords pour les femmes, bords qui plient par devant et par derrière, de façon à masquer la moitié de la nuque et de la figure.
Les femmes, elles-mêmes, à l'air français mêlent une tournure américaine ou allemande plus facile à comprendre qu'à d('crire, et qui vient de leur religion. Une protestante ne s'assied ni ne marche comme une callioli(jue, et les étoffes font sur elles d'auli'es ))lis. 8a