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Leaulé, non jtlns, n'osl ])as la mt'nie; elle a nn roi^ard particulier, pénétrant, mais contenu comme celui du prêtre, un sourire compassé, une douceur de ])h\si()nomie voulue, une modestie sournoise, (iuel(|ue chosu (|iii sent la sous-maitresse ou la fille de ministre.
Le sieur Kinne occupait une enceinte de toile ])lal'onnée par le ciel et éclairée par une douzaine de lampes à qui là brise du soir faisait; tirer la langue et lécher parfois trop ardemment leurs supports de bois.
Kinne, disons-le tout de suite, est un grand artiste, et son mérite nous a vivement frappé. La corde roide ou lâche n'en a pas supporté beaucoup de pareils. Peutêtre vous figurez-vous un jeune homme mince, fluet, aérien, volant humain rebondissant sur la raquette acrobatique ! Vous vous tromperiez étrangement.
Attention ! le voici cpii va paraître : l'orchestre sonne une fanfare triomphante; la grosse caisse tonne, la contre-basse ronfle, les cymliales frémissent, le tromljone mugit, la clarinette piaule, le lifre glapit; les musiciens, à grand renfort de bras et de poumons , e.xtirpeut de leurs instruments toute la sonorité qu'ils contiennent ; tout fait pressentir l'entrée d'un artiste su])érieur, de l'étoile de la troupe; un grand silence s'établit parmi le public.
De l'espèce de loge qui sert de coulisse aux saliiuibancjues, jaillit impétueusement un grand gaillard à formes d'Hercule. II s'avance d'un air de résolution vers le chevalet qui soutient le câble tendu; de ses fortes mains il s'accroche à la corde et d'un bond s'établit debout, près du haillon passementé d'oripeaux qui décore les bâtons en forme d'X, d'où paît le danseur et où il vient se reposer.
Jamais, dans les vitraux suisses du seizième siècle ou les gravures sur bois du triomjilic de Maximilien ]iar
Albert Durer, on ne vit nn lansquenet ou un reître d'une tournure plus magistrale et plus formidable. De sa toque à créneaux, pareille au bonnet de Gessler, s'échappaient trois plumes échevelées et violentes, plus contournées que les lambrequins d'un écusson de Burgraye; son pourpoint se déchiquetait en crevés à l'espagnole, et sa ceinture bouclait à graud'peine son ventre, qui aurait eu besoin d'être cerclé de Ter comme le cœur du prince Henri, pour ne pas éclater. Son col débordait sur son crâne par trois gros plis à la nuque, comme un col de molosse, et portait une tête carrée, audacieuse, féroce et joviale, une tête de soldat d'Hérode et de bourreau sur le Calvaire, ou, si ces comparaisons vous semblent trop bibliques, de héros des Niebelungen dans les illustrations de Cornélius. Ses jambes énormes crispaient les nodosités de leurs muscles sous rui maillot blanc, semblables h. des chênes de la forêt d'Hercynie à qui l'on aurait mis des pantalons, et ses bras faisaient rouler, à chaque mouvement, des biceps pareils à des boulets de quarante-huit.
Ou jeta à ce Polyphème de la corde un balancier, fait sans doute d'un jeune pin arraché au flanc de la montagne, et il commença à bondir sur le câble que nous craignions à chaque instant de voir rompre, avec une aisance, une grâce et une légèreté incroyables. Représentez-vous Lablache sur un fil d'archal.
Ce gaillard, près de qui Hercule, Samsou, Goliath et Milon de Grotone eussent paru poitrinaires, dédaigna bientôt de si faciles exercices; il s'établit sur sa corde avec des chaises, des tables, et y fit un repas partagé par le pitre, et, pour exprimer la gaieté du dessert, dausa une gavotte ayant un enfant de douze ou quinze ans pendu à chaque pied.
Ce détournement de la force alhlélique au profil d'un
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exercice qui semble n'exiger que de la souplesse et de la légèreté produit un effet singulier.
A cette voltige cyclopéenne succéda une polka dansée sur deux cordes parallèles, par deux sœurs à peu près de même taille, avec beaucoup de grâce, de justesse et de précision. L'une de ces deux jeunes filles était vraiment charmante. Elle avait un petit air fin et doux, et une 5?)ior//a piquante dans le sourire obligé de la danseuse. Elle parut sous deux costumes : d'abord en corsage noir et jupe blanche constellée d'étoiles, puis en Jupon jaune avec un corsage rouge terminé par des dents qui nous mordaient le cœur. Après la polka, elle dansa un pas seul sur la corde, un pas classique et composé de temps pencliés et renversés, comme sur les planches de TOpéra. Gomme elle achevait de dessiner une pose, les bras tendus en avant, le corps penché sur le vide, la pointe relevée, une voix partit d'un coin de la salle et cria : « Plus haut, l'on n'entend pas! » La danseuse comprit, rougit légèrement, et, avec un sourire, se pencha un peu, et, sans perdre l'équilibre, fit briller sous la gaze l'éclair blanc de son maillot.
Qui avait poussé cette exclamation? Etait-ce une maison moussue d'Heidelberg, ou un renard d'Iéna en casquette blanche et redingote serrée à la taille par un ceinturon de cuir; un rapin français s'en allant en Italie à la recherche du naïf dans l'art, un plastique de l'école Olympienne, ou un Hégélien transcendantal? C'est ce qu'il est difficile de décider, et nous laissons la question irrésolue.
Après la danse de corde, la petilc exécuta la dause des œufs : on dispose par terre un certain nombre d'œufs en damier, et il faut passer dans les petites allées que les rangées forment, les yeux bandés, sans que le pied heurte aucun des obstacles. La moindre
maladresse ferait du pas une omelette : Mignon, h coup sûr, ne s'est pas tirée plus adroitement de son tour de force devant Wilhem Meister que la jeune fille de la troupe de Kinne devant son public genevois , et Goethe n'a pas eu* pour tracer sa délicieuse figure un plus charmant modèle. Il nous semblait entendre voltiger sur sa lèvre la mélancolique chanson :
Connais-tu la contrée où les citrons mûrissent ?
Le pitre, Auriol trompé dans son ambition, avait un air de nostalgie parmi cette caravane allemande. Il était Français, de Nancy, comme Calldt. N'oublions pas, car il faut être juste pour tout le monde, un valet en habit rouge, le meilleur laquais que puisse rêver un marchand de vulnéraire ou de thé suisse. Oh! quelle inimitable manière de traîner la jambe et de tendre le dos! Reçois, talent inconnu, cette humble aumùne d'admiration d'un critique dont les éloges ont fait plaisir à de plus haut placés que toi !
Le spectacle achevé, tout le monde se dirigea en hâte vers les portes de la ville, qui se ferment à une certaine heure, passé laquelle il faut donner au gardien quelque menue monnaie pour se faire ouvrir.
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Le Léman. — Brigg, les montagnes.
Genève nous avait clonm'' tous les })laisirs qu'un dinianche protestant peut permettre : une promenade sur le lac, un merveilleux coucher de soleil sur le mont Blanc , devenus tout rose comme la Sierra Nevada de Grenade vue le soir du salon de l'Alameda, et un charmant spectacle forain sons de beaux ai'bres et un ciel étoile; il ne nous restait plus (pTii partir.
Nous avions d'abord voulu faire le voyage avec un voituriu, ne fut-ce que pour voir si le velturino de la CliQsse au chastre était exact; mais on nous demanda heureusement des pdx si extravagants , nous prenant sans doute pour des Anglais ou des princes russes, que l'aflaire ne se lit pas, et que nous eûmes l'avantage de ne j)as être traînés au pas dans ces berlines antédiluviennes par des rosses dignes des anciens fiacres de Paris. La rapidité et la commodité du trajet nous dédommagèrent amplement de cette infraction à la couleur locale.
Une diligence devait nous conduire h Milan en passant par le Simplon ; non pas la même, car on en change presque à chacpie territoire qu'on ti'avorse, le gouver-
iiement ayant le monopole des transports ; et nous n'avions d'autre souci à prendre que de nous laisser transvaser d'une voiture genevoise dans une voiture savoyarde, qui nous céderait à une voiture suisse, laquelle nous transmettrait à une voiture piémontaise qui nous verserait dans une malle autrichienne.
Ne croyez pas qu'il y ait ici la moindre exagération bouffonne ; cette cascade de diligences est la vérité même : le vrai seul est incroyable.
En sortant de Genève on passe à Coligny, d'où l'on jouit d'un point de vue admirable. Genève se dessine au fond du lac; les Alpes et le mont Blanc s'élèvent à gauche (en se tournant vers la ville) , et à droite l'on découvre le Jura lointain. C'est vers cet endroit que se trouve une maison de campagne placée dans la situation la plus pittoresque , et qui appartenait au docteur Tronchin, si célèbre au dix-huitième siècle. Elle est encore occupée par un Tronchin, de la famille du médecin illustre.
Le premier village de Savoie qu'on rencontre est Dovainnes ou Dovénia. Nous nous imaginions voir une population de jeunes Savoyards, racloir en main avec genouillères , brassards et plaque de cuir au fond de culotte, d'après les vers de M, de Voltaire, les tableaux de M. Hornung et les traditions de Séraphin. Il nous semblait que chaque cheminée devait porter h son faite une figure barbouillée de suie, aux yeux brillants , aux dents éclatantes, et poussant le cri connu des petits enfants : « Ramoni, ramona, la cheminée du haut en bas! »
Les Savoyards, qui entre eux s'aj)pel]ent Savoisiens, pour ne pas avoir l'air d'Auvergnats, non-seulement [n'étaient pas occupés à ramoner, mais ils célébraient une espèce de fête et tiraient à ])alle franche sur un oiseau perché au haut d'un mât de cinquante
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pieds. Chaque couj) heureux ('lait salut' j)ar'cles fanfares et des roulements de tambour.
A partir de Dovénia, ou perd le lac de vue, et l'on traverse des terres bien cultivées et d'un aspect fertile : le }ûô de Turquie avec ses jolies aigrettes, la vigne, divisée en terrasses soutenues par de petits murs, quelques figuiers aux larges feuilles, font pressentir les approches de l'Italie.
Bientôt on retrouve le lac pour ne plus le quitter. On traverse Thonon , Evian , où l'on s'arrête quelques instants et qui est un des points les plus favorables pour embrasser la vue générale du Léman.
Janiîùs décorateurs, sans en excepter Séchan , D'u'iterle et Despléchins, ou Thierry et Cambon, n'ont disposé une scène avec une plus merveilleuse entente de l'effet, que ne l'est Evian par le simple hasard de la nature.
Du haut d'ime terrasse ombragée de grands arbres , on aperçoit un abîme; lorsqu'on s'appuie au parapet, la cime des arbres inférieurs et les toits désordonnés de tuiles de bois ou de pierres plates des maisons de la ville basse. Ce premier plan, d'un ton chaud, vigoureux, heurté de touche, forme le plus excellent repoussoir ; il se termine par des barques à la proue effilée , aux mâts couleur de saumon, aux grandes vergues carguées, qui se reposent sur la rive de leurs courses. Le second plan est le lac, et le troisième est formé par les montagnes de la Suisse, qui se déroulent dans ime étendue de douze lieues.
^'oilà à peu près les linéaments grossiers du tableau; mais ce que le pinceau serait peut-être plus impuissant encore à rendre que la plume, c'est la couleur du lac. Le plus beau ciel, d'été est assurément moins pur et moius transparent. Le cristal de roche, le diamant ne
sont pas plus limpides que cette eau vierge descendue des glaciers voisins. L'éloignement, le plus ou moins de profondeur, les jeux de la lumière lui donnent des teintes vaporeuses, idéales, impossibles, et qui semblent appartenir aune autre planète : le cobalt, l'outre-mer, le saphir, la turquoise, Tazur des plus beaux yeux bleus, ont des nuances terreuses en comparaison. Quelques reflets sur l'aile du martin-pêcheur , quelques iris sur la nacre de certaines coquilles peuvent seuls en donner une idée , ou bien encore certains lointains élyséens et bleuâtres des tableaux de Breughel de Paradis.
On se demande si c'est de l'eau, du ciel ou la brume azurée d'un songe que l'on a devant soi : l'air ; l'onde et la terre se reflètent- et se mêlent de la façon la plus étrange. Souvent une barque traînant après elle son ombre d'un bleu foncé vous avertit seule que ce que vous aviez pris pour une trouée du ciel est un morceau du lac. Les montagnes prennent des nuances inimaginables , des gris argentés et perlés , des teintes de rose, d'hortensia et de lilas , des bleus cendrés comme les plafonds de Paul Yéronèse ; çà et là scintillent quelques points blancs : ce sont Lausanne, Yevay, Ailleneuve. L'ombre des montagnes réfléchies dans l'eau est si fine de ton, si transparente, qu'on ne sait plus distinguer le sens des objets; il faut, pour s'y retrouver, le léger frisson d'argent dont le lac ourle ses rives. Au-dessus de la première chaîne, la Dent de Morcle montre ses deux jiivots blanchâtres.
C'est à cet endroit que le Bhône entre dans le lac, le Bhùne que nous longerons jusqu'à Brigg.
A Saint-Grengoupii , il faut faire ses adieux au Léman, qui, du reste, s'arrête là et termine au pied de Villeneuve sa grande débauche d'azur. Toute cette journée a passé comme un rêve, dans un bain de lumière tendre
et bleue, dans un mirage de Fala ÎNIori^ana. Quelle harmonie enchanteresse, quelle grâce athénienne et tempérée, quelle- suavité ineffable, quelle volupt('' chaste, quelle caresse mystérieuse et douce de la nature enveloppant l'âme !
Cette course sur le bord du lac nous rappela une journée d'enivrement céleste passée h Grenade, sur le Mulhacen , à la même date, il y a dix ans , dans un océan de neige, de lumière et d'azur.
En s'éloignaut du lac Léman, la route reste toujours pittoresque, quoicjue rien ne puisse remplacer l'effet de ce miroir immense, de ce ciel fondu en eau.
L'on suit un chemin bordé de beaux arbres , dont l'ombre delà, vallée entretient la fraîcheur. Les rochers s'escarpent de chaque côté à des hauteurs prodigieuses : l'un d'eux semble terminé par un bui'g, avec ses bottes de tours, ses remparts crénelés, son donjon et ses guérites en poivrière. La neige, en argentant les saillies et les corniches du rocher, rend l'illusion encore plus complète : l'imagination ne se figure pas autrement la demeure du Job de Victor Hugo.
Le Rhône coule au fond de la vallée, tantôt près, tantôt loin, mais toujours orageux et jaune, roulant des pierres et du sable et changeant souvent de place dans son ht, comme un malade inquiet. Le fleuve a besoin de passer par le filtre du Léman pour acquérir ce bleu profond qui le caractérise en sortant de Genève; car, ainsi que l'a remarqué le grand poète que nous citions tout à l'heure, le Rhône est bleu comme la Méditerranée où il se précipite, et le Rhin vert comme l'Océan vers lequel il marche.
Il est fâcheux que ce charmant paysage soit peuplé de crétins et de goitreux. On rencontre à clia((ue pas des fonimes, quehpiefois jolies sous leur [lelit chapeau 199 2
iialional écimé et [bordé de rubans posés en canon de fusil, qui sont affligées -de cette infirmité dégoûtante. Le goitre ressemble à la poche membraneuse que le pélican porte sous le bec. Il y en a d'énormes. Est-ce l'ombre des montagnes , la crudité de l'eau de neige, qui cause cette horrible difformité ? C'est ce qu'on n'a jamais bien su. Les femmes, surtout les vieilles, y sont plus sujettes que les hommes : rien n'est plus affligeant. Un crétin à crâne déprimé, à cou tuberculeux, s'arrêta en grognant et en ricanant près de notre voiture. Hideux tableau ! voir l'homme au-dessous de l'animal : car l'animal a son instinct.
On dina à Saint-Maurice , gros bourg fortifié sur le bord du Rhône, et d'une apparence assez rébarbative. Aux murailles de l'hôtel étaient suspendues des lithographies représentant les illustrations militaires de la Suisse : le général Guillaume-Henri Dufour entouré de son état-major, Hussy d'Argovie, Eschmann, Frey- Herosé, Pfœnder de Lindenfrey, Zimmerli et quelques autres. Il y avait aussi les portraits d'Ochsenbein, président de la diète en 1847, et de Jacques-Robert Steiger. Nous notons ceci , car toutes les images des auberges viennent de la rue des Maçons-Sorbonne, à Paris, et représentent les quatre saisons ou les quatre parties du monde.
A Saint-Maurice , on nous inséra dans un lierlingot fantastique où l'on ne pouvait se tenir ni droit, ni courbé, ni couché, ni assis, tant la construction en était ingénieuse. Le berlingot nous cahota jusqu'à Marigny, où l'on nous fit monter en diligence.
La nuit tombait bi'umeuse et glaciale, et l'on commençait à no discerner (juc difficilement les formes confuses et gigantesques des montagnes; nous traversâmes Sion dans un demi-sommeil, et lorsque le jour |)arut.
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au bout d'uno vnlli'e (faveisi'e de lorrents et rendue humide par des infilliatious marécageuses, Brigg se dressa avec ses clochers et ses édifices couronnés de grosses boules de fer-bhmc, qui lui donnent un air de Krendin au petit pied. C'est là que commence la roule du Simplon. On n'est plus séparé que par une crête de montagnes de cette IiaUe dont le nom est si puissant, selon Henri Heine, qu'il l'ait chanter Tirilij, même au j)hilistin berlinois.
La route du Simplon que nous allons suivre est une merveille du génie humain. Napoléon, se souvenant de la peine que devait avoir eue Anuil)al à faire fondre autrefois les Alpes avec du vinaigre, comme le racontent sérieusement les historiens, a voulu épargner ce travail aux conquérants qui désireraient entrer en Italie, et a fait exécuter en trois ans ce chemin miraculeux. Il fallait que le vinaigre antique fût d'une force terrible ; car cent soixante mille quintaux de poudre et dix mille hommes suffirent tout au plus à faire àl'àpre flanc de la montagne cette imperceptible raie qu'on appelle une route.
■ Le terrain s'élève par une pente assez douce , entre deux bordures de montagnes qu'on croirait toucher avec le doigt, bien qu'elles soient passablement éloignées; mais dans les régions alpestres, on est à chaque instant trompé sur la distance, par la perpeudicularité des plans. Les crêtes ([u'on laisse en arrière de soi sont couvertes de neiges; c'est une ramification des Alpes helvétiques. Sur leurs lianes , qui semblent inaccessibles même au pied de la chèvre , se tiennent suspendus , on ne sait comment, des villages traliis par leurs clochers quelquefois seuls visibles. Des chalets perdus dans la montagne, avec leurs auvents de bois et leurs toits chargés de pierres, de peur que le vent ne les enlève, révèlent
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tout ù coup la présence inatlendue de riiomme ; c'est là que, blo([ués parles frimas et les lavanges, les pâtres passent Tliiver, loin de toute relation humaine. Où vous pensez ne trouver que des aigles et des chamois , vous rencontrez des faucheurs et des faneuses : la culture monte à de vertigineuses hauteurs; nous avons vu une femme qui bottelait du foin au Lord d'un précipice de quinze cents pieds, sur une i)rairie en pente comme un toit et que tachetaient quelques vaches dont on entendait tinter les clochettes.
Brigg n'est déjà plus au fond de la vallée qu'une de ces boites de jouets d'Allemagne représentant un village sculpté en bois. C'est la même proportion; les boules de fer-blanc brillent encore comme des paillettes aux rayons du malin. Le Khone ne semble plus qu'un fil jaune.
A la droite de la route s'étend à perte de vue un horizon de montagnes élevant leurs têtes les unes audessus des autres, et formant un panorama sublime. Le mont Blanc fait jailhr au fo»d de ce chaos magnifique quelques-unes de ses aiguilles neigeuses.
A la gauche, ce «sont de grandes foiêts de sapins d'une vigueur et d'une beauté surpi'enantes : le snpin est le gazon de la montagne. Il est à elle dans la proportion du brin d'herbe à la prairie. Cet escarpement ain'ui)t qui vous parait velouté çà et là de plaques de mousse est couvert en effet de sapins et de mélèzes de soixante pieds de haut. Les brins d'Jierbes pourraient faire des mâts de navire : ce IVisson, à la ])eau de la montagne est une vallée qui cacherait et qui cache souvent un village dans son ))li. Ce iilet immobile et blancliàti'e , que vous jirendriez \nnir une veine de neige, c'est un torrent fongueux qui se |)r('ci|»ite av(!C un Tracas horrible qu'on n'entend pas.
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Rien n'est {)lus beau et plus agréablement grandiose que le commencement de la route du Simplon, en venant de Genève ; l'immensité n'exclut pas le charme ; une certaine grâce voluptueuse revêt ces colossales ondulations; les sapins sont d'un vert si frais, si mystérieux, si tendre dans son intensité; ils ont un port si élégant, si dégagé, si svelte; ils vous tendent si amicalement les bras sous leurs manches de verdure; ils savent si bien prendre des airs de colonnes avec leur tronc argenté; ils se retiennent si adroitement en crispant leurs doigts au bord des gouffres ou sur les parois à pic ; les sources babillent si gentiment de leurs voix argentines à côté de vous sous les pierres ou les plantes aquatiques ; les lointains déploient de si jolis tons bleus , les précipices se font si engageants qu'on se sent dans un élat d'exaltation extraordinaire et qu'on se lancerait volontiers, la tète la prejnière, dans ces jolis gouffres.
On longe pendant quelque temps un délicieux abime, au fond duquel la Saltine fait des cabrioles écumeuses et s'échevelle de la façon la plus pittoresque. Les forêts de sapins. en voie d'exploitation offrent un aspect singulier. Le tronc des arbres, coupés à quelques pieds de terre, a l'apparence des coloimes ])lantées dans les cimetières turcs, et l'on se demande avec étonnement comment tant d'Osmanlis se trouvent ainsi enterrés dans ime montagne suisse. Quand l'exploitation est récente, l'entaille faite par la hache présente des tons saumon clair qui se rapprochent beaucoup de la chair humaine : on dirait des blessures faites au corps de ces nymphes que les anciens supposaient liabiter l'intérieur des arbres. Le sapin prend alors un air intéressant et douhnu'eux ; quel(|uefois la terre lui a manqué sous les j)ieds et il
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a glissé à mi-gouffre, retenu en chemin par les bras de quelques amis plus solides.
De distance en distance, des maisons de refuge marquées d'un numéro et qui sont au nombre de j^uit, si notre mémoire ne nous trompe, attendent les voyageurs surpris par quelque orage, quelque fonte de neige ou quelque avalanche. Dans ces lieux si solitaires, si perdus en apparence, la pensée humaine vous accompagne pai'tout et vous protège. Lorsque vous vous croyez seul entre la nature et Dieu, noyé dans le vaste sein de l'immensité, un cantonnier qui casse humblement des pierres et s'occupe h combler l'ornière qui ferait verser votre voiture, vous rappelle au sentiment de la solidarité générale. Dans ce profond isolement un de vos frères travaille pour vous ; un troupeau de chèvres effrayées grimpe le long des murailles à pic formées par le roc, sautelant d'aspérités en aspérités avec ime agilité incroyable, malgré les cris du chevrier qui les rappelle ; une pièce de terrain cultivée apparaît tout à coup dans un endroit inviaisemblable ; un groupe de maisons indique que là on aime et l'on hait, l'on jouit et l'on souffre, l'on vit et l'on meurt, comme dans la plaine et dans la ville ; des cabanes isolées trahissent des cœurs qui ont la force de supporter sans accablement le spectacle de l'immensité et de rester face à face avec Dieu, en dehoi-s de toute distraction humaine.
Arrivé à un endroit oii la valli'o se tranche en une profonde coupure, où se jettent tous les torrents et toutes les sources qui ruissellent de la montagne et traversent la roule j)ar des condiiils souterrains, on franchit un pont dont les culées sont d'une hauteur prodigieuse, i)uis l'on fait un coude et l'on commence à gravir une aulie crête.
C'est Ih que se trouve le relais, avec ses deux corps de bâtiments reliés outre eux par une galerie couverte en forme de pont.
Le mont Alost, que l'on avait toujours vu au fond de la perspective, cache sa tète neigeuse à l'horizon, et l'on a devant soi le Pllecht-Horn avec sa calotte de glaces d'où filtrent des torrents, et un peu plus loin le Schœn-Horn, encapuchonné de nuages : les sapins deviennent plus rares, la végétation s'appauvrit sensi- Llement. Cependant des plantes courageuses continuent à tenir compagnie h. l'homme et rappellent l'idée de la vie dans ces lieux où tout paraîtrait mort. Le rhododendron étale -sa verdure vivace et sa belle ileur qu'on appelle ici la rose des Alpes: la gentiane bleue, les saxifrages, le cornillet moussier à fleurs roses, le myosotis aux petites étoiles de turquoise escaladent bravement la montagne avec vous, profitant d'un fdet d'eau, d'un peu de terre au creux d'un roc, d'une fissure de schiste, du moindre accident favorable : l'homme, lui, ne renonce jamais. Il bâtit jusque dans la glace, au risque d'être emporté par les eaux et les neiges ; il semble mettre son amour-propre à habiter les lieux inhabitables.
Nous étions parvenu à peu près au ])oint culminant de la route, quelque chose comme cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Il n'y avait plus entre nous et le ciel que le glacier de Pflecht-Horn, d'où se précipitaient quatre torrents presque perpendicuhiires : quatre trombes d'écimie et de fange. L'on voyait distinctement le premier de ces torrents jaillir de l'angle du glacier par une arcade d'im vert cristallin ; c'était étrange et beau, de voir accourir du haut de ce pic cette eau savonneuse et poussiéreuse qui passe pardessus la route, recouverte en cet endroit d'une galerie
voûtée que les infiltrations ont tapissée de stalactites et qui a maintenant l'air d'une grotte naturelle; des ouvertures permettent de voir eu dessous de la cataracte, qui tombe à l'abime en mugissant. Les autres eaux grondaient et fuyaient en fusées d'argent, en écumes neigeuses, avec un Lruit et une turbulence inimaginables. Le spectacle était d'une sauvagerie tout à fait romantique. Le Pflecht-Horn, à cette hauteur, ne présente plus que des terres décharnées, des rochers, des glaces, des neiges, des eaux torrentueuses ; la peati de la planète apparaît dans toute sa nudité, que quehjue nuage compatissant vient voiler de temps à autre de son manteau d'ouate.
A partir de là le chemin conuncnce à descendre. Ou quitte le versant helvétique pour le versant italien. Chose bizarre ! Dès que nous eûmes franchi la crête qui sépare les deux régions, nous fûmes frappé par l'extrême difi'ércnce de la température. Sur le versant helvétique, il faisait un temps charmant, doux, tiè<le et lumineux ; sur le versant italien soufflait une bise glaciale et de grands nuages pareils à des brouillards passaient sur nous en nous enveloppant : le froid était atroce et surtout sensible par le contraste. Le paletot et le manteau que nous ne manquons jamais d'emporter lorsque nous allons dans le Midi suffisaient à peine pour nous empêcher de claquer des dents.
L'ancien hospice du Simplon s'aperçoit sur un ])lateau inférieur , à la droite du chemin , en venant do Suisse; c'est un bâtiment jaunâtre, surmonté d'un clocher assez haut. Le nouvel hospice, beaucouj) plus vaste, est à gauche; on y reçoit les voyageurs en péi'il ou fatigués, et on leur prodigue gratuitement les soins que réclame leur état. Les personnes riches donnent quelque ciiose pour l'église. Au moment où nous pas-
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sions dcvanl l'iiospico, il en soi'lail deux prèlres, l'uii jeune et l'autre vieux, mais d'une vieillesse vif^oureusc, (|ui descendaient eusenil)le du côté de l'Italie; ils portaient tous deux le cliajieau à bords retroussés, les culottes courtes, les bas noirs, les souliers à boucles; l'ancien costume de ])rètre, avec l'aisance et la sécurité des ecclésiastiques dans les pays vraiment religieux.
Le caractère des montagnes, que l'on croirait devoir devenir plus doux et plus riant en approchant de l'Italie, ])rend au contraire une ûpreté et une sauvagerie extraordinaires. On dirait que la nature s'est fait un jeu ' des prévisions, ou qu'elle a voulu préiiarer un repoussoir, comme disent les peintres, jiour les gracieuses perspectives qui vont se dérouler. Ce renversement est très-curieux : c'est la Suisse qui est italienne et l'Italie qui est suisse, dans cette étonnante route du Simplon.
Du point où la descente se prolonge au village du Simplon , il y a deux lieues encore qui se font rapidement : on traverse plusieurs fois un torrent très-tapageur et très-convulsif, sur lequel passe une source conduite dans des tuyaux en bois en manière d'aqueduc vers les prairies qu'elle doit arroser.
Tout en cheminant , nous comparions ces montagnes aux différentes Sierras espagnoles que nous avons parcourues. Rien n'est plus différent : la Sierra Morena, avec ses grandes assises de marbre rouge, ses chênes verts et ses lièges; la Sierra Nevada, avec ses torrents diamantés où trempent des lauriers-roses, ses plis et ses reflets de satin gorge de pigeon, ses pics qui rougissent le soir comme des jeunes fdles à qui on parle d'amour ; les Alpujaras, avec leurs escarpements baignés par la mer , leurs vieilles villes moresques et leurs tours de vigie perchées sur quehjue plateau inaccessible, leurs j)entesoù le gazon brûlé ressemble à une peau de lion;
la Sierra de Guadarrama , tout hérissée de masses de granit bleuâtre qu'on prendrait pour des dolmen et des peulven celtiques, ne ressemblent en rien aux Alpes, et la nature, au moyen d'éléments en apparence semblables, sait produire des effets variés.
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Le Simplon, Domo d'Ossola, Luciano Zanc.
Le village du Simplon se compose de quelques maisons agglomérées au bord dé la route, et qui trouvent une source d'aisance dans le passage des voyageurs. L'on s'y arrêta pour diner dans une auberge assez propre. La salle à manger était tendue d'un papier en grisaille représentant la conquête des Indes par les Anglais, et qui efit pu servir d'illustration h la gnierre du Nizam de Méry, à cause du mélange de lords et de hrahmcs, de ladies et de bayadères, de calèches et de palanquins, de chevaux et d'éléphants, de péons h moitié nus et de laquais en livrée, de cipayes et de horse-guards, qui fait de cette tenture ime encyclopédie indienne, bonne à consulter en attendant la soupe : plusieurs artistes facétieux se sont permis de mettre des moustaches à la grande bayadère, une pipe h lady Williams Bentiuck, un bonnet de coton au gouverneur et une queue phalanslérienne au vénérable chef des Pandits; mais ces ornements capricieux ne détruisent pas l'harmonie générale. Ce papier indo-anglais sert aussi de registre et reçoit les noms des voyageurs.
Quelques mauvais plaisants en ont accouplé qui seraient fort étonnt'S de se Irouver ensemble.
Les pentes deviennent de plus en plus rapides; la vallée où la route circule s'étranj^le en gorj^e; les montagnes latérales s'escarpent affreusement; les rochers sont abrupts, perpendiculaires, quolcjudois même ils surj)lumbent ; leurs parois, qui offrent à chaque instant la trace de la mine, montrent qu'ils n'ont livré passage qu'après une longue résistance, et qu'il a fallu brûler bien c^p la poudre pour en avoir raison. Les couleurs se rembrunissent et la lumière ne descend plus qu'avec peine au fond des étroites coupures ; des taches d'un vert sombre, presque noir, qui sont des forêts de sa- ])ins, tigrent les roches fauves et leur donnent un aspect féroce. Les torrents se changent en cascades, et a^u fond de la fissure gigantesque, qui semble le coup de hache d'un Titan, gronde et tourbillonne la Dovt'ria, espèce de rivière enragée qui l'oule, au lieu drau , des blocs de granit, des pierres énormes, de la terre eu fusion et une fumée blanchâlre ; sou lit, beaucoup ])lus large, qu'elle, et où elle se vautre et se tord convulsivement, a l'air de la rue d'une cité cyclopéennc après un tremblement de terre ; c'est un ciiaos de rociies, de quartiers de marbre, de fragments de montagne qui affectent des formes d'entablements, d'aichitiaves , do tronçons de colonnes et de pans de murs ; dans d'autres endroits, les pierres blanchies forment d'immenses ossuaires; on dirait des cimetières de mastodontes et d'animaux antédiluviens, mis h découvert par le passage des eaux. Tout est ruine , ravage, désolation, menace et péril : les arbres arrachés se tordent commp des brins de paille , les rocs, cniraini's s'entre-choipicnt avec un bruft terrible, et cei)endant nous sommes dans la saison favorable. Eu hiver, le passage doit être
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(Iiu'I(iiio choFo d'impossible ot (le fonniihilik'. Nous cnf:;igeous les décorateurs (jui voudraient jjeiudre une f,'or!.'e fantastique pour la fonte des halles du Freijscliiilz h venir faire (iut>l([ues cruf[uis dans la vailt'e de Gondo.
Cette Dovi'ria, (juclque furieuse et dévorante qu'elle soit, a rendu pourtant de j^rands services; l'homme, sans elle, n'aurait pu séparer ces niasses colossales. Avec son eau, (ini ne connaît j)as d't>l)stacles, elle a frayé le chemin à l'iupénieur. Son cours est un tracé ^Tossier de la route. Torrent et route se côtoient assidîlment. Tantôt c'est le torrent qui empiète sur la route, tautôt la route qui em])iète sur le torrent. Quelquefois le rocher oj)pose un rempart gii^antcsque qu'on ne peut franchir ni tourner; alors une galerie creusée dans le roc avec le ciseau et la mine lève la difficulté. La {.'alerie de Ooudo, percée de deux ouvertuiesqui en font le j)lus admirable souterrain du mélodrame, est une des plus longues après celle d'Algaby, qni a deux cent vingt pieds. Elle porte à l'une de ses extrémités cette courte et noble inscription : .Ere ltal% 1795, \ap. imp.
A peu près vers cet endroit, le Frasinone et deux torrents qui viennent des glaciers du Rosboden se précipitent dans l'abime avec une fureur et un bruit épouvantables. La route suit une corniche en i-aillie sur le goufl're. Les murailles de rochers se rapprochent encore davantage, rugueux, noirs, liérissés, ruisselants, hors d'aplomb, et ne laissant voir entre leurs cimes, hautes de deux mille pieds, «[u'une -étroite bandelette de ciel (pii luit bien loin de vous comme une espéiance. Lu bas est la. nuit, le froid, la mort ; jamais un rayon de soleil n'airive jusqtie-lii. C'est l'endroit le plus farouchement pittorestpie du passage.
A travers cette nature en désordre, elle roule, tourne
presque toujours à angles droits et très-soudainement. Quoique nous ayons descendu trois fois en Espagne cette espèce de montagne russe, qu'on appelle la Descarga, au triple galop, au milieu des vociférations du zagal, du mayoral et du delantero , dans un carillon de coups de fouet, de grelots et d'injures, nous ne pouvions nous défendre d'une certaine émotion en dégringolant ainsi sur trois roues, la quatrième retenue par le sabot, qui talonnait terriblement, et la tête du cheval sous la main, renâclant au-dessus du vide, le long de pentes trèsroides et dégarnies de parapet à presque tous les endroits dangereux. Il semble qu'à toute minute on va verser; cependant cela n'arrive jamais, et les pointes de mélèzes ou de rochers qui se dressent du fond de l'abime sont privées du plaisir de vous empaler. Pendant la mauvaise saison, on se sert de traîneaux , et, disent les guides , si le traîneau glisse dans le gouiîre , on a le temps de se jeter de côté : avantage touchant !
Après avoir traversé des ponts hardis, des souterrains prodigieux , car il y en a un où tout le poids de la montagne porte sur une pile de maçonnerie, on parvient à une région un peu .moins resserrée. La vallée s'évase, la Dovéria s'étale plus à son aise, les nuages et les brouillards amoncelés se dissipent en floconslégers. La lumière filtre moins avare du ciel; cette teinte grise, verte, glaciale et dure qui caractérise les horreurs alpestres, se réchauffe un peu ; quelques maisons s'enhardissent et montrent le nez à travers des bouquets d'arbres sur des gradins moins escarpés , et bientôt l'on atteint Isella, petit village où se trouve la première douane piémontaise.
La douane est un bâtiment entouré d'un portique à ai'cades soutenues par des colonnes de granit gris. Sur lamuraille nousremarquâmesun cadran solaireàl'étatde sinécure, car les ivayonsdc l'astrone doivent pas ])arvenir
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souvenljusqn'àliii. Il porte l'iiiscriplion suivante : Torua, tornamlo il sol, rombra smarrila, ma non rilonui piii l\'tù fiKjjita (L'ombre évanouie revient quand revient le soleil, mais l'âge enfui ne revient plus). Le concetio italien joue déjà dans la pensée philosophique sur torna, tornamlo, ritO)'na. Oh ! comi)ien plus simplement terrible nous avertit jadis le cadran de l'église d'Urrugne, eu approchant de la frontière d'Espagne , avec ce mot effrayant sur la fuite des heures : Vulnerant omnes, i(lti)na necat (Toutes blessent, la dernière tue) ! Gnomons et cadrans, nous entendons votre langage; et nous avons fait graver sur notre cachet : Yivere mémento (Souviens-toi de vivre). En passant devant vous, nous hâtons le pas, fussions-nous fatigué et le lieu nous plût-il pour planter notre tente ; car nous comprenons qu'il faut nous dépêcher de visiter cette terre qui doit bientôt nous absorber dans son vaste sein.
Le paysage s'égaye et devient riant. Des charrettes et des chars à bœufs vont et viennent, des paysans débusquent par des sentiers latéraux ; des paysannes assez jolies, portant une large bande rouge au bas de leur juj)e, nous regardent avec leur grand œil méridional. De l)lanches villas, des clochers se relèvent dans des Ilots de verdure ; la vigne s'étale en guirlandes et en berceaux ; on sent, à une certaine élégance, qu'on n'est ])lus en Suisse. La Dovéria continue à rouler dans sou lit pierreiLx, mais à distance respectueuse, comme un compagnon inculte et farouche qui préfère vous quitter il l'entrée de la ville ; pourtant la chaussée çà et là constellée d'énormes galets, une arche du pont emportée, témoignent de son mauvais caractère. Napoléon, qui bâtissait pour l'éternité , n'a pu faire le pont assez solide pour les coups de tête du torrent : celte gracieuse vallée s'ap])elle Dovearo.
Un détail assez singulier et peu italien, du moins dans nos idées septentrionales, c'est le parapluie Lourgeois, le riflard patriarcal , porté -par tons les gens que nous rencontrions, hommes, femmes et enfants; le mendiant lui-même a son parapluie. Nous comprîmes bientôt pourquoi.
Au dernier coude de la route s'élève une chapelle veillant sur un cimetière ; puis l'on arrive au pont de Crevola, qui termine avec une merveille tous les prodiges du Simplon. Ce pont, qui a deux arches supportées par une pile et des culées est d'une hauteur immense, car la croix d'une église située plus Las atteint à peine. la balustrade, ferme la vallée de Domo d'Ossola, qu'on découvre de là tout entière.
A coté du pont, une passerelle en bois jetée sur la Dovéria sert aux relations des maisons du bourg disséminées sur les deux rives.
L'Italie se présentait à nous sous un aspect inattendu. Au lieu du ciel d'azur, des tons orangés et chauds que nous rêvions, sans penser après tout que l'Italie du nord ne peut avoir le climat du Naples, nous trouvions un ciel nuageux, des montagnes vaporeuses , des perspectives baignées de brumes bleuâtres, un sited'Kcosse lavé par un aquarelliste anglais , un paysage humide , verdoyant, velouté, digne d'être chanté par un poète lackiste.
Pour n'être pas le tableau que nous avions imaginé, celui que nous avions devant les yeux n'en était pas moins très-beau; ces montagnes qu'estompaient les nuages qui s'effrangeaient en ])luic, ces plaines vertes semées de villas, cette roule bordée de maisons fesloniK'es de vignes élay('es ])ar des piliers de granit, ces jaidins fermés ])ar des dalles de ])ierj'e mises debout, formaient, malgré l'oiagc qui se résolvait en averse,
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un ensemble gracieux et magnifique. Chaque drlail de construction révélait déjà un sentiment cle la beauté et un soin de la forme qui n'existent ni en France ni en Suisse.
Nous approchions de Domo d'Ossola, où nous ne tardâmes pas h entrer sous une pluie -battante, qui, pour les raisons que nous avons dites tout h l'heure, ne prenait personne au dépourvu. La place de Domo d'Ossola, taillée en trapè/e, est assez pittoresque, avec ses arcades aux piliers trapus, ses balcons projetés en saillie , ses toits débordant , ses] galeries à colonnes et ses pavillons surmontés de girouettes.
L'auberge où la diligence s'arrêta était peinturlurée, à la mode italienne , de fresques grossières , ou, pour mieux dire de barbouillages en détrempe, représentant des paysages entremêlés de palmiers et de plantes exotiques. Autour de la cour centrale régnait, comme dans le patio espagnol, une galerie à colonnes grisâtres. Il était sept heures du soir, nous ne devions partir qu'à deux heures du matin, et il pleuvait comme pour un nouveau déluge. Nous avions diné au village du Simplon , et la ressource de passer le temps à table nous était interdite. Nous demandâmes au garçon de l'hôtel si par hasard il n'y avait pas quelque sj)ectacle dans la ville. Le théâtre était fermé, et l'imprésario des marionnettes venait précisément de terminer ses représentations la veille; mais il n'avait pas encore quitté Domo d'Ossola. L'idée nous vint de nous faire organiser une soirée pour nous tout seul , et nous voilà accompagné d'un guide qui nous croyait fou, sautillant à travers les flaques d'eau, sous les hachures pressées de la pluie, à la recherche du rnarionnettista. Tout en marchant, nous cherchions à saisir quelques aspects de la ville. A la clarté' mourante du joui', l'on pouvait (li'mêlcr eu- 199 3
core sur les murailles des peintures pieuses, des statuettes de madones coloriées, éclairées par des lampes.
L'une de ces fresques avait pour sujet la sainte \'ierge tirant les âmes du purgatoire , accompagnée de saint Gervais et de saint Prntais. Ces représentations sont fréquentes dans les rues et le long des routes en Italie ; à chaque pas ce sont de petits monuments avec des calvaires en relief et peints au naturel, des Notre-Dame, des anges gardiens, ou des dévotions particulières au pays. Le marionnettiste n'était pas chez lui ; il était allé souper à VOsteria, et, quoiqu'il y eût de la cruauté à déranger un pauvre homme en train de boire un pot de vin violet en face d'un morceau de polenta frite, nous eûmes jusqu'au bout le courage de notre fantaisie, et Luciano Zane (c'est ainsi que se nommait l'imprésario) consentit pour 20 francs , la moyenne de ses recettes, à nous donner une représentation spéciale, charmé, quoique un peu surpris, du caprice. Il nous demanda une heure pour rassembler son orchestre, prévenir son compère , habiller ses acteurs , mettre en place ses décors et illuminer sa salle.
Au bout d'une heure, sous la pluie qui ne discontinuait pas, nous nous rendîmes au théâtre. Un quinquet placé près d'une pancarte sur laquelle se lisait : si recita, en indiquait la porte. La marmaille de la ville, que nous avions dit de laisser entrer, garnissait déjà les bancs, et c'était plaisir de voir pétiller ces yeux noirs et rire ces jolies bouches roses aux lueurs de lampes d()ul)lées par le miroir placé derrière elles comme réflecleur. Rien n'était plus simple que cette salle de spectacle; les quatre murs blanchis à la chaux, quelques bancs, une tribune de bois, et le théâtre élevé de trois ou quatre pieds sur un tréteau. La toile, par un vague souvenir d'art qui ne s'éteint jamais en Ilalio, retraçait
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l;i lameuse fresque de l'Aurore du Guide, qu'où aduiii'e au jialais Rospifrliosi, et dout la gravure esl pojuilaire , uiais daus uu goût étrusque et caraïbe le plus étrange du monde.
L'orchestre, composé de quatre musiciens typiques, dont l'uu battait fortement la mesure avec son pied, joua une courte ouverture, et la toile se leva h notre grande satisfaction et à celle des petites filles, qui se haussaient pour mieux voir.
L'on représenta d'abord Girolamo, calife pour vingtquatre Jteures, ou les Vivants qui font semblant d'être morts : c'est l'histoire de cet ivrogne des Mille et une Nuits transporté dans le palais par Haroun-al-Raschild et son fidèle Giaffir, mêlée à une intrigue d'opéracomique que ne désavoueraient pas MM. Scribe et Saint- Georges, et qui peut-être vient d'eux. Girolamo, qui parle le dialecte piémontais , tandis que les autres acteurs se servent de l'italieu pur, porte un habit à la française couleur raisin de Gorinthe, une perruque ébouriffée, agrémentée d'une queue grotesquement tirebouchonnée. Son masque est grimaçant, sa bouche se tord , les yeux lui sortent de la tête ; il bredouille, gesticule et se démène comme un possédé. Girolamo est un type qui revient dans plusieurs pièces, comme dans Girolamo, maître de musique, Girolamo , médecin malgré lui: c'est une sorte de Sgauarelle , mais plus rusé , plus méchant , moins ganache. Par certains coins, il ressemblerait à Mayeux : il est sensuel, séducteur, courtisan, et fourbe au besoin, tout cela avec un certain cacliet de bêtise et de rusticité que le marionnettiste , qui anime ce nei'vis alienis mobile lignum, fait trèsbien sentir; aussi chaque entrée de Girolamo est-elle saluée par de grands éclats de rire.
C'est un spectacle étrange et qui prend bientôt une
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inquiétante réalili'^ , qu'une représentation de marionnettes. Jamais caricaturiste ue fit une plus amère parodie de la vie. Hogarth, Gruishanck, Goya, Daumier, Gavarni n'atteignent pas à cette puissance d'ironie involontaire. Que d'acteurs célèbres rougiraient de dépit s'ds voyaient leurs gestes maniérés et faux, leurs poses de jambes étudiées devant le miroir, répétées avec une stupidité mécanique plus cruelle que toutes les critiques du monde ! N'est-ce pas, en outre, tout le secret de la comédie humaine? quelques douzaines d'automates sans esprit et sans cœur, morceaux de bois bariolés d'oripeaux, à qui deux ou trois mains cachées donnent un fantôme 'd'existence, et que font parler comme elles le veulent des voix qui ne sont pas dans leurs poitrines.
Luciano Zane et son compère 'faisaient dialoguer Girolamo, Haroun-al Raschild, Giaffir et les autres personnages; une voix de femme au timbre de contralto prêtait son organe à la princesse et aux odalisques : cette voix était celle de la femme de Luciano Zane, perchée sur un banc, derrière la toile, à coté de son mari.
Les décorations n'étaient pas trop mal faites et ressemblaient, par l'exagération de la perspective, aux vues d'optique pour les enfants. L'intérieur du palais du calife montrait des efforts d'imagination pour atteindre au luxe oriental; des nègres portant des torchères formaient cariatides et soutenaient un plafond qui avait des velléités d'Alhambra.
La grande pièce fut suivie d'un ballet mythologique, la Vengeance de Médée, où le chorégraphe n'avait pas eu égard au précepte d'Horace, que Médée n'égorge pas ses enfants en public ; car la magicienne immolait avec la fui'cur la plus sauvage deux petites poupées à
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ressorts, et l'unuait un j^roupe (jui ne lappelail nullemeut le tableau d'Eugène Delacroix. Pour ne pas faire de cluii^'rin à certains danseurs de noli'e connaissance, nous ne décrirons point le pas seul et les pas de deux des premiers sujets, qui égalaient Saint-Léon pour rélévation et touchaient les frises à chaque instant. Mais quelles jolies attitudes de compas forcé et de télégraphe en démence !
Le ballet achevé, nous passâmes derrière le théâtre. Luciano Zane nous fit voir son répertoire composé de ])lusieurs manuscrits en italien avec la traduction interlinéaire eu dialecte ; ses acteurs et leur garde-robe rangés dans des tiroirs; il y avait là, couchés cùte à côte dans le meilleur accord , le grand prêtre, le roi, la reine, la princesse, le calife, Girolamo, le génie du bien , le génie du mal , la mort, David et Goliath , le galant et sa dame, tous les personnages de ce petit monde automatique ; les habits brillaient de paillettes, de passequilles, de gazillons et de fanfreluches.
Cette vue nous fit penser au commencement des mémoires de Wilhein Meister, où il raconte sa passion enfantine pour les marionnettes, et au soir où il apporte chez la Marianne, comédienne dont il est amoureux, et ([ui s'attendait peut-être à un autre ])résent, les figurines qui ont tant amusé sa jeunesse et développé en lui le goût du théâtre. Il explique longuement le caractère et l'emploi de chaque poupée à la jeune femme qui regarde le lit de temps en temps et finit par s'endormir sur son épaule : sage avertissement dont nous devrions bien profiter.
Nous revenions très-enchanté de Luciano Zane, (jui écrit lui-même ses pièces, peint ses décorations, modèle et habille ses' marionnettes, lorsqu'on nous a])prit (\ue le plus grand talent du genre, que l'illustre, l'iucompa-
ra])le, le jamais assez loué, était un certain Famiola de \'arallu, un homme admirable dont les marionnettes remuent les yeux et la bouche, qui ne récite pas, qui improvise et fait des allusions politiques d'une finesse et d'une audace inouïes, un homme charmant, plein d'esprit, adressant aux femmes, dont son théâtre est toujours plein, mille bons mois et gaillardises qui les font rire aux larmes ; il représente la prise de Peschiera avec des canons, des mortiers et des soldats en uniforme exact; il a des danseuses parfaites, qui vous font mourir d'amour quand elles dansent la salterelle, en tordant leurs petits reins de bois ; enfin, Famiola est le premier homme du monde : il n'a qu'un défaut, c'est d'être à Palenza, sur le lac Majeur, d'où peut-être il vient de partir. Nous rêvions déjà d'interrompre notre voyage et de nous mettre au pourchas de Famiola, sauf à le suivre au bout du monde a])rès l'avoir trouvé, lorsqu'on vint nous dire de monter en diligence. Au lieu de suivre Famiola, comme c'était notre envie, nous partîmes pour Milan. C'était plus sage; mais, tout en roulant dans l'obscurité, nous rêvions toujours aux belles marionnettes, qui faisaient des gestes extravagants et cabriolaient à travers notre sommeil.
lY
Le lac Majeur — Sesto-Caleude, Milan.
La pluie conliuuait, et les lueurs confuses de raul)C se noyaient dans des nuages si bas qu'ils touchaient presfjue le sol et se confondaient avec les vapeurs qui s'élevaient de terre. On traversa deux fois, sur dos bacs, une petite rivière torrentueuse, déjà gontlée par l'orage, et, quand le jour parut, nous étions sur les bords du lac Majeur, h la hauteur de Baveno; l'eau, agitée par le mauvais temps de la nuit, ondulait assez fortement, et le lac se donnait des airs de houle comme la mer. Cependant le ciel se faisait clair devant nous; mais de grandes nuées noires et grises, qui dégouttaient encore, restaient amoncelées sur les montagnes de l'autre côté du lac. Ces montagnes, d'un ton vigoureux qu'elles doivent à la végétation qui les recouvre, faisaient valoir les cimes vaporeuses du mont Rosa, du Simplon et du Saint-Gothard, ébauchées au fond de la perspective; leurs reflets rembrunissaient les eaux, le paysage était sévère ; le lac Majeur que nous nous étions figuré comme une coupe d'or remplie d'azur, avait une mine tempétueuse et mâle, Nous trouvions la beauté où nous attendions la grâce.
La route ourle le hic, et la vague vient lécher la chaussée ; on longe une interminable suite de jardins et de villas avec de blancs péristyles, des toits en tuiles rondes et des terrasses guirlandées de vignes luxuriantes, soutenues par des étais de granit. Le granit remplit là loffice du bois de sapin chez nous. On en fait des clôtures, des pieu.\, et même des planches, ou ])lutôt des dalles, sur lesquelles les lavandières savonnent le linge à genoux au bord du lac, comme pour lui demander pardon de cet outrage. Sur ces terrasses, à ])lusieurs gradins souvent et qui remblayent des jardins soigneusement cultivés, s'épanouissent toutes sortes de lleurs et d'arbustes. Nous y avons remarqué à plusieurs reprises, et non sans étonnement, car c'était la première fois que nous rencontrions cette bizarrerie, des massifs d'hortensias gigantesques, qui, au lieu d'avoir cette nuance rose ou mauve qui leur est habituelle en France, offraient des teintes d'un azur charmant : ces hortensias bleus nous ont beaucoup frappé, car le bleu est la chimère des horticulteurs, qui cherchent sans les trouver la tuhpe bleue, la rose bleue, le dahlia bleu, le nombre des ileurs de cette couleur étant extrêmement restreint. Nous écrivons ceci en tremblant de peur de nous faire tancer par Al])honse Karr, qui n'est pas indulgent ])our la butani(]ue des littérateurs. Mais les
hortensias du lac Majeur sont incontestablement bleus.
On nous a dit qu'on les obtenait ainsi en les faisant
pcjusser dans de la terre de bruyère. C'est la recette du jardinier des îles Borromées, qui doit être bonne ; car
tous ces hortensias , couleur du ciel, .sont magnifi({ues.
On peut aussi arriver au même résultat en saupoudrant
la terre de soude.
Les îles Bori-omées, au nombre de trois, l'isola
Madré, l'isola Bella, File des Pêcheurs, sont situées
dans la partie septeulrionalo du lac, qui l'orme uue csj)èce de corne dont la pointe est tournée vers Dojno d'Ossola. Ces iles étaient primitivement des rochers dénudés et stériles. Le prince Vitallien Borromée y fit ap- ])orter de la terre végétale et construire des jardins dont la réputation est européenne. Nous disons construire, à dessein; car la maçonnerie y joue un grand rôle, comme dans presque tous les jardins italiens, qui sont plutôt des morceaux d'architecture que des jardins. Il s'y plante plus de marbres que d'arbustes, et "\'ignole y a plus h faire que Le Nôtre ou la Quintinie. L'isola ]\Iadre se compose, ainsi que l'isola Bella, d'une superl)ûsition de terrasses en recul ([ue domine un palais. L'isola Bella, qu'on voit très-distinctement de la route, est ornée de tourelles, d'aiguilles, de statues, de fontaines, de portiques, de colonnades, de vases, et de la l)lus riche décoration archit(;cturale. 11 y a même des arbres tels que cyprès, orangers, myrtes, citronniers, cédrats, pins du Canada; mais évidemment, la végétation n'est que l'accessoire : l'idée si simple de mettre dans un jardin de la verdure, des fleurs et du gazon, n'est venue que fort tard, comme toutes les idées naturelles. Plus loin, l'ile des Pécheurs fait baigner dans reau le pied de ses maisons à arcades, dont la rusticité fait un heureux contraste avec la pompe un peu prétentieuse de l'isola Madré et de l'isola Bella.
Ces iles ont été le sujet de descriptions enthousiastes qu'elles ne justifient pas, vues de la rive. Les sept terrasses de l'isola Bella, terminées par une licorne ou un pégase, ont un aspect théâtral qui ne cadre guère avec le mot humUitas, devise des Borromées, qu'on y trouve écrit dans tous les coins. L'isola Madré et ses cinq remblais, supportant un château carré, ennuient par trop de symétrie, et l'on s'étonne qu'elles aient été
célébrées si chaudement. Nous y trouvons l'idéal et le prototype du jardin français comme on rentendait sous Louis XIV, et comme l'aurait aimé Antoine, jardinier de Boileau. Les imaginations romantiques, n'en déplaise à Rousseau , qui voulait loger là sa Julie, feront bien de choisir un autre site pour leurs héroïnes ; celui-ci convient davantage aux princesses de Mme de Lal'ayette.
C'est àBelgirata, un peu avant Arona, que réside Manzoni , l'illustre auteur des Promcssi sposi. On le voit souvent assis devant sa porte, en face du lac, qui regarde passer les voyageurs. Il a une figure bienveillante, vénérable et distinguée, dont les plans dessinés par la maigreur rappellent la figure de M. de Lamartine. Tous les jours un de ses amis, philosophe et métaphysicien profond, vient entamer avec lui, quelque temps qu'il fasse , une de ces grandes discussions qui ne peuvent avoir de solution ici-bas, car on y parle des hauts mystères de l'âme, de l'inhni et de Téternité.
Le lac et la route sont très-animés : le lac, par les bateaux pêcheurs, les barques de trajet et les pyroscaphes qui vont^de Sesto-Calendeà Bellinzona; le chemin, par des chars à bœufs, des voitures et des piétons armés de l'inévitable j)arapluie. Les paysannes , quelquefois jolies, sont affligées de goitres comme dans le Valais, soit qu'elles- en viennent, soit que les mêmes causes, le voisinage des montagnes et l'eau de neige, produisent les mêmes effets.
En approchant d'Arona, on découvre sur la colline, h droite, la statue colossale de saint Charles Borromée, qui domine le lac : c'est, depuis le colosse de Bhodes et cehii de Néron à la Maison dorée, la i)lus grande statue (ju'on ait faite. Le saint, posé dans une attitude noble et simple, lient un livre d'une main et de l'autre semble bénir la contrée qu'il protège et qui s'étend à
ses pieds. Ou peut monter jusque daus la trte de ce colosse, qui est en fer forgé et coulé, par un escalier pratiqué dans le nuissif de maçonnerie dont il est iutérienremout renii)li. Cette statue géante, qui émerge peu à peu des bois dont la colline est couverte, et finit par dominer l'horizon comme un veilleur solitaire, produit un effet singulier.
Arona, où l'on s'arrête pour déjeuner, a un air complètement espagnol. Les maisons ont des toits et des balcons en saillie , des grilles aux fenêtres basses , des encadrements peints, des madones sur les murailles. L'église, où se trouvent de beaux tableaux de Gaudenzio \'iuci, et que nous'n'eiimes pas le temps de visiter, rappelle les églises d'Espagne. Dans l'auberge, nous retrouvâmes la cour intérieure ornée de colonnes et de galeries comme en Andalousie, et mille rapports qui nous frappèrent.
Le lac se termine à Sesto-Calende. Le Tessin se jette dans le lac Majeur à cet endroit. Sesto-Calende est sur l'autre rive, et l'on traverse le fleuve sur un bac, car la route de Milan passe par cette petite ville. Pendant qu'on arrangeait la voiture dans la lourde barque, un petit vieillard bizarre et grimaçant, la tête penchée et les doigts faisant des démanchés extravagants, exécutait sur un violon qui n'était pas de Crémone , malgré le voisinage, un air populaire d'une mélodie à la fois joyeuse et inélancolique. P^ncouragé par une petite pièce de monnaie, il ne cessa de jouer tout le temps du passage, et nous fimes notre entrée à Sesto-Calende au son de la musique, ce qui est fort galant.
Sesto-Calende nous plut assez. C'était jour de marché. Circonstance favorable pour un voyageur : car un marché fait venir du fond des campagnes une foule de paysans caractéristiques qu'il serait fort difficile de voir
sans cela. La plupart des femmes avaient ime coiflure originale et d'un charmant effet : les cheveux nattés et roulés avec soin sur la nuque, sont fixés par trente ou quarante épingles d'argent, disposées en auréole et formant audessus de la tête comme une dentelure de peigne; une plus grosse épingle , ornée à ses deux bouts d'énormes olives de métal et passée à travers le chignon, complète cette parure, qui nous rappela les femmes de Valence. Ces épingles, nommées spontoni, coûtent assez cher, et cependant nous avons vu ainsi coiffées de pauvres femmes et des jeunes filles à la jupe effrangée , aux pieds nus et poudreux; elles doivent, sans doute, sacrifier à ce luxe des objets de première nécessité. Mais la première nécessité, pour une femme, n'est-elle pas d'être belle, et des épingles d'argent ne sont-elles pas préféi^ables à des souliers ? Nous étions si charmé de ne pas leur voir sur la tête d'affreux mouchoirs de rouennerie, comme elles en avaient le droit de par la civibsation qui court, que nous les aurions embrassées pour l'amour du costume; les jolies s'entend. Les hommes, quoique très-mal vêtus, n'étaient pas en blouse, délicatesse qui nous fit plaisir et compensa la profonde douleur que nous avait fait éprouver dans la province de Guipuscoa la rencontre inattendue de ce hideux vêtement, lorsque nous allâmes, l'année dernière, aux courses de Bilbao quelques - uns même portaient le cha])eau calanes, comme en Espagne , et leurs teints bronzés s'harmonisaient avec cette coiffure si supérieure aux tuyaux de poêle et aux tremblons à la Pipelet , dont les j)oj)ulations croient devoir se couronner univei'sellement.
Les toits de tuile en auvent, les murs blanchis à la chaux, les seri'ureriescomi)li(juées des fenêtres, mettent Sesto-Calende beaucoup ])lus près d'L'un ou de Fontarabie qu'on ne saurait le croire : les éventaires en-
conihri's de pastî'qnes, do tomates, do citroviilles, tle poteries grossières, ont nu aspect déjà tout méridional : sur les parois des maisons le badigeon annuel a respecté des fresques dont quelques-unes sont assez anciennes, et qui représentent des sujets de piété. L'une de ces peintures, qui s'olTre aux yeux en descendant du bac du Tessin, est une Madone portant l'enfant Jésus dans ses bras : une inscription que nous avons copiée en donne la date. Hoc opus fecii fierl Antonius Varallus, XIIl Marlis 1564. Nous remarquâmes aussi sur l'abside de l'église un Christ en jupon , comme le Ohrist do Burgos.
La domination autrichienne commence h Sesto-Calende. L'autre rive du lac est piémontaise. C'est h. Scsto- Calende qu'on trouve, pour la première fois, les pantalons bleus collants et la tunique blanche des Hongrois, uniforme dont vous verrez de nombreux exemplaires dans le royaume lombardo- vénitien que vous allez parcourir. On visita nos malles, mais très-sommairement et sans les tracasseries auxquelles nous nous attendions, d'après les récits des voyageurs. On nous demanda ensuite nos passe-ports , qu'on nous rendit très-poliment après quelques moments d'attente dans une salle décorée de cartes et de vues de Venise , et dont la fenêtre donnait sur une cour peuplée de poulets à moitié épilés, d'une physionomie féroce et piteuse, la plus risible du monde. Ces misérables volailles, préparées pour la broche, se promenaient gravement avec deux plumes au derrière. Cependant, malgré cette ann'. nité de formes, nous devons dire que notre signalement était déjà arrivé de Paris et recopié sur tous les registres; nous avions cependant voyagé avec rapidité, ne nous étant arrêté qu'un seul jour à Genève.
Ne quittons pas Sesto-Calende sans faire le portrait
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d'une jeune fille qui se tenait debout' sur le seuil d'une boutique. L'intérieur obscur lui faisait un fond vigoureux et chaud, sur lequel elle se détachait comme une tête de Giorgione. Nous saluâmes en elle la beauté méridionale dans son type le plus pur. Ses yeux noirs brillaient comme des charbons sous son front couleur d^ambre , au milieu de sa pâleur mate. Elle avait ce teint d'un seul ton , cette faccia smorta qui n'a rien de maladif, et qui montre que la passion concentre tout le sang au cœur. Ses cheveux drus, épais, luisants, crêpelés par petites ondes, se soulevaient sur ses tempes, comme si le vent les eût gonflés, et son col s'attachait à ses épaules par une ligne simple et puissante. Elle nous laissa tranquillement la regarder sans sauvagerie ni coquetterie, nous devinant peintre ou poète, peut-être tous les deux, et nous faisant l'aumune d'un de ses aspects.
Le postillon autrichien a un costiuue assez/pittoresque, la veste verte avec l'aiguillette jaune et noire, les bottes foi'tes, le chapeau cerclé de cuivre, et au coté ce cor de chasse dont il est souvent question dans les mélodies de Schubert. Chose digne de remarque, le postillon, qui dans tous les pays mène la civilisation en poste, puisque civilisation et circulation sont pour ainsi dire synonymes, est un des derniers fidèles à la couleur locale II mène des Anglais en makintosh et en water proof, et il garde sa livrée bariolée et caractéristique ; c'est le passé qui conduit l'avenir en faisant claquer son fouet.
DeSesto-Galende ;iMilan,la routées! bordéede vignes et de plantations d'arbres de la végétation la plus vigoureuse et la plus luxuriante. Les rameaux empêchent la vue de s'étendre, et l'on avance entre doux murailles de verdure, baignées par des ruisseaux d'eau courante.
A Soma, il y a une très-belle façade d'église, et dans
cette église quelques fresques d'un ton tendre et agr('able, quoique d'un goût qui marque la décadence de l'art. Pour nous qui sommes accoulumés aux rancidiu's de la jKnnture Ji l'imile, l'espèce de fleur de la fresque a un charme tout nouveau. On rencontre fréquemment sur ce chemin , soit par petits groupes, soit isolés , ou dans des fourgons d'artillerie, des soldats autrichiens qui vont et viennent; ils ont l'air triste et doux, et semblent attaqués de nostalgie. Malgré leur maintien réservé, ils produisent, môme sur l'étranger, un effet désagréable ; il est douleureux de voir le bec de l'aigle d'Autriche au flanc de cette belle contrée , et pourtant les vainqueurs n'affectent pas l'allure triomphante et superbe ; on dirait même qu'ils cherchent à se dissimuler et k tenir le moins de 'place possible ; mais le flegme allemand est incompatible avec la vivacité italienne : c'est une question d'antipathie autant que de patriotisme.
Gallarate et Rho vous amènent à Milan en deux relais. Une magnifique allée d'arbres annonce qu'on approche de la ville, qui se présente fort majestueuse de ce côté. Un arc de triomphe à qui celui du Carrousel passerait entre les jambes, et qui pourrait lutter de grandeur avec l'arc de l'Étoile, donne h cette entrée un caractère monumental que le reste ne dément pas. Sur le haut (le l'arc, une figure allégorique, la Paix ou la Victoire , conduit un char de bronze attelé de six chevaux. A chaque angle de l'entablement, des écuyers tendant des couronnes font piaffer leurs montures d'airain; deux colossales figures de fleuves accoudés sur leurs urnes s'adossent au cartel gigantesque qui contient l'inscription votive, et quatre groupes de deux colonnes corinthiennes marquent les divisions du monujneut, soutiennent la corniche et séparent les arcades
au nombre de trois ; celle du milieu est d'une prodigieuse hauteur. Cette porte dépassée, on traverse laplace d'Armes , qui nous a paru presque aussi grande que le Champ de Mars. Sur la gauche s'arrondit un amphithéâtre immense, destiné à des manœuvres ou à des représentations en plein air; au fond s'élève le vieux château, et plus loin se découpe sur le bleu du ciel, comme un filigrane d'argent , la blanche silhouette du dôme , qui n'a aucunement le contour d'une coupole ; mais dôme, en Italie, est le terme générique, et n'implique pas ridée de coupole.
Dès qu'on s'engage dans les rues, on sent, à l'élévation des bâtiments, au mouvement de la population, à la propreté et à la confortabilité générales, qu'on est dans une capitale vivante, chose rare en Italie, où il y i a tant de villes mortes : des voitures nombreuses courent rapidement sur les bandes dallées , es])èces de railways de pierre enchâssés dans le pavé fait de cailloux. Les maisons ont l'air d'hôtels , les hôtels ont l'air de palais , et les palais de temples ; tout est grand, régulieT, majestueux, un peu emphatique même : on ne voit que colonnes, architraves et balcons de granit. C'est quelque chose entre Madrid et Versailles, avec une netteté que Madrid n'a pas ; cette ressemblance espagnole dont nous avons déjà parlé nous frappe à chaque pas. et nous ne pouvons nous empêcher d'y revenir, car personne , que nous sachions, ne l'a encore remarquée : aux fenêtres ])endent de grands stores rayés blanc et jaune ; les boutiques ont des lideaux de môme couleur qui nous font penser aux tendidos. Les femmes de la classe moyenne, ou qui ne sont pas en grande toilette , portent le mezzaro, espèce de voile noir qui joue la mantille à s'y tromper; l'illusion sei'iiil presque complète, si les Autrichiens ne venaient la détruire.
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On nous avait indiqiu' pour y descendre, dans la Corslade Servi, rHùtel de la \iUv, le meilleur de INIilan, et qui mérite sa réputation. Cette auberge est un palais dont s'accommoderait plus d'un prince. Nous avons vu dans nos voyages des tètes à couronne moins Lien logées assurément. Sa façade est un morceau d'architecture fort recommandable, orné de pilastres, de consoles et de bustes do grands hommes de l'Italie, j)eiutres, poètes, historiens, guerriers; l'escalier, digne d'une résidence royale, est revêtu, du haut en bas, de marbres, de stucs et de peintures d'une richesse inouïe et d'une exécution étonnante; le plafond, surtout est remarquable : il représente dilférents sujets mythologiques, avec des grisailles, des bas-reliefs, des balustres et des fleurs d'un éclat et d'une touche à faire envie à Diaz. Toutes les chambres sont décorées avec le mémo soin et le même goiit : tantôt ce sont quelques baguettes, deux ou trois masques et quelques attributs dans le style de Pompeï; tantôt dos ornements rocaille, d'un flamboyant et d'un tarabiscoté exquis , ou bien des camaïeux et des émaux de Limoges , imités à tromper l'œil, ou encore des tapisseries qui frisonnent comme la soie et miroitent comme le velours, des caissons, des rosaces, des arabesques d'un caprice inépuisable et d'un relief étrange.
Les moindres corridors ont leurs magnificences et leur curiosité ; quant à la salle à manger, elle est d'un luxe écrasant ; huit cariatides colossales de sexe alterné vous regardent prendre votre repas et vous intimident de leurs yeiLX hxes au regard blanc. KUcs supportent un plafond à compartiments d'une richesse folle. Ce ne sont que festons, découpures, pendentifs, imitation de ])ierres précieuses et de dorure plus brillantes que no le serait la réalité. Ces peintures, dont on n"a aucune 199 4
idée en France, ont été faites par un certain décorateur nommé Alfonso, mort depuis deux ans à peu près. C'est tout ce que nous avons pu savoir sur lui. Nous avons décrit cet hôtel avec détail. 11 pourra donner une idée du luxe de Milan. Xous y sommes resté deux jours, admirablement logé, nourri et servi pour un prix fort raisonnable.
Il est tellement dans l'usage des voyageurs de médire de leurs hôtes et des hôtelleries où ils s'arrêtent, que nous rendons ici à ce superbe établissement la justice qu'il mérite. Nous aurons assez de descriptions d'un genre tout diUérent pour faire contraste.
cl]SgD
Milan, le Dôme, le théûtre diurne.
Le Dôme est la préoccupo-tion naturefle de tout voyageur qui arrive à ÎMilau. 11 domine la ville, il en est le centre, Tattraction et la merveille. C'est là qu'on court tout de suite, même la nuit quand il ne fait pas de lune, pour en saisir au moins quelques profds.
La piazza ciel Duonio, assez irrégulière dans sa forme, est bordée de maisons dont il est d'usage de dire du mal ; pas de guide du voyageur qui ne demande qu'elles soient rasées pour en faire une grande place symétrique dans le goût Rivoli. Nous ne sommes pas de cet avis. Ces maisons, avec leurs piliers massifs, leurs bannes couleur de safran faisant face à des bâtisses sans ordre et d'inégales hauteurs, forment un très-bon repoussoir pour la cathédrale. Les édifices perdent souvent plus qu'ils ne gagnent à être désobstrués. On a pu s'en convaincre par plusieurs monuments gothiques auxquels les échoppes et les masures qui s'y étaient agglutinées ne nuisaient pas comme on avait pu le croire ; ce n'est pas , d'ailleurs, le cas du Dôme, qui est parfaitement isolé : mais nous pensons que rien n'est plus favorable à un pahds, à une église
et à tout édifice régulier, que d'être entouré de constructions incohérentes qui en font ressortir la noble ordonnance.
Quand on regarde le Dôme de la place, le premier effet est éblouissant : la blancheur du marbre, tranchant sur le bleu du ciel, vous frappe tout d"al)ord ; on dirait une immense guipure d'argent posée sur un fond de lapis lazuli. C'est la première impression, et c'est aussi le dernier souvenir. Lorsque nous pensons au dôme de Milan, c'est ainsi qu'il nous apparaît. Le Dôme est une des rares églises gothiques de l'Italie, mais ce gothique ne ressemble guère au nôtre. Ce n'est pas cette foi sombre, ce mystère inquiétant, cette profondeur ténébreuse, ces formes émaciées, cet élancement de la terre vers le ciel, ce caractère d'austérité qui répudie la beauté comme trop sensuelle et ne prend de la matière que ce qu'il en faut pour faire un pas au-devant de Dieu; c'est un gothique plein d'élégance, de grâce et d'éclat, qu'on rêverait pour les palais féeriques, et avec lequel on pourrait bâtir des alcazars et des mosquées aussi bien qu'un temple catholique. La délicatesse dans l'énormité et la blancheur lui donnent l'air d'un glacier avec ses mille aiguilles ou d'une gigantesque concrétion de stalactites ; ou a peine à croire que ce soit un ouvrage fait de main d'homme.
Le dessin de la façade est des plus simples : c'est un angle aigu comme le pignon d'une maison ordinaire, et bordé d'uue dentelle de marbre, portant sur un mur, sans avant-corps, sans ordre d'architecture, percé de cinq portes et de Imil fenêtres et rayé de six groupes de colonnes fuseh'es, ou plutôt de nervures se terminant en pointes évidées surmontées de stalues, et remplis, dans leurs interstices, de consoles et de niches supportant et abritant des ligures d'anges, de saints et
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(le palrlnrehes. Par (liM'rièi'c jaillissfnl en innnmbrahles fusées comme les tuyaux d'uue grotte basaltique, des forêts de clochetons, de pinacles, de minarets, d'aiguilles en marbre blanc et la flèche centrale, qui semble une congélalion ci'istallisée en l'air, s'élance dans l'azur à une hauteur etTroyable, et met à deux pas du ciel la Vierge qui se tient debout k sa pointe, le pied sur un croissant. Au milieu de cette façade sont inscrits ces mots : M(n'i,v nasccnti, qui forment la dédicace de la cathédrale.
Commencée par Jean Galéas Yisconti, continuée par Ludovic le More, la basilique de Milan a été terminée par Napoléon. C'est la plus grande église connue api'cs Ï^aint-Pierre de Rome : l'intérieur en est d'une simplicité majestueuse et noble. Des rangées de colonnes couplées y forment cinq nefs. Ces groupes de colonnes, malgré leur masse réelle, ont de la légèreté à cause de la sveltesse des fûts. Au-dessus du chapiteau des piliers, ils portent une espèce de tribune fenestrée et découpée où sont logées des statues de saints ; puis les nervures continuent et vont se rejoindre au sommet de la voûte, ornée de trèfles et d'entrelacs gothiques peints avec une si grande perfection , qu'ils tromperaient tous les yeux si le crépi tombé par place ne laissait pas voir la pierre nue.
Au centre de la croix, une ouverture entourée d'une balustrade permet au regard de plonger dans la chapelle cryptique où repose saint Charles Borromée dans un cercueil de cristal recouvert de lames d'argent. Saint Charles Borromée est le saint le plus n'véré du pays. Ses vertus, sa conduite pendant la peste de Milan, l'ont rendu populaire, et son souvenir est toujours vivant.
A l'entrée du chœur, sur une trav('c ([ui supporte un crucifix accompagné d'anges en adoration, on lil dans
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un cadre de bois l'inscription suivante : Attendite ad pciram iinde excisi estis. De chaque côté s'élèvent deux magnifiques chaires de même métal, soutenues par de superbes figures de bronze et plaquées de bas-reliefs d'argent dont la matière fait la moindre valeur. Les orgues, placées non loin des chaires, ont pour volets de grands tableaux de Procacini, si notre mémoire n'est pas en défaut ; autour du chœur règne un Chemin de la Croix, sculpté par André Biffi et quelques autres statuaires milanais comme lui. Les anges éplorés, qui marquent les stations, ont une grande variété d'attitudes, et sont charmants, quoique d'une grâce un peu efféminée.
L'impression générale est simple et religieuse ; une lumière douce invite au recueillement; les grands piliers' montent jusqu'à la voûte avec un jet plein d'élan et de foi; aucun détail ap})arent ne vient détruire la majesté de l'ensemble. Point de surcharge, point d'empâtement de luxe : les lignes se suivent d'un bout à l'autre, et le dessin de l'édifice se comprend d'un seul coup d'œil. L'élégance superbe du dehors semble se voiler de mystère et se faire plus humble; le bruyant hymne de marbre abaisse un peu la voix et modère ses éclats : l'extérieur, à force de légèreté et de blancheur, est peut-être païen ; l'intérieur est chrétien à coup sûr.
La sacristie renferme un trésor qui ne peut pas nous étonner, nous qui avons vu la garde -rob(3 de Notre- Dame de Tolède, dont une seule robe, entièrement couverte de perles blanches et noires, vaut sept millions, mais qui n'en contient pas moins des l'iciicsses inouïes. Nous citerons d'abord, parce ([ne. l'art passe toujours avant l'or et l'argent, un beau Chris! à la colonne, de Crisloforo Gobi, Milanais, et un tableau de Daniel Grespi représentant un miracle de saint Charles liorro-
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mt'e, friivrc d'mic violonco toute map^istralc cl d'une ^'rande férociti' de tournure; puis nous mentionnerons les bustes d'argent des évèques, de saint Sébastien et de sainte Thècle, patronne de la paroisse, tout constellés de rubis et de topazes; une croix d'or étoilée de saphirs, de prrenats, de topazes brûlées et de cristal de roche; un luag-niiique Evangile datant de 1018, donné par l'archevêque Ribertus, tout en or et portant sur sa couverture, ciselé en style byzantin, un Christ à jupon accompagné de quatre figures symboliques, le lion, le bci>uf, l'aigle et l'auge; un seau pour puiser l'eau bénite, en ivoire travaillé de la façon la plus délicate et garni d'anses do vermeil figurant des chimcres; un ciboire de Benvenuto Cellini, prodige d'élégance et de finesse ; la mitre en plume de saint Charles Borromée, et des tableaux de soie de Ludovico Pellegrini.
Dans le coin d'une nef, avant de monter au dôme, nous jetâmes un coup d'oeil sur un tombeau historié de figures allégoriques coulées en bronze par le cavalier Aretin, sur les dessins de Michel-Ange, d'un style violent et superbe. On arrive d'abord sur le toit de l'église eu gravissant im escalier garni à tous ses angles d'inscriptions préventives ou comminatoires, qui ne prouvent pas beaucoup en faveur de la piété et de la propreté italiennes.
Ce toit, tout hérissé de clochetons et côtoyé d'arcsboutants qui forment des corridors en perspective, est fait de grandes dalles de marbre, comme le reste de l'i-difice. Il s'élève déjà bien au-dessus des plus hauts monuments de la ville. Un i)as-relief de la plus fine exécution s'enclave dans chaque arc-boutant ; chaque clocheton est peuplé de vingt-cinq statues. Nous ne croyons pas qu'aucun autre endroit du monde renferme dans le uiême csj)ace un si grand nombre de figures
sculptées. Ou ferait à une ville importante une population de marbre avec les statues du Dôme ; on en compte six mille sept cent seize. Nous avions entendu parler d'une église de Morée, peinte à la manière byzantine, par les moines du mont Athos, et qui ne contenait pas moins de trois mille ligures, grandes ou petites. C'est peu de chose à côté de la cathédrale de Milan. A propos de personnages peints ou sculptés, nous avons eu souvent cette chimère, si jamais nous étions investi d'un pouvoir magique, d'animer toutes les figures créées par l'art dans le granit, dans la pierre, sur le bois et sur la toile, et d'en remplir un pays dont les sites seraient des fonds de tableaux réalisés. Les multitudes sculptées du Dôme nous remirent cete fantaisie en tête. Parmi ces statues, il y en a une de Canova, un Saint Sébastien logé dans une aiguille, et une Eve, de Cristoforo Gobi, d'une grâce charmante et sensuelle, qui étonne un peu dans un pareil endroit. Du reste, elle est fort belle, et les oiseaux du ciel ne paraissent nullement scandalisés de son vêtement paradisiaque.
De cette plate-forme l'on découvre un panorama immense : on voit en même temps les Alpes et les Apennins, les vastes plaines de la Lombardie, et l'on peut avec une lunette régler sa montre sur le cadran de l'église de Monza, dont ou distingue les assises blanches et noires. C'est à Monza qu'on gaj'de la fameuse couronne de fer que Napoléon posa sur sa tête lorsqu'il se fit sacrer roi d'Italie, en disant : « Dieu me la donne ; gare à (jui la louche ! » Cette couronne est en or et en pierres ])récieuses, comme toutes les couronnes, et doit son nom à un petit cercle de fer <[ui la ferme, et qu'on prétend forgé avec un clou de la vraie croix, ce qui en l'ait un joyau et une relique. 11 faut une i)ormission spé-
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cialc pour la Vdir, depuis (jirrlle a ]iris iino nomello valeur eu loucliaut oe iVuul auguste ; mais ou eu uiontro une copie pari'aitenieut exacte. Le guide uous racontait tout cela au pied d'un clocheton et dans un français qui nous faisait pn'férer son italien. Il nous disait à chacpie instant : a Monsieur le chevalier,» à cause d'un petit bout de ruban rouge noué à notre boutonnière, espérant sans doute nous attendrir à l'endroit du zwantzig par cette qualification flatteuse. C'est la première fois qu'on nous a décerné ce titre honorifique, à quatre cents marches au-dessus du pavé. Quel honneur !
L'ascension dans la flèclie dt'coujiée et trouée h jour n'a rien de périlleux, quoiqu'elle puisse alarmer les gens sujets au vertige. De frêles escaliers tournent dans les tourelles, et vous amènent h un balcon au delà duquel il n'y a plus que le pyramidion de la flèche et la statue qui couronne l'édifice.
Nous n'essayerons pas de décrire plus en d('tail cette gigantesque basilique. Il faudrait un volume pour sa monographie. Simple artiste, nous devons nous contenter d'un aspect général et d'une impression personnelle. Quand on est redescendu dans la rue et qu'on fait le tour de l'église, on retrouve sur les façades latérales et l'abside la même foule de statues, la même cohue de bas-reliefs : c'est une débauche effrénée de sculptures, un entassement incroyable de merveilles.
Alentour de la cathédrale prospèrent toutes sortes de petites industries, des étalages de bouquinistes, d'opticiens en plein vent, et même un théâtre de marionnettes dont nous nous promimes bien de ne pas manquer les reprt'sentations. La vie humaine avec ses trivialités s'agite et f'ounnille au i)ied du majestueux
édifice, feu d'artifice pétrifié qui éclate en blanches fusées dans le ciel ; toujours le même contraste de la sublimité de l'idée et de la grossièreté du fait. Le temple du Seigneur donne de l'ombre à la liaraque de Polichinelle.
Notre méthode , en voyage, est d'errer au hasard à travers rues, comptant sur le bonheur des rencontres. Dans la rue des Umenoni, notre bonne étoile nous fit tomber sur une façade qui aurait charmé notre ami Auguste Préault : l'entablement écrase de son poids six cariatides énormes dans le style de Michel-Ange et de Puget, rendu plus flamboyant encore par les exagérations de la décadence. Imaginez les musculatures les plus ronflantes, les entrelacements de nerfs les plus herculéens, les torses les plus noueux, les pectoraux les plus athlétiques, et vous n'atteindrez pas encore à la réalité; quant aux têtes, elles sont incultes, hérissées, sauvages, roulant des yeux sinistres sous des sourcils en broussaille et semblant gronmieler des mot* de révolte dans leurs barbes désordonnées : chacune de ces figures porte le nom d'un peuple barbare vaincu : Suevus, Quadus, ^Eduanus, Parthus, Sarmata, Marcomanus. Nous engageons les statuaires romantiques qui traverseront Milan à faire une visite au n" 1722 de la rue degli Omenoni.
A Milan, presque toutes les boutiques portent .sur leur enseigne cette recommandation : « Ancienne maison de...., ancienne hôtellerie de...., ancien café de....» Chez nous l'on mettrait : « Nouveau magasin, nouveau café. » Les débits de vin, au lieu d'être barbouillés de rouge, comme en France, sont indiqués par des couronnes de pampre et de raisins d'un joli effet; les marchands de pastèques arrangent* aussi fort agréablement leur étalage. Les pastèques entamées laissent
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voir leur pulpe rose sur laquelle bruine un petit jet d'eau mince comme un cheveu, ou bien la chair du Iriiit, déj^agée de sa peau, est taillée en colonne surmontée d'un morceau de glace pour chapiteau; rien n'est plus frais ;i l'cril que ce mélan^'e d'écorces vertes et de tranches vermeilles ; la pastî'que ne ressemble en lien à nos melons ; l'intérieur en est rempli par une espèce de moelle neigeuse d'un ton rose, d'où jaillit une eau sucrée et fraîche. Quoique assez agréable lorsqu'il fait chaud, la pastèque se mange autant avec les yeux qu'avec la bouche; elle séduit le goût par la vue. La tranche se vend quelques centimes et fait le régal du petit peuple.
Tout en flânant, nous lisions les affichcsdes libraires, et nous regardions les titres des ouvrages exposés. Nous fûmes très-étonné d'y voir les œuvres politiques de Lamartine, de Louis Blanc, les Mémoires de Caussidièrc, les 52 petits livres de M. Lmile de Girardin, et une foule de traités sur des matières dont nous aurions cru la discussion interdite ici. Nous ferons aussi la remarque que les ouvrages sur le droit, l'économie politique, la statistique et autres sujets analogues l'emportent en nombre sur la littérature et la poésie proprement dites. Pourtant l'on trouve partout les romans d'Alexandre Dumas, et, ce qui est plus étrange, les romans socialistes d'Elugène Sue, les mystères de Paris et le Juif-Errmit. Pour ne laisser aucun doute sur la tolérance de la police à cet égard, une grande pancarte annonçait à tous les angles de carrefour, au théâtre de jour du jardin public, ime représentation extraordinaire : la Punition et la mort de Rodin par le choléra, ipisode du Juif-Errant. Un tableau dans le style des portraits de femmes sauvages et de serpents boas montrait le misérable en proie aux convulsions de l'a-
gonie, et faisant, comme moyen d'attraction, des grimaces effroyables. Nous ne pouvions manquer un pareil spectacle , d'autant que la Scala était fermée, et que les théâtres secondaires ne jouaient pas ce jour-là.
La Cène, Brcscia, Vérone.
Le théâtre diurne, qui doit aussi servir de cirque, car les chevaux et les attributs hippiques entrent pour beaucoup dans son ornementation, n'a pas de plafond : la voûte du ciel en tient lieu. Il se compose d'un parterre, qui mérite son nom littéralement, et de galeries coupées en forme de loges, mais sans cloison et libres ])ar derrière.
Il était cinq heures et demie à peu près et la pièce commença sub jovc crudo ; mais bientôt le crépuscule vint, puis la nuit. Une chandelle s'alluma d'abord discrètement pour éclairer l'acteur en scène, tandis que le reste était plongé dans l'obscurité, à peu près comme ces danseuses d'Alger qui, comptant peu sur l'éclairage de la salle où elles déploient leurs grâces, ont près d'elles un nègre tenant une bougie qu'il hausse ou baisse à propos, illuminant les }eu.\, la taille ou les ])ieds, suivant les progrès du pas. Ensuite une timide lueur vint se joindre à la première; enfin, un bout de rampe se leva, quelques quinquets s'accrochèrent, et le théâtre diurne se transforma en un théâtre nocturne
mal éclairé. Il est bien entendu que la salle n'avait que les étoiles pour becs de gaz.
Les acteurs ue nous ont pas paru trop mauvais. Malheureusement Mlle de Gardo ville était sèche , maigre et noire, et faisait regretter la blonde et vivace Alphonsine des Délassements - Comiques." Les deux jeunes filles, quoique plus agréables, ne justifiaient pas assez la surveillance de Dagobert ; mais le prince Djalma était accompli de tout point ; nous ne croyons pas qu'il soit possible de réaliser plus exactement un type ; jamais tète d'un caractère plus indien ne roula sous un sourcil bleu et sous un turban blanc un œil si plein de flamme et d'éclairs; le nez arqué et mince, les joues unies, la bouche rouge, le teint couleur d'or : on eût dit Rama partant à la conquête de l'ile de Geylan. Il arpentait la scène dans son vêtement blanc relevé d'agréments rouges qui semblaient ^des filets de sang, avec des mouvements de jeune tigre à la fois languissants et brusques. Le Rodin, qui est le bouc émissaire de la pièce, et que la haine publique appelle peut-être d'un autre nom , a, sauf le chapeau à bords immenses, toute la physionomie du Basile de Beaumarchais, avec une nuance de Tartufe en plus : l'habit est noir, la culotte courte, les bas et les souliers indiquent le prêtre autant que possible; l'acteur, pour complaire au public, s'était donné toute la laideur qu'on peut obtenir avec du charbon , de l'ocre et du bistre ; il était vraiment hideux, avec son front bas, ses yeux pochés, ses joues livides et sa barbe bleuâtre montant jusqu'aux pommettes, le choléra bleu, à son sortir de la presqu'île empestée du Grange, ne devait pas avoir la mine plus cadavérique et plus effroyable. A chaque contorsion que la souffrance lui arrache, lorsque la terrible maladie le tenaille, c'étaient des applaudissements et des trépignements frénétiques.
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Le foyer, où l'on peiil ruuicr, est en plein air; les acteurs, qui n'ont pas de lot^e, s'hahillent pêle-mêle derrière la scène, dans une espèce de baraciue en jilanclies, à peu près comme h l'Hippodrome de Paris.
Le même soir , nous nous arrêtâmes près de la caiht'drale, devant les liuraltini, qui se distribuaient des coups de hùton et tombaient sur le rebord de leur cadre, comme les acteurs de bois du Guif^nol des Champs-Elysées. Le dialogue en patois milanais était inintelliirible pour nous, et la comédie se n'duisait en ])antominie : le personnage qui nous a paru remplir le rôle de Polichinelle de France et du Punch d'Angleterre est une espèce d'Arlequin qui s'aiïaissc souvent sur luimême et trompe ainsi les raclées de ses adversaires.
Rentré à l'hôtel , comme nous regardions une gravure de la Cène , de Léonard de Vinci , que nous pensions tout à fait effacée, d'après les doléances des voyageurs, on nous dit qu'elle existait encore assez visible dans un couvent transformé eu caserne autrichienne, près de Sainte-Marie des Grâces.
Le lendemain, notre première visite fut pour Sainte- Marie des Grâces, charmante église du Bramante, toute en briques que le crépi, tombé en beaucoup d'eudroits, laisse voir comme une chair vermeille; ce qui donne à l'édifice , quoique délabré , un aspect rose et blanc, un air vivace et jeune; les cliapelles latérales sont ornées de fresques représentant des supplices ; sur la porte d'une de ces chapelles sont encadrés deux médaillons de bronze de la Vierge et du Christ, d'une expression onctueuse et d'un travail très-délicat ; les voûtes basses, les incrustations de marbre, les miroirs et les cristaux à facettes qui les décorent sont tout à fait dans le goût espagnol , et nous en avons vu une toute semblable dans le couvent de San-Domingo, h Grenade.
En sortant de l'église par la sacristie , dont le plafond bleu est semé d'étoiles d"or, ou débouche dans le cloître de l'ancien couvent. La guerre habite l'antique asile de la paix; les soldats, ces moines violents, ont remplacé les moines, ces soldats paisibles ; la caserne s'emboîte toujours aisément dans le monastère ; les régiments et les communautés, ces multitudes solitaires, se ressemblent par un point : l'absence de famille. Le pavé des longues arcades, troublé autrefois par le bruit monotone des sandales, résonne aujourd'hui sous les crosses de fusils ; le tambour bat où tintait la cloche ; le jurement éclate où murmurait la prière; la vie militaire, avec sa brutalité, s'étale à travers les cours : ici c'est une chemise qui sèche; là un pantalon écartelé qui gambade au vent ; partout des caissons ouverts , des râteliers d'armes, des gamelles et des victuailles , le désordre discipliné du camp. Le long des murailles rayées par le temps, l'incurie ou la grossièreté impie de la soldatesque , on discerne encore des peintures représentant les miracles du fondateur de l'ordre, toujours occupé à déjouer les tentations du diable qui lui apparaît tantôt sous la forme d'un chat, tantôt déguisé en singe, ou, ce qui est plus fin, sous les traits d'une belle femme.
La Cène de Léonard de Vinci occupe le mur du fond du réfectoire. L'autre paroi est couverte par un calvaire de Montorfanos, daté de 1495. H y a du talent dans cette peinture. Mais qui peut se soutenir devant Léonard de Vinci ?
Certes, l'état de dégradation où se trouve ce chefd'œuvre du génie humain est h jamais regrettable; pourtant il ne lui nuit pas autant qu'on pourrait croire. Léonard de Vinci est par excellence le ])eintre du mystérieux, de l'inelluble , du crépuscule ; sa j)einture a
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l'air (rune musique en mode mineur. Ses omhres sunt des voiles (|u'il entr'oiivre ou qu'il épaissit pour faire deviner une pensée secrète. Ses tons s'amortissent comme les couleurs des objets au clair de lune, ses contours js'enveloppent et se noient comme derrière une gaze noire, et le temps, qui ùte aux autres peintres, ajoute à celui-ci en renforçant les harmonieuses ténèbres où il aime à se plonger.
La première nnpressiun que fait cette i'res([ue merveilleuse tient du rêve : toute trace d'art a disparu ; elle semble flotter à la surface du mur, qui Tabsorbe comme une vapeur légère. C'est l'ombre d'une peinture, le spectre d'un chef-d'(ruvre qui revient. L'effet est peut-être plus solennel et plus religieux que si le tableau même était vivant : le corps a disparu, mais l'âme survit tout entière.
Le Christ occupe le milieu de la table, ayant à sa droite saint Jean l'apùtre bien-aimé; saint Jean dans l'attitude d'adoration, l'œil attentif et doux, la bouche entr'ouverte, le visage silencieux, se penche respectueusement , mais affectueusement , comme le cœur appuyé sur le maître divm. Léonard a fait aux apôtres des figures rudes, fortement accentuées; caries apôtres étaient tous pécheurs, manouvriers et gens du peuplCi Ils indi([ucnt, par rt'ncigie de leurs traits, par la ])uissance de leurs muscles, qu'ils sont l'Église naissante. Jean, avec sa figure féminine, ses traits purs, sa carnation d'un ton fin et délicat, semble plutôt appartenir à l'ange qu'à l'homme; il est plus aérien que terrestre, plus poétique que dogmatique, plus amoureux encore que croyant; il symbolise le passage de la nature humaine à la nature divine. Le Clirist ]3orle emjireinte sur son visage la douceur ineffable de la victime volontaire, l'azur du Paradis luit dans ses yeux, et les paroles 19J . 5
de paix et de consolation tombent cte ses lèvres comme la manne céleste dans le désert. Le bleu tendre de sa prunelle et la teinte mate de sa peau, dont un rellet semble avoir coloré le pâle Charles I" de Van Dyck, révèlent les souiîrances de la croix intérieure portée avec une résignation convaincue. Il accepte résolument son sort, et ne se détourne ])oint de l'éponge de fiel dans ce dernier- et libre repas. On sent un héros tout moral et dont l'âme fait la force, dans cette figure d'une incomparable suavité : le port de la tète, la finesse de la peau, les attaches délicatement robustes , le jet pur des doigts, tout dénote une nature aristocratique au milieu' des faces plébéiennes et rustiques de ses compagnons. Jésus-Christ est le fils de Dieu; mais il est aussi de la* race des rois de Juda. A une religion toute spirituelle, ne fallait-il pas un révélateur doux, élégant et beau, dont les petits enfants pussent s'api)rocher sans effroi ? A la place de Jésus, assoyez Socrate à cette cène suprême, le caractère changera aussitôt : l'un demandera qu'on sacrifie un coq à Esculape.; l'autre s'offrira luimême pour hostie, et la beauté de l'art grec serait ici vaincue par la sérénité de l'art chrétien.
Nous aurions pu rester plus de jours à Milan, visiter les seize colonnes anti({ues de Saint-Laurent, le grand hûpilal, le palais do Belgiojoso, jdusieurs églises riches ou belles ; mais nous avons pour principe de ne plus rien chercher au delà d'une grande émotion, et la Cène de Léonard de Vinci ne 'peut être dépassée par rien; d'ailleurs Venise nous attirait invinciblemenl.
Un tronçon de chemin de 1er nous mcnajus(p;'à Treviglio; la diligence continuant le wagon nous fil ti'averser de nuit Bro.scia, où l'on s'arrêla une lieure. De Brescia, nous ne pouvons rien dire, sinon que les maisons, vaguement ébauchées dans l'ombre, nous ont
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paru extrêmement hautes, et (juc l'eau d'une l'outaine, sur une place où l'on monte par quelques marches, nous a lait le plus ^rand plaisir par sa Iraicheur. Nous en Lûmes ù talons plusieurs gorgées, pendant qu'on relayait les chevaux.
Dans le ])orche de l'auberge vivement éclairé était collée une afiiche de spectacle. On annonçait deux ballets pour la foire prochaine, Alcine et Giselle, par Mlle Auguste Maywood, danseuse américaine, qui a fait quelques bonds sur le plancher de l'Opéra il y a plusieurs années. Les Brescians haussèrent dans noire estime à dater de ce mom'eut-là, et la supériorité de la pantomime, intelligible dans toutes les langues, nous fut de plus eu plus démontrée.
De Brescia à Vérone nous n'avons pas grand'chose à mentionner, excepté une échappée sur le lac de Garde, près de Peschiera ; car nous avons marché comme les dieux homériques, dans im nuage, mais dans un nuage de poussière.
\'érone, dont on ne peut prononcer le nom sans penser à Roméo et Juliette, dont le génie de Shakspeare a fait deux êtres réels que l'histoire voudrait accepter, se présente à l'œil du voyageur d'une façon assez pittoresque. On suit quelque temps l'Adige, qu'enjambe un grand pont singulier de briques rouges, avec des arches démesurées, des parapets dentelés en créneaux moresques, comme les murailles de Séville, et des escaliers qui empêchent les voitures d'y passer. Des tours rouges au faite tailladé en scie déchiquètent fort convenablement l'horizon, et une belle porte antique, composée de deux ordres de colonnes et d'arcades superposées, reçoit majestueusement les pèlerins.
Les Gapuletti et les Montecchi pourraient encore se quereller dans les rues de Vérone, et Tybalt y tuer
Mercutio; la décoration n'est pas chanî^ée : la tragédie de Shakspeare est merveilleusement exacte. A Vérone , comme dans une ville espagnole, il n'y a pas une maison sans balcon, et l'échelle de soie n'a qu'à choisii'. Peu de villes ont mieux conservé le cachet moyeu âge : les arcades ogivales , les fenêtres en trèlles, les Lalcons découpés, les maisons à piliers, les coins de rue sculptés, les grands hôtels aux marteaux de bronze , aux grilles ouvrages , où l'entablement couronné de statues brille de détails d'architecture que le crayon seul peut rendre, vous reportent aux temps passés, et l'on est tout étonné de voir circuler dans les rues des gens haliillés à la moderne et des uhlans autrichiens.
Cet effet est surtout sensible à la place du Marché, encombré de pastèques, de citrons, de cédrats et de tomates. Les maisons, coloriées de fresques parPaolo Albasini, avec leur mirador saillant, leurs ornements sculptés, leurs piliers robustes, ont la physionomie la plus romantique ; des colonnes à chapiteau compliqué achèvent de faire de cette place un merveilleux motif pour les aquarellistes et les décorateurs. C'est l'endroit le plus animé de la ville. On ne voit que femmes aux fenêtres et sur les portes, et la foule fourmille ^ntre les éventaires dès marchands.
Entre la tombe apocry})he de Juliette, espèce de cuve de marbre rougeâtrc h demi enterrée dans un jardin, les tombeaux en pleine rue des Scaligers, et l'amphithéâtre antique, nous avons choisi, ne pouvant tout visiter, l'arène romaine, mieux conservée encore que le cirque d'Arles.
Il ne manque à cette arène que l'enceinte extérieure, dont cinq ou six arcades restées intactes l'cndent la restauration du reste extrêmement facile : quelques se-
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maint'S do réparation ^iciiiiclli'ait'iil d'y rocoinnicncor les jeux sanglants du ciiiiuc. Tout vu montant et on descemlant les i,M'adins, aussi purs d'arêtes que s'ils avaient été taillés d'hier, nous nous disions : « Quelle admirable place de taureaux on ferait ici, et comme Montes, Chiclanero, Cucharès, donneraient de belles estocades aux taureaux de Gaviria et de Yeraguas sur cette arène qui a bu le sang des lions et des gladiateurs ! » On reconnaît les loges des belluaires et des animaux féroces, les entrées et les sorties des acteurs, les voraitoiresdu peuple; la senline absorbante pour récoulement des eaux après les nauniacliies se distingue parfaitement ; il ne manque que le public couché dans la poussière de Josaphat. Comme si l'on avait voulu donner une échelle de la médiocrité morderne comparée à la grandeur antique, on a bâti un théâtre en planches dans l'intérieur de l'arène, dont il couvre à peine quelques gradins ; vingt-deux mille personnes pouvaient s'asseoir à l'aise dans l'amphithéâtre romain.
En nous rendant à la station du chemin de fer qui rehe yérone à Venise, nous remarquâmes un mouvement de troupes, des roulements de tambours, et ])eaucoup de gens se dirigeant du même côté : on nous dit qu'on allait fusiller sept brigands, et que la veille on eu„ avait fusillé cinq. Si le temps ne nous eut manqué, nous aurions été voir cette exécution, (pii dans notre pays nous eût fait fuir; car en voyage la curiosité va quehpicfois jusqu'à la barbarie, et les yeux qui cherchent le nouveau ne se détournent pas d'un supplice, si le bourreau est pittoresque et si le patient est d'une bonne couleur locale.
Heureusement le sifflet du chemin de fer nous fit renoncer à cette pensée cruelle, et nous nous assîmes dans le wagon, divisé d'un bout à l'autre par un cor-
ridor, et où avaient déjà pris place deux vénérables capucins, les premiers moines que nous voyions. Il était six heures. A huit heures et demie nous devions arriver à Venise.
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Venise.
Nous éprouvons quelque honte pour le ciel italien, qu'on se figure h Paris d'un bleu inaltérable, à dire (ju'à notre départ de Vérone de grands nuages noirs encombraient l'horizon ; il est fâcheux de commencer un voyage au pays du soleil par des descriptions d'orage, mais la vérité nous oblige à confesser que la pluie tombait en larges tranches d'abord sur les lointains, ensuite sur les plans les plus rapprochés de la contrée à travers laquelle le chemin de fer nous emportait.
Des montagnes couronnées de nuages, des collines égayées de châteaux et de maisons de plaisance formaient le fond du tableau. Les devants se composaient de cultures très-vertes, très-variées et très-pittoresques. La vigne, en Italie, ne se plante pas comme en France; on la fait monter et grimper en treilles, en guirlandes après des baliveaux écimés qu'elle feslonne de sou feuillage. Rien n'est plus gracieux que ces longues rangées d'arbres qui, reliés par leurs bras de pampres, ont l'air de se donner la main et de danser autour des champs une farandole immense; on dirait un chœur de
bacchantes végétales qui, dans un transport muet, célèbrent l'antique fête de Ly?Dus : ces vignes folles, courant de branche en branche, donnent une élégance inimaginable au paysage. De loin en loin, des métairies ouvertes laissaient voir sous leur portique des travailleurs prenant gaiement leur repas du soir, et donnaient de la vie au tableau.
Notons ici quelques particularités du chemin de fer italien. Sur les écriteaux qui marquent la distance parcourue, sont indiquées aussi la pente ou l'élévation du terrain. Les signaux se font au moyen de paniers d'une forme particuHère, qu'on hisse le long de grands mâts à des hauteurs convenues. La voie de fer est simple et n'a pas de rail de retour. Aux statiohs, qui sont assez fréquentes, des marchands viennent vous ofliir de menues pàtissei'ies, de la limonade, du café, qu'il faut avaler Ijouillant ; car vous n'avez ])as plutôt approché la tasse de vos lèvres, que le sifflet à vapeur fait entendre son cri strident, et que le convoi se remet en marche.
Le chemin de fer frôle Yicence, et bientôt arrive h Padoue, dont nous ne pouvons dire que la phrase qui sert d'indication au décor d'Angelo : « A l'horizon, la silhouette de Padoue au moyen âge. » Une tour et quelques clochers se détachant en noir sur une bande de ciel à ton ])àle, voilà tout ce que nous avons pu en démêler; mais nous nous dédommagerons plus tard.
Le temps ne se raccommodait jias; des rafales de vent, des boulTées de pluie et de subites illuminations d'éclairs poursuivaient le wagon dans son vol ; il faisait presque froid, et ce bon vieux caban qui nous a rendu de si joyaux services en Espagne, en Afrique, en Angleterre, en Hollande et sur les bords du Rhin, nous prêta fort à [)roi)Os l'abri de sa vaste lotonde et de ses
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grandes manches soutaclu'cs. Qiuiiqiie la locomotive nous menât grand train, il nons semblait, tant notre impatience était vive, voyager sur un de ces chars traînés par des colimaçons, comme on en voit dans les arabesques de Uaphaél. Chaque homme, poète ou non, se choisit une ou deux villes, patries idéales qu'il fait habiter par ses rêves, dont il se figure les palais, les rues, les maisons, les aspects, d'après une architecture intérieure, ù j)eu près comme Piranèse se plait à bâtir avec sa ])ointe d'aquafortiste des constructions chimériques, mais douées d'une l'éalité j)uissante et mystérieuse. Qui jette les fondations de cette ville intuitive? Il serait difiiciie de le dire. Les récits, les gravures, la vue d'une carie de géographie, quelquefois l'euphonie ou la singularité du nom, un conte lu quand on était tout jeune, la moindre particularité : tout y contribue, tout y apporte sa pierre. Pour notre part, trois villes nous ont toujours prt'occupi' : Grenade, Venise et le Caire. Nous avons pu comparer la Grenade l'éelle à notre Grenade, et dresser notre lit de camp dans l'Alhambra : mais la vie est si mal faite, le temps coule si gauchement , . que nous ne connaissions encore \enise que par cette image tracée dans la chambre noire du cerveau, image souvent si arrêtée que l'objet même l'efface à peine. Nous n'étions plus qu'à une demiheure de la Venise véritable, et nous qui n'avons jamais souhaité (ju'un seul grain de poussière accélérât sa chute dans le sablier, tant nous sommes sûr que la mort arrivera , nous aurions volontiers supprimé de notre vie ces trente minutes. Quant au Caire, c'est un autre compte à régler, et d'ailleurs Gérard de Nerval l'a vu pour nous.
Malgré la pluie qui nous fouettait la figure, nous nous penchions hors de la fenêtre du wagon pour tù-
cher de saisir dans l'ombre quelque ébauche lointame de Venise, la vague silhouette d'un clocher, le scintillement d'une lumière ; mais la nuit se faisait profonde, et l'horizon impénétrable; enfin, à une station, l'on avertit les gens qui voulaient descendre à Mestre. C'était à Mestre que naguère on s'embarquait pour Venise ; maintenant, le chemin de fer a rendu la gondole inutile : un pont immense enjambe la lagune et soude Venise à la terre ferme.
Jamais nous n'avons éprouvé d'impression plus étrange. Le wagon venait de s'engager sur la longue chaussée. Le ciel était comme une coupole de basalte rayée de veines fauves. Des deux côtés, la lagune, avec ce noir mouillé plus sombre que l'obscurité même, s'étendait dans l'inconnu. De temps en temps des éclairs blafards secouaient leurs torches sur l'eau, qui se révélait par un soudain embrasement, et le convoi semblait chevaucher à travers le vide comme l'hippogriffe d'un cauchemar, car on ne pouvait distinguer ni le ciel, ni l'eau, ni le pont. Certes, ce n'était pas ainsi que nous avions rêvé notre entrée à Venise ; mais cellelà dépassait en fantastique tout ce que l'imagination de Martinn eût trouvé de mystérieux, de gigantesque et de formidable pour une avenue de Babylone ou de Ninive. L'orage et la nuit avaient préparé à la manière noire la planche que le tonnerre dessinait en traits de feu; et la locomotive ressemblait à ces chariots bibliques dont les roues tourbillonnaient comme des flammes et qui ravissent quelque prophète au septième ciel.
Cette course vertigineuse dura quelques minutes, puis la locomotive ralentit son essor et s'arrêta. Un grand débarcadère, sans aucune décoration architecturale, reçut les voyageurs, à qui l'on demanda [leurs
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passe-ports, en leur donnant une carte ponr les envoyer retirer pins lard ; l'on entassa les malles dans une jrondole-omnil)us inslallôe on façon de galiote, et l'on se mit en marche. L'auberge de l'Europe, qu'on nous avait indiquée, se trouve précisément à l'autre bout de la ville, circonstance que nous ignorions alors et qui nous valut la plus étonnante promenade qu'on puisse imaginer : ce n'est pas le voyage dans le bleu de Tieck, mais c'est un voyage dans le noir, aussi étrange, aussi mystérieux que ceux qu'on fait pendant les nuits de cauchemar, sur les ailes de chauve-souris de Smarra.
Arriver de nuit à la ville que l'on rêve depuis longues années est un accident de voyage très-simple, mais qui parait combiné pour pousser la curiosité au dernier degré d'exaspération. Entrer dans la demeure de sa chimère les yeux bandés est tout ce qu'il y a de plus irritant au monde. Nous l'avions déjà éprouvé pour Grenade, où la diligence nous jeta à deux heures du matin, par des ténèbres d'une opacité désespérante,
La barque suivit d'abord un canal très-large, au bord duquel se dessinaient confusément des édifices obscurs piqm's de quelques fenêtres éclairées et de quelques falots qui versaient des traînées de paillettes sur l'eau noire et vacillante; ensuite elle s'engagea îi travers d'étroites rues d'eau très-compliquées dans leurs détours, ou du moins qui nous paraissaient telles à cause de notre ignorance du chemin.
L'orage, qui tirait à sa lin, illuminait encore le ciel de quelques lueurs livides qui nous trahissaient des perspectives profondes, des dentelures bizarres de palais inconnus. A chaque instant l'on passait sous des ponts dont les deux bouts répondaient à une coupui-e lumineuse dans la masse compacte et sombre des maisons.
A quelque angle une veilleuse tremblait devant une madone. Des cris singuliers et gutturaux retentissaient au détour des canaux; uu cercueil flottant, an liout duquel se penchait une ombre, fdait rapidement à coté de nous; une fenêtre basse rasée de près nous faisait entrevoir un intérieur étoile d'une lampe ou d'un reflet, comme une eau-forte de Rembrandt. Des portes, dont le Ilot léchait le seuil, s'ouvraient à des figures emblématiques qui disparaissaient ; des escaliers venaient baigner leurs marches au canal et semblaient monter dans l'ombre vers des babels mystérieuses; les poteaux bariolés où l'on attache les gondoles prenaient devant les sombres façades des attitudes de spectres.
Au haut des arches, des formes vaguement humaines nous regardaient passer comme les mornes figures d'un rêve. Parfois toutes les lueurs s'éteignaient, et Ton avançait sinistrement entre quatre espèces de ténèbres, les ténèbres huileuses, humides et profondes de l'eau, les ténèbres tem])ôtueuses du ciel nocturne et les ténèbres opaques des deux murailles, sur l'une desquelles la lanterne de la barque jetait un reflet rougeâtre qui révélait des piédestaux, des fûts de colonne, des portiques et des grilles aussitôt disparus.
Tous les objets touchés dans cette obscurité par quelque rayon égai'é prenaient des apparences mystérieuses , fantastiques , effrayantes , hors de propor tion. L'eau, toujours si formidable la nuit, ajoutait encore à l'eilet par son cla])0temeut sourd, son foui'millement et sa vie inquiète. Les rares réverbères s'y prolongeaient en traînées sanglantes, et ses ondes épaisses, noires comme celles du Gocyte, paraissaient étendre leur manteau complaisant sur bien des crimes. Nous étions ('tonné de ne pas entendre /omber quelque corps du haut d'un balcon ou d'une poite eulr'ouvertc; jamais
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kl i-L'uIilc n'a moins rcsseiublô à clic -même que ce ^oir-là.
Nous (;royioas circuler dans un romande Maturin,de Lewis ou d'Anne RadcliiV, illustré j)ar Goya, Pirauèsc et Rembrandt. Les vieilles Jiistoires des Trois Inquisiteurs, du conseil des Dix, du|)(jnt des Soupirs, des espions masqués, des puitset desplomhs, des exécutions au canal Orfano, tout le mélodrame et lamise en scène romantique de l'ancienne ^'enise nous revenaient malgré nous en mémoire, assombris encore par des réminiscences du Coîifcssio)inal des Pénitents noirs et d'Abelliiw ou le Grand Bandit. Une terreur froide, humide et noire comme tout ce qui nous entourait, s'était emparée de nous, et nous songions involontairement à la tirade de ]Malij)iero h la Tisbé, quand il dépeint l'eft'roi que lui inspire Venise. Cette impression, qui semblera peut-être exagérée, est de la vérité la plus exacte, et nous pensons qu'il serait difficile de s'en défendre, même au philistin le plus positif; nous allons même plus loin, c'est le vrai sons de Venise qui se dégage, la nuit, des transformations modernes; ^'enise, cette ville, qu'on dirait plantée par un décorateur de théâtre et dont un auteur de drames semble avoir arrangé les mœurs pour le \)\u.s grand intérêt des intHgues et des dénoiîments.
L'ombre lui rend le mystère dont le jour la dépouille, remet le masr[ue et le domino antiques aux vulgaires habitants, et donne aux plus simjrles mouvements de la vie des allures d'intrigue ou de crime. Chaque porte qui s'entre-bâille a l'air de laisser passer un amant ou un bravo. .Chaque gondole qui glisse silencieusement parait emporter un couple amoureux ou un cadavre avec un stylet brisé dans le cœur. •
Enfin la barque s'airêtaau bas d'un escalier de marbre dont la mer baignait les premières marches, devant
une façade qui flamboyait par toutes ses ouvertures. Nous étions à l'ancien palais Giustiniani transforma aujourd'hui en hôtel, comme plusieurs autres palais de Venise. Une demi-douzaine de gondoles étaient groupées à la porte comme des voitures qui attendent leur maître : un grand escalier, assez monumental, nous conduisit auxétages supérieurs, composés chacun d'une salle longue et profonde, de la largeur des fenêtres, et d'appartements latéraux ayant vue sur le canal et sur la terre.
En attendant qu'on nous servit à souper, nous nous étions accoudé au halcon, orné de colonnes de marbre et d'ogives moresques. La pluie avak cessé. Le ciel pur et lavé resplendissait d'étoiles, la voie lactée tachetait le sombre azur de cent millions de gouttelettes blanches, et de nombreuses bolides rayaient l'horizon de leur l'usée si vite évanouie. Quelques points brillants, étoiles de la terre, scintillaient à l'autre rive, qu'elles faisaient deviner; une silhouette indistincte de dôme s'ébauchait à notre droite, de l'autre côté de l'eau, et, en nous penchant un peu, nous découvrions à notre gauche une scintillante ligne de feux , que nous jugeâmes devoir être les réverbères de la Piazzetta. Quelques petites étincelles, semblables à celles qui courent sur le papier brûlé, serpentaient sur le fond noir. C'étaient les lanternes des gondoles qui allaient et venaient.
Il n'était pas tard encore, et nous aurions pu sortir; mais nous nous étions promis de nous garder intact pour le lendemain le coup d'œil de la jjlace Saint- Marc, et nous avions résolu d'attendre que la décoration fût éclairée. Nous eûmes donc la force de ne pas quitter notre chambre, où nous ne tardâmes pas à nous endormir, malgré les piqûres des mouslicpies, en repassant dans notre tête la A'enise de Ganaletto, de Bonninglon, de Joyant et de \\' yld.
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Le malin, notre premier mouvement l'ut de courir au l)alcon : nous étions à l'entrée du grand canal, enlace de la douane de mer, bel édilice à colonnes rustiques ornées de bossages et supj)ortant une tour carrée, terminée par deux bercules agenouillés dos à dos et soutenaut de leurs épaules robustes une boule du monde, sur laquelle tourne une figure nue de la Fortune, chauve par derrière, échevelée par devant, et retenant avec ses mains les deux bouts d'un voile qui fait girouette et cède à la moindre brise ; car cette ligure est creuse comme la Giralda de Séville. Près de la Dogana, s'arrondissait la blanche coupole de Santa Maria délia Sainte, avec ses volutes contournées, son escalier pentagone et sa population de statues. Une Eve dans le dt'shabillé le plus galant, nous souriait du haut d'une corniche sous un rayon de soleil. Nous reconnûmes surle-champ la Sainte, d'après le beau tableau de Ganaletto, qui est au Musée : au fond, l'on apercevait la pointe de la Giudeccaet l'ile de Saint-Georges-Majeur, où l'église de Palladio montre, au-dessus d'une batterie autrichienne, sa façade grecque, son dôme oriental et son clocher vénitien du rose le plus vif.
Ikie école de natation était installée à l'embouchure du canal, et diverses embarcations de différents tonnages, depuis le bateau de pèche jusqu'au bateau à vapeur et au trois-màts, dessinaient leurs agrès dans la sérénité bleue du matin. Les barques qui approvisionnent la ville arrivaient à la voile ou à la rame, suivant leur direction. G'étcùt un tableau ravissant, aussi clair ({ue celui de la veille était sombre.
Aller à pied dans Venise est chose difficile pour un étranger. Notre premier soin fut donc de louer une gondole. On a beaucoup abusé de la gondole dans les opéras-comiques, les romances et les nouvelles. Ce n'est
pas une raison ponr qu'elle soit mieux connue. Nous en ferons ici une description détaillée. La gondole est une production naturelle de Denise, un être animé ayant sa vie spéciale et locale, une espèce de poisson qui ne peut subsister que dans l'eau d'un canal. La lagune et la gondole sont inséparables et se complètent l'une par l'autre. Sans gondole, Venise n'est pas possible. La ville est un madrépore dont la gondole est le mollusque. Elle seule peut serpenter à travers les réseaux inextricables et l'infinie capillarité des rues aquatiques.
La gondole étroite et longue, relevée à ses deux bouts, tirant très-])eu d'eau, a la forme d'un patin. Sa proue est armée d'une pièce de fer plate et polie qui rappelle vaguement un col de (Tygne courbé, ou plutôt un manche de violon avec ses chevilles. Six dents, dont les interstices sont quelquefois ornées de découpures, contribuent à cette ressemblance. Cette pièce de fer sert de décoration, de dél'ense et de contre-poids, l'embarcation étant plus chargée h l'arrière ; sur le bordage de la gondole, près de la proue et de la poupe, sont j)lantés deux morceaux de bois contournés comme ceux des jougs de bœuf, où le barcarol appuie sa rame debout sur une petite ])late-l'orme et le talon calé par im tasseau.
Tout ce qui paraît de la gondole est enduit de goudron ou peint en noir. L^n ta])is plus ou moins riche en garnit le fond ; au milieu est posée la cabine, la felce, (\n'\ s'enlève facilement lors(iu'on veut lui substituer un tendelet, dégénérescence moderne dont tout bon Vénitien gémit. La felce est entièrement tendue en drap noir, et meublée de deux moelleux coussins de maroquin de môme couleur avec dossieis renversés ; de plus, il y a deux strapontins sur les côtés, de sorte qu'on
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peut y tenir quatre ; sur chaque l'ace lalrrale sont coupées deux fenêtres qu'où laisse ordinairement ouvertes, mais qui se ferment de trois mani("^res, premièrement par \me glace de "N'euise ù biseau ou h cadre de lleurs entaillées dans le cristal ; secondement, par une jalousie à lames mobiles pour voir sans être vu ; troisièmement, par un panneau d'iUoiVe sur lequel , pour plus de mystère, on peut encore faire tomber le drap de la felce : ces ditl'érents systèmes glissent sur une coulisse transversale. La porte, par laquelle on entre à reculons, car il serait difficile de se retourner dans cet étroit espace, a seulement une glace et un panneau. La partie qui est en bois est sculptée avec plus ou moins d'élégance, selon la richesse du propriétaire ou le goût du barcarol. Au chambranle gauche de cette porte reluit un écusson de cuivre surmonté d'une couronne; c'est là que l'on fait graver son blason ou son chiffre ; au-dessous, un petit cadre garni d'un verre et s'ouvrant à l'intérieur contient l'image pour laquelle le patron ou le gondolier ont une dévotion spéciale : la Sainte-"\'ierge, saint Marc, saint Théodore ou saint Georges.
C'est de ce c5lé-là aussi qu'on accroche la lanterne, usage qui commence à se perdre un peu, car bien des gondoles cheminent sans avoir cette étoile au front. A cause du blason, du saint et de la lanterne, la gauche est la place d'honneur; c'est là que se mettent les femmes, 'les personnes âgées ou considérables. Au fond, un panneau qui se déplace permet de parler au gondolier posté à la poupe, le seul qui dirige vraiment l'embarcation, son aviron étant à la fois une rame et un gouvernail. Deux cordes de soie avec deux poignées vous aident avons relever lorsque vous voulez sortir, car l'on est assis très-bas ; le drap de la felce est enjolivé à l'extérieur de houppes de soie assez semblables à celles 199 6
des bonnets de prêtres, et, lorsqu'on veut se fermer complètement, se déploie sur l'arrière de la cabine comme un drap mortuaire trop long sur un cercueil. Pour terminer la description, disons que sur lebordage intérieur des espèces d'arabesques sont enlevées en blanc sur le champ noir du bois. Tout cela n'a pas l'air fort gai, et cependant, s'il faut en croire le Beppo de lord Byron, il se passe dans ces noires gondoles des scènes aussi drôles que dans les carrosses d'enterrement. Mme Malibran, qui n'aimait pas à entrer dans ces petits catafalques, essaya, mais sans succès, d'eu changer la couleur. Cette teinte, qui peut nous sembler lugubre, ne parait pas aux Vénitiens, accoutumés au noir par les édits somptuaires de l'ancienne république, et chez qui les corbillards d'eau, les draps mortuaires et les croque-morts sont rouges.
Nous avions choisi une gondole à deux rameurs : celui de la poupe, cuit et recuit par le soleil, avec sa petite calotte vénitienne sur le haut de la tête, son épais colUer de barbe fauve, ses manches retroussées, sa ceinture et son pantalon large, rappelait assez l'ancien caractère; celui de la proue, beaucoup plus petit-maitre et modernisé, portait une casquette d'où sortait une mèche frisée, une veste d'indienne à raies, un pantalon de monsieur, et mélangeait au type du gondolier, le type du domestique de place. Gomme il faisait beau, un teudelet à bandes ])leues et blanches remplaçait, à notre grand regret, la felce sous la({uelle nous eussions volontiers étouffé de chaleur par l'excessif amour de la couleur locale.
Nous demandâmes qu'où nous conduisît tout de suite h la place Saint-Marc, (pii se trouvait liicn oîi la ligne de gaz nous l'avait fait supposer la veille. En prenant le large, nous pûmes examiner la façade de notre au-
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berge, qui était vraiment fort maguilique avec ses trois étages de balcons, ses fenêtres mauresques et ses colonnettes de marbre. Sans un malheureux écriteau planté au-dessus du portique et contenant ces mots : a Hôtel de l'Europe, chez Marseille, « le palais Giustiniani serait encore tel qu'on le voit sur le merveilleux plan d'Albert Diirer, à l'exception de deux fenêtres au troisième étage, percées à côté de la baie primitive, qu'on discerne toujours dans la muraille, et les anciens propriétaires, s'ils revenaient de l'autre monde dans la gondole h Caron, barcarol de l'enfer, retrouveraient sans hésiter leur demeure sur le grand canal, intacte, quoique déshonorée. Venise a cela de particulier, que, bien ([ue son drame soit fini, la décoration du passé y est restée en place.
Les gondoliers rament debout en se penchant sur leur aviron. Il est étonnant qu'ils ne tombent pas à cliaque instant dans l'eau, car tout le poids de leur corps porte en avant. Ce n'est que la grande habitude ([ui leur donne l'aplomb nécessaire pour se tenir ainsi toujours en suspens. L'apprentissage doit coûter plus d'un plongeon; rien n'égale leur adresse à éviter les chocs, la précision avec laquelle ils tournent un angle de rue, abordent un traghetto, un escalier; la gondole est si sensible à la moindre impression, qu'on dirait un être vivant.
Quelques coups de rames nous eurent bientôt amené en face d'un des plus merveilleux spectacles qu'il soit donné h l'œil humain de contempler : la Piazzetta vue de la mer! Nous tenant debout à la ])roue de la gondol arrêtée, nous regardâmes quelque tenq^s, dans une jnuette extase, ce tableau sans rival au monde, et le seul peut-être que l'imagination ne jniisse dépasser. A gauche, en prenant le point de vue du large, on
aperçoit d'abord les arbres du jardin royal, traçant une ligne verte au-dessus d'une terrasse blanche, puis la Zecca (hôtel de la Monnaie), bâtiment de la robuste architecture, et l'ancienne bibliothèque, œuvre de Sansovino, avec ses ('lésantes arcades et son couronnement de statues mythologiques.
A droite , séparé par un espace qui forme la Piazzetta, vestibule de la place Saint-Marc , le palais ducal offre sa façade vermeille losangée de marbre blanc et rose, ses piliers massifs supportant une galerie de colonnettes , dont les nervures contiennent des trèfles quadrilobés, à six fenêtres en ogive, son balcon monumental enjolivé de consoles, de niches, de clochetons, de statuettes, que domine une Sainte - A'ierge ; son acrotère découpant sur le bleu du ciel ses feuilles d'acanthe et ses pointes alternées, et le listel en spirale qui cordonne ses angles, et se termine par un pinacle évidé à jour.
Au fond de la Piazzetta, du cùté de la Bibhothèque, s'élève à une hauteur prodigieuse le Campanile, immense tour de briques au toit aigu surmonté d'un ange d'or. Du cûté du palais ducal, Saint-Marc, vu de ilanc, montre un coin de son portail, qui fait face à la Piazza. La perspective est fermée par quelques arcades de vieilles Procuraties, et la tour de l'Horloge, avec ses Jacquemarts de bronze, son lion de Saint-Marc sur fond bleu étoile, et sou grand cadran d'azur, où les vingtquatre heures sont inscrites.
Au premier plan, en face du débarcadère des gondoles, entre la BibliotlH'Hjue et le palais ducal, se dressent deux énormes colonnes de granit africain d'un seul morceau, jadis roses, mais lavées de tons plus froids par la pluie et le temps.
Sur celle de gauche, en venant de la mer, se tient ,
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dans une allitude triouiphaiile, le Iront coiiré d'un nimbe de métal, l'épée au cûlé, la lance au j)oiujU', la main appuyée à sa targe, un saint Théodore d'une Lelle tournure, foulant aux pieds un crocodile.
ISur celle de droite, le lion de Saint-Marc en bronze, les ailes (léi)loyées, la i,M'ifie sur son évangile, le mulle reirogut', tourne la queue au crocodile de saint Théodore, de l'air le plus farouche et le plus maussade ({ue puisse prendre un animal héraldique. Les deux monstres ue paraissent pas vouloir frayer ensemble.
On dit qu'il n'est pas de bon augure de débarquer entre ces deux colonnes, où se faisaient autrefois les exécutions, et nous priâmes le gondolier, quand il nous mettrait à terre, de débarquer par l'escalier de la Zecca ou du pont de la Paille , ne nous souciant nullement de finir comme Marino Faliero, à (jui mal en prit d'avoir été jeté par la tempête au pied de ces piliers redoutables.
Au delà du palais ducal on voit les prisons neuves, auxquelles il se relie par le pojjt des Soupirs, espèce de cénotai)he suspendu au-dessus du canal de la Paille; puis une ligne courbe de palais, de maisons, d'églises, d'édifices de toutes sortes, qui forme le quai des Esclavons (la riva dei Schiavoni), et se termine par le massif de verdure des jardins publics, dout la pointe s'avance dans la mer.
Près de la Zecca débouche le grand canal et se présente de Iront la douane de mer, qui fait, avec les jardins publics, les deux bouts de cet arc jjauoramique sur lequel s'étend Venise , comme une Vénus marine ([ui sèche sur le rivage les perles salées de l'élément natal.
Nous avons indiqué, le plus exactement qu'il nous a été possible , les principaux linéaments du tableau ; mais ce qu'il faudrait reudre, c'est l'eifet, c'est la cou-
leur, c'est le mouvement, c'est le frisson de l'air et de l'eau, c'est la vie. Gomment exprimer ces tons roses du palais ducal, qui semble vivre comme de la chair; ces blancheurs neigeuses des statues, dessinant leur galbe dans l'azur de ^'éronèse et de Titien; ces rougeurs du Campanile, que caresse le soleil ; ces éclairs d'une dorure lointaine, ces mille aspects de la mer, tantôt claire comme un miroir, tantôt fourmillante de paillettes comme la jupe d'une danseuse? Qui jicindra cette atmosphère vague, lumineuse, pleine de rayons et de vapeurs, d'où le soleil n'exclut pas le nuage ; ce va-et-vient de gondoles, de barijues, d'argosils, de galiotes; ces voiles rouges ou blanches; ces navires appuyant familièrement leurs guibres sur le quai, avec leurs mille accidents pittoresques de pavillons, de fdets et de lignes qui sèchent; les matelots qui chargent et déchargent les barques, les caisses qu'on porte, les tonneaux qu'on roule , les promeneurs bigarrés du môle, Dalmates, Grecs, Levantins et autres, que Ganaletto indiquerait d'uije seule touche; comment faire voir tout cela simultanément, comme dans la nature, avec un procédé successif? Gar le poète, moins heureux que le peintre et le musicien, ne dispose que d'une seule ligne; le premier a toute une palette, le second tout un orchestre.
Le débarcadère de la Piazzetta est oiné de lanternes gothiques, historiées de figures de saints, plantées sur des poteaux qui ti'enqienl dans la mei'. L'une de ces lanternes a été donnée par la duchesse de Berry. Les gondoles font émeute à ce traghctto, le plus fréquenté de tous. Pour approcher de la rive, il faut se servir du fer de hache de la barque connne d'un coin, h l'aide duquel on divise cette masse épaisse. Quand on aborde, une foule de faquins vieux et jeunes, en guenilles, ac-
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courent tenant ù la inain un bâton anuc d'un clou ((ui accroche le bateau comme une gaffe, et le maintient pendant que vous mettez pied à terre, opération (pii présente dans les premiers temps une certaine dil'liculté, \n la mobilité extrême de la frêle embarcation. \'ous pensez bien que cette sollicitude n'a pas pour but de vous empêcher de tomber à l'eau ou de prendre un bain de pieds sur une marche inférieure. Une main sale ou un bonnet crasseux, humblement tendus, vous inviteront à y laisser tomber le sou ou le centime autrichien, récompense de ce petit service.
Sur le socle des deux colonnes se tiennent assis des gondoliers attendant la pratique, des mendiants, des enfants hâves et demi-nus qui cherchent leur vie sur les escaliers de Venise, toute une population picares- ([ue, amoureuse de far niente et de soleil. Ces socles étaient autrefois ornés de sculptures aujourd'hui presque effacées par le frottement, et qui semblent avoir représenté des figurines tenant des fruits et des feuillages. Combien a-t-il fallu de fonds de culottes pour user ce granit, est un problème que nous laissons à résoudre aux mathématiciens sans ouvrage. Pour en finir avec les colonnes, disons que celle de saint Théodore penche un peu vers la Bibliothèque, et celle du lion de saint Marc vers le palais ducal.
Dès les premiers pas que l'on fait vers la Piazzelta, on rencontre une guérite autrichienne zébrée de jaune et de noir, et quatre pièces de canon aux affûts peints en jaune, la gueule bouchée, le caisson par derrière, dans une espèce de parc d'artillerie adossé aux arcades en ogive du palais des Doges. Toute idée politique à part, cette vue choque comme une dissonance dans ce concert de choses admirables; c'est la brutalité qui s'épate lourdement au milieu de la [)oésie.
La façade du palais ducal qui donne sur la Piazzetla est pareille à celle qui rei^arde la mer; elle a, cuiume elle, une croisée monumentale d'où jManiu, en résignant le gouvernement provisoire après la capitulation de A'enise, eu 1849, harangua le peuple pour la dernière fuis.
Au buut de la Piazzetla se trouve la Piazza, qui l'ait équerre avec elle, et qui, comme sou nom l'indique, est beaucoup plus grande.
Les quatre pans de la Piazza sont occupés par la façade de l'église de kîaint-Marc, située près du palais ducal, par la tour de l'Horloge, les Procuraties vieilles et neuves, qui se font pendant, et im vilain palais moderne de goût classique, élevé stupidement eu 1809 pour faire une salle du trône, à la place de la délicieuse église de San-Geminiano, dont le style élégant correspondait si bien à la basilique. Le Campanile, orné à sa base d'un charmant petit édifice de Sansovino, ([u'on appelle la Logette, est isolé et se dresse à l'angle des Procuraties neuves ; sur la même ligne, à peu près, sont ])lantés les trois mâts qui supportaient les étendards de la république.
Eu se reculant vers le fond de la place, on jouit d'un coup d'œil vraiment féericjue et qui vous cause un éblûuissement, quelque préparé qu'on y soit par Içs peintures et les descriptions. Saint-Marc est devant vous avec ses cinq coupoles, ses ])orclies étincelants de mosaïques à fond d'or, ses clochetons à jour, son immense verrière devant laquelle ])iarfent les (|ua1re ciievaux de Lysippc, sa galerie de colouueltes, son lion ailé, ses pignons en ogive llcuronnés de huiilhige (pii ])ortcnt des statues, ses jjiliers de porphyre et de nuirbres antiques, son aspect de temple, debasihipie et demos(juée : édifice étrange et mystérieux, ex(pùs et l)arbare, im-
mense amoncellemciit de iicliesscs, église de jMratos, faite de morceaux volés ou conquis à toutes les civilisations.
Une vive luuiière taisait étinceler le i,'rand évangélisfe sur sou ciel étoile d'or; les mosaïques reluisaient ])ar paillettes; les coupoles d'un gris argenté s'arrondissaient comme les dômes de Sainte- Sophie à Constautinople, et des bouffées de colomlies s'envolaient par moment des corniches et des balustrades pour venir s'abattre familièrement sur la place. On eût dit un rêve oriental pétrilié par la puissance de quelque enchanteur, une église moresque ou une mosquée chrétienne élevée par un calile converti.
A cette promenade nous ne regardâmes particulièrement aucun détail, et nous vous traduisons notre impression incomplète, mais générale et colorée de cette nuance vive que donne le premier coup d'œil. Nous monterons maintenant, si vous le voulez, au Campanile. C'est notre habitude quand nous arrivons dans une ville : nous préférons cette carte en relief à tous les plans et à tous les guides du monde. On se loge ainsi tout de suite dans la tète la configuration de l'endroit que l'on va habiter.
Comme la Giralda de Séville, le Campanile n'a pas d'escalier : l'ascension s'opère par une rampe que l'on pourrait gravir à cheval, tant la pente est douce. L'intérieur du Campanile est rempli par une cage de briques autour de laquelle tourne la rampe, et qui est fenestrée de grandes ouvertures allongées. A clia([uc palier une petite meurtrière pratiquée sur une des faces de la tour laisse liltrer une lumière suflisanle. Après avoir monté assez longtemps, on parvient à la plate-forme, où sont les cloches. Des colonnes de marbre vert et rouge supportent quatre arcades sur chaque pan du Campanile
et laissent la vue s'étendre aux quatre points de l'horizon ; un escalier en spirale permet de s'élever encore plus haut, jusqu'au pied de Tange doré : mais c'est une fatigue inutile, car le panorama complet de Venise se déroule dès cette première station.
Si, en s'appuyant au balcon, la ligure tournée du coté de la mer, on regarde au-dessous de soi, l'on voit d'abord le toit peuplé de A'énus, de Neptune, de Mars, et autres allégories de la Bibliothèque de Sansovino, aujourd'hui palais royal, puis celui du palais ducal, tout lamé de plomb ; ou plonge aussi dans la cour de la Zecca; et la Piazzetta, avec ses colonnes et ses gondoles, étale son pavé à compartiments. Plus loin, c'est la mer tachetée d'iles et d'embarcations.
Saint-Georges Majeur avec son clocher rouge, ses .deux bastions blancs, son bassin, sa ceinture de barques attirées par la franchise du port, apparaît au premier plan. Un canal le sépare de la Giudecca, ce faubourg maritime de Venise qui tourne vers la ville une ligne de maisons, et vers la mer une ceinture de jardins. La Giudecca a deux églises, Santa-Maria et le Rédempteur, dont la coupole blanche abrite un couvent de capucins.
Au delà de Saint-Georges l'on découvre la Sanita, petit ilôt; San-Servolo, où est l'hôjjital des fous; les Arméniens, monastère et collège de langues orientales ; puis enfin le Lido, plage aride et sablonneuse, qui fait, avec la longue, étroite et basse langue de terre de Malamocco, un rempart à Venise contre le Ilot de l'Adriatique.
Derrière la Giudecca, s'enibnçant ])lus ou moins h l'horizon, s'étagent sur le bleu de la mer la Grazia, San-Glemenle, lieu de pénitence et de détention pour les prêtres disciplinaires; Povegiia, oh les vaisseaux font quarantaine, et i)lus loin encore que la ligne de
Malamocco, pret^quo invisible dans le scinlillenicnl des vagues, la petite ile de San-Pietro. Ces îles sont signalées à l'œil par un de ces longs clochers rouges ;\ la vénitienne dont le Campanile semble être le prototype.
Sur cette mer se lait un grand mouvement de barques, de gondoles et de bâtiments de toutes sortes : le bateau à vapeur de Trieste, au moment où nous étions sur le clocher, arrivait crachant la vapeur, agitant ses palettes et faisant de grands remous dans l'eau paisible dont on voyait le fond par places ; des lignes de pieux marquent sur la lagune les canaux praticables pour les navires; car la profondeur ordinaire n'est que de trois ou quatre })ieds; ces pieux vus de cette hauteur ont l'air d'homiues qui pèchent dans l'eau jusqu'à mijambes.
Plus loin, l'anl se perd daus ces grands cercles d'azur que l'on prendrait pour le ciel, si quelque voile dorée par un rayon de soleil ne vous avertissait de votre erreur.
La transparence du ciel, la limpidité des eaux, l'éclat de la lumière, la netteté des silhouettes, la force et la finesse du ton donnaient h cette vue immense une splendeur éblouissante et vertigineuse.
En se tournant vers le fond de la Piazza, la perspective se présente ainsi : la continuation de la Giudecca, la Dogana avec sa Fortune échevelée, dont la boule, qu'on est en train de redorer, luit d'un éclat tout neuf; la Sainte et son double dôme, l'entrée du grand canal qui, malgré sa largeur, disparait bientôt entre les maisons; San-Moïse et son clocher, rejoint à l'église par un pont ; San-Stephano, à la tour de bri(|ues, surmontée d'une statue qui foule un croissant ; la grande église rougeàtre de Santa-Maria Gloriosa dei Frari, élevant au-dessus des toits son porche anguleux ; la coupole
noire de Saint-Siméou le Petit, la seule à "\'enise qu soit de cette couleur, parce qu'au lieu d'être couverte de plomb elle est coiffée de cuivre, ce (jui produit au milieu des casques d'argreiit des autres é^^lises l'ellet de ces armures de chevaliers mystérieux dans les tournois du moyeu âge ; puis, à l'extrémité du canal toujours invisible San-Geremia, dont le dùnie et la tour ont reçu quelques boulets pendant le siège. Derrière San-Geremia verdissent les arbres du Jardin botanique, et les Scalzi montrent, à coté de la station du chemin de fer, leur façade en réparation encombrée de charpentes.
Entre ces églises dépassant les bâtisses vulgaires de toute la hauteur de l'idée, faites moutonner un océan de toits tumultueux et de tuiles désordonnées, faites jaillir des milliers de cheminées rondes, carrées, é\asées en turban, crénelées en tourelles, épanouies en pots de Heurs, des formes les plus bizarres cl les plus inattendues, découpez quelque fronton, queUpie angle de palais qui se dégage de la coliue des maisons, et vous aurez le premier plan frappé d'une lumière nette, chaude, dorée, qui fait admirablement valoir le bleu vague de la mer que vous retrouvez au delà des toits, piquée seulement dé deux îles, San-Angelo délie Polvere et Saiut -Georges in Alga.
A rhorizou extrême ondulent en lignes d'azur les monts Euganéens, ramifications des Alpes du Frioul, Au pied des montagnes, de larges bandes vertes indiquent les fertiles cultures de la terre ferme, et Padoue dessine sa silhouette estompée par l'éloignement; une ])lage cendrée que la mai'ée laisse à découvert, car il y a un lluxetun rellux dans l'Adrialirpie, quoiqu'il n'y eu ait point dans la Méditerranée, sert de transition et comme de demi-teiute entre la terre et l'eau. Le pont du chemin de for, aisément visiijle de celle hauteur,
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traverse la lagune, relie ^'enise au cuntmeul et d'uue île fait une presqu'île. Fusine et Mestre sont de ce coté, la jiremière h gauche du chemin de fer, le second à droite.
La troisième face du Campanile regardant la tour de l'Horloge encadre dans sa fenêtre Santa-Maria deirOrto, dont le haut clocher rouge et le grand toit de tuiles se distinguent parfaitement; les Saints-Apôtres, avec leur tourelle blanche ornée d'un cadran et d'une croix sur une boule, et les jésuites, faisant danser sur le bleu de la mer les statues contournées et strapassées de leur fronton; pJus, l'accompagnement obligé des cheminées et des toits.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que nulle 'part on ne découvre l'apparence d'un canal ; les coupures que devraient faire ces rues d'eau dans les îles de maisons ne se soupçonnent même pas; tout forme un bloc compacte, une tempête figée de tuiles et de combles, où les églises surnagent comme des vaisseaux à l'ancre.
En inclinant un peu vers la droite, l'œil rencontre le clocheton de la coupole grise de Saint-Jean et de Saint- Paul, vaste bâtiment de briques; la tour élégante de Santa-Maria Formosa, dont la blancheur 'tranche sur les tons roux de l'ensemble, et plus loin l'île de San- Secundo, fortin dans la mer. Au large, le cimetière encadré de murs roses et flanqué de deux églises, San- Cristoforo et San-Michele, s'offre comme une petite tache verte mouchetée de croix noires. Dans la même direction, au milieu de la lagune, Murano, où se fabriquaient ces verres de Venise qui font encore l'ovnement des dressoirs, attire le regard par le campanile rouge de son église des Anges, le toit de Saint-Pierre et trois grands cyprès qui s'élèvent comme trois flèches sombres d'un groupe de maisons et d'arbres.
Par delà le palais ducal, eu se peuchaut à la quatrième fenêtre du Campanile, on découvre Saint-François des Vignes et son clocher, remarquable par ses panneaux rouges bordés de blanc ; Sau-Andrea et San- Zaccaria, dont le dùme grisâtre surmonté de croix avec boules, comme les croix de Saint-Marc, et la haute façade composée de trois frontons arrondis, émergent du milieu des maisons ; l'Arsenal, avec sa tour carrée, rose par en haut, blanche par eu bas, ses bassins où l'eau miroite, ses grands hangars de construction en forme d'arches d'aqueduc, ses poulies, ses engins et son aspect général de magasin et. de corderie ; et plus loin le dùme et le clocher de Sau-Pietro di Gastello, le fronton triangulaire et la flèche de Santa-Elena.
Au large, sur la ligne de la pleine mer, se dessinent Burano, Mazorbo et Torcello, où habitèrent les premiers Vénèles ; l'éloignement ne permet d'en saisir que des plaques verdoyantes de culture, quelques taches de maisons et trois églises, dont l'une plus apparente que les autres.
Ensuite, c'est le ciel ou l'eau ; un feston d't'cume qui blanchit, une voile qui passe, un goéland battant de l'aile dans la vapeur lumineuse et bleue ; une immensité claire, la plus grande des immensités !
Dans l'épaisseur de cette l'enêlre nous avons lu écrite en lettres d'une calligraphie caractéristique cette inscription gravée au couteau : Adrian Ziegler, 1604. Est-ce un aïeul du peintre moderne de ce nom qui a laissé au front du Campanile cette trace de sou passage à Venise?
Maintenant, nous pouvons redescendre dans la ville, la parcourir en tous sens, en examiner chaque détail; nous en connaissons la conligui'ation géïK'rale. L'ItaUe, tout le monde le sait, a la forme d'une botte à l'é-
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cuyère; Venise a l'air d'ime botte à chaudron. L'entonnoir est formé par les quartiers de Dorsoduro, de Sauta-Croce, la jambe par Saint-]\Iarc, Canneggio, Gastellano, la pointe du pied par les jardins publics, le talon par l'Ile de Saint-Pierre, et le sous-pied par le pont do Castello. Le grand canal qui serpente dans le haut do la botte représenterait la piqûre du revers.
a^!jd
S;iint-Maro.
Nous avons, en décrivant la Piazza, donné l'aspect général de Saint-Marc, tel qu'on peut le saisir au premier coup d'œil; mais Saint-Marc est un monde sur lequel on écrirait des volumes, et l'on nous permettra d'y revenir.
Comme la mosquée de Cordoue, avec laquelle elle a plus d'un point de ressemblance, la basilique de Saint- Marc a plus d'étendue que de hauteur, contrairement aux habitudes des églises gothiques, qui s'élancent vers le ciel à grand renfort d'ogives, d'aiguilles et de flèches. La grande coupole centrale n'a que cent dix pieds d'élévation. SainU^Iarc a conservi' le caractère du christianisme primitif, lorsque, à ])eino sorti des catacombes, il essayait, n'ayant pas encore d'art formulé, de se bâtir une église avec les débris des temples antiques et les données de l'art païen. Commenci' en 979, sous le doge Pierre Orseolo, la basilique de Saint-Marc s'est achevée lentement, s'enrichissant h chaque siècle de quelque nouveau trésor, de quelque nouvelle beauté, et, chose singulière qui dérange toute idc'e de ])roportion, ce ramas de colonnes, de chapiteaux, de bas-reliefs, d'émaux,
de mosaïques, ce mélanj^'e de styles ijrec, romain, byzanliu, arabe, gothique, produisent l'ensemble le plus harmonieux.
Ce temple incohérent, où le païen retrouverait l'autel de Neptune avec ses dauphins, ses tridents, ses conques marines servant de bénitier, où le mahométan pourrait se croire dans le miraii de sa mosquée en voyant les légendes circuler aux parois des voûtes, comme des Souras du Coran, où le chrétien grec rencontrerait sa Panagia couronnée comme une impératrice de Constantinople, son Christ barbare au monogramme entrelacé, les saints spéciaux de son calendrier dessinés à la manière de Panselinos et des moines-peintres de la montagne sainte, où le catholique sent vivre et palpiter dans l'ombre des nefs illuminées du fauve reflet des mosaïques d'or la foi absolue des premiers temps, la soumission au dogme et aux formes hiératiques, le christianisme mystérieux et profond des âges de croyance ; ce temple, disons-nous, fait de pièces et de morceaux qui se contrarient, enchante et caresse Treil mieux que ne saurait le faire l'architecture la plus correcte et la plus symétri({ue : l'unité résulte de la multij)licité. Pleins cintres, ogives, trèfles, colonnettes, fleurons, coupoles, plaques de marbre, fonds d'or et vives couleurs des mosaïques, tout cela s'arrange avec un rare bonheur et forme le plus magnifique bouquet monumental.
La façade tournée vers la place a cinq porches donnant dans l'église, et deux conduisant sous les galeries extérieures latérales ; en tout, sept ouvertures, trois de chaque côté du grand porche central. La porte principale est marquée par deux groupes de quatre colonnes de porphyre et de vert antique au premier étage, et de six au second, qui supportent les retombés du plein 190 7
cintre. Les autres porches n'ont que deux colonnes aussi à deux étages. Nous ne parlons ici que de la façade même, car l'épaisseur des porches est garnie d'autres colonnettes en marbre cipolin, jaspe, peiiitélique et autres matières précieuses.
Nous allons examiner avec quelque détail les mosaïques et les ornements de ce merveilleux portail. En commençant par la première arcade du côté de la mer, nous remarquerons, au-dessus d'une porte carrée et fermée d'une grille, un placage byzantin noir et or en forme de reliquaire, avec deux anges accolés aux nervures de l'ogive. Plus haut, dans le tympan du plein cintre, se présente une grande mosaïque sur fond d'or, représentant le corps de saint Marc enlevé des cryptes d'Alexandrie et passé en fraude à la douane turque, entre deux flèches de porc, animal immonde que les musulmans ont en horreur, et dont le contact les forcerait à des ablutions sans nombre. Les infidèles s'écartent avec des gestes de dégoût, et laissent emporter bêtement le corps du saint apôtre. Cette mosaïque a été exécutée sur les cartons de Pietro Yecchia, vers 1650. Dans la retombée de l'archivolte, à droite, est encastré un basrelief antique. Hercule portant sur ses épaules la biche d'Krymaulhe et Ibulanl aux pieds l'hydre de Lerne, et, dans la retombée de gauche (au point de vue du spectateur), par un de ces contrastes si fréquents à Saint- Marc, on voit l'ange Gabriel debout, ailé, nimbé et botté, s'appuyant sur sa lance; singulier pendant au fils d'Alcmène et de Jupiter !
Dans la seconde arcade est coupée une porte non symétrique à l'autre. Cette porte est surmontée d'une fenêtre à trois ogives, où s'inscrivent deux trèlles quadiùlobés et qu'entoure un cordonnet d'émaux. La mosaït[ue du tympan, également sur fond d'or, comme toutes
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celles de Saint-Marc, a pour sujet l'arrivée du corps de l'aiiotre à Venise, où il est reçu à sa descente du vaisseau par le cleri^é et les princij)aux de la ville ; on voit le navire qui l'a transporté et les mannes d'osier qui le renfermaient : cette mosaïque esi aussi de Pietro Vecchia.
Un saint Démétrius, assis, tirant h demi l'épée du fourreau, sou nom gravé près de la tète, d'un aspect très-bas-empire et très-farouché, continue la ligne des bas-reliefs enchâssés dans la façade de la basilique comme dans un mur du musée.
Nous voici arrivé à la porte centrale, au grand porche, dont le contour entaille la balustrade de marbre qui règne au-dessus des autres arcades ; il est, comme cela devait être, plus riche et plus orné ; outre la masse de colopnes en marbre antique qui l'appuient et lui donnent de l'importance, trois cordons, dont deux intérieurs et l'autre extérieur, dessinent très-fortement son arc par leur saillie. Ces trois boudins d'ornements sculptés, fouillés et découpés avec une patience merveilleuse, se composent d'une spirale touffue de feuillages, de rinceaux, de Heurs, de fruits, d'oiseaux, d'anges, de saints, de figurines et de chimères de toutes sortes; dans le dernier, les arabesques jaillissent des mains de deux statues assises à chaque bout du cordon.
La porte, garnie de valves de bronze constellées de mufles d'animaux fantastiques, a pour couronnement une niche avec des volets dorés, treillissés et troués à jour en manière de triptyque ou de cabinet.
Un Juijetiient dernier de grande dimension occupe le haut de l'arcade. La composition est d'Antonio Zanchi, et la traduction eu mosaïque de Pietro Spagna. L'œuvre date de 1680 environ, et a été restaurée en 1838 sur l'ancien dessin. Le Christ, qui rappelle un peu celui
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de Michel-Anpre daus la Sixtiiie, fait la séparation des bons et des méchants. Il a près de lui sa divine mère et son disciple bien-aimé saint Jean, qui paraissent intercéder pour les pécheurs, et s'appuie sur sa croix que soutient un ange avec une sollicitude res])ectueuse. D'autres anges sonnent de la trompette à pleines joues, pour réveiller daus leur tombe les dormeurs obstinés.
C'est au-dessus de ce porche, sur la galerie qui fait le tour de l'église, que sont placés, ayant pour socles des piliers antiques, les célèbres chevaux qui ont orné un instant l'arc de triomphe du Carrousel. Les opinions sont très-partagées à leur endroit : les uns veulent que ce soit une œuvre romaine du temps de Néron, transportée à Constantinople au quatrième siècle ; d'autres, une œuvre grecque de l'ile de Chio, amenée par l'ordre de Théodose, au cinquième siècle, dans la même ville, où elle décorait l'hippodrome; et d'autres enfin affirment que ces chevaux sont de la main de Lysippe. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils sont antiques, et que, l'an 1205, Marino Zeno, qui était podestat à Constantinople pour les "S'i'nitiens, les fit enlever de l'hippodrome et les donna à Venise. Ces chevaux, de grandeur naturelle, un peu ramassés dans leur encolure, la crinière droite et coupée commç celle des chevaux du Parthénon, peuvent être classés ])arini les plus beaux restes de l'antiquité. Ils sont historiques et vrais, qualité rare ; leur mouvement montre qu'ils étaient attelés à quelque quadrige triomphal. Leur matière n'est pas moins précieuse que leur lorme; ils sont, dit-on, en airain de Corinthe, dont on voit la patine verdâtre à travers un vernis de dorure écaillé par le tem])s.
Le quatiième porclie offre dans sa ])arlie inférieure la même distribution que le second. Le tympan de l'arcade est occupé ])ar une nioi-aïque représentant le
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tlo^'e, les sénateurs, les j)atriciens de Venise venant liuuorer le corps de saint Marc étendu sur une châsse et recouvert d'une brillante draperie bleue; à l'anfîle se cache un groupe de Turcs confus de s'être laissé dérober un tel trésor. Cette mosaïque, une des plus éclatantes de ton, a été faite par Leopoldo del Pozzo, sur le dessin de Sébastien Rizzi, en 1728. Elle est fort belle. Le sénateur en robe de pourpre a un air tout à foit titianesque. Dans la retombée de l'archivolte qui avoisine le grand portail, on voit un Saint Georges en style gréco-byzantin, dans l'autre un ange ou une sainte inconnue.
Le cinquième porche est un des plus curieux. Cinq petites fenêtres à treillage d'or, de découpure variée, en remplissent la portion inférieure. Au-dessus, les quatre animaux évangéliques en bronze doré, le bœuf, le lion, l'aigle, l'ange, aussi fantastiques de formes que des chimères japonaises, se jettent des regards louches, tandis qu'un cavalier étrange, sur une monture qui peut être Pégase ou le cheval pâle de l'Apocalypse, piaffe entre deux rosaces d'or. Les chapiteaux des colonnes sont aussi d'un goût plus sauvage, plus archaïque et plus touffu que partout ailleurs.
Plus haut, une mosaïque, ouvrage d'un artiste inconnu du douzième siècle, contient un tableau d'un grand intérêt, une vue de la basilique élevée pour recevoir les reliques de saint Marc, telle qu'elle était il y a huit cents ans. Les dûmes, dont la perspective ne laisse apercevoir que trois, les porches de la façade ont à peu près la même forme ({u'anjourd'hui; les chevaux récemment arrivés de Gonstantinople sont déjà à leur place; l'arcade du milieu est occupée par un grand Christ byzantin avec son monogramme grec, et les autres sont remplies de rosaces, de fleurons et d'ara-
besques. Le corps du saint porte sur les épaules par des prélats et des évêques, entre de profil dans l'église qui lui est consacrée. Une foule de personnages, des groupes de femmes vêtues, comme on se figure les impératrices grecques, de longues robes constellées d'émaux, se pressent pour voir la cérémonie.
La ligne de bas-reliefs disparates, dont nons avons dit les sujets, se termine de ce côté par un Hercule chargé du sanglier de Calydon et qui semble menacer un petit être grotesque à moitié enfoncé dans un tonneau. Sous ce bas-relief s'allongent deux lions rampants, et, un peu plus bas, une ligure antique en ronde-bosse tient une amj)hore renversée sur sou épaule. Ce thème, donné sans doute par le hasard, a été heureusement repris dans le reste de l'édifice.
Cette rangée de porches qui forme le premier étage de la façade est bordée d une balustrade de marbre blanc ; le second contient cinq arcades, dont celle du milieu , plus grande que les autres, s'arrondit derrière les chevaux de Lysippe, et, au lieu de mosaïque, est vitrée de verres ronds et ornée de quatre piliers antiques.
Six clochetons, composés de quatre colonnes à jour formant niche pour une statue d'évangéliste et d'un pinacle entouré d'une couronne dorée et surmonté d'une girouette, séparent ces arcades dont le tympan est en plein cintre, et dont les nervures s'effilent en pointe d'ogive. Les quatre sujets des mosaïques représentent l'Ascension, la Résurrection, Jésus faisant sortir des limbes Adam et Eve et les patriarches, et la Descente de croix de Luigi Gaètano, d'après les cartons de Maffeo "Verona, en 1617. Dans les retombées des arcades sont placées des figures d'esclaves nus de grandeur naturelle, portant sur l'épaule des urnes et des amphores
pencht^es comme s'ils voulaient verser de haut dans ({uelque bassin^l'eau prise à la fontaine; à ces amphores creusées s'ajustent des gouttières, et les esclaves sont des gargouilles. Ils ont une grande variété de poses et une superbe tournure.
Dans la pointe ogivale de la grande fenêtre du milieu, sur un fond bleu foncé semé d'étoiles, se détache le lion de Saint- Marc, doré, nimbé, l'aile déployée, l'ongle sur un évangile ouvert où sont inscrits ces mots : Pax tibi, Marce, cvangelista meus. Il a l'air apocalyptique et formidable, et regarde la mer comme un dragon vigilant; au-dessus de cette représentation symbolique de l'évangéliste, le saint Marc, cette fois sous sa forme humaine, se dresse au bout du pignon et semble recevoir les hommages des statues voisines. Ces cinq arcades sont festonnées sur leur nervure en ogive de grandes volutes, de feuillages, de riches ileurons découpés en acanthe qui ont pour fleur un ange ou un saint personnage en adoration. Sur chaque pignon se lève une statue, saint Jean, saint Georges, saint Théodore, saint ]\Iichel, coiffés d'un nimbe en forme de chapeau.
A chaque extrémité de la balustrade, il y a deux mâts peints en rouge pour attacher les étendards les dimanches et les jours de fête; au coin du garde-fou, du côté du Campanile, est plantée une tète coui)ée , de porphyre sanguin.
La façade lati'rale , qui donne sur la Piazzetta et touche au palais ducal, mérite qu'on l'examine. Si, malgré tout le soin et toute l'exactitude possible, notre description vous paraît un peu confuse , ne nous en veuillez pas trop : il est difficile de peindre avec beaucoup d'ordre un édifice hybride, composite et disparate comine Saint-Marc. A partir de la porte de Bartholomeo, qui mène h l'escaher des Géants, dans la cour
du palais des Doges, la basilique vous montre un flanc chamarré de plaques de marbre et d§ bas-reliefs antiques, byzantins, moyen âge, oiseaux, chimères, entrejacs, animaux de toutes sortes : lions, bêtes féroces poursuiA-ant des lièvres ; enfants engloutis à demi par des dragons qui ressemblent à la guivre de Milan , et tenant dans leur main un cartouche dont l'inscription est presque effacée.
Une des curiosités de cet angle sont deux figures de porphyre, répétées deux fois d'une façon exactement pareille. Elles représentent des guerriers ayant à peu près le costume des croisés entrant à Constantinople, et sculptés d'une manière tout à fait primitive et barbare, comme les plus naïfs bas-reliefs gothiques. Ces hommes de porphyre, la main sur la garde de leur épée, ont l'air de se concerter j)our une résolution violente : ou a voulu y voir Ilarmodius et Aristogiton se préparant à frapper le tyran Hipparque. C'est l'opinion vulgaire. Le savant chevalier Mustoxidi y reconnaît les quatre frères Anemuria , qui avaient conspiré contre Ale.xis Gomnène, empereur d'Orient. Ce pourraient bien être tout bonnement les quatre hls Aymon. Nous penchons vers cet avis. Selon d'autres, ces quatre bonshommes de porphyre seraient deux couples de voleurs sarrasins qui, a}ant conçu le projet d'enlever le trésor de Saint-Marc , s'empoisonnèrent récij)roqucmeut pour avoir plus grosse part.
C'est de ce côté que sont plantés isolément deux gros pihers pris à l'église de Saint-Saba, à Saint-Jean d'Acre, tout couverts d'ornements bizarres et d'inscriptions en caractères cufiques assez frustes et dont le mystère n'est j)as bien pénétré. Un peu plus loin, h l'angle de la ])asilique, il y a un gros bloc de porphyre eu forme de tronçon de colonne, avec un socle et un cha-
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pilcau de marl)rc bLanc, espèce de jiilori sur le([ucl on exposait aiitrel'ois les ban((ueroutiers. Cet usage est tombé eu désuétude ; mais il est rare cependant qu'on s'y assoie, et les Vénitiens, si prompts à s'établir sur le premier socle ou sur le ])remier escalier venu, semblent l'éviter.
Une porte de bronze conduisant h la chai)ello du baptistère occupe le bas de la première arcade ; elle a pour imposte une lenètre ù colonnettes, avec ogive et trètles à quatre feuilles, deux boucliers d'émaux de couleurs-vives, dont l'un est chargé d'une croix, et une rosace trouée en truelle de poisson, complètent la décoration de ce tympan. Une mosaïque de saint "S'ilus dans une niche, un évangélistc tenant un livre et une ])Iume, se dessinent aux deux pointes inférieures de l'arcade. Un petit fronton dans le goût de la Renaissance et des plaques de marJjre blanc coupées i)ar une croix verte remplissent le vide du second porche. Un banc en brocatelle rouge de A'érone offre, au bas de celte espèce de façade en éjjure, un siège commode au })aresseux ou au rêveur qui, les pieds au soleil et la tête à l'ombre, d'après la méthode de Zafari, ne pense à lien ou pense h. tout , en regardant à la base du cam- ]>anile la logette de Sansoviuo ou la mer bleue et l'Ile ISaint-Georges, au bout de la Piazzetta.
!Sur les chapiteaux de vert antique qui supportent cette arcade, s'accroupissent deux monstres de l'Apocalypse, formes extravagantes entrevues par saint Jean dans les hallucinations de l'ile de Pathmos : l'un, qui a un bec crochu, comme un aigle, tient une petite génisse les jambes repliées sous elle; l'autre, qui participe du bon et du griffon, enfonce ses ongles dans le corj)s d'un enfant posé eu travers. Une des serres semble crever Wi'll de la victime.
L'angle est formé par une colonne détachée et trapue,
■ qui porte un faisceau de cinq colonnettes sur son large
chapiteau. A la voûte de ce portail à jour et recouvert
d'un placage de marbres variés, il y a un aigle en
mosaïque, tenant un livre entre les serres.
Le second étage nous montre sur les pignons des arcades deux statues de vertus cardinales d'une belle tournure : la Force caressant im lion familier qui se dresse comme un chien joyeux, et la Fermeté tenant une épée d'un air de Bradamante. Le sacristciin baptise l'une du nom de Venise, et l'autre de reine de Saba.
Des incrustations de malachite, des émaux variés , deux petits anges de mosaïque déployant le linge qui garde la divine empreinte, une grande madone barbare présentant son fils à l'adoration des fidèles et flanquée de deux lampes qui s'allument chaque soir; un basrelief de paons déployant leur queue, venant peut-être d'un vieux temple de Junon ; un Saint Christophe chargé de son fardeau, des chapiteaux tressés en corbeille et du plus charmant caprice : voilà les richesses que présente cet angle de la basilique aux promeneurs de la Piazzetta.
L'autre face latérale donne sur une petite place, prolongement de la Piazza. A l'entrée de cette place sont accroupis deux lions de marbre rouge, cousins germains de ceux de l'Alhambra par la fantaisie ignorante de leurs formes et la férocité grotesque de leurs mufles et de leurs crinières; ils ont acquis un poli prodigieux, car depuis un temps immémorial les petits vauriens de la ville passent leurs journées à grimper dessus et s'en servent comme de chevaux de voltige. Au fond s'élève le palais du patriarche de Venise, de construction récente, assez maussade à voir, s'il ne dispa-
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raissait dans l'omhre tle Saint-Marc; et, sur le liane, l'aucieune façade de l'église de San-Basso.
Ce côté est un peu moins chargé que l'autre : il est plaqué de disques, de mosaïques et d'émaux, de cadres, d'arabesques de tous les temps et de tous les pays, oiseaux , paons, aigles h formes bizarres , comme les alérions et les merlettes du blason. Le lion de Saint- Marc joue aussi son rôle dans cette ménagerie symbolique : le vide des porches est rempli, soit par de petites fenêtres entourées de palmes et d'arabesques , soit par des incrustations de fragments antiques ou byzantins; dans ces médaillons sont sculptés des hommes et des animaux luttant. En y regardant bien, on y trouverait peut-être le taureau mithriaque frappi' au col par le sacrificateur, pour qu'aucune religion ne manque à ce temple naïvement ])anthéiste. ]Mais, à coup sûr, voilà Cérès qui cherche sa fille , un pin brûlant dans chaque main pour flambeau, et montée sur un char attelé de deux dragons cabrés. On dirait une idole hindoue, tellement le style eu est archaïque et rappelle les sculptures persépolitaines. C'est un étrange pendant pour un Sacrifice d'Abraham en bas-relief, qui doit rémonter aux premiers temps de l'art chrétien.
Un autre" bas-relief composé de deux files de moutons, sLx de chaque coté, regardant un trône et séparés par deux branches de palmier , nous a fort préoccupé , car nous aurions voulu savoir ce qu'il signifie , et nous avons fait de vains efforts pour déchiffrer l'inscription en lettres gothiques ou grecques abréviées qui en indique sans doute le sujet. Ces moutons sont ])eut-ôtre des vaches, et alors le bas-relief aurait pour sujet le songe de Pharaon. Un fragment antique, encastré dans e mur un peu plus loin, montre une initiée aux mystères d'Eleusis posant une couronne sur la palme mystique.
ce qui n'empêche pas saint Georges de se carrer clans i'archivolte sur son trône de style grec , et les quatre évangélistes, saint Marc, saint Jean, saint Luc et saint Matthieu, de continuer leur marche sur les tympans, les pignons et les voûtes, seuls ou accompagnés de leurs animaux symboliques.
Le porche qui ouvre dans le bras de la croix formée par la basilique est entouré d'une épaisse nervure fouillée, évidée, ciselée, charmante floraison de rinceaux, de feuillages et d'anges; une délicieuse vierge sert de clef de voûte ; au-dessus de la porte se contourne une ogive en cœur, échancrée à la base conmie celles de la mosquée de Cordoue, fantaisie arabe corrigée à temps par une jolie Nativité toute chrétienne et d'un sentiment très-onctueux. Au delà, nous n'avons à mentionner qu'un Saint Christophe, des apôtres et des saints dans des cadres de marbre blanc et rouge, en damier, et une jolie Notre-Dame de face, les mains ouvertes comme pour en laisser tomber les bénédictions, entre deux anges agenouillés qui l'adorent.
Nous avons, dans notre description, parlé d'une tête de porj)hyre enchâssée dans la balustrade, au-dessus du tronçon de colonne sur lequel on faisait asseoir les banqueroutiers. Suivant un conte populaire, dont nous ne garantissons nullement l'exaclitude, le comte Garmagnola, après de grands services rendus à la république, ayant voulu s'emparer du pouvoir, pour concilier la justice et la reconnaissance, le conseil des Dix le fit décapiter et lui éleva un inonument qui consiste en ce socle et cette tête de porphyre, étrange statue dont le corps manque et dont la tête, sur cette balustrade, semble exposée comme dans une cage un chef de malfaiteurs ; mais le j)ilori est Saint-Marc, le lieu sacré, le Gapitole et- le palladium de Venise. Quand il
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fallut mettre le héros à la torture pour ubleuir de lui les aveux nécessaires, dans les idées du temps, à sa condamnation, on respecta ses bras, qui avaient combattu vaillamment pour l'Etat, et on lui mit le feu à la plante des pieds, mélanine de déférence et de cruauté qui s'accorde assez bien avec la légende.
Saint-Marc.
Tous les promeneurs du Mule et de la Piazzetta ont remarqué deux petites lumières qui brillent invariablement au flanc de Saint-Marc, à la hauteur de la balustrade, devant la madone dessinée en mosaïque sur cette face de la cathédrale.
Sur ces lumières, il y a deux légendes différentes. Nous allons vous raconter sans critique l'une et l'autre version, dont l'authenticité n'offre aucun doute aux sacristains ni aux gondoliers.
Au temps de la république, un homme fut assassiné sur la Piazzetta. Le meurtrier, troublé par quelque^ bruit, laissa, en s'enfuyant, choir la gaine de son stylel. Un boulanger qui passait par là pour rentrer chez lui i vit briller le fourreau orné d'arg:ent et se baissa pour le ramasser, n'apercevant pas le corps tombé dans l'ombre. Des sbires qui survinrent et heurtèrent le cadavre du pied, découvrant un homme à qnehjues pas de la victime, l'arrêtèrent et, l'ayant fouillé, trouvèrent sur lui la gaine, qui s'adaptait parfaitement au poignard retiré de la blessure. Le pauvre bcjulanger, malgré ses dénégations, fut emprisonné, jugé, condamné.
ext^ciité. Quelques années ensuite, un célèbre Landil, char{j:é de crimes et prêt à monter à la potence, poussé de quelques remords, prouva que le malheureux mis à mort à sa place était innocent, et que lui seul avait fait le coup.
La mémoire du pauvre boulanger fut réhabilitée solennellement ; les juges qui l'avaient condamné furent exécutés, et leurs biens confisqués pour fonder une messe annuelle et constituer une rente destinée à l'entretien de ces deux lumières perpétuelles. Ce n'est pas tout : de peur que ces petites étoiles tremblotantes ne soient pas un tnemento suffisant pour la conscience des juges, à la fin de tout procès criminel, lorsque la condamnation est portée et que le bourreau va s'emparer de sa j)roie, un huissier, l'air impérieux et fatidique, s'avance jusqu'au pied du tribunal et dit aux juges : 1 Souvenez- vous du boulanger. » Alors l'arrêt est cassé, et l'on reprend la procédure de fond en comble. La phrase de l'huissier constitue au profit du coupable un appel en révision.
Yoici l'autre version : un patricien, un magnifique seigneur de la république, eut un jour cette fantaisie lugubre de descendre au caveau de ses ancêtres et de se faire ouvrir leurs bières; alors il vit une chose qui l'épouvanta : les corps, au lieu de conserver la roide immobilité du cadavre, étaient tordus dans des attitudes violentes et désespérées. On eût dit que leur agonie avait recommencé sous terre. Il acquit ainsi la certitude qu'ils avaient été inhumés vivants, sous une apparence de mort léthargique , et ordonna qu'on ne descendit son corps au caveau, lorsque lui-même paraîtifJt arrivé à sa dernière heure, qu'après l'avoir gardé le })lus longtemjjs possible, et il se réveilla lorscpi'on allait le mettre dans la gondole rouge pour le conduire
à sa dernière demeure. En reconnaissance d'avoir échappé à ce péril, il fit vœu de tenir toujours deux lampes allimiées devant cette madone , à laquelle il avait une dévotion particulière.
Pour que l'une de ces versions soit vraie, il faut que l'autre soit fausse ; mais nous ne sommes pas chicanier en matière de légende, et toutes les deux ont assez le caractère vénitien. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les , deux lumières s'allument tous les soirs avec les étoiles, et qu'en venant du large on les voit briller au fond de laPiazzetta comme ime pensée pieuse que ne peut distraire le bruit de la ville.
Avant d'entrer dans l'église, regardons les cinq coupoles pareilles à des casques d'argent, et qui se terminent par de petits dûmes à côtes de melon, sui'montés de croix de Saint-André ayant à chaque pointe trois boules d'or. A propos d'or, il fut un instant question, pendant les splendeurs de la république, de dorer entièrement les dûmes et les clochetons. La chose était si bien décidée, que Gentile Bellini, ayant à peindie une vue de Saint-Marc dans un tableau représentant une procession sur la place, dora de confiance ces clochetons pour se trouver exact à l'avenir. Mais Léonardo Loredano, pressé d'argent pour une guerre qui survint, prit les sequins, dont il se servit pour défaire les ennemis de Venise, et la dorure de Saint-Marc n'exista que sur le tableau.
La basilique de Saint-Marc, comme un temple antique, est précédée d'un atrium qui ailleurs serait une église, et qui mérite une attention particulière. Regardez d'abord, loisque vous avez franchi la porte, celte grande dalle de marbre rouge qui se détache des dessins compliqués du pavage; elle marque l'endroit où l'empereur Frédéric Barberousse s'agenouilla en disant :
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Xoii tihi, scd Piiro, devant ror^ruoilleux \)i\[)0 Alcxauilre III, qui lui répondit su[)erl)euient : Et Pctro et iiiihi. Que de jùeds, depuis le 23 juillet 1177, ont elVacé dans la poussière la trace des geuoux du grand empereur qui dort aujourd'hui au fond de la caverne de Kayserslautern, en attendant ([ue les corbeaux ne volent plus sur la montagne!
Les trois portes de bronze incrustées et niellées d'argent, couvertes de figurines et d'ornements qui conduisent dans la nef, viennent, dit-on, de Sainte-Soj)hie de Gonstantinople. L'une d'elles est signée Léon de Molino.
Au bout du vestibule, à droite, on discerne, à travers une grille, la chapelle de Zeno, avec son retable et son tombeau de bronze. La statue de la ^'ierge, placée entre saint Jean-Baptiste et saint Pierre, s'appelle la madonna délia Scarpa, la madone du Soulier, à cause de l'escarpm d'or qui chausse son pied usé par les baisers des fidèles : toute cette ornementation de métal a un aspect bizarre et sévère.
La voûte de l'atrium, arrondie en coupoles, présente en mosaïque l'histoire de V Ancien Testament. On y voit d'abord, car toute l'histoire religieuse commence par une cosmogonie, les Sept jours de la création, d'après le récit de la Genèse, distribués en compartiments concentriques. La barbarie archaïque du style a quelque chose de mystérieux, de farouche et de primitif, qui convient à ces représentations sacrées. Le dessin, dans sa roideur, a l'absolu du dogme, et semble plutôt l'hiéroglyphe d'un mystère que la reproduction de la nature. C'est ce qui donne à ces grossières images gotiiiques une autorité et une puissance que n'ont pas des ouvrages plus parfaits. Ces globes bleus étoiles, ces disques d'or et d'argent qui figurent le firmament, le 199 8
soleil et la lune, ces lanières échevelées qui symbolisent la séparation de l'eau et de la terre, ce personnaij^e singulier aux gestes impossibles, dont la dextre fait éclore des animaux et des arbres de formes chimériques, et qui se penche comme un magnétiseur sur le premier homme endormi pour lui tirer la femme du liane, ce mélange de linéaments anguleux et de tons éclatants, occupent le regard et l'esprit comme une arabesque inextricable et comme un symbolisme profond. TiCS versets de l'Écriture tracés en caractères antiques, compliqués d'abréviations et de ligatures, ajoutent beaucoup à l'aspect hiéroglyphique et génésiaque ; c'est bien un monde qui se débrouille du chaos. L'Arbre de la science du bien et du mal, la Tentation, la Chute, le Renvoi du Paradis terrestre complètent ce cycle cosmogonique et primitif, cette période quasi divine de l'humanité.
Plus loin. Gain tue Abel après avoir vu son sacrifice rejeté du Seigneur. Adam et Eve cultivent la terre à la sueur de leur front. La légende : « Croissez et multipliez, » se traduit naïvement par un couple amoureux s'embfassant dans un lit dont la courtine est relevée, et qui nous semble d'une ébénisterie uu peu avancée pour l'époque. Les quatre colonnes appliquées contre la muraille, au-dessous de ces mosaïques, comme ornement, car elles ne soutiennent rien, sont de marbre oriental blanc et noir d'une grande rareté, et viennent de Jérusalem, où la tradition veut qu'elles aient fait partie du temple de Salomon. L'architecte Hirara, à coup sûr, ne les trouverait pas déplacées dans la cathédrale de Sainl-Marc.
Dans la voûte suivante, Noé, d'après l'ordre de Dieu, construit, en jjrév'ision du Déluge, une arche il laquelle se rendent, couple par couple, tous les animaux de la
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création, admirable sujet jiour un naïf mosaïste du treizième siècle. Rien n'est plus curieux que de voir se dérouler sur fond d'or cette zoologie fantastique, qui tient du blason, de l'arabesque et des enseignes de ménageries foraines ; le Déluge est très-formidale et trèslugubre, dans un goût tout différent de celui tant vanté du Poussin. Les cheveux des vagues s'emmêlent étrangement avec les fils de la pluie, qui ont l'air de dents de peigne; le corbeau, la colombe, la sortie et le sacrifice d'actions de grâces, rien n'y manque. Là se ferme le cycle antédiluvien. Des versets de la Bible, qui serpentent partout comme les inscriptions dé l'Alhambra et font partie de l'ornementation, expliquent cha([ue phase de ce monde disparu : toujours l'idée est à côté de l'image. Le Verbe plane partout sur sa représentation plastique.
L'histoire, interrompue un instant par le porche d'entrée orné de quelques mosaïques, la Vierge avec des archanges et des prophètes, se continue sous l'autre voûte. Xoé plante la vigne et s'enivre ; la séparation des races a lieu. Japhet, Sem et Cham noirci par la malédiction paternelle, donnent chacun naissance à une famille du genre humain. La tour de Babel élève jusqu'au ciel le naïf anachronisme de son architecture byzantine, qui appelle l'attention de Dieu inquiet de se voir approché de trop près. La confusion des langues force les travailleurs à discontinuer leur ouvrage. La race humaine, qui jusque-là était une et parlait le même idiome, va commencer ses longues pérégrinations k travers le monde inconnu, pour retrouver ses titres et se reconstituer.
Les coupoles suivantes, placées, la première dans le vestibule, et les autres dans la galerie qui regarde la place des Lions, renferment l'histoire du patriarche
Abraham avec tous ses détails, celle de Joseph et de Moïse, le tout accompagné de prophètes, de prêtres, d'évangélistes, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Elle, Samuel, Hahacuc, saiut Alipius, èaint Siméon, et une foule d'autres qui se groupent ou s'isolent dans les arcs, dans les ])endentifs, dans les clefs de voûte, partout où peut se loger une figure qui ne tient ni à ses aises, ni à l'anatomie, et qui se casserait un bras ou une jambe pour orner un angle biscornu.
Toutes ces légendes bibliques, pleines de détails naïfs, de curieux ajustements orientaux, ont un caractère superbe et sauvage sur le champ d'or dont l'éclat les rembrunit et les découpe. Ces vieilles mosaïques, exécutées probablement par des artistes grecs appelés de Constantinople, nous plaisent beaucoup plus que les mosaïques plus modernes qui visent au tableau : par exemple, celle qui couvre le mur de la galerie, du cùté de San-Basso, au-dessous de l'histoire d'Abraham, et qui représente le Jugement de Salomon, exécutée sur les cartons de Salviali. La mosaïque, comme la peinture sur verre, ne doit pas chercher l'imitation de la nature : des formes typiques bien arrêtées, des couleurs franches, de grands tons locaux, des fonds d'or éloignant toute idée de tableau, voilk ce qui lui convient. Une mosaïque est un vitrail opaque, comme un vitrail est une mosaïque transparente. La palette du maitre mosaïste se compose de pierres, celle du peintre verrier de pierreries : ni l'un ni l'autre ne doivent chercher la vérité.
Au bout de cette galerie, dans le tym])an d'une porte, nous avons beaucoup admiré une madouc assise sur un troue, entre saint Jean et saint Pierre, et présentant l'enfant Jésus aux fidèles. C'est une des plus belles mosaïques de Saint-Marc. La tête , avec ses
grnnils yeux fixes qni vous pénètrent sans vous regarder, a quelque chose d'impérial et d'inipéi'ieux dans sa douceur. On dirait qu'Hélène ou qu'Irène ont brodé à Byzance le coussin sur lequel elle repose : la mère de Dieu, comme le dit son monogramme grec, et la reine du ciel, ne pouvait être représentée d'une façon plus majestueuse. Certaines barbaries de dessin qu'on pourrait croire hiératiques donnent à cette admirable figure un aspect d'idole, cVicone, pour nous servir du terme des chrétiens grecs, qui nous semble indispensable pour les sujets de sainteté.
Sous cette galerie il y a trois tombeaux, dont l'un, remarquable par son antiquité, représente Jésus-Christ et les douze apôtres rangés en file au-dessus d'une ligne de thuriféraires.
Pour en finir avec le Saint-Marc extérieur, entrons dans la chapelle du baptistère, qui ne se rattache à la cathédrale que par une porte de conomunication.
L'autel est fait d'une pierre rapportée de Tyr, en 1126, par le doge Domenico Michiel : selon la tradition, c'était sur cette pierre que montait Jésus-Christ lorsqu'il parlait aux Tyriens. Nous ne discuterons pas cette opinion populaire. Si elle est douteuse au point de vue historique, n'est-ce pas poétiquement une belle idée d'avoir .fait de ce quartier de roche, d'oii le réformateur, méconnu encore, annonçait la bonne nouvelle à la foule, un autel dans ce temple ruisselant d'or et rayonnant de chefs-d'œuvre? N'est-ce pas, en effet, sur cette humble pierre, divinisée par le pied du céleste prédicateur, que sont fondées toutes les cathédrales du monde chrétien?
Ce que les Espagnols appellent le retable, les Italiens la pala, et les Français le tableau d'autel, est formé d'un Baptême de Jésus-Christ par saint Jean ,
entre deux anges sculptés en bas relief; saint Théodore et saint Georges, à cheval, se font pendant de chaque côté, et au-dessus la mosaïque offre un grand crucifiement avec les saintes femmes sur un fond d'or et d'architecture.
La coupole représente Jésus-Christ dans sa gloire, entouré d'une grande roue de têtes et d'ailes disposées en cercles. Cela reluit, palpite, papillote, flamboie et tourbillonne étrangement : anges, archanges, trônes, dominations, vertus, puissances, principautés, chérubins, séraphins, entassent leurs têtes oblongues, entrecroisent leurs ailerons diaprés de manière à former comme une immense rosace de tapis turc. Aux pieds de la Puissance se tord le démon enchaîné, et la Mort vaincue rampe devant le Christ triomphant.
La coupole suivimte , d'aspect très-singulier, noiis montz^e les douze apôtres baptisant chacun les gentils d'une contrée différente. Les catéchumènes, suivant l'usage antique, sont plongés dans une cuve ou un bassin jusqu'aux aisselles, et le manque de perspective leur donne des attitudes contraintes et des mines piteuses qui font ressembler ces baptêmes à des supplices. Les apôtres, aux yeux démesurés, aux traits durs et farouches, ont l'air de bourreaux et de tortionnaires. Quatre docteurs de l'Éghse, saint Jérôme, saint Grégoire, saint Augustin et saint Ambroise, occupent les pendentifs. Les croix noires dont leurs dalmatiques sont semées ont quelque chose de sinistre et de funèbre.
Ce caractère est commun à toute la chapelle. Les mosaïques, d'une haute antiquité, les plus vieilles de l'église, y sont d'une barbarie féroce et révèlent un christianisme imj)lacable et sauvage.
Dans l'arc de la voûte, il y a un gi'aud médaillon représentant le Christ sous un aspect terrible ; ce n'est
plus ]e Clirist doux et bloiul, le jeune Nazaréen aux yeux bleus que vous savez, mais un Cliiist sévère et lurmidable, avec une barbe qui s'échappe à Ilots gris comme celle de Dieu le père, dont il a l'âge, puisque le père et le iils sont coéternels ; des rides pleines d'éternités sillonnent son front, et sa bouche se contracte, prêle à lancer l'anathème : on dirait qu'il désespère du salut du monde qu'il a sauvé, ou qu'il se repent de son sacrifice. Shiva, le dieu de la destruction, n'aurait pas une face plus menaçante et plus sombre dans la pagode souterraine d'Ellora. Autour de ce Christ vengeur sont groupés les prophètes qui ont anncmcé sa venue.
Sur les murailles se déroule l'histoire de saint Jean- Baptiste. On y voit l'ange annonçant à Zacharie la naissance du Précurseur, sa vie au désert sous une peau de bête sauvagement héiissée, le baptême de Jésus- Christ dans le Jourdain, mosaïque plutôt hindoue que byzantine, plutôt caraïbe qu'hindoue, tant ce corps maigre et ces eaux figurées par des lanières bleues et blanches ont un aspect baroque ; la danse d'Hérodiade devant Hérode, la décollation et la présentation du chef coupé sur un plat d'argent, sujet favori de Juan Yaldes Leal. Dans ces derniers tableaux, Hérodiade, vêtue de longues dalmatiques bordées de menu vair, rappelle ces impératrices dissolues de Gonstantinople, ces grandes courtisanes du Bas-Empire, Théodora, par exemple, luxueuses, lascives et cruelles. Une symétrie singulière signale la scène du festin : pendant qu'Hérodiade apporte la tête coupée, un écuyer trancliant arrive avec un faisan sur un plat, à l'autre côté de la table. Cette cuisine et ce meurtre mêlés font un effet horrible dans sa naïveté.
Les fonts baptismaux se composent d'une va.sque de
marbre et d'un couvercle de Jjroiize dont les bas-reliefs modelés en 1545 par Desiderio de Florence et Tiziano de Padoue, tous deux élèves de Sansovino, rappellent les motifs de l'histoire de saint Jean. La statue du saint, aussi de bronze, est de Francesco Segala et couronne admirablement l'œuvre. Au mur est appliqué le tombeandu doge Andréa Dandolo.
Entrons maintenant dans la basilique. La porte est surmontée d'un saint Marc en habits pontificaux, d'après un carton du Titien, par les frères Zuccati, sur lesquels Geoi'ge Sand a fait sa charmante nouvelle des Maîtres mosaïstes. Cette mosaïque a un éclat qui fait comprendre que des rivaux jaloux aient accusé les habiles artistes d'employer la peinture au lieu de s'en tenir aux ressources ordinaires. L'imposte intérieure est un Christ entre sa mère et saint Jean-Baptiste, d'un beau style de Bas-Empire, imposant et sévère, disons-le tout de suite, pour n'avoir pas à détourner un instant les yeux de l'admirable spectacle qui va s'offrir à nous.
Bien ne peut se comparer à Saint-Marc de ^'enise, ni Cologne, ni Strasbourg, ni Séville, ni même Cordoue avec sa mosquée : c'est un eflet surprenant et magique. La première impression est celle d'une caverne d'or incrustée de pierreries, splendide et son:ibre, h la fois étincelante et mystérieuse. Est-on dans un édifice ou dans un immense écrin? Telle est la question que l'on s'adresse, car toute idée d'architecture est ici mise en défaut.
Les coupoles, les voûtes, les architraves, les murailles sont recouvertes de petits cubes de cristal doré, fabriqués à Murano, d'un éclat inalt(''i'a])le, où la lumière frissonne comme sur les écailles d'un ])oisson, et qui servent de chamj)à l'inépuisable fantaisie des mosaïstes. Où le fond d'or s'arrête, à hauteur de colonne, commence
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un revt'tomonl do? niarlu'es les j)lit«; prc'cii ux et los jilns \ariés. Do la voûte descentluDO grande lampe en forme de croix ;i ([uatre branches, à pointes ileurdelisées, suspendue à une boule d'or découpée en filif^rane, d'uu effet merveilleux quand elle est allumée, effet (pie le diorama a rendu populaire chez nous. Six colonnes d'albâtre rubanné à chapiteaux de bronze doré, d'un corinthien fantasque, portent d'éléfrantes arcades sur lesquelles circule une tribune qui fait le tour de presque toute l'église. La coupole forme, avec le paraclet pour moyeu, des rayons pour jantes et<les douze apùtres pour circonférence, une immense roue de mosaïque.
Dans les pendentifs, de longs anges sérieux découpent leurs ailes noires sur un point illuminé de fauveslueurs. Le dôme central, qui se creuse à l'intersection, des bras de la croix grecque dessinée par le plan de la basilique, offre dans sa vaste coupe Jésus-Christ assis sur un arc de sphère, au milieu d'un cercle étoile soutenu par deux couples de séraphins. Au-dessous de lui la Mère divine, debout entre deux anges, adore son fds dans sa gloire, et les apùtres, séparés chacun par un arbre naïf qui symbolise le jardin des Oliviers, forment à leur maître une cour céleste; des vertus théologales et cardinales sont nichées dans les entre-colonnements des fenètrçs du petit dôme qui éclaire la voûte; les quatre évangélistes, assis dans des cabinets en forme de châteaux, écrivent leurs précieux livres au bas des pendentifs, dont la pointe extrême est occupée par des figures emblématiques répandant d'une urne inclinée sur leur épaule les quatre fleuves du paradis : le Gehon, le Pinson, le Tigre et l'Euphrate.
Plus loin, dans la coupole suivante, dont lecentre est rempli par un médaillon de la JMère de Dieu, les quatre animaux familiers des t'vangélistes, délivrés cette fois de
la tutelle de leurs maîtres, se livrent à la garde des saints manuscrits, dans des attitudes chimériques et menaçantes, avec un luxe de dents, de griffes et de gros yeux à en remontrer aux dragons des Hespérides.
Au fond du cul de four qui reluit vaguement derrière le grand autel, se dessine le Rédempteur sous une figure gigantesque et disproportionnée, pour marquer, selon l'usage byzantin, la dislance du personnage divin à la faible créature. Gomme le Jupiter Olympien, ce Christ, s'il se levait, emporterait la voûte de son temple.
L'atrium de la basilique, nous l'avons montré, est rempli par l'Ancien Testament : l'intérieur contient le Nouveau Testament tout entier, avec l'Apocalypse pour épilogue. La cathédrale de Saint-Marc est une grande Bible d'or historiée, enluminée, fleuronnée, un missel du moyen âge sur une grande échelle. Depuis huit siècles, une ville feuillette ce monument comme un livre d'images, sans pouvoir se lasser dans sa pieuse admiration. Près de l'image se trouve le texte : partout montent, descendent, circulent des inscriptions, deslégendes en grec, eu latin, des vers léonins, des versets, des sentences, des noms, des monogrammes, échantillons do la calhgraphie de tous les pays et de tous les temps ; partout la lettre noire trace ses jambages sur la page d'or, à travers le bariolage de la mosaïque : c'est plutôt encore le temple du Verbe que l'église de Saint-Marc, un temple intellectuel qui, sans se soucier d'aucun ordre d'architecture, se bâtit avec des versets de la vieille et delà nouvelle foi, et trouve son ornement dans l'exposé de sa doctrine.
Nous n'essayerons pas une description détaillée qui exigerait un ouvrage spécial, mais nous voudrions au moins pouvoir rendre l'impression d'éblouissement et de vertige que cause ce monde d'anges, d'apôtres, d'é-
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vanfrélistes, de prophMcs, de iloclcurs, de figures de toute esi)èce, qui peuple les cuupoles, les voiites, les tympans, les arcs-doubleaux, les piliers, lespendentils, le moindre pan de muraille. Ici l'arbre généalogique de la ^'ierge étend ses rameaux touffus qui portent pour fruits des rois et des saints personnages, et remplit un vaste panneau de ses frondaisons étranges; là rayonne un paradis avec sa gloire, ses légions d'anges et ses bienheureux. Cette chapelle contient l'histoire de la Vierge; cette voûte déi'oule tout le drame de la Passion , depuis le baiser de Judas jusqu'à l'apparition aux saintes femmes, en passant par les agonies du jardin (les Oliviers et du Calvaire. Tous ceux qui ont témoigné pour J(''sus, soit par la prophétie, soit par la prédication, soit par le martyre, sont admis dans ce grand Panthéon chrétien. "N'oilà saint Pierre crucifié la tète en. bas, saint Paul décapité, saint Thomas devant le roi indien Gondoforo, saint André souffrant son martyre; aucun des serviteurs du Christ n'est oublié, pas même saint Bacchus. Des saints grecs que nous connaissons peu, nous autres latins, viennent grossir cette multitude sacrée. Saint Phocas, saint Dimitri, saint Procope, saint Herniagoras, sainte I^uphémie, sainte Krasma, sainte Dorothée, sainte Thècle, toutes les belles fleurs exotiques du calendrier grec, qu'on croirait peintes d'aj)rès les recettes du manuel de peinture du moine d'Aghia- Lavra, viennent s'épanouir sur ces arbres d'or et de ])ierr6s précieuses.
A certaines heures, quand l'ombi-e s'épaissit, et que le soleil ne lance plus qu'un jet de lumière oblique sous les voûtes et les coupoles, il se produit d'étranges effets pour l'œil du poëte et du visionnaire. De fauves éclairs jaillissent brusquement des fonds d'or. Les petits cubes de cristal fournallent par ])laces comme la
mer sous le soleil. Les contours des figures tremblent dans ce réseau scintillant ; les silhouettes si nettement découpées tout à l'heure se troublent et se brouillent à l'œil. Les plis roides des dalmatiques semblent s'assouplir et flotter : une vie mystérieuse se glisse dans ces immobiles personnages byzantins ; les yeux fixes remuent, les bras au geste égyptien s'agitent, les pieds scellés se mettent en marche ; les chérubins font la roue sur leurs huit ailes ; les anges déploient leurs longues plumes d'azur et de pourpre clouées au mur par l'implacable mosaïste ; l'arbre généalogique secoue ses feuilles de marbre vert; le lion de Saint-Marc s'étire, bâille, lèche sa patte griflïie ; l'aigle aiguise son bec ot lustre son plumage ; le bœuf se retourne sur sa litière et rumine en faisant onduler son fanon. Les martyrs se relèvent de leurs grils ou se détachent de leurs croix. Les prophètes causent avec les évangélisles. Les docteui'S fout des observations aux jeunes saintes, qui sourient de leurs lèvres de porphyre ; les personnages des mosaïques deviennent des processions de fantômes qui montent et descendent le long des murailles, circulent dans les tribunes et passent devant vous en secouant l'or chevelu de leurs gloires. C'est un éblouissement, un vertige, une hallucination! Le sens véritable de la cathédrale, sens ])rofond, mystérieux, solennel, semble alors se dégager. On dirait qu'elle est le temj)le d'un christianisme antérieur au Christ, une église faite avant la religion. Les siècles se reculent dans des perspectives infinies. Cette Trinité n'est-elle pas une trimurti? Cette Vierge tient-elle sur ses genoux liorus ou Crichna ? est-ce Isis ou Parvati ? Cette figure en croix souffre-t-elle la Passion de Jésus ou les épreuves de Wishnou? Sommes-nous dans l'Egypte ou dans l'Lide, dans le temple de Kainak ou la pagode de Jaggernat?
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Ces ligures à poses cuiitraïutcs diUèreul-clles hcaucijup des processions d'iiiéroglyphes coloriés ([iii lounient aulûur des ])ylùiies ou s'enfoncent dans les syringes?
Quand ou ramène les yeux de la voûte \ers le sol, un aperçoit à gauche la petite chapelle élevée à un Christ miraculeux, qui, frappé par un profanateur, versa du sang. Son dôme, supporté par des colonnes dune rareté excessive, dont deux en porphyre blanc et noir, a pour couronnement une boule formée d'une agate la plus grosse qui soit au monde.
Au fond se déploie le chœur, avec sa balustrade, ses colonnes de porphyre, sa rangée de statues sculptées par les frères de Massegne, et sa grande croix de métal de Jacopo Benato, ses deux chaires en marbres de couleurs, et son autel qu'on entrevoit sous un dais, entre quatre colonnes de marbre grec, ciselées comme un ivoire chinois par de patientes mains qui ont inscrit toute l'histoire de l'Ancien Testament en figurines hautes de quelques pouces.
La pala de cet autel, qu'on appelle la pala d'Oro, a pour étui un tableau à compartiments en style du Bas- Empire. La pala elle-même est un fouillis éblouissant d'émaux, de camées, de nielles, de perles, de grenats, de saphirs, de découpures d'or et d'argent, un tableau de pierreries représentant des scènes de la vie de saint Marc, entouré d'anges, d'apôtres et de prophètes; cette pala a été faite à Constantinojjle en 976, et restaurée en 1342 par Giambi Bonasegna, qui, en signant son travail, demanda pieusement des prières pour lui.
L'arrière-autel, l'autel cry])tique, a de remarquable ses colonnes d'albâtre, parmi les(pielles il y en a deux d'une transparence extraordinaire. Près de cet autel se trouve la merveilleuse porte de bronze où Sansovino a encastré à coté du sien les portraits du Titien, dePalma
et de l'Arétin, ses grands amis. Cette porte conduit à une sacristie dont le plafond est fleuri d'une admirable mosaïque en arabesque, exécutée par Marco Rizzo et Francesco Zuccato, sur le dessin du Titien. Il est impossible de rien voir de plus riche, de plus élégant et de plus beau.
Il nous faudrait plus d'espace que nous n'en avons h notre disposition pour décrire en détail la chapelle de Saint-Clément, de laA'ierge des Mâles (dei Mascoli), où il y a un retable magnifique de Nicolas Piîano, et les merveilles d'art que l'on rencontre à chaque coin : tantôt c'est une madone avec son bambin en albâtre, et d'une suavité exquise, tantôt un bas-relief d'un travail charmant, où des paons se font un nimbe de leur queue, ou bien une ogive turque brodée de dentelles arabes, un disque d'arabesques en émail, une paire de candélabres de bronze, d'une ciselure à décourager Benvenuto Cellini, quelque objet d'art ou de dévotion curieux ou vénérable.
Le pavage en mosaïque, qui ondule comme une mer, par suite de l'ancienneté et du tassage des pilotis, olfre le plus merveilleux bariolage d'afabesques, de rinceaux, de fleurons, de losanges, d'entrelacs, de damiers, de grues, de grifi"ons, de chimères lampassées, ailées, onglées, rampant, grimpant comme les monstres de l'art héraldique. Il y a Ik de quoi Iburnir de dessins pour des siècles la manufacture desGobelins et celle de JJeauvais. On est vraiment efl'rayé, confondu de la faculté créatrice déployée par l'homme dans la fantaisie ornementale. C'est tout un monde aussi varié, aussi touffu, aussi fourmillant que l'autre, et qui ne tire ses formes que de lui-même.
(Juo de temps, de soins, de patience et de génie, quelle dépense pendant huit siècles il a fallu pour cet
immense entassement de richesses et de clict's-d'œuvre ! combien de sequins d'or se sont fondus dans le verre des mosaïques! combien de temples antiques et de mosquées ont cédé leurs colonnes pour supporter ces coupoles! que de carrières ont épuisé leurs veines pour ces dalles, ces piliers et ces revêtements de brocatelle de Vérone, de portor, de lumachelle, de blcutine, d'albâtre roux, de cyphise, de granit veiné, de granit mosaïcain, de vert antique, de porphyre rouge, de porphyre noir et blanc, de serpentine et de jaspe! Quelles armées d'artistes, se succédant de générations en générations, ont dessiné, ciselé, sculpta dans cette cathédrale! Sans parler des inconnus, des humbles ouvriers du moyen âge que recouvre la nuit des temps, qui se sont ensevelis dans leurs œuvres, quelle liste de noms l'on pourrait dresser, dignes d'être inscrits sur le livre d'or de l'art!
Parmi les peintres qui ont fourni les cartons des mosaïques, car il n'y a pas un seul tableau dans Saint- Marc; on compte Titien, Tintoret, Palma, le Padouan, Salviati, Aliense, Pilotti, Sébastien Rizzi, Tizianello ; parmi les maîtres mosaïstes, en tète desquels il faut j)lacer le vieux Pétrus, auteur du Christ colossal qui occupe le fond de l'église, les frères Zuccati, Bozza, Yincen/.o Bianchini, Luigi Gaetano, Michel Zambono, Giacomo Passerini ; parmi les sculpteurs, -tous gens d'un talent prodigieux et qu'on s'étonne de ne pas voir plus connus, Pierre Lombard, Campanato, Zuanne Alberghetti, Paolo Savi, les frères délie Massegne, Jacopo lienato, Sansovino, Pier-Zuana délie Campane, Lorenzo Breghno, et mille autres, dont un seul suflirait à la gloire d'une époque.
Saint-Marc, quoique nous ne soyons pas dans un siècle bien fervent, a toujours dans quelque angle un petit groupe de fidèles qui écoute une messe, ou des dévots
isolés qui prient devant un saint spécial, une madone chérie ou privilégiée. Les vieilles femmes abondent comme partout; mais il y en a aussi de jeunes dont la ferveur n'est pas moindre, qui Laiseut le pied des statues, promènent leurs mains sur les images en trai^'ant une croix, et recueillent avec leurs lèvres les atomes de sainteté ramassés par leurs doigts, respectables puérilités, enfantillage de la foi vive, dont on peut sourire, mais qui attendrissent. Il y a de ces images des marbres les plus durs, de ceux qui font rebrousser le ciseau du sculpteur, usées et fondues comme de la cire sous l'ardeur et la persistance de ces baisers !
Nous avons vu un baptême à Saint-Marc, qui ressemble à tous les baptêmes, sauf ce détail : l'enfant est emporté dans une petite châsse vitrée dont un carreau seul est ouvert, comme si l'eau lustrale venait d'en faire un saint.
Devant l'église s'élèvent les trois étendards supportés par des piédestaux de bronze d'Alessandro Leopardo, représentant des divinités marines-, des Chimères d'un travail exquis et d'un poli admirable. Ces trois étendards symbolisaient autrefois les royaumes de Chypre, Candie et Morée, ces trois possessions maritimes de Venise. Maintenant, le dimanche, la bannière noire et jaune de l'Autriche Hotte seule à la brise qui vient de Grèce et d'Orient !
Le palais ducal.
Le palais ducal, clans la forme où nous le voyons aujourd'hui, date de Marino Faliero, et succède à un plus ancien comraenci' en 809, sous Angelo Participazio, et continui' parles différents doges. C'est Marino Faliero qui fit bâtir, en 1355, telles qu'elles sont, les deux façades qui regardent le Mule et la Piazzetta ; cette construction ne porta bonheur ni à l'ordonnateur ni h. l'architecte : l'un fut décapité et l'autre ])endu. Seulement, il est fâcheux pour le parallélisme de fatalité de la légende que l'architecte du palais ne soit pas Philippe Galendario, comme on l'a cru jusqu'ici, mais bien Pietro Bassagio, ainsi que le prouve un document découvert par l'abbé Cadorin. Pourtant l'historiette a une chance de se rattraper. Caleudario travailla aux sculptures des chapiteaux de la première galerie, qui sont des chefs-d'œuvre d'arabesque et d'ornementation : ce fil suffit h rattacher sa pendaison à l'intluence sinistre du palais ducal.
Un entre dans cet étrange édifice, à la fois palais, sénat, tribunal et prison sous le gouvernement de la république, par une charmante porte à l'angle de Saint-
Marc, entre les piliers de Saint-Jean d'Acre et IV'norme colonne trapue supportant tout le poids de l'immense muraille de marbre blanc et rose qui donne tant d'originalité à l'aspect du vieux palais des doges. Cette porte, appelée délia Garta, d'un goût charm.ànt d'architecture, ornée de colonnettes, de trèlles et de statues, sans compter l'inévitable lion ailé et le saint Marc de rigueur, conduit par un passage voûté dans la grande cour intérieure : cette disposition assez singulière d'une entrée placée en dehors, pour ainsi dire, de l'édifice où elle conduit, a l'avantage de ne déranger en rien l'unité des façades, que ne trouble aucune saillie, excepté celle des fenêtres monumentales.
Avant de passer sous son arcade, donnons un coup d'oeil à l'extérieur du palais pour en remarquer quelques détails intéressants. Au-dessus de la grosse et robuste colonne dont nous venons de parler, il y a un bas-relief d'aspect farouche i-eprésentant le Jugement de Salomon, avec le costume moyen âge et une certaine barbarie d'exécution qui rend le sujet difficile à reconnaître. C'est à ce bas-relief que vient aboutir la longue colonnette torse qui cordonne chaque angle de l'édifice. A l'autre coin, du côté de la mer, on voit Adam et Eve décemment habillés d'une feuille de figuier, et à l'angle qu'échancre le pont de la Paille, le patriarche Noé, dont Sem et Japhet recouvrent la nudité, tandis que Cham, le fils peu respectueux, ricane à l'écart sur le retour du mur. Le bras du vieillard, traité avec une fine sécheresse gothique, laisse voir tous les muscles et toutes les veines.
A la façade de la Piazzetta, au second rang de galerie, deux colonnes de marbre rouge indiciuenl la place d'où on lisait les sentences de mort, coutume qui existe encore aujourd'hui. Un vante aussi beaucouj) le trci-
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zièrae chapiteau de la f^alerio iiiféricuro, on partant de Saint-Marc, qni contient, en hnit conipartinienls, autant d'épocpies delà vift humaine très-finement rendues. Au reste, tous les chapiteaux sont d'un goût exquis et d'une varitUé inépuisable. Pas un ne se répète. Ils contiennent des chimères , des enfants, des an^'es, des animaux fantastiques, quelquefois des sujets de la liible ou de riiistoire, entremêlés à des rinceaux, à des acanthes, à des fruits et des fleurs qui font merveilleusement ressortir la i)auvreté d'invention de nos architectes modernes : plusieurs portent des inscriptions h demi effacées en caractères gothiques, qui exigeraient, pour être lues couramment, un paléographe habile ; on compte dixsept arcades sur le î\lùle et dix-huit sur la Piazzetta. La porte délia Carta vous conduit à l'escalier des Géants, qui n'a rien de gigantesque par lui-même, mais qui tire son nom de deux colosses de Neptune et de Mars d'une douzaine de pieds de proportion, de Sansovino, posés sur les socles en haut de la rampe. Cet escalier, conduisant du pavé de la cour à la seconde galerie qui règne à l'intérieur comme à l'extérieur du palais, a été élevé, sous le dogat d'Agostino Barbarigo, par Antonio Rizzo. Il est en marbre blanc, et décoré par Dominique et Bernardiu de Mantoue d'arabesques et de trophées d'un relief très-faible et d'une perfection à désespérer tousles ornemanistes, ciseleurs et nielleui's du monde. Ce n'est plus de l'architecture, c'est de l'orfèvrerie comme Benvenuto Gellini et Yechte jjourraient seuls la faire. Chaque morceau de cette balustrade découpée à jour est un monde d'invention; les armes et les casques de chaque bas-relief, tous dissemblables, sont de la fantaisie la plus rare et du style le plus pur ; l'épaisseur même des marches est niellée d'ornements exquis, et pourtant qui est-ce qui connait Dominique
et Bernardin de Mantoue? La mémoire humaine, déjà fatiguée d'une centaine de noms illustres, se refuse-.à^ en. retenir davantage et laisse à l'oubli des noms qui méritaient la gloire.
Au bas de cet escalier sont posées, à la place où l'on met habituellement les pommes de rampe, deux cor-* beilles de fruits usés par la main de ceux qui montent. Un de ces esprits fins qui veulent trouver malice partout prétend que ces corbeilles de fruits signifiaient l'état de maturité où devaient être ceux qui se rendaient au sénat pour traiter des affaires de la ^'publique. Dominique et Bernardin, s'ils revenaient au monde, seraient sans doute bien surpris du sens profond que prête l'esthétique au marbre qu'ils ont taillé sans autre souci que celui de la beauté, en humbles et grands artistes qu'ils étaient. Les statues de Neptune et de Mars, malgré leur grande taille et le renflement exagéré de leurs muscles, sont un peu molles, considérées absolument; mais liées à l'architecture, elles tiennent leur place d'une façon hautaine et majestueuse. La plinthe porte le nom de l'artiste, que nous jugeons supérieur dans ses statuettes d'apôtres et sa porte de la sacristie à Saint- Marc.
Arrivé au haut de cet escalier, si l'on se retourne, l'on a devant soi la façade interne de la ])orte de Bartolomeo toute fleuronnée de volutes, toute plaquée de colonnettes et de statues, avec des restes de ])einture bleue étoilée d'or dans les tympans des arceaux. Parmi les statues, une surtout est très-remarquable : c'est une Lve, par Antonio Rizzo de Vérone, sculptée en 1471. Une certaine timidité gothique rrgne encore dans ses formes charmantes, et sa pose ingé-nue rappelle avec une adorable gaucherie l'altitiHli! de l;i \rnus de Médicis, cette Eve païenne (|ui retient de la main une
feuille de figuier absente. Les artistes antérieurs à la Renaissance, qui avaienlpeu d'occasions de traiter le nu, y mettent une sorte d'embarras pudique et de naïveté enfantine qui nous plait extrêmement. L'autre face qui regarde les citernes a été bâtie en 1607 eu style Renaissance, avec des colonnes et des niches renfermant des statues antiques venant de Grèce, qui représentent des guerriers, des drateurs et des divinités. Une horloge et une statue du duc Urbin, sculptée par Gio. Randini de Florence, en 1625, complète cette façade sévère et classique.
En laissant tomber vos yeux vers le milieu de la cour, vous apercevez comme de magnifiques autels de bronze. Ce sont des bouches de citernes de Nicole" de Conti et de Francesco Alberghelti. L'une date de 1556, l'autre de 1559. Toutes deux sont des chefs-d'a:'uvre. Elles représentent, outre l'accompagnement oljligé de grillons, de sirènes, de chimères, diflerents sujets aquatiques tirés de l'Écriture. On ne saurait imaginer la richesse d'invention, le goût exquis, la perfection de ciselure, le fini du travail de ces margelles de puits que rehaussent le poli et la patine du temps. L'intérieur même de la bouche, garni de lames de bronze, est ramage d'un damas d'arabesques. Ces deux citernes passent pour contenir la meilleure eau de Venise. Aussi sont-elle très-fréquentées, et les cordes qui tirent les seaux ont- elles produit dans le rebord d'airain des entailles de deux ou trois pouces de profondeur.
Dans aucun endroit de Venise, vous ne trouverez un lieu plus propice pour étudier l'intéressante classe des porteuses 'd'eau, dont la beauté est célèbre un peu graluiteinent, à notre avis; car, pour quelques jolies, nous en avons vu beaucoup de laides et de vieilles. Leur costume est assez caractéristique : elles sont coift'ées d'un
chapeau d'homme en feutre noir et vêtues d'un grand jupon de drap noir qui leur monte sous les aisselles, comme une taille de l'Empire ; leurs pieds sont nus, ainsi que leurs jambes, quelquefois cependant entourées d'une espèce de kuémis, ou bas coupé, à la mode des paysans de la Huerta de Valence. Une chemise de grosse.toile, plissée à la poitrine et à manches courtes, complète le costume. Elles portent leur denrée sur l'épaule dans deux seaux de cuivre rouge qui se font équilibre. La plupart de ces femmes sont Tyroliennes.
Au moment où nous étions arrêtés au haut de l'escalier, il y avait, penchée sur la margelle d'airain de la citerne de Nicole de Couti, une de ces jeunes Tyroliennes qui tirait à elle avec assez d'effort, car elle était petite et délicate, une de ces marmites pleines d'eau. Sa nuque inclinée laissait voir, sous son chapeau masculin, une torsade de jolis cheveux blonds et un commencement d'épaules assez blanches, où le hâle n'avait pas encore fait fondre entièrement la neige de la montagne. Un peintre en eût fait le sujet d'un agréable tableau de genre : nous préférons de beaucoup à cette méthode de marcher courbée entre deux seaux l'habitude espagnole et africaine de porter de l'eau sur la tête dans une amphore en équilibre. Les femmes prennent ainsi une noblesse de port étonnante. A la manière dont elles sont hanchées et piétées, on dirait de statues antiques. Mais en voilà assez sur les porteuses d'eau.
Près de l'escalier des Gréants, l'on voit une inscription encadrée d'ornements et de figurines par Alessandro Yittoria, qui rappelle le passage d'Henri III à Venise, et plus loin, dans la galerie, h l'entrée de l'escalier d'or, deux statues d'Antonio As])etli, Hercule et Atlas pliant sous le firmament étoile dont le robuste héros va prendre le poids sur son col de bœuf. Cet es-
calior, très-mafïuiii<[uo, oriu' de stius de Vitloria el de pciiil lires de Giamljutista, est de Saiisoviuu et cuuduil à la bibliothèque, qui occupe maiulenaut plusieurs salles du palais des Doj,'es; essayer de les décrire les unes 'après les autres serait uu travail de patience et d'éruditiou (j[ui demanderait un volume el conviendrait plulO>t à un guide spécial ({u'à uu recueU d'impressions de voyaire.
L'ancienne salle du ^'rand Conseil est une des plus vastes que l'on puisse voir. La cour des Lions, de l'Alliamhra, y tiendrait h l'aise. Quand on y entre, l'on reste frappé d'étonnement. Par un eiïet assez fréquent en architecture, cette salle parait heaucoup plus grande que le bâtiment ([ui la renferme. Une boiserie sombre et sévère, où les armoires à livres ont remplacé les stalles des anciens sénateurs, sert de plinthe à d'immenses peintures qui se déroulent tout autour de la muraille, interrompues seulement par les fenêtres, sous une ligne de portraits de doges et un plafond colossal tout doré, d'une richesse et d'une exubérance d'ornementation incroyable, à grands compartiments, ciu-rés, octogones, ovales, avec des ramages, des volutes et des rocailles d'un goût peu approprié au style du palais, mais si grandiose et si magnifique qu'on en est tout ébloui. Malheureusement, ])our cause de réparations indispensables, l'on a retiré maintenant les toiles de Paul Véronèse, de Tintoret, de Palma le jeune et autres grands maîtres, qui remplissaient ces cadres supeHjCs. Nous avons beaucoup regretté de ne pouvoir admirer cette Venise personniliée par Paul Véronèse, si radieuse et si lière,et qui semble l'incarnation même du génie de ce grand maitre.
Un des côtés de la salle, celui de la porte d'entrée, est occupé tout entier par un gigantesque paradis de
Tintoret, qui contient tout un monde de figures. L'esquisse d'un sujet analoi^ue, que l'on voit au jnusée du Louvre, à Paris, peut donner l'idée de cette composition, dont le genre plaisait au génie fougueux et tumultueux de ce mâle artiste, qui remplit si bien le programme de* son nom, Jacopo RoLusti. C'est en effet une robuste peinture, et il est dommage que le temps l'ait si fort assombrie. Les ténèbres enfumées qui la couvrent conviennent presque autant à un enfer qu'à une gloire. Derrière cette toile, circonstance que nous n'avons pas été à même de vérifier, il existe, dit-on, un ancien paradis, peint sur le mur, en camaïeu vert, par Guariento de Padoue, en l'an 1365. Il serait curieux de pouvoir comparer ce paradis vert à ce paradis noir. Il n'y a que A'enise pour avoir de la peinture sur deux rangs de profondeur.
Cette salle est une espèce de musée de Versailles de riiistoire vénitienne, avec cette différence que, si les ex- ])loits sont moindres, la })einlure est bien meilleure. Voici les sujets de ses tableaux, la plupart de dimensions énormes : le pape Alexandre III reçu par le doge Ziani ; le pape donnant la corne au doge (c'est ainsi que s'appelle le bonnet dogal, d'où sort, en effet, un bec recourbé); les ambassadeurs se présentant à l'empereur Frédéric Barberousse, à Pavie, de Tintoret; le pape donnant le bâton de maréchal au doge (jui s'emlKii-({ue, de F. Bassan; le doge béni parle paj)e, du Fiamingo; Otlion, fils de Frédéric, fait prisonnier par les Vénitiens, de Tintoret; Othon traitant do la paix avec le pape; Frédéric et le pape, de F. Zuccato; arrivée du pape, de l'empereur et du doge à Aucune, par Cirolamo Gambarale ; le pape offrant des j)résents au doge dans Saint-Pierre de Rome, de Ciulio del Moro; le retour du doge Andréa Coiitarini, vain(|uuur desGé-
nois en 1378, de Paul Véronèse dans sa vieillesse, mais toujours digne du maitre; Baudouin élu empereur à Gonstantinople, dans l'église de Sainte-Sophie, de A. Vicentino; Baudouin couronné empereur par le doge Enrico Dandolo^ de l'Aliense; Gonstantinople prise pour la première fois par les Vénitiens, ayant h leur tête le vieux Dandolo, de Palma le jeune, et pour la seconde fois par les Vénitiens alliés aux croisés, en 1204, d'Andréa Vicentino; Alexis, fds de l'empereur Isaac, invoquant la protection des Vénitiens en faveur de son père; l'assaut de Zara, de Vicentino; la prise de Zara, de Tintoret; la ligue du doge Dandolo avec les croisés dans l'église Saint-Marc, de Jean Leclerc; .sans compter les figures allégoriques de l'Aliense et de Marco Vecellio, logées dans les embrasures, les angles et les impostes, qui ne peuvent recevoir de grandes compositions historiques.
On ne saurait imaginer un coup d'œil plus merveilleux que cette salle immense entièrement recouverte de ces pompeuses peintures où excelle le génie vénitien , le plus habile dans l'agencement de grandes machines. De toutes parts, le velours miroite, la soie ruisselle, le taffetas papillote, le brocart d'or étale ses orfrois grenus, les pierreries font bosse, les dalmatiques rugueuses s'enroulent , les cuirasses et les morions aux ciselures fantasques se damasquinent d'ombre et de lumière et lancent des éclairs comme des miroirs ; le ciel ouate de ce bleu particulier à Venise l'interstice des colonnes blanches, et sur les marches des escaliers de marbre s'étagent ces groupes fastueux de sénateurs, d'hommes d'armes, de patriciens et de pages, personnel ordinaire des tableaux vénitiens.
Dans les batailles , c'est un chaos inextricable de galères aux châteaux à trois étages, de trinquets de gabie,
de huniers, de triples éventails de rames, détours, de machines de guerre et d'échelles renversées entraînant leurs grappes d'iiommes; un mélange étounaul de comités, de-garde-chiourme, de forçats, de matelots et d'hommes d'armes, s'assommant avec des masses, des coutelas et des engins barbares, les uns nus jusqu'à la ceinture, les autres vêtus de harnois singuliers , ou de costmnes orientaux d'un goût capricieux et baroque, comme ceux des Turcs de Rembrandt ; tout cela Iburmille et se débat sur des fonds de fumée et d'incendie ou sur des vagues faisant faisant jaillir entre les galères qui se choquent leui's longues lanières vertes que termine un Hocon d'écume. Il est fâcheux pour beaucoup de ces peintures que le temps soit venu ajouter sa fumée à celle du combat ; mais si l'œil y perd, l'imagination y gagne. Les années donnent plus qu'elles n'otent aux tableaiLX où elles travaillent. Bien des chefsd'œuvre doivent une partie de leur mérite à la patine dont les siècles les dorent.
Au-dessus de ces grandes machines historiques circule une rangée de portraits de doges par Tintoret, Bassan et d'autres peintres ; ils ont, en général, la mine enfumée et rébarbative, quoiqu'ils n'aient point de barbe, contrairement à l'idée (ju'on s'en fait. Dans un coin, l'œil s'arrête sur un cadre vide et noir, qui fait un trou sombre comme une tomlje dans la galerie chronologique. C'est la place que devait occuper le j)urlrait de Marino Faliero, et'que représente celle inscription : Locus Marini Phalelri , decapitall pro criminiOus. Toutes les effigies de Marino Faliero furent également détruites, de sorte que sou portrait est j)0ur ainsi dire introuvable. On prétend cependant qu'il en existe un chez un amateur h Vérone. La république aurait voulu supprimer le souvenir de ce vieillard oigueilleux, qui
la mil à deux doii,'ts do sa perte, pour une plaisanterie de jeune homme sulTisamment punie par ([uelques mois de prison. Pour en finir avec Marino Faliero, disons qu'il ne fut pas décapité au haut de l'escalier des Géants, comme on le représente dans quelques estampes, par la raison que cet escalier ne fut bâti que cçut cinquante ans plus tard , mais bien à l'angle opposé , à l'autre bout de la galerie, sur le palier d'une rampe démolie dejmis.
En sortant sur le balcon de la grande croisée, on aper(;oit , outre la perspective de Saint-Georges Majeur et de la Giudecca, dans le portant de la fenêtre à gauche, une jolie statuette de saint Georges, de Canova, lorsqu'il étudiait encore chez le sculpteur Torretti, et que nous préférons à ses ouvrages classiques; elle fait pendant à un saint Théodore, saint Michel ou tout autre samt guei'rier d'une tournure charmante et superbe, qu'elle ne vaut pas, mais dont elle soutient le voisinage.
Nous allons nommer, sans les prétendre décrire en détail, les salles les plus célèbres du palais : la chambre (Ici. Scarlatti; la cheminée est couverte de bas-reliefs en marbre du plus fin travail. On y voit aussi placé en imposte un très-curieux bas-relief de marbre représentant le doge Loredan à genoux devant la Vierge et l'Enfant, en compagnie de plusieurs saints, admirable ouvrage d'un artiste inconnu. La salle de l'Ecu : c'est là qu'on blasonnait les armoiries du doge vivant; elle est tapissée de cartes géographiques de l'abbé Grisellini , qui retracent les découvertes de ]\Iarc-Paul, si longtemps traitées de fabuleuses, et d'autres illustres voyageurs vénitiens, tels que Zeni et Cabota. On y conserve une mappemonde gravée sur bois, trouvée sur une galère turque, d'une configuration baroque, selon les idées orientales , et toute chamarrée de
lettres arabes découpées avec une finesse merveilleuse, et un grand plan de Venise à vol d'oiseau, dont la matrice se trouve au musée Gorrer, par Albert Durer, qui a séjourné longtemps dans la ville des Doges. Ce grand artiste, à la fois si fantastique et si exact, qui introduisit la chimère dans les mathématiques , a retracé la ville d'or, la città d'oro, comme la nomme Pétrarque, telle qu'elle était à cette époque, avec uue minutie scrupuleuse et un caprice étrange. Il a placé dans la mer, entre la Piazzetta et Saint-Georges, un Neptune symbolique coiifé de madrépores, ceint de joncs marins, tout hérissé , tout squammeux , frappant l'eau de nageoires onglées et secouant une barbe déchiquetée comme les lambrequins d'un blason allemand. Quatre vents, les joues ballonnées, indiquent les quatre points cardinaux. , Des embarcations bizarres, galères, galéasses, bombardes, argosils, orgues, ilùtes, caraques, nefs de toutes sortes, emblème du commerce du monde, sillonnent une mer guillochée en petites vagues, oii sautent des dauphins aux fosses béantes. Dans ce plan, le Gampanile n'est pas encore coiffé de son clocher aigu : c'est une simple tour. LaZecca et laBibliothèque n'ont pas la forme qu'elles ont aujourd'hui ; la Douane de mer est à sa place , bâtie autrement , mais l'église délia Salute n'existe pas. A la place où s'éleva ])lus tard le Rialto, il y a un pont de bois garni de planches, dont le milieu est occupé jjar un tablier (jui se lève avec des chaînes. En général, l'aspect do la ville est' le même, car depuis trois siècles on n'a pas mis uue jùcrre sur l'autre dans les villes d'Italie.
Continuons la nomenclature et citons encoi'c la salle des jjiiilosophes : on y remanpie une très-belle cheminée de Pierre Lombard; la salle des Stucs, ainsi nommée à cause de sou ornemcntatiun : elle renferme des
peintures de Salviati , de Pordenone et du Bassan , la Vierge , une Descente de croix et la Nativité de Jésus- Christ; la salle du banquet : c'est là que le doçre donnait certains repas d'étiquette, des dîners diplomatiques, comme on dirait aujourd'hui ; on y voit un portrait d'Henri III, de Tintoret , très -vigoureux et trèsbeau, et en face de la porte, l'Adoration des Mages, chaude peinture de Bonifazio, ce grand maître dont nous ne possédons presque rien k Paris; la salle des Quatre-Portes : elle est précédée d'un salon carré dont le plafond, peint par Tintoret, représente la Justice qui donne l'épée et la balance au doge Priuli.
Les quatre portes sont décorées de statues d'une grande tournure par Giulio del Moro, Francesco Caselli, Girolamo Gampagna, Alessandro Vittoria; les peintures qui l'enrichissent sont des chefs-d'ceuvre : on y admire le doge Marino Grimani agenouillé devant la sainte ^'ierge, avec saint Marc et d'autres saints, de Contarini ; le doge Antoine Grimani en pareille attitude devant la figure de la Foi, de Titien , blonde et superbe peinture où le style d'apparat ne nuit en rien à la simplicité. En face, Carletto Gagliari a peint le doge Cicogna recevant les ambassadeurs de Perse, belle occasion de brocarts ramages, de turbans, d'aigrettes et d'égrcuement de perles pour un artiste de l'école et de la famille de Paul Véronèse. Une immense composition d'André Michel , dit le "\'incentiuo, représente l'arrivée d'Henri III au Lido de Venise où il est reçu par je doge Mocenigo, le patriarche trévisan et les magistrats , sous l'arc de triomphe élevé à cette occasion, sur les dessins de Palladio. Cette grande machine a l'aspect opulent et fastueux, comme toutes les peintures du bon temps de celte école vénitienne, née ixjur i)eindie le luxe.
Un tableau du mi^me Carlo G;t^'liari, représentant le doge donnant audience à des ambassadeurs d'Etat, comj)lète la symétrie. Les caissons du plafond ont été distribués par Palladio; les stucs sont de Yittoria et de Bombarda, d'après les dessins de Sansovino ; une Venise de Tintoret, conduite par Jupiter sur l'Adriatique, au milieu d'un cortège de divinités, occupe le compartiment central.
Passons de cette salle dans l'Anti-CoUegio, c'est la salle d'attente des ambassadeurs ; l'architecture est de Scamozzi. Les envoyés des diverses puissances qui venaient présenter leurs lettres de créance à la sérénissime République ne devaient guère être pressés d'être introduits : les cliel's-d'œuvre entassés comme à plaisir dans cette antichambre splendide, ont de quoi faire prendre patience. Les quatre tableaux placés près de la porte sont de Tintoret, et de ses meilleurs. Nous ne connaissons de lui, qui soit de cette force, que VAdum et Eve et VAbel et Gain, de l'Académie des Beaux- Arts; en voici les sujets : Mercure et les Grâces, les Forges de Vidcain, Pallas accompagnée de la joie et de l'abondance, qui chasse Mars; Ariane consolre par Bacc/ius. A part quelques raccourcis un peu forcés, quelques attitudes violentes dont la difficulté plaisait h ce maître, on ne peut que louer la mâle énergie de la touche, la chaleur du coloris, la vérit(,' des chairs, la puissance de vie et cette grâce virile et charmante qui dislingueJes talents forts lorsqu'ils ont à rendre des .sujets .suaves.
Mais la merveille de ce sanctuaire de L'art est VKnlèvement d'Europe, par Paul Véronèse. La belle jeune fille est a.ssise, comme sur un trône d'argent, sur le dos du taureau divin, dont le poitrail de neige va s'enfoncer dans la mer bleue qui tâche d'atteindre de ses lames amoureuses la plante des pieds qu'Europe relève
par une enfantine penr de se mouiller, détail ing(5nieux des métamorphoses que le peintre n'a eu garde d'oublier. Les compagnes d'Iuirope, ne sachant pas qu'un dieu se cache sous la noble forme de ce bel animal si doux et si familier, s'empressent sur la rive et lui jettent des guirlandes de Heurs, sans se dou^^r qu'Europe, ainsi enlevée, va nommer un continent et devenir la maîtresse de Zeus aux noirs sourcils et à la chevelure ambroisienne. Quelles belles épaules blanches ! quelles nuques blondes aux nattes enroulées ! quels bras ronds et charmants! quel sourire d'éternelle jeunesse dans cette toile merveilleuse , où Paul ^'éronèse semble avoir dit son dernier mot! Ciel, nuages, arbres, fleurs, terrains, mer, carnation, draperies, tout parait trempé dans la lumière d'un Elysée inconnu. Tout est ardent et frais comme la jeunesse, séduisant comme la volupté, calme et pur comme h. force; rien de maniéré dans cette grâce, rien de malsain dans cette rayonnante allégresse : devant cette toile, et c'est un bien grand éloge pour ^^'atteau, nous avons pensé au Départ pour Cythèrc. Seulement, ;i la clarté des quinquels de l'Opéra, il faut substituer le jour splendide de l'Orient ; aux mièvres poupées de la Régence, en robes de taffetas chiffonné, des corps super])es, où la beauté grecque s'assouplit sous la volupté vénitienne, et que caressent des draperies souples et vivantes. Si Ton nous donnait h choisir un morceau unique dans toute l'amvre de ^'éronèse, c'est celui-là que nous préférerions : c'est la plus belle ])erle de ce riche écrin.
Au plafond, le grand artiste a fait asseoir sa clière Venise sur un trône d'or, a\ec cette ampleur étoffée et cotte grâce abondante dont il a le secret. Pour cette Assomption, où Venise remplace la Vierge, il sait toujours trouver de l'azur et des rayons nouveaiux.
Uue magnifi(|ue cheminée d'Aspetti, une corniche en stucs de Vittoria et de Bombarda, des camaïeux bleus de Sébastien Rizzi, des colonnes de vert antique et de cipolin encadrant la porte, achèvent cette merveilleuse décoration, où brille un luxe le plus beau de tous, le luxe du génie !
La salle de réception , ou Gollegio , se présente ensuite. Nous retrouvons là Tintoret et Paul Véronèse, l'un roux et violent, l'autre azuré et calme ; le premier fait pour les grands pans de muraille, le second pour les plafonds immenses. Tintoret a peint dans cette salle le doge Andréa Griffi priant la Madone et le Bambin, le mariage de sainte Catherine avec divers saints, et le doge Dona ; la sainte Vierge sous un baldaquin , plus l'accompagnement obligé d'anges, de saints et de doges , et le Rédempteur adoré par le doge Luigi Mocenigo. Sur l'autre paroi, Paul \'éronèse a représenté le Christ trônant, ayant à ses côtés Venise personnifiée, la Foi et des anges qui tendent des palmes k Sébastien Venier, depuis doge , lequel remporta la célèbre victoire sur les Turcs à Cursolari, le jour de sainte Justine, placée elle-même dans le tableau; le fameux provéditeur Agostino Barbarigo, tué dans ce combat, et les deux figures latérales de saint Sébastien et de sainte Justine en grisailles, l'une faisant allusion au nom du vainqueur, l'autre à la date de la victoire.
Le plafond, qui est magnifique, renferme dans ses caissons la déification complète de \'enise, par Paul Véronèse, à qui ce sujet sourit particulièrement. Le premier compartiment nous montre Venise puissante sur terre et sur mer; le, second, Venise soutenant la religion; le troisième, Venise amie de la paix et ne ci'aignant pas la guerre : le tout symbolisé avec force allégories de grande mine et de lière tnuiiiure, si'r dos
ITALIA. I'i5
l'unils do nuages légers, hiissaut voir rà et lii un ciel couleur de turquoise. Comme si ce n'était ])as assez de cette apothéose, ^'enise figure encore au-dessus de la reuèlre, couronne en tète et sceptre en main, peinte par Carletto Cagliari. Nous ne parlerons pas des camaïeux, des grisailles, des colonnes de vert antique, des arceaux de jaspe ileuri et des sculptures de G. Carapagna : nous n'eu finirions pas, et ce sont la somptuosités ordinaires dans le palais des Doges.
Nous sentons malgré nous s'allonger cette nomenclature; mais à chaque pas un chef-d'œuvre nous tire par la basque de notre habit quand nous passons, et nous demande une phrase. Le moyen d'y résister! nous allons, ne pouvant tout dire, laisser travailler votre imagination. 11 y a encore dans le palais ducal plus de salles admirables que nous n'en avons nommé. La salle du Conseil des Dix, la salle du Conseil suprême, la salle des Inquisiteurs d'Etat, et bien d'autres encore. Sur leurs plafonds et leurs parois faites coudoyer rAj)othéose de \'enise par l'Assomption de la Vierge, les doges à genoux devant l'une ou l'autre de ces madones par des héros mythologiques et des dieux de la fable, le lion de saint Marc par l'aigle de Jupiter, l'empereur Frédéric Barberousse par un Neptune, le pape Alexandre III par une Allégorie court-vétue; mêlez aux histoires de la Bible, aux saintes Vierges sous des baldaquins, des prises de Zara émaillées de plus d'épisodes qu'un chant de l'Arioste, dus surprises de Candie et des capilotades de Turcs; sculptez les chambranles des portes, chargez les corniches de stucs et de moulures ; dressez des statues dans tous les coins; dorez tout ce qui n'est pas couvert par la brosse d'un artiste supérieur ; dites-vous : « Tous ceux qui uni travaillé ici, même les obscurs, avaient vingt fois phis de 100 10
talent que nos célébrités du jour, et les- plus grands maîtres y ont usé leur vie ; » alors vous aurez une faible idée de toutes ces magnificences qui défient la description. Comme architectes, Palladio, Scamozzi, Sansovino, Antonio da Ponte, Pierre Lombard ; comme peintres, Titien, Paul Véronèse, Tintoret, Carlo Cagliari, Bonifazio, Yivarini, J. Palma, Aliense, Contarini, le Moro, le Vincintino, toute la bande des Bassans, Zuccari, Marco Yecellio, le Bazacco, Zelotti, Gambareto, Bozzato, Salviati, Malombra, Moutemezzauo, et Tiepolo, ce charmant peintre, grand maître de la décadence, sous la brosse duquel expira la belle école vénitienne, épuisée de chefs-d'œuvre ; comme sculpteurs et ornemanistes, Vittoria, Aspetti, Fr. Segala, Girolamo Gampagna, Bombarda, Pietro di Salo, ont enfoui dans ces salles un génie, une invention, une habileté incomparables. Des peintres dont le nom n'est pas prononcé une fois par siècle s'y mainliennenl dans les plus terribles voisinages. On dirait que le génie était dans l'air à cette époque climatérique du genre humain, et que rien n'était plus aisé que de faire des chefs-d'œuvre. Les sculpteurs surtout, dont on ne parle jamais, déploient un talent extraordinaire et ne le cèdent en rien aux plus grandes illustrations de la peinture.
Près de la ])orte d'une de ces salles, l'on voit encore, mais dépouillée de tout son "prestige de terreur et réduite ti l'état de boile aux lettres sans ouvrage, l'ancienne gueule de lion dans laquelle les délateurs venaient jeter leurs dénonciations. Il ne reste plus que le trou dans le mur, la gueule a été arrachée. Un corridor sombre vous conduit de la salle des Liquisiteurs d'Etat aux Plombs et aux Puits, texte d'une infinité de déclamations sentimoutales. Certes il n'y a pas de belles prisons; mais la vérité est que les Plombs étaient de
^'randes chambres recouvertes en plouib, matière dont se compose la toiture de la plupart des édifices de Venise, et qui n'a rien de particulièrement cruel, et que les Puits ne plongeaient nullement sous la lagune. Nous avons visité .deux ou trois de ces cachots ; nous nous attendions h des fantasmagories architecturales dans le goiit de Piranèse, à des arceaux, à des piliers trapus , à des escaliers tournants, à des grilles compliquées, h des anneaux énormes scellés dans des blocs monstrueux, à des soupiraux laissant filtrer un jour verdàtre sur la dalle humide, et nous aurions voulu être conduit par un geôlier en bonnet de peau de renard orné de sa queue, et faisant bruire des trousseaux de clefs à sa ceinture. Un guide vénérable, à figure do portier du Marais, nous précédait, une chandelle à la main, par d'étroits couloirs obscurs. Les cachots tapissés de Lois à l'intérieur, avaient une porte basse et une petite ouverture pratiquée eu face de la lampe accrochée au plafond du couloir. Un lit de camp en bois occupait l'un des angles.
C'était étouffé et noir, mais sans appareil mélodramatique. Un philanthrope arrangeant un cachot cellulaire n'aurait pas fait pis ; sur les murs, on déchiffre quelques-unes de ces inscriptions que l'ennui des prisonniers grave avec un clou aux parois de leur tombe ; ce sont des signatures, des millésimes, de courtes sentences de la Bible, des réflexions philosophiques assorties h l'endroit, un timide soupir vers la liberté, quelquefois la cause de l'emprisonnement, comme l'inscription dans laquelle un captif dit qu'il a été incarcéré pour sacrilège, ayant donné à manger à un mort. On nous a fait voir, à l'entrée d'un corridor, un siège de pierre sur lequel on faisait asseoir ceux que l'on exécutait secrètement dans la prison. Une corde fine, jetée au col
et tournée en manière de ^^arrotte, les étranglait à a mode turque. Ces exécutions clandestines n'avaient lieu que pour les prisonniers d'Etat convaincus de crimes politiques. La chose faite, on emballait le cadavre dans une gondole, par une porte qui donne sur le canal de la Paille, et on allait le couler au large, un boulet ou une pierre aux pieds, dans le canal Orfanello, qui est très-profond, et où il est défendu aux pécheurs de jeter leurs filets.
Les vulgaires assassins s'exécutaient entre les deux colonnes, à l'entrée de la Piazzetta. Le pont des Soupirs, qui, vu du pont de la Paille, a l'air d'un cénotaphe suspendu sur l'eau, n'a rien de remarquable à l'intérieur : c'est un corridor double, séparé par un mur qui mène à couvert du palais ducal à la prison, édifice sévère et solide d'Antonio da Ponte, situé de l'autre cùté du canal, et qui regarde la façade latérale du ])alais, qu'on présume avoir été élevée sur les dessins d'Antonio Riccio. Le nom de ]Jont des Soupirs donné à ce tombeau qui relie deux prisons vient ])robablemeut des plaintes des malheureux voyageant de leur cachot au tribunal et du tribunal à liBur cachot, brisés par la torture ou désespérés par une condamnation. Le soir, ce canal, resserré entre les hautes murailles des deux sombres édifices, éclairé par quelque rare lumière, a l'air fort sinistre et fort mystérieux, et les gondoles qui s'y glissent, emportant quelque beau couple amoureux qui va respirer le frais sur la lagune, ont la mine d'avoir ime charge pour le canal Orfauo.
Nous avons visité aussi les anciens appartements du doge ; il n'y reste rien de la primitive magnihcence, si ce n'est un plafond fort orné, divisé en caissons hexagones dorés et peints. Dans ces caissons, à l'abri des feuillages et des rosaces, était pratiqué un trou invisible
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par 011 les inquisilenrs d'Ktat ot lesmembres du Conseil des Dix pouvaient épier h tonte heni-c du jour et de la nuit ce que faisait le doge chez lui. La muraille, non contente d'écouter par une oreille, comme la prison de Denis le Tyran, retrardait par un o'-il toujours ouvert, et le dope vainfjueui- à Zara ou h Candie entendait, comme Angelo, « des pas dans sou mur, » et sentait circuler autour de lui une surveillance mystérieuse et jalouse. Nous avons vu aussi les statues antiques transportées de la hil)lioth("M|ue du Sansovino dans le palais ducal. Il y a un groupe charmant de Léda et du Cygne ; elle résiste encore, mais si faiblement, avec une vertu si lasse et un refus si provocateur, que déjà l'oiseau divin l'a entourée de son aile comme d'un rideau nuptial. Il faut s'arrêter aussi devant un bas-relief d'enfants, en marbre de Paros, du meilleur temps de la sculpture grecque; un Jupiter /Egiochus, trouvé k Éphèse; une Gléopatre, et surtout deux grands masques de Faune et de Faunesse, d'une expression singulière.
Le grand canal.
Maintenant nous allons, si vous n'êtes pas las de cette visite au palais des Doges, remonter dans notre gondole et faire une promenade sur le grand canal. Le grand canal est à Venise ce qu'est à Londres le Strand, à Paris la rue Saint-Honoré, à Madrid la calle d'Alcala, l'artère principale de la circulation de la ville. Sa forme est celle d'une S retonrnée, dont la bosse échancre la ville du côté de Saint-Marc, et dont la pointe supérieure aboutit à l'Ile de Santa- Ghiara, et la pointe inférieure à la Douane de mer, près du canal de la Giudecca. Cette S est coupi'e vers le milieu ])ar le pont de Kialto.
Le grand canal de Venise esL la plus merveilleuse chose du monde. Nulle autre ville ne peut présenter un spectacle si beau, si bizarre et si féerifjue : on trouve peut-être ailleurs d'aussi remarquables morceaux d'architecture, mais jamais placés dans des conditions si pittoresques. L<i, chaque palais a un miroir pour admirer sa beauté, comme imc femme co(juelle. La j'éalilé superbe se double d'un reflet cliai-mant. L'eau caresse avec amour le pied de ces jjelles façades que baise au
j'ronl une himièro blonde, et les berce dans un double ciel. Les petits bâtiments et les grosses barques qui peuvent remonter jusque-lti semblent amarrés exprès comme repoussoirs ou premiers plans, pour la commodité des décorateurs et des aquarellistes.
En lonjreant la Douane, qui, avec le palais Giustiniaui, aujourd'hui hôtel de TP^urope, forme l'entrée du grand canal, jetez un regard à ces têtes de cheval décharnées comme des massacres, sculptées dans la corniche carrée et trapue qui soutient la boule de la Fortune : cet ornement singulier signi(ie-t-il que, le cheval étant inutile à Venise, on s'en défait à la Douane, ou plutôt n'est-ce qu'un pur caprice d'ornementation? Cette explication nous semble la meilleure, car nous ne voudrions pas toml)er dans les finesses symboliques que nous avons reprochées aux autres. Nous avons déjà décrit la Sainte, que nous apercevons de notre fenêtre, et qui n'a pas besoin qu'on s'y arrête après le tableau de Ganaletto, le chef-d'œuvre du peintre peut-être. Mais ici nous éprouvons un embarras. Le grand canal est le véritable livre d'or où toute la noblesse vénitienne a signé son nom sur une façade monumentale.
Chaque pan de nmraille raconte une histoire; toute maison est un palais ; tout palais un chef-d'œuvre et une légende : à chaque coup de rame le gondolier vous cite un nom qui était aussi connu du temps des croisades qu'aujourd'hui; et cela à droite et à gauche, sur une longueur de plus d'une demi-lieue. Nous avons écrit une liste de ces palais, non pas de tous, mais des plus remarquables, et nous n'osons la transcrire à cause de sa longueur. Elle a cinq ou six pages : Pierre Lombard, Scamozzi, Vittoria, Longhena, Andréa Trémignan, Giorgio Massari, Sausovino, Scbastiano Mazzoni;, Sammichelli, le grand arcliitecte de Vérone;
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Selva, Domenico Rossi, A'iseutini,onl donné les dessins et dirigé la construction de ces demeures princières, sans compter les merveilleux artistes inconnus du moyen iige qui ont élevé les plus pittoresques et les plus romantiques, celles qui donnent à Venise son cachet et son originalité.
Sur les deux rives se succèdent sans interruptinu des façades toutes charmantes et diversement belles. Après une architecture de la Renaissance, avec ses colonnes et ses ordres superposés, vient un palais du moyen âge dans un style gothique arabe, dont le palais ducal est le prototype, avec ses balcons é\idés h jour, ses ogives, ses trèfles et son acrotère dentelé. Plus loin est une façade plaquée de marbres de couleurs, ornée de médaillons et de consoles; jmis un grand mur rose, où se découpe une large fenêtre à colonneltes : tout s'y trouve, le byzantin, le sarrasin, le lombard, le gothique, le roman, le grec, et même le rococo, la colonne et la colonne! te, l'ogive et le cintre, le chapiteau capricieux, plein d'oiseaux et de fleurs, venu d'Acre ou de Jaiïa, le chapiteau grec trouvé dans les ruines athéniennes, la mosaïque et le bas-relief, la sévérité classique et la fantaisie élégante de la Renaissance. C'est une immense galerie à ciel ouvert, oîi Ton peut étudier du fond de sa gondole, l'art de sept ou huit siècles. Que de génie, de talent et d'argent ont été dépensés dans cet espace qu'on parcourt en moins d'une heure ! Quels jirodigicux artistes, mais aussi quels seigneurs intelligents et magnifiques! Quel dommage que les patriciens qui savaient faire exécuter de si belles choses n'exisicnl plus <|ue dans les toiles de Titien, de Tinloret et du Moro !
Avant (raniM'i- sfulcincni an Hi.illo, vous avez à gauciie, en l'eiuonlanl le canal , le jjidais Dario, style gothique, le palais Yenicr, qui se présente pai' un angle
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avec ses orncmenls, ses marbres prrcioux et ses niédaillons, style lombard ; les Beaux-Arts, façade classique accolée h l'ancienne Scuola de la Charité et surmontée d'une A'enise chevauchant un lion ; le palais Contarini, architecture de Scaraozzi ; le palais Rezzonico, aux trois ordres superposés; le triple palais Giustiniani, dans le goût moyen ;\ge, où habite M. Natale Schiavoni, descendant du célèbre peintre Schiavoni,qui a une galerie de tableaux et une belle hlle, reproduction vivante d'une toile peinte par soû aïeul ; le palais Foscari, reconnaissable à sa porte l)asse , à ses deux étages de colonnettes supportant des ogives et des trèfles, où logeaient autrefois les souverains qui visitaient Veaise, et maintenant abandonné ; le palais Balbi, au balcon duquel les princes s'accoudaient pour regarder les régates qui se faisaient sur le grand canal avec tant d'éclat et de pompe , aux beaux temps de la république; le palais Pisani, dans le style allemand du commencement du quinzième siècle; et le palais Tiepolo, tout pimpant et moderne relativement, avec ses deux élégants pyramidions ; à droite, tout près de l'auberge de l'Europe, il y a entre deux grands bâtiments un pallazzino déUcieux qui se compose d'une l'euéli'e et d'un balcon ; mais quelle fenêtre et quel balcon ! Une guipure de pierre, des enroulements, des guillochages et des jours ([u'ou ne croirait possibles qu'à l'emportepièce, sur une de ces feuilles de paj)ier qui recouvrent les dragées de baptême ou qu'on jette sur le globe des lampes; nous avons bien regretté de n'avoir pas 25 000 fr. sur nous pour l'acheter, car on n'eu demandait pas davantage.
Plus loin, eu remontant, l'on trouva les ])alais : Corner délia Cà Grande, qui date de 1532, un dos meilleurs du Sansovino; Grassi, aujourd'hui l'auberge
de l'Empereur, dont l'escalier de marbre est garni de beaux orangers en pots; Gorner-Spinelli, Grimani, robuste et puissante architecture de Sammicheli , dont le soubassement de marbre est entouré d'uue double grecque d'un J)el eflet, et qui sert aujourd'hui d'hôtel des Postes ; Farsetti, au péristyle à colonnes, à la longue galerie de colonnettes occupant toute sa façade, où s'est logée la municipalité. Nous pourrions dire, comme don Ruy-Gomez da Silva à Charles-Quint, dans la pièce à'Hernani, lorsqu'il lui montre les portraits de ses aïeux ; œ J'en passe, et des meilleurs. » Nous demanderons cependant grâce pour le palais Lorédan et l'antique demeure d'Enrico Dandolo, le vainqueur de Constantinople. Entre ces palais, il y a de£ maisons qui les valent, et dont les cheminées en turban, en tourelles et en vases de lleurs, rompent très à propos les grandes lignes d'architecture.
Quelquefois un traghetto ou une piazzettà, comme le campo San-Vitale, par exemple, qui fait face à l'Académie, coupe à propos cette longue suite de monuments. Ce campo, bordé de maisons crépies d'un rouge vif et gai, fait le plus heureux contraste avec les guirlandes de pampre d'une treille de cabaret; cette tranche vermeille, dans cette file de façades plus ou moins rembrunies par le temps, repose et charme l'œil; on y trouve toujours quelque peintre établi, sa palette au pouce et sa boîte sur les genoux. Les gondoliers et les belles filles que le voisinage de ces drôles attire toujoui's posent naturellcincjit, et d'admiralcurs deviennent modèles.
Le Rialto, qui est le plus beau ])ont de Venise, a l'air très-grandiose et très-monumental ; d enjambe le cnnal par une seule aj-ciie d'une courbe éh-gaute et hardie;
a été coustruil en IG91 sous le dugal de Pasquale
Cigofnia, par yVntonio da Ponte, et remplace l'ancien pout-levis en l)i)is dont nous avons parlé à ])ropos du plan d'Albert Diirer. Deux rangées de boutiques, séparées au milieu par un portique en arcade et laissant voir une trouée du ciel, chargent les côtés du pont qu'on peut traverser sur trois voies, celle du centre et les deux trottoirs extérieurs garnis de balustrades de marbre. Autour du pont de Rialto, un des points les plus pittoresques du grand canal, s'entassent les plus vieilles maisons de "\'enise, avec leurs toits en ])lateforme, plantés de piquets pour attacher des bannes, leurs fongues cheminées, leurs balcons ventrus, leurs escaliers aux marches disjointes et leurs larges plaques de créjn rouge, dont les écailles tombées laissent à nu les murailles de briques et les fondations verdies par le contact de l'eau. Il y a toujours, près du Rialto, un tumulte de barques et de gondoles, et des îlots stagnants d'embarcations amarrées séchant leurs voiles iauves quelquefois traversées d'une grande croix.
Shylock, ce juif si affamé de chair de chrétien, avait sa boutique au ])ont de Rialto, qui a ce grand honneur d'avoir fourni une décoration à Shakspeare.
En deçà et au delà du Rialto, se groupent sur les deux rives l'ancien Fondaco dei Tedeschi , dont les murs colorés de teintes incertaines laissent deviner des fresques de Titien et de Tinloret, pareilles à des songes qui vont s'évanouir: la poissonnerie, le marché aux herbes et les vieilles et les nouvelles fabi'iques de Scarpagnino et de Sansovino, prrs de tomber, en ruines, où sont installées difl'érentes magistratures.
Ces fabriques rougeAtres, dégradées, glacées de tons admirables par la vétusté et l'îilDandon, doivent faire le di'sespoir de l'édiblé et la joie des peintres. Sous leurs arcades fourmille d'ailleurs une population active et
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bruyante, qui monte et descend, va et vient, vend et achète, rit et piaille : là le thon frais se débile en rouges tranches, et s'emportent par paniers moules, huîtres, crabes, crevettes.
Sous l'arche du pont, où vibre pourtant un écho des plus sonores, dorment à l'abri du soleil les gondoliers attendant pratique.
En remontant toujours, l'on rencontre à gauche le palais Corner délia Kegina, ainsi nommé à cause de la reine Cornaro, que les Parisiens connaissent par l'opéra d'Halévy, la Reine de Chypre, où Mme Stoltz avait un si beau rùle. ]Nous ne nous rappelons plus si la décoration de MM. Séchan , Diéterle et Despléchin était ressemblante; elle a*urait pu l'être sans rien perdre, car l'architecture de Domenico Rossi est d'une grande élégance. Le somptueux palais de la reine Cornaro est maintenant un mont-de-piété, et les humbles guenilles, de la misère et les joyaux de l'imprévoyance aux abois viennent s'entasser sous les riches lambris ([ui leur doivent de ne pas tomber en ruines : car aujourd'hui il ne suffit pas d'être beau, il faut encore être utile.
Le collège des Arméniens, qui se trouve à quelque distance de là, est un admirable édifice de Baldassare de Longhena, d'une riche, solide et im])nsanle arcliitecture. C'est l'ancien palais Pcsaro.
A droite s'élève le palais délia Gà D'oro, un des plus charmants du grand canal. Il appartient à Mlle Taglioni, qui l'a fait restaurer avec le soin le plus intelligent. Il est tout brodé, tout dentelé, tout découpé à jour, dans un goût grec, gothique, barbare, si fantasque, si léger, si aé-rieu, qu'on le dirait fait exprès pour le nid d'une sylphide. Mlle Taglioni a pilié de ces pauvres palais abandoiini's. Elle en a plusieurs en pension, qu'elle entretient par pure commisération pour
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leur ])eautt'' ; un nous en a signalé trois ou quatre à ([ui elle lait cette charité de réparations.
Ref^'ardez ces poteaux d'amarre Lleus et blancs, semés de fleurs de lis d'or; ils vous disent que l'ancien palais A'endramin Galergi est devenu une habitation quasi royale. C'est la demeure de S. A. la duchesse de Berry, et certes elle est mieux logée qu'au pavillon Marsan; car ce palais, le plus beau de A'enise, est un chef-d'œuyre d'architecture, et les sculjjtures en sont d'une finesse- merveilleuse. Rien n'est ])lus joli ([ue les groupes d'enfants qui tiennent des écussons sur les arceaux des fenêtres. L'intérieur est remj)li de marbres précieux ; on y admire surtout deux colonnes de porphyre d'une beauté si rare que leur valeur payerait le palais.
Quoique nous ayons été bien long,, nous n'avons pas tout dit. Nous nous apercevons que nous n'avons pas parlé du palais Mocenigo, où demeurait le grand Byron ; notre gondole a pourtant frôlé l'escalier de marbre où, les cheveux au vent, le pied dans l'eau , par la pluie el la tempête, la fille du peuple, maîtresse du lord, l'accueillait à son retour par ces tendres paroles : « Grand chien de la madone, est- ce un temps pour aller au Lido? » Le palais Barbarigo mérite aussi une mention. Nous n'y avons pas vu les vingt-deux Titien qu'il renferme et que tient sous scellé le consul de Russie, qui les a achetés pour son maître ; mais il contient encore d'assez belles peintures, el-le berceau tout sculpté et tout doré destiné à l'héritier de la noble famille, ber-» ceau dont on pourrait faire une tombe, car les Barbarigo sont éteints ainsi que la plupart des anciennes familles de Venise : de neuf cents familles patriciennes inscrites au livre d'or, il en reste aujourd'hui cinquante à peine.
L'ancien caravansérail des Turcs, si peuplé au temps où Venise faisait tout le commerce de l'Orient et deis Indes, présente maintenant deux étages d'arcades arabes eilondrées ou obstruées par des cabutes qui ont poussé là comme des cbampignons malsains.
A cette hauteur environ où s'embranche le Gauareggio , on aperçoit des traces du siège et du bombardement des Autrichiens; quelques projectiles sont arrivés jusqu'au palais Labbia, qui a brûlé, et ont. sillonné la façade inachevée de San-Geremia. D'une construction effondrée, caprice étrange des boulets dans leur destruction intelligente, il ne reste plus d'apparent qu'un crâne de marbre sculpté au sommet d'un mur, connue si la mort, par une sorte d'effroi respectueux, avait reculé devant son blason. En s'éloiguant du cœur de la ville, la vie s'éteint. Beaucoup de fenêtres sont fermées ou barrées de planches ; mais cette tristesse a sa beauté : elle est plus sensible à l'âme qu'aujc yeux , régalés sans cesse des accidents les plus imprévus d'omljre et de lumière, de fabriques variées que leur délabrement même ne rend ([ue plus pittoresques, du mouvement perpétuel des eaux, et de celte teinte bleue et rose qui fait l'atmosphère de Venise.
OWâD
La vie à Venise.
Derrière la Venise monumentale, espèce de décoration d'opéra féerique, qui saisit d'abord les regards, et à laquelle le voyageur ébloui s'arrête ordinuirement, il eu existe une autre plus familière, plus intime et non moins pittoresque, cpioique peu connue; c'est de celle-ci que nous allons parler.
Devant faire, un assez long séjour à ^'enise, nous quittâmes l'hôtel de l'Europe, qui occupe l'ancien palais Giustiniani, à l'entrée du grand canal, pour nous installer à l'angle du Gampo-Sau-Mosè , chez le signor Tramontini, dans le logement laissé vacant par un prince russe. Que ce mot, prince russe, n'éveille pas dans l'imagination du lecteur des idées de magnificence déplacées pour un pauvre poète comme nous : on peut à Venise se passer le lu.xe d'un palais dans les prix doux. Une merveille, signée Sansonivo ou Scamozzi, s'y loue moins cher qu'une mansarde de la rue de la Paix, et notre appartement faisait ])artie d'une simple maison crépie de rose , comme la plupart des maisons de A'enise. Ce logement offrait au prince l'avantage de regarder par les fenêtres, du côté de la place, la bou*
ti([ue d'ane Loulangère i'raïKjaise qui avait, sinon des écus, du moins une fille d'une beauté rare. Ce que le prince russe acheta de pains mollets, de pains de gruau, de pains jocko, de pains de pâte ferme, de pains anglais, de pains azymes, dans l'intérêt de sa passion, eût suffi pour nourrir des familles; mais rien n'y iil. La jeune boulangère était gardée par la vigilance maternelle avec plus de soin que les pommes d'or du jardin des Hespérides par le dragon mythologique, et le Moscovite désappointé fut forcé d'aller éteindre son ardeur dans les neiges natales. Cette belle fille resta pour nous à l'état de mystère , car nous ne l'aperçûmes pas une seule fois pendant un voisinage de quelques semaines. Tout locataire de ce logement était par cela même suspect de galanterie.
Ce n'est nullement l'envie d'illustrer le coin où nous avons passé un mois si heureux qui nous pousse à nous y arrêter avec quelques détails. Nous ne sommes pas de ceux dont la joie ou la tristesse importe au monde , et, si nous usons quelquefois de notre personnalité dans ces notes de voyage, c'est comme moyen de transition et pour éviter des embarras de formes ; et puis il n'est pas sans intérêt de mêler à la "\'enise du rêve la Venise de la réalité.
A travers nos recherches d'un appartemeut, nous avions été accostés par un aventurier brescian, jeune homme de belle mine, qui se disait étudiant et peintre, et profitait de notre ignorance des lieux et du dialecte vénitien pour se rendre nécessaire et se glisser dans notre intimité; car quelques pièces de monnaie qui sonnaient dans nos poches nous faisaient paraître h ses yeux de magnificpies seigneurs, relativement à sa pauvreté personnelle. Il nous conduisit à un tas de ])0Uges plus horribles les uns que les autres, et auprès des-
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(|ui'ls la |)(.'lile cliamhre de Consiielo, dans la Corto- Minelli, eût c'ié nu j)aradis. 11 s'c'tonnait de nous voir t;i diKiciles, cl on concevait des idées d'autant plus splendides à noire endroit. Pour se concilier notre hienveillance, et s'assurer des patrons si considérables, il nous lit cadeau d'un de ces frêles bouquets montés sur un bâton et entourés d'une carte, qu'on distribue à ^'enise pour quelque menue pièce de cuivre. Il paraissait fonder de grandes espérances sur la délicatesse intrénieuse de ce réijal, espérances qui furent dé(;ues et à la perte destiuelles il se résigna diriicilement. Des glaces et du café ne lui semblèrent point une compensation suffisante de son boucjuet , et il se plaignit avec tant d'amertume des dépenses au.\(j[uelles la générosité de son cœur trop loyal l'avait entraîné eu compagnie des nobles étrangers, que nous nous crûmes obligés de lui offrir une demi-douzaine de zwant/.igs qu'il accepta en grommelant et avec tous les signes d'une liertt' blessée.... de recevoir si peu.
Notre logis avait une porte d'eau et une porte de terre donnant sur un canal et sur une place comme la plupart des maisons de ^'enise. Il se comj)osait d'une chambre à coucher fort ])ropre et d'un salon assez vaste, séparés par une pièce d'entrée dans laquelle s'ouvrait un balcon à trois fenêtres que nous fîmes garnir de fleurs, et où nous passâmes la meilleure jiartie de notre temps à rêver et à regarder, en fumant des cigarettes; cette distribution se répète prescjue partout , dans les palais comme dans les habitations les ])lus humbles. Le l)alcon est le point central et comme le type g('nérateur de l'édifice. Ces balcons tiennent le milieu entre le mirador espagnol et le moucharaby arabe.
(n canapé, des chaises de crin, un lit enveloppé' d'iiu moustiquaire, une table, une toilette formaient l'ameu- 19!) 11
blement. Le parquet était remplacé par uue espèce de stuc diapré de dilïéreutes couleurs, ressemblant, à s'y méprendre, à une immense tranche de galantine. Rien n'y manquait, pas même les truffes, simulées par les cailloux noirs. Cette charcuterie pave tous les appartements de Venise. Elle est fraîche au pied d'ailleurs et facile à tenir nette. Les murs, suivant l'usage en Italie, étaient badigeonnés d'une teinte plate à la détrenape et ornés de lithographies galantes enluminées d'après Compte- Calix, ce qui était flatteur jusqu'à un certain point pour l'art français, mais regrettable au point de vue de la couleur locale ; heureusement une Panagia, peinte par les néo-byzantins du mont Athos avec une rigidité et une barbarie hiératique digne du neuvième siècle, relevait à propos la vulgarité moderne de ces images de pacotille.
Cette madone au monogramme doré venait de notre hôtesse , aimable Grecque mariée à Venise, qui habitait l'appartement au-dessus du nôtre. Un sonnet imprimé sur satin et proprement encadré, disait, avec force allusions tirées de la mythologie", comment les flots ioniens avaient cédé cette Vénus aux flots adriatiques , et comment une vertueuse Hélène avait suivi au delà des mers un honnête Paris.
Hélène était en eflet le nom de la jeune femme, mais la ressemblance ne se continuait pas jusqu'à l'époux, qui s'appelait Joseph Tramontini.
La signora Elcna aciievait sa quarantaine de relevailles et gardait encore la douce ])âleur des mains et de la ligure qui est comme la récompense des jeunes mères. Mariée de très-bonne heure, elle avait eu déjà plusieurs avocats. Que cette phrase ne fasse en rien soupçonner la ])udicilé de celte charmante femme. Quoiqu'on vive assez vieux à Venise, les enfants s'y élè-
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vonluml et il enmcurl beaucoup en bas à^e. Ces petits iunoceuts vont tout droit au ciel et plaident la cause de leurs parents devant le tribunal de Dieu. De Ik le nom d'avocats. Aussi, dans cet espoir, se console-t-on assez facilement de leur perte.
Le reste de la maison se composait d'une jeune nourrice venue des Alpes du Frioul, paysanne aux joues étroites, au profil busqué, au grand reil étonné et sauvage, qui bondissait dans l'escalier de marche eu marche , son poupon au bras , comme une chèvre peureuse sautant de roche en roche, et d'une vieille servante appelée Lucia, nom poétique, peu d'accord avec ses cheveu.x hérissés comme des crins de goupillon, sa ])eau bistrée et rance, ses yeux louches, sa bouche lippue , sa voix criarde et son aspect de Léouarde et de INIaritorne.
Gomme nous l'avons dit, notre logis avait vue sur la place et sur le canal. Pourquoi une description de ce double aspect n'aurait-elle pas l'intérêt d'une aquarelle de Joyant ou de Wilbams Wyld, qui ont fait ainsi une foule de petites esquisses familières de ruelles étroites, d'angles de canaux, de dessous de pont, de traguets pittoresquement encombrés ? La plume est-elle plus maladroite que le pinceau ? Essayons.
Au fond de la place, ou, comme on dit ici, du campo, s'élève l'église de San-]VIosè, avec sa façade d'un rococo flamboyant , tourmenté, presque farouche dans sa violente exagération. Ce n'est pas ce rococo fade, mollasse, vieillot et fripé dont nous avons l'habitude en France, mais un mauvais goût robuste, plein de force, d'exubt'rance, d'invention et de ca|iri(;e; les volutes se contournent comme des parafes de pierre, les consoles font de brusques saillies, les architraves sont interrompues par de profondes échancrures, les allégories sculptées
s'accoudent sur l'arc des tympans avec des postures impossibles et michelangesques. Des statues aux contours ronflants, aux draperies bouillonnantes, prennent dans leur niche des poses de capitau ou de maître de danse . Le buste du fondateur a l'air , au bout du pyramidion qui le supporte, tant il est moustachu et formidable, du propre portrait de don Spavento. Eh bien ! ces chicorées touftues comme des choux, ces rocailles tarabiscotées, ces cartouches à serviette, ces colonnes à bracelets, ces tit^ures strapassées, ces surcharges d'ornementation extravagantes, produisent un effet riche, grandiose en dépit du bon goût violé dans chaque détail, mais violé par une imagination vigoureuse. Yignole blâmerait le dessinateur de ce portail fantasque. Nous l'absolvons pleinement. Ce bizarre architecte s'appelait Alexandre Trémignone.
Cette façade truculente est reliée par un pont volant à son clocher, diminutif du campanile delà place Saint- Marc. En Italie, les architectes ont toujours été embarrassés des clochers; ils ne savent ou ne veulent pas les rattacher au monument. On dirait que, ])réoccupés malgré eux des temples païens, ils regardent le clocher catholique comme une- sujjerfétation difforme, comme une excroissance barbare; ils n'en l'ont qu'une tour isolée, une sorte de beffroi, et semblent ignorer les magnifiques efi'ets qu'en a tirés l'architecture religieuse du Nord. Ceci soit dit en passant. Nous aurons à revenir plus d'une fois sur cette observation.
L'entrée de San-Mosè est recouverte d'une é])aisse portière de cuir piqué, ([ui, lorsqu'on la soulève, laisse vaguement entrevoir de la place , dans une ombre traus])arente, des éclairs de dorure, des étoiles de bougie, et sortir de tièdes bouffées d'encens mêlées à des rumeurs d'oi'guc et de prières.
Lo cloclior iiV'St jtas un siiu'oiiristi^ : il lialiille et carillonne toute hi journée. Le matin, c'est l'angélus, ]iuis la messe, puis les vêpres, puis le salut du soir; à peine si ses lantrues de fer se taisent (juel([ues instants. Rien ne l'atii^ue ses poumons de bronze.
Tout auprès, séparé par une ruelle aussi étroite qive le caUejon le plus étranglé de Grenade ou de Constantine, et qui mène au traplielto du grand canal, s'abrite dans l'ombre de l'église le presbytère, sombre façade plaquée d'un rouge déteint , percée de fenêtres mornes à grillages compliqués, et qui ferait tache h. ce clair tableau vi-nitien , si des masses de plantes parié'taires, retombant en désordre , ne l'égayaient un peu de leur vert tendre , et si une charmante madone, surmontant un tronc pour les pauvres, n'y souriait entre deux lampes.
Les trois ou quatre maisons qui y font face contiennent la maison de la boulangère assiégée parle prince russe, un marchand de fleurs, dont la devanture, garnie de petits pots , étalait des tulipes en ognons ou épanouies , et des ])lantes rares , échafaudées de baguettes et flanquées d'écriteaux scientifiques; un magasin de denrées quelconques formant l'angle du côté du canal, le tout cr«q)i à la chaux, diapré de contrevents verts, rayé de balcons et surmonté de ces cheminées au chapiteau évasé en tuibau, qui change les toits de Venise en cimetières turcs.
A l'un de ces balcons paraissait assez souvent une signera jolie autant que l'éloignement permettait de le distinguer, vêtue presque toujours de noir et jouant de l'éventail avec une dextérité tout espagnole. Il nous semblait l'avoir déjà vue qucl({ue part. Lu y songeant, nous trouvâmes que c'f'iait dans les M('moires de Charles Gozzi. Llle rajjpelait le type de la jeune
femme de son roman par la fenêtre. Peut-être n'eût-il pas été impossible de l'engager dans un amour en gondole, avec sérénades, régals et confitures à l'ancienne mode vénitienne. Mais le voyageur est un oiseau de passage qui n'a pas le temps d'aimer.
Sur la face libre de la place, du côté du débarcadère, s'abat un pont de marbre blanc d'une seule arche, qui enjambe le canal et met le campo en communication avec la ruelle de la rive opposée conduisant à la place de Saint-Maurice.
Le canal s'enfonce par un bout dans une de ces perspectives que les vues de Venise ont rendues présentes à tout le monde : hautes maisons , roses par en haut , vertes par en bas, la tête dans le soleil et le pied dans l'eau , fenêtres à ogives coudoyant la baie carrée moderne, chemim'es arrondies eu pots de fleurs, longues bannes rayées pendant des balcons, tuiles vermeilles ou bistrées , faîtes couronnés de statues, se détachant en blanc sur l'azur du ciel, poteaux d'amarre enlummés de couleurs vives, eaux miroitantes dans l'ombre, barques stationnaires ou rasant de leurs flancs noirs le marbre des escaliers avec des effets d'ombre ou de lumière imprévus.
Cette aquarelle , grande comme nature, ('lait accrochée en dehors de notre fenêtre du côté de l'eau.
Par l'autre bout, le can^l , encore barre d'un pont, se dégorgeait dans le canalazzo et laissait voir une portion du mur d'entrée de la Douane de mer et la Fortune de bronze virant au vent sur sa boule d'or , ainsi que les agrès des embarcations trop fortes pour pénétrer dans les étroites rues d'eau.
A'is-à-vis de nous se trouvait l'auberge de YÉloile (Vor, qui n'a rien de remarquable f|ii'iiiie terrasse festonnée de vigne, et dont iious ne |)a]'lorions pas sans un
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d(Hail caractërislique de son enseigne, écrite ]>riiiiitivcment en trois lani,'ues : eu italien, en français, en allemand ; les lettres tudesques, effacées sans doute pendant le siège de Venise, se devinent vaguement sous la couleur et n'ont pas été n-tablies ])ar patriotisme. Cette muette protestation contre le joug étranger se retrouve partout.
Assis &ur notre bidcou et poussant devant nous de légères bouffées de tabac du Levant, nous allons crayonner une esquisse de la vie vénitienne.
11 est matin encore ; le coup de canon de la frégate qui ouvre le port vient de faire crever sa fumée blanche sur la lai,'une; la salutation angélique vibre aux mille clochers de la ville. La Venise patricienne et bourgeoise dort encore profondément ; mais les pauvres diables qui couchent sur les marches des escaliei'S, sur les perrons des palais ou le fût des colonnes, ont déjà quitté leur lit et secoué leurs guenilles humides de la rosé^e nocturne.
Les barcarols du traguet lavent les flancs de leur gondole, brossent le draj) de la felce, polissent le fer de leur proue, secouent h tajùs de Perse (jui garnit le fond du bateau, font bouffer le| coussins de cuir noir et mettent tout en ordre dans leur embarcation ])0ur être prêts à l'apjtel de la pratique.
Les lourds bateaux qui apjiôi lent les provisions à la ville commencent à arriver de Mesire, de Fusine, de la Giudecca, espèce de faubourg maritime bordé d'édifices d'un coté et de jardins de l'autre, de Chioggia, de Torcello et d'autres endroits de la terre ferme ou des îles.
Ces barques, encombrées de légumes verts, de raisins, de pèches, laissent derrière elles une suave odeur de végétation qui contraste avec la senteur acre des
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embarcations cliarp-i'es de thons, de rougets, de poulpes, d'iiuitres, de pidocchi, de crabes, de coquillages et autres fruits de mer, selon la ])ittoresque expression vénitienne.
D'autres portent le bois et le charljon, s'arrêtent aux portes d'eau pour livrer leur marchandise et reprennent leur course paisible. Le vin arrive non dans des tonneaux, comme chez nous, non dans des outres de ])eau de bouc, comme en Espagne, mais dans de grandes cuves ouvertes qu'il teint de sa pourpre plus soml)re que du jus de mûres. L'épithète de noir, qu'Homère ne manc[ue jamais d'appliquer au vin, conviendrait parfaitement à ces produits des crus du Frioul et de l'Istrie.
On amène de la même manière l'eau pour remjdir les citernes; car Venise, malgré sa situation aquatique, mourrait de soif comme Tantale, ne possédant pas une seule source. Autrefois l'on allait chercher cette eau à Fusine dans le canal delà Erenta. Maintenant les puits artésiens, creusés avec bonheur par M. Degousée, fournissent la plupart des citernes. Il n'est guère de campo qui n'en possède une. L'orifice de ces réservoirs, entouré d'une margelle comme celle d'un puits, a fourni les plus délicieux molifs aux fantaisies des architectes et des sculpteurs vénitiens : tantôt ils en font un chapiteau corinthien, ('vidé au milieu; tantôt une gueule de monstre ; d'autres fois ils enroulent autour de ce tam- ])0ur de bronze, de marbre ou de pierre, des bacchanales d'enfants, des guirlandes de fleurs ou de fruits, ])ar malheur trop souvent usées par le frottement des cordes et des seaux de cuivre, des citernes remplies de sable, où l'eau se maintient fraîche, donnent un caractère particulier aux i)laces; elles s'ouvrent à certaines heures, et les femmes viennent y ])uiser, comme les esclaves grecques aux lunlainos aiiti(pies.
I>(jii ! voilà une ijundolo ijui en aocroclie une anti'e. On dirait, à les voir se luonli'e ])ar leur fer de liaciie, deux cyt,'nes méchants se plumant à coups de bec; l'un des ^'oudûliers n'a pas entendu, ou entendu trop tard le cri d'avertissement, espèce de ])ianlement en jart^'on inconnu. La dispute s'engage et les deux champions .vV»gueulent comme des héros homériques avant la bataille; debout sur la poupe, ils brandissent leur rame. On croirait (ju'ils vont s'assommer. N'ayez pas peur, il y aura plus de bruit que de mal. Les corps de Bacchus, ]es saiifi (le Diane voltigent d'un bord h l'autre, mais bientôt les jurons mythologiques ne suffisent plus. Les injures et les blasphèmes se croisent en augmentant toujours d'intensité : canard manqué, grenouille de va^e, crabe boiteux, pou de mer, chien iils de vache, âne fils de truie, assassin, ruffian, mouchard, tedesco, telles sont les aimables qualifications qu'ils se ])rodigueut. Associant le ciel à leur querelle, ils injurient leurs saints resi)ectifs : « La madone de ton traguet est une coureuse qui ne vaut pas deux chandelles, » dit l'un, a Ton saint est un bélitre qui ne sait pas faire un miracle présentable, » répond l'autre. Nous adoucissons les termes.
Il esta remarquer que les vociférations sont d'autant plus outrageuses que les barques s'éloignent davantage et que les interlocuteurs de ce dialogue funboiul se sentent hors do porti'e.
liientùt on n'entend plus que les croassements enroués qui se perdent dans le lointain.
Voici passer une gondole officielle avec le pavillon autrichien h l'arrière, menant h quehjue inspection un fonctionnaire roide et froid, la poitrine chamarrée de di'Torations; cette autre ])romène des Anglais, touristes llegmatiques; celle-là, mince comme un patin.
file, mystérieuse et discrète, du côté du large. Sa felce rabattue, ses jalousies relevées, abriteut , deux amants qui vont déjeuner en partie fine à la pointe de Quintavalle; celle-là, plus lourde et plus large, emporte sous son teûdelet rayé de blanc et de bleu une honnête famille allant prendre les bains de mer au Lido, sur cette plage dont le sable fin garde encore la trace du pied des chevaux de lord Byron.
Mais l'église s'ouvre. Il en sort un cortège rouge portant une bière rouge qu'on dépose dans une gondole rouge. On porte ici le deuil eu pourpre. C'est un mort qu'on embarque pour le cimetière, situé dans une île sur le chemin de Murauo. Les prêtres, les porteurs, les chandeliers et les ornements d'église occupent la barque qui précède. Va dormir, pauvre mort, sous le sable imprégné de sel marin, à l'ombre d'une croix do fer qu'effleurera l'aile du goéland. Pour les os d'un Vénitien, la terre ferme serait un manteau trop lourd.
Puisque nous en sommes sur ce sujet funèlu'C, disons qu'à Venise, lorsqu'il meurt quelqu'un, on colle sur sa maison et dans celles des rues avoisiuantes, en manière de billets de faire part, une pancarte imprimée qui dit son nom, sou âge, son lieu de naissance, la maladie h laquelle il a succombé, affirme qu'il a reçu les sacrements, qu'il est mort en bon chrétien, et demande pour lui les prières des fidèles.
Laissons là ces idées ni('lancoli([ues; le sillon de la barque rouge s'est reléruK', n'y ])ensous ])lus. Soyons oublieux comme le flot, (jui ne gai'dc l;i marque de rien ; c'est à la vie, et non à la mort, qu'il faut songer '
Détails familiers.
Sur le pont vont et viennent des jeunes filles, ouvrières, grisettes ou servantes, en chemise et jupon sous leur long châle; sur leurs nuques s'enroiilent, comme (les câbles, de longues torsades de ces cheveux blonds roux, si chers au peintre v(''nitien. Je salue de ma fenêtre ces modèles de Paul Véronèse, qui passent sans se souvenir qu'ils ont posé, il y a trois cents ans, pour les Xoces fie Cana. De vieilles femmes encapuchonnées de la baiite nationale, se hâtent pour arriver à temps à la messe, dont le dernier coup tinte à San-Mosè.
Des soldats hongrois, aux pantalons bleus, aux bottines noires, à la casaque de coutil gris, font résonner le pont sous leur pas pesant et régidier, portant à quelque caserne le bois pour faire cuire la soupe ou les victuailles de la gamelle.
Des ■Ulustrissiiin, ancieïiS nobles ruinés, ayant encore grand air sous leurs vêtements propres et râpt's, s'en vont prendre à Florian, le lieu de réunion de l'aristocratie, cet excellent café dont Constantinople a transmis la recette à Venise, et que nulle pari on ne boit meilleur. Ailleurs, peut-être, ces apparitions du temps passé
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exciteraient le sourire; mais le peuple de A'enise aime sa vieille noblesse, (jui a toujours été bonne et familière avec lui.
Rien ne se fait à la façon ordinaire dans cette ville fantastique. Les musiques des rues, au lieu de cheminer sur la hanche du tourneur de manivelle, sont trimballées par eau : l'orgue va en gondole.
Il en passe justement un sous notre balcon ; c'est une de ces grandes mécaniques que l'on fabrique à Crémone, la patrie des bons violons. Rien ne ressemble moins à ces boîtes à fausses notes dont le rouleau édenté ne soulève plus qu'une partie des touches sonores, et qui , chez nous, font hurler d'angoisse les chiens au coin des carrefours; des jeux de trompettes, de t]-iangle et de tambour de basque en font un orchestre complet, au son duquel danse un bal de marionnettes mécaniques renfermées dans un cartouche. Ou dirait une ouverture d'opéra qui se promène.
Plus d'une barque se détourne de son chemin pour jouir plus longtemps de la mélodie, et la gondole musicale s'avance suivie d'une petite ilotlillo dilettante qui parcourt les canaux après elle.
Quel est donc ce bateau qui passe ayant amarn' Ji son flanc une esj)èce de monstre bleuâtre qui barbote, clapote et fait voler l'eau en écume ? Ce sont des pécheurs qui montrent un dauphin, curiosité marine capturée dans leurs filets, et qui tendent leurs bonnets aux fenêtres et aux gondoles pour recueillir quelque monnaie. De fortes cordes, nouées adroitement, mainlienneiit l'animal moitié dans son élément, moitié dans l'air, afin qu'on puisse le voir. Il ne ressemble guère h. ces monstres fanlastif|U('s auxquels le blason donne le nom de dau- ])hin, chimère qui tient le milieu entre le poisson et l'ornement. Nous n'avons i)as relrouv(' dans cetle
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firossc lOle bi)iul)éo, lerniiuéc par un bec, los fosses hér;ilLli(|ues et les déclii(j[uetures lainbrequiuées des armoiries. Arion, avec sa lyre, ne ferait pas trop bonne lii^nire enfourché sur une monture de cette espèce.
Maintenant rci^'ardons ducùlé de la place. Le tal)leau n'est pas moins animé. La boutiijue du marchand de frilure, dont la bara([ue de ])lauclies et de toiles est établie au bas du pont, est ouverte; les fourneaux sont en pleine activité et mêlent dans l'air l'odeur de la fumée et les parfums un peu acres de l'huile bouillante : la friture tient une ^a-ande place dans la vie italienne. La sobriété est une vertu méridionale qui se compli({ue aisément de ])aresse, et il se fait peu de cuisine dans les maisons. Un envoie chercher à ces officines en plein vent .des pâtes, des beignets , des bras de poulpe, des poissons frits, que d'autres^ moins cérémonieux^ consomment sur place.
Le friturier , qu'on nous pardonne ce néologisme nécessaire dans un voyage en Italie, est un grand et gros gaillard pansu, joufllu, espèce d'Hercule obèse, type de Palforio, aux joues écarlates, au nez de jjerroquet, aux oreilles ornées de boucles, aux luisants cheveux noirs frisés par petites mèches, comme de la peau d'agneau d'Astracan. Il se carre comme un roi sur son trùne, ayant derrière lui trois ou quatre rangées de grands plats de cuivre estampés et brillants, ])areils h. des boucliers antiques pendus au rebord des trirèmes.
Le marchand de citrouilles, mets dont les \'énitiens sont friands, étale aussi sa denrée par masses qui ressemblent à des pains de cire jaune et qu'il débite eu tranches. Une jeune fille, à la fenêtre, fait signe au marchand et descend, au bout d'une ficelle, un ])anier iivec lequel elle remonte un morceau de citrouille jiro-
portionné îi l'argent qu'elle a descendu. Cette manière commode de s'approvisionner convient à la nonchalance vénitienne.
Un groupe s'est formé au milieu du campo , groupe bientôt épaissi de tous les passants et de tous les flâneurs dégorgés par le pont et qui se rendent, par la ruelle le long de l'église , à la Frezzaria ou à la place Saint-Marc , les deux endroits les plus fréquentés de Venise.
Un cercle laissé libre au centre du rassemblement nous permet de voir un pauvre diable fort délabré, coiffé d'un chapeau élégiaque, vêtu d'un habit piteux et d'un pantalon effrangé; il a près de lui une vieille, affreuse compagnonne , Parque mêlée de sorcière , en aussi piètre équipage que le bonhomme. Un ])anier couvert est placé à terre devant eux.
Un chien hérissé, sordide, maigre, mais ayant l'air intelligent d'un animal académique dressé à toutes sortes d'exercices, regarde le vieux couple avec cet œil humain que prend le chien devant son maître : il semble attendre un signe, un ordre.
Est-ce à une représentation de chien savant que nous allons assister? Cependant il n'y a pas de musique, et la pauvre bête n'est pas habillée en marquis.
Le vieux a fait un geste do commandement. Le chien attentif s'est précipité sur le panier , dont il a soidevé avec les dents un des couvercles; il y reste quelques secondes, puis, poussant l'autre couvercle de son nez, il ressort triomphant , tenant dans la gueule un petit morceau de papier ])lié, qu'il dépose aux pieds do la vieille; il recommence ce manège plusieurs fois, et les assistants s'arraclicnt les billets ainsi extraits du panier.
Ce chien tire des numéros pour la hjlerie. Ceux qu'il amène dans certaines conditions doivent gagner inlail-
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liliU'inent : les joueurs ol les joueuses, qui suuL vu ^'rand uombre h ^'o^ise, comme dans tous les pays malheureux, où l'esiiérance d'une fortune subite, gaiJTiK'e sans travail, agit énei'gifjuement sur les imaginations, ont grande conliauce aux numéros ainsi péchés jtar le chien.
En voyant la misère profonde cl la mine famélique du couple, l'anatomie efflanquée du chien dont les numéros devaient faire gagner tant d'écus, nous nous demandions pourquoi ces pauvres diables ne profitaient pas davantage des moyens de faire fortune qu'ils distribuaient si généreusement aux autres pour quelques sous.
Cette réflexion si sim])le ne venait à personne. Peutêtre les devins de numéros sont-ils comme les sorcières, qui ne peuvent prévoir l'avenir pour ellesmêmes; clairvoyantes pour les autres, elles deviennent aveugles quand il s'agit d'elles ; autrement, ces deux malheureux eussent été bien fautifs de n'être pas millionnaires pour le moins.
Venise est pleine de bureaux de loterie. Les numéros gagnants, inscrits sur des cartels encadrés de fleurs et de rubans, en chiffres fantastiques d'azur, de vermillon et d'or, excitent la cupidité des passants. Le soir, ils sont brillamment illuminés de bougies et de lampes : les numéros favoris, les numéros qui doivent infailliblement sortir, d'après ces calculs de probabilité chers aux joueurs de loterie, aussi forts sui- cette matière ([ue M. Poisson, de l'Institut, sont aussi exposés en grande pompe. Certains joueurs, qui suivent opiniâtrement ces martingales imaginaires, les achètent à tout prix , et recommencent malgré de nombreuses déceptions, leurs mises doublées ou trijjlées d'après des progressions mathématiques.
En France, on a snjjjninié la loterie comme immorale. Peut-être est-il plus humain de ne pas ùter l'espérance au malheur : pourquoi donner à de pauvres diables la certitude qu'ils n'auront jamais le sou? Cette chimère du gros lot, ce paradis du quaterne et du quine, a fait patienter jusqu'à la fin bien des désespoirs.
Notre gondole doit yenir à trois heures. Antonio heurte à la ])orte d'eau : nous avons remercié les barcarols de l'hôtel d'Europe et pris une gondole au mois, ce qui est peu coûteux et plus commode. Antonio est un jeune drôle de quinze ou seize ans', très-alerte, très-fûté, maniant passablement l'aviron, faisant fort bon effet sur la poupe de la barque, avec son bonnet chioggiote et sa veste d'indienne à dessins perses. Il n'a qu'un défaut : c'est de se préoccuper trop vivement do la jambe des jolies fenunes (jui entrent en goiulule ou qui en sortent; l'autre jour une petite ])anloulle d'or chaussant un bas de soie brodé, qui descendait trois marches de marbre rose, faillit nous faire chavirer par notre trop inflammable gondolier. A cela près, il était fort gentil; l'amour le préservait de l'ivrognerie. Cujùdon le sauvait de Bacchus, dirait un classique.
Il y a tout au bout de la rive des Esclavons, au delà des jardins publics, à la pointe de Quinlavalle, dans l'ile de San-Pietro, la maison d'un vieux pécheur nommé 8er-Zuane, célèin'O ])our les dîners de poisson, comme l'hôtel de Trafalgar ou la taverne du Vaisseau, à Greemvich, près de Londres, ou comme la lUlpée à Paris.
Nous avions f(n'm(' la j);u'ti(! d'y aller (Iin(;r, et faisant tenir la gondole un jjcu au large, nous jouissions nonchalamm(;nt de ce s])ectacle dont l'a-il ne |)eutse lasser, le vit-il tous k's joui's, tant il est admirable, féeri(pie, et perpétuellement neuf. Nous voyions défiler devant
nous, comme sur une bande pannraniiipio, cuti'c le ciel et l'eau, la Zecca, l'ancienne bibliotlK'ujue de .Sansovino, les colonnes de la PiazzeKa, le i)alais ducal, le j)ont des Soupirs, riiùlel Danieli, le quai des Esclavons, lout bordé de boutiques et d'embarcations de l'elVet le plus pittoresque ; les ibndamcnta Cà di Dio qui prolon- 'fHiui la lii,^uc du quai et les jardins ])ublics, dont la verdure et la fraicbeur démentent cette idée qu'il n'y a dans \'enise que de l'eau, du marbre et de la brique.
Ayant tourné les jardins, nous abordâmes par le canal de San-Pietro de Castello, à la demeure de Ser- Zuane ; des barques tirées sur le sable et pittoresqueinent échouées, des filets étendus au soleil , des poutrelles et des planches, forment un trairuet rustique devant son logis, fort simple d'ailleurs, et fourniraient un motif piquant de croquis maritime à Engrène Isabey.
On nous avait préparé la plus belle chambre de la maison. Nous fîmes transporter notre couvert au fond du jardin, sous une tonnelle ombragée de pampres, de feuilles de figuier, et d'où pendaient les fruits de quelques courges cju'on avait fait grimper. Le jardin, obstrué de plantes potagères, de fleurs et de mauvaises herbes, était assez mal peigné pour être charmant. Cette végétation libre et touH'ue nous plait plus qu'une culture trop ornée.
Ser-Zuane, quoiqu'un peu contrarié de cette fantaisie toujours incompréhensible \wnv des gens du ])euple, de préférer un banc de J)ois, une table à tn''teaux sous un massif de verdure, à une chaise de crin devant luie table d'acajou, dans une chambre à glaces et il estampes de la rue Sainl-Jacques, ne s'en montra pas moins envers nous de la plus joviale cordi.diti'.
La femme de Ser-Zuane, qui parait jouir au logis d'une autorité despotique, est une grosse commère ré- I9J 12
jouie, haute en couleur, ])astionnée d'appas l'ormida- Ijles. Elle aime à dire des ^gaillardises auxquelles son vieux époux donne la réplique. ■ Nous ne savons si ce Philémon et cette Baucis de la friture ont été heureux, mais ils ont eu beaucoup d'enfants, comme les princes et les princesses des contes de fées. Le Zuane prétend même qu'il est assez vert pour augmenter cette nombreuse lignée, mais sa femme dit que c'est une pure fatuité.
Chaque pays a ses mets locaux, son plat particulier, Marseille vante sa bouille-à-baisse, son aioli et ses clovisses; Venise a la soupe aux pidocchi, qui vaut mieux que son nom peu ragoûtant. Les pidocchi (poux de mer) sont des espèces de moules qui se recueillent dans les lagunes et les canaux môme. Les meilleurs sont ceux de l'Arsenal.
La soupe aux pidocchi est classique chez Ser-Zuane, et tout voyageur épris de la couleur locale doit à sa conscience d'en manger une accommodée de la main du vieux pêcheur de l'Adriatique. Nous déclarons, la main sur l'estomac, préférer le potage à la bisque et le turtle-soup ; mais cependant, le bouillon de moules, convenablement relevé d'épices et d'herbes aromatiques, a bien son charme, surtout sous une treille de Quintavalle.
Le reste du diner, qu'un supérieur de chartreux n'eût par désavoué, se composait d'huîtres de l'Arsenal aux fines herbes, d'écrevisses de mer d'un blanc rosaire, de soles et de muges de Chioggia au court-bouillon, de rougets et de sardines frites, le tout arrosé de vin du val Policella et de Piccolit de Gonegliano, avec im dessert de ces beaux fruits vermeils et dorés qui se cuisent au s(dcil sur les collines d'Esta, de Monselice et do Monlntriiann.
Au dessert, pendant que nous huviuii.'; iino bonU-ille de vin de Samos, cuit et miellé comme un vin lioniériqiio, la vieille vint causer avec nous, j^nienicnt et fainilit"'rement, à la iaçon d'une hôtesse antique; elle oflVit un gros bouquet, arraché h la liàte dans son jardin et noué d'un brin de jonc, h la femme de l'ami qui jiartagenit notre repas, charmante personne à la ]diysionomie espaijruole, dont le bras rond et blanc sortait du sabot de dentelles noires qui terminait sa manche.
La vieille se récria sur la blancheur et la beauté de ce bras, qn'elle baisa h plusieurs reprises avec cette tri'àco familière du bas peuple de Venise, dont la courtoisie respectueuse n'a rien deservile.
L'addition nous fut apportée, écrite sur le fond d'une assiette. Elle montait assez haut, mais nous avions fait un diner délicat et curieux, et, en qualité d'étranp:cr, nous devions payer un tiers de plus qu'un naturel du pays, pour les frais de traduction ; il n'y avait rien à dire ; aussi ne fimes-nous pas la moindre observation, et le j)rcheur nous reconduisit jusqu'au tratruet où nos gondoles nous attendaient.
Nous allâmes faire un tour aux jardins publics, tout voisins delà : c'est une grande promenade jjlanti'c d'arbres, dessinant un angle obtus sur la mer, et terminée h sa pointe par un monticule surmonté d'un café fréquenté des buveurs et des musiciens ambulants. Les enfants et les jeunes hlles s'amusent à di'valer sur cette pente douce, tapissée de gazon fin.
La vue s'étend au loin sur la lagune : Ton aperçoit de l.'i Murano, l'ile où se fait le verre, San-Servolo, où est rhoj)ital des fous, et la ligne basse du 'Lido, avec ses dunes, ses cabarets et ses aibres écimés; des i-angées de pieux, indiquant la profondeur de l'eau, forment des espèces d'allées dans cette mer peu profonde, où
flottent des baucs de varechs et de fucus. La perspective est égayée par un va-et-vient pL-r|)étuel de voiles et d'embarcations.
Les jardins publics, les jours de fête, renferment la plus ciiarmaute collection de beautés vénitiennes. C'est là qu'on peut étudier à son aise ce type caractérisé par Gozzi, biondo, hianco et grassolo.
La présence des Autrichiens a dû nécessairement modifier le type vénitien, ([uoiqtie cependant les unions soient lares, à cause de l'aversion naturelle des deux races; mais l'on retrouve encore dans la réalité les modèles de Jean Bellin, de Giorgione, de Titien et de Yéronèse.
Les jeunes filles se promènent ])ar groupes de deux ou trois, la ])lupart tète nue et coiifées avec beaucoup de goût de leurs oj)ulents cheveux ])londs ou châtains. Le tyi)e brun méridional est assez rare à Venise parmi les femmes, quoique frécjuent chez les Jiommes. Nous avions déjà remarqué cette bizarrerie en Espagne, h Valence, où la population mâle a le ])oil noir, le teint olivâtre, l'asjjoct hâve et brCdé d'une tribu de bi'donins d'Afri(pie, tandis que les femmes sont blondes, blanches et fraîches comme les fermières du Lancashire. Du reste, cette distribution de nuances est trèsbonne, — Adam était couleur de brique, Eve couleur de lait, — et elle fournit aux ])eintres d'heureuses oppositions.
Nous avons vu lîi de l)i('n chariuanles têtes, dont le souvenir très-distinct ])onr nous serait dil'ficile à re])roduiie sans crayon. Ncnis essayerons d'esrjuisser quelques traits généraux. Les lignes de la figure sans arriver k avoir la régularité grecque, régularité presque architecturale et (jui est comme le poncis de la beaut('!, ont néanmoins un rhylhme cpii manque aux visages du
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Nuid, |)lus lourmenté.s par la pensée et les muiliples iu([uiétudes de la civilisation. Les nez sont plus purs, ])liis francs d'ai'ète (jue les nez septentrionaux, toujours ])leius d'imprévu et de caprice. Les yeux ont aussi cette placidité brillante inconnue chez nous et qui rappelle le regard clair et tranquille de Tanimal : ils sont noirs très-souvent, malgré la tei)ite hlonde des cheveux ; la bouche a celte smorlia, espèce de sourire dédaigneux pleiu de provocation et de charme, qui donne taut de caractère aux tètes des maîtres italiens.
Ce qu'il y a de charmant surtout chez les Vénitiennes , c'est la nuque, l'attache du col et la naissance des épaules. On ne saurait rien imaginer de plus svelte, de plus élégant, de plus fin et de plus rond. Il y a du cygne et de la colombe dans ces cols qui ondulent , se jjenchent et se rengorgent; sur les nuques se tordent toutes sortes de petits cheveux follets, de petitesboucles rebelles, échappées aux morsures du peigne, avec des jeux de lumière, des pétillements de soleil , des éclairs d'ombre h. ravir un coloriste. Après une promenade aux jardins publics, on ne s'étonne plus de la splendeur dorée de l'école vénitienne ; ce qu'on croyait un rêve de l'art n'est que la traduction quehjuefois infi-rieure de la réalité. Nous avons suivi bien souvent quelques-unes de ces nuques sans même essayer de voir la tète qu'elles portaient , nous enivrant de ces lignes si pures et de cette chaude blancheur.
Une fois même nous fîmes à travers l'écheveau des ruelles de Venise la promenade la plus embrouillée à la suite d'une belle nuque qui n'y comprenait rien et nous prenait pour un galantin opiniâtre et imbécile.
C'était une grande fdle, brune par extraordinaire, ayant beaucoup de ressemblance avec Mlle Rachel pour l'élégance longue et line de son corps et les atta-
elles antiques de son col. Elle avait uue dignité si parlaite de mouvements que son grand cliàle rouge de harége semblait sur elle le manteau de pourpre d'une reine. Jamais la grande tragédienne n'a l'ait prendre à ses péplum et à ses tuniques des plis plus beaux et plus nobles. Elle marchait vite, faisant écumer autour d'elle le volant de sa rolje bleue, comme les vagues aux pieds de Tliétis, avec une aisance et une fierté d'allure dont une grande coquette eût été jalouse. Nous la perdions souvent à travers les masses de promeneurs ; mais la rouge étincelle de son châle nous guidait comme l'éclat d'un phare, et nous la retrouvions toujours.
Ce pourchas avait commencé sur la place Saint- Marc. Près du pont de la Paille, la belle s'arrêta et causa quelques instants avec un vieil homme basané, gris de barbe et de cheveux, gondolier ou pécheur, qui , semblait être son père. Le vieillard lui donna quelque argent, puis elle s'enfonça dans une de ces petites ruelles qui débouchent sur le quai des Esclavons. Après beaucoup de détours dans ce dédale de ruelles, de sotto portici , de canaux, de ponts qui égarent si souvent l'étranger à "S'enise, elle lit halte, sans doute pour se débarrasser de l'ombre qui la suivait à distance, devant une de ces boutiques de poissons en plein vent , où le thon se débite par rouges tranches; elle marchanda longuement un morceau qu'elle ne prit pas. Elle se remit en marche, tournant iniperccptiiilcnient la tête sur l'épaule et roulant sa prunelle dans le coin de l'œil pour voir si elle était débarrassée de son attentif. Quand elle s'aperçut du contraire, elle fit un geste de mauvaise himieur qui la rendit encore plus charmante, et continua sa route par les rues, les places, les ruelles, les passages, les jionts à escaliers, de manière à nous désorienter complètement. P^lle nous mena ainsi, de son pas
agile et toujours plus pressé, du enté de l'Arsenal, dans un quartier désert, jusqu'à une place où s'élève une façade d'ét^lise non achevée , et là se jeta comme une biche eilai'ée contre une porte qui s'ouvrit et se ferma aussitôt.
Entre toutes les suppositions que put faire cette pauvre enfant, attaque galante, séduction, enlèvement, elle ne s'imagina certainement pas qu'elle était suivie par un poète plastique qui donnait une fête à ses yeux et cherchait à graver dans son souvenir, comme une belle strophe ou un beau tableau, cette nuque ciuu"maute qu'il ne devait plus revoir.
Le (IlIjuI (lu vicaire, gondoles, couclicr du soleil.
Au sortir des jardins publics, on se trouve sur un ancien canal comblé et tiansl'ornié en rne. Cette rue présentait l'aspect le plus animé ; en deliors de toutes les ienètres et de tous les balcons pendaient des ])ièces de damas, des lés de brocatelle, des tapis de Perse ou faits de pièces de couleur en façon d'habit d'arlequin, comme on en fabrique à A enise, des nappes de gui- ]jure, des morceaux de soie flambée, et aux maisons j)lus j)auvres des rideaux ou des draps de lit : il n'y avait j)asune façade qui ne fût ])ointpavùisée. Nous nous serions cru en France un jour de Fête-Dieu, au temps où la j)i'ocession ])ouvait sortir, si l'étrauf^eté des costumes et des types ne nous eût rappelé le contraire; les fenêtres encadraient des ^a'oujjes de trois ou quatre jeunes filles ou jeunes femmes en robes blanclies ou bleues, avec des châles de couleurs vives, l'air animé et joyeux, amicalement enlacées, se ])cnchant vers la rue, su tournant pour répondre aux lujnimes placés dei'rièrc elles.
La rue était encombrée de l)ouli(|ii('s de iVitiu'o, de marchands de j)asiè(|ues, de citro:nllcs et de l'aisins.
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Les ac(iu;ij()li jelaieiit daus Teau ces (juel(iiies youlles (Je kirsch ((ui lui donnenl la. froideur de la j^dace et la teinte de l'opale. Les cafetiers improvisés débitaient leur Lrnne liijueur avec le marc; d'autres vendaient des gljLces grossièrement colorées. Les cabarets regorireaient de buveurs, fêlant le vin noir d'Italie et le vin jaune de Grèce; une foule jncroyable fourmillait dans un gai tumulte sur cet espace étroit.
L't'glise devant laquelle nous passâmes laissait voir, par ses portes ouvertes un embrasement de cierges. Le maître autel éblouissait, et, dans cette chaude atinosplière rouge, scintillaient comme des étoiles des milliers de lumières ; l'église était tendue de damas galonné d'or, festonnée de guirlandes en papier, et l'assistance était si compacte qu'il nous fut impossible de faire trois pas au delà du seuil.
Un ouragan de musique, basses, flûtes et violons, se di'chaiuait sous la voiîte enflammée, puis les voix reprenaient leur psalmodie. Un office en musique n'est pas rare à Venise; mais cet office était écouté avec une curiosité attentive qui n'est guère le fait de la dévotion italienne, un peu sensuelle et distraite.
Un prêtre de la paroisse débulaU comme curé ou comme vicaire, nous ne savons plus lequel, et c'était là le motif de cette fête. Des sonnets et des odes à la louange de ses vertus évangéliques et de sa charité chrétienne ])lacardaient toutes les murailles : en Italie, tout est occasion de sonnet ; on en fait sur les mariages, sur les naissances, sur les anniversaires, sur les guérisons, sur les morts; on en crible les cantatrices; le sonnet est en L.alie ce que la réclame est chez nous, réclame innocente et poétique, désintéressée surtout, épanchement naif de celte admiration enfantine que les peuples du Midi, j)lus passionnés que ceux du Nord,
sentent le besoiu d'épancher à propos de tout. Dans ces sonnets, il se fait une effroyable consommation de métaphores et de coucetti ; on y décroche les étoiles à tout instant; les planètes y dansent des sarabandes, et l'on y fait des omelettes de lunes et de soleils, h'^done du cavalier INIarin n'est pas si oublié qu'on pense.
En longeant les fondamenta Cà di Dio pour retourner à la Piazzetta, nous vîmes des jeune gens de la ville, amateurs de prouesses aquatiques comme nos canotiers parisiens, qui lançaient à toutes rames leur gondole contre la berge du quai, et, à quelques pouces du revêtement de pierre, au plus fort de l'élan, par un brusque coup d'aviron , arrêtaient la barque net. Ce jeu est effrayant et gracieux : ou croit, quand on la voit venir de cette vitesse, que l'embarcation va se briser en mille morceaux, mais il n'en est rien ; l'on prend du champ et l'on recommence. C'est ainsi que les cavaliers arabes ou turcs poussent leurs chevaux à fond de train contre un mur, et les retiennent sur leurs quatre jambes, faisant soudain succéder l'immobilité du repos à la violence de la course. Les anciens Vénitiens ont pu voir jadis ces fantasias équestres dans l'Atmeidan de Conslantinople, et les ont traduites à l'usage de leur patrie, où le cheval est ])our ainsi dire un être chimérique.
Plus d'un jeune patricien revêt encore la veste, le Ijonnet et la ceinture traditionnels, et dirige lui-même sa gondole avec beaucoup d'aisance. Les étrangers aussi y prennent goût, les Anglais priucij)alcmeut, en leur qualité de peuple nautique. Plusieurs d'entre eux payent des maîtres de gondole et s'exercent dans l'art difficile de nrif/cr à la vénitienne.
Tous les matins, sous notre balcon, passait un jeune gentleman du plus grand air, (pii travaillait sa leçon de
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lauK! avec cousciouce cl transpiration ; il faisait des |trogrès visibles, et doit être eu état maintenant dVHre reçu dans la corporation des Nicolotli ou des Castellaui ; s'il continue , il pourra peut-être aspirer au baptême d'encre de sêpia , qui se conrère encore en secret , lorsqu'il s'agit de sacrer un chef à ces factions eu goudole.
Il y a de Lien beaux couchers de soleil à Paris. Lorsiju'ou sort des Tuileries })ar la place de la Couc(U-de et qu'on tourne la figure du côté des Ghamps- Klysées, il est difficile de ne pas être ébloui du maguili({ue spectacle qui se présente : les masses d'arbres , l'obélisque égyptien , la perspective magique de la grande allée, la porte triomphale de l'Arc-de-l'Etoile, ouverte sur le vide, font un admirable encadrement à l'astre qui s'éteint dans des splendeurs plus éclatantes pour nos yeux que celles du jour.
Mais il y a (jnelque chose de plus beau encore, c'est un coucher de soleil à Venise, lorsqu'on vient du Lido, de Quinlavalle ou des jardins publics.
La ligne de maisons de la Griudecca qu'interrompt le dôme de l'église du Rédempteur; la pointe de la Douane de mer élevant sa tour carrée , surmontée de deux Hercules soutenant une Fortune ; les deux coupoles de Sauta-Maria délia Sainte arrondies comme des seins pleins de lait, forment une découpure merveilleusement accidentée , (|ui :-e détache en vigueur sur le ciel et fait le fond du tableau.
L'ile de Saint-Georges-Majeur, placée plus avant, sert de repoussoir, avec son église, son dôme et son clocher de briques, diminutif du Campanile , qu'on aj)en;oit à droite, au-dessus de l'ancienne iîibiiothèquc et du palais ducal.
Tous ces édifices baignés d'ombre, puisque la lu-
mière est deri'ière eux, ont des tons azurés, lilas, violets, sur lesquels se dessinent en noir les agrès des hàtimenls à l'ancre; au-dessus d'eux éclate un incendie de splendeurs, un feu d'artifice de rayons; le soleil s'al)aisse dans des anioncelleuients de topazes, de rubis, d'améthystes que le vent fait couler à chaque minute, eu changeant la forme des nuages; des fusées éblouissantes jaillissent entre les deux coupoles de la Sainte, et quelquefois, selon le ]ioint où l'on est placé, la ilèche de Palladio coupe en deux le disque de l'astre.
Cela sans doute est fort beau. Mais ce qui double la magie du spectacle, c'est qu'il est répété par l'eau. Ce coucher du soleil, plus magnifujue ({ue celui d'aucun roi, a la lagune' pour miroir : toutes ces lueurs, tous ces rayons, tous ces feux, toutes ces phosphorescences ruissellent sur le clapotis des vagues en étincelles, en ])uillettes, en })rismes, en trahiées de llanmie. Cela reliiil, cela scintille, ceUi flamboie, cela s'agite dans un fourmillement lumineux perpétuel. Le clocher de Saint- Georges-Majeur, avec son ombre opatpie qui s'allonge au loin, tranche en noir sur cet embrasement aquati(jue, ce qui le grandit d'une fac^'ou démesurée et lui donne l'air d'avoir sa base au fond de l'abîme. La découpure des édifices semble nager entre deux ciels ou entre deux mers. Est-ce l'eau qui reflète le ciel ou le ciel qui reflète l'eau? L'œil hésite et tout se confond dans un éblouissemeut général.
Ce spectacle sj)lendi(le nous raj)pcla ce passage du Magicien prodigieux de Calderon, oii le poète, décrivant un coucher de soleil ])ar la bouche de l'étudiant Cyj)rien, peint les nuées et les vagues (jui l'ont
Une tomlie d'argent au yraml cailavre d'or! INIais laissons là celte i)einliire imptjssible, et regret-
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tons (jut' Ziem, (jui a lait un si joli lever de soleil (la/ur, d'argent et de rose, au hv>^e de laPiazzetta, ne lui ait pas donné pour pendant un coucher ])ris de 8an- Servolo ou de la riva dei Schiavoni ; cela nous dispenserait de notre descrij)tion.
On nous débarqua au Ira^niet de la Piazzetta, encomliré d'une émeute de gondoles, et nous nous dirigeâmes vers la Piazza par les arcades de l'ancienne Bibliothèque du Sansovino, aujourd'hui palais du viceroi. Notons en passant un détad caractéristique : aux endroits propices où l'on élèvesait chez nous une colonne'Ramlniteau, on trace une grande croix noire avec ce mot, rispelto, recommandation qui n'est pas trcspieusemenl observée. C'est faire un singulier usage du signe de notre Rédemption, que do l'employer à protéger les angles suspects. N'y a-t-il pas là quelque réminiscence du paganisme, une traduction à la mode italienne du vers d'Horace :
Enfants, allez plus loin; cet endroit est sacré.
Nous demandons pardon aux lecteurs et surtout aux lectrices de cettre remarque un peu familière , mais c'est un trait de mœurs qu'on peut et qu'on doit noter. Il peint l'Italie mieux peut-être qu'une gi-ande dissertation générale.
C'est sur la Piazza, vers les huit heures du soir, que la vie de "Venise arrive à son ma.ximum d'intensité. On ne saurait rien imaginer de plus gai, de plus vif, de plus amusant. Le soleil couchant illumine du rose le plus vif la façade de Saint-Marc, qui semble rougir de i)laisir et scintille ardemment dans ce dernier rayon. (juelques pigeons retardataires regagnent le pignon ou la corniche où ils doivent dormir jusqu'au malin, la tète sous leur aile.
La Piazza est tonte bordée de cafés, comme le Palais- Roytd de Paris, avec lequel elle offre plus dune ressemblance ; le plus célèbre de tous est le café Florian, rendez-vous de l'aristocratie. Puis viennent les cafés Suttil, Quadi'i, Costanza, fréquentés par les Grecs, l'empereur d'Autriche, où se réunissent les Allemands et les Levantins.
Ces cafés n'ont rien de remarquable comme ornementation, surtout si on les compare aux superbes établissements surchargés d'or, de peintures et de glaces, que Paris possède en ce genre : ils consistent en quelques pièces fort simples, assez basses de plafond, où l'on ne se tient jamais, à moins que ce ne soit dans les plus mauvais jours de l'hiver; la seule décoration caractéristique que nous puissions noter, ce sont quelques panneaux de filigrane de verre colorié formant vitre dans les portes intérieures du café Florian.
L'ancien propriétaire du café Florian était très -bien vu de la vieille noblesse vénitienne, à laquelle il rendait toutes sortes de petits services officieux. Il fut aussi l'ami de Canova, qui modela la jambe du cafetier, atteint de la goutte, pour que le cordonnier pût lui faire des chaussures qui ne le gênassent point. Ce trait de bonhomie est touchant de la part de l'illustre artiste (levant qui la belle Pauline liorghèse ne dédaigna pas de poser nue.
Le café, nous l'avons déjà dit, est excellent h Venise; on le sert sur des plateaux de cuivre, accompagné d'un verre dont la dt'gastation occupe des heures entières les loisirs des Vénitiens. Les glaces et les granits n'ont de remarquable que leur bas prix; il y a loin de là aux raffinements exquis des l)oissons glaci'cs espagnoles. Nous n'avous riou trouvé de spécial qu'un certain sorbet au laisiu ou vert-jus, très-frais, très-savoureux.
Les consommateurs se placent sous les arcades nu sur la Piazza même , où sont installés devant ciiaquo café des chaises, des bancs de bois et des tables. Autrelois l'on dressait au milieu de la place des tentes et des bannes rayées d'un joTi cflet; cette coutume pittoresque a disparu. Les stores bariolés commencent aussi h devenir rares ; ils sont trop souvent remplacés par d'affreux lambeaux de toile bleue, semblables ^ des tabliers de cuisinières. C'est moins voyant et de meilleur goût, disent les civilisés.
Des marchandes do bouquets très-accortes, trèsdélurées , mais néanmoins d'une vertu farouche , s'il faut en croire les chroniques qui font des récits d'Anglais éperdus d'amour et jetant à poignées les banknotes dans leur corbeille sans le [moindre succès, papillonnent sur la place et égayent les passants et les consommateurs de leurs gentilles obsessions : quand on les refuse, elles vous donnent en riant un petit bouquet et s'enfuient. Il n'est pas d'habitude de les payer surle-champ; cela serait grossier, mais on leur donne de temps en temps un petit écu en guise de cadeau et de bonne manche.
Aux marchandes de bouquets succèdent les vendeurs de fruits glacés, qui s'en vont criant . <r Caramel ! caramel ! » d'une façon étourdissante ; leur magasin consiste en un panier contenant des raisins, des ligues, des poires, des prunes, enveloppés dans une croûte brillante de sucre candi.
L'un d'eux, petit bonhomme d'une douzaine d'années, nous amusait par la prodigieuse volubilité avec laquelle il faisait son cri. Nous lui donnions quelques pièces de monnaie, et il s'arrêtait toujours pour causer avec nous; ses relations avec des étrangers de tous jtays l'avaient rendu jjnlyglotte, et il n'était guère
d'idiome dont il ne sut quelques mots. Ce gamin de Paris sur le pavé de Venise était plein de dispositions et d'intelligence. Il paraît même que le vice-roi avait accordé une petite pension pour le faire élever; mais le jeune vendeur de caramel s'était comj)romis sous le gouvernement de Manin : il avait été tambour de la république, et ses prouesses de héros lui avaient fait perdre sa position de rentier de l'Etat. Un soir, un merveilleux à qui il offrait sa marchandise avec trop d'importunité peut-être lui assena un terrible coup de canne sur sa pauvre petite épaule maigre; il ne dit rien et ne pleura pas, mais il lança à ce brutal un coup d'œil qui signifiait : «■ Bon pour une coltellata dans quelques années d'ici. » Nous espérons que ce compte sera réglé comme celui de Lorédano. Dans un mouvement d'indignation bien naturel, nous avions déjà soulevé un escabeau pour en fendre le crâne à ce misérable endimanché ; mais un respect humain , auquel nous nous reprochons d'avoir cédé, nous arrêta. Nous reculâmes devant un tumulte et une explication dans un dialecte qui ne nous est pas familier.
Nous avions aussi pour amis une collection de petits mendiants, garçons et fdles, très-ébouriffés, très-déguenillés, très-blonds et très-roses sous leur hâle et leur crasse, et auxquels il n'eût fallu qu'un bain de trois ou quatre seaux d'eau pour les faire nager dans l'outremer des ciels de A'éi'onèse. L'un d'eux avait un pantalon fait de lisières de drap cousues ensemble, ce qui produisait le plus singulier bariolage. Sur l'une de ces bandes on lisait : « Manufacture de draps d'Elbeuf, » en lettres jaunes sur fond bleu. Cet arlequin composé de rognures formait le vêtement le plus ])icaresque du monde.
Nous donnions quL'lquefois une /.waiil/ig à une fil-
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letto (le dix ;i (lon/tNiiis, lapins l'uisonnahlo de la hando, à la condition de la partn^'er avec les autres ; et c'était fort drôle de la voir aller chercher do la monnaie chez le clianL;eur pour faii-e la répartition, ou les petits drôles tirer de leurs haillons de ([uoi faire l'appoint.
Les Vénitiennes. Guillaume Tell , Girolamo.
S'il y a au monde quelque chose d'indolent et de paresseux avec délices, ce sont les Vénitiennes de la haute classe. L'usage de la gondole les a dôshahituées de la marche. Elles savent k peine faire un pas. Il faut, pour qu'elles se risquent au dehors, une conjoncture de circonstances atmosphériques rares même dans ce beau et doux climat. Le .sirocco, le soleil, un nuage qui menace pluie, une brise de mer trop fraîche sont des raisons suffisantes pour les retenir au logis; un rien les abat, un rien les fatigue , et leur plus grand exercice est d'aller de leur canapé à leur balcon resjiirer une de ces larges fleurs qui s'épanouissent si bien dans l'air humide et tiède de Venise. Cette vie nonchalante et retirée leur donne une blancheur mate et pure, une délicatesse de teint incroyalde.
Lorsque, par hasard, il fait un de ces temps privilégiés qu'on appelle chez nous temps de deinoiselle, quelques-unes font deux ou trois tours sur la place Saint-Marc, à l'heure où la bande militaire cx(''cute sa symphonie du soir, et se reposent longuement devant le café Florian, en face d'un verre d'eau opalisée par
une ponllo d'anis, en co!n]iaî,Miio de leurs mai'is, lr("'ros ou cavaliers servants; mais cela est rare, surtout dans les mois caniculaires, pendant lesquels les familles patriciennes ou riches se réfugient en terre ferme darrs leurs villas, au bord de la Brenta, ou dans leurs terres du Frioul, h cause des exhalaisons des lagunes, qu'on dit malsaines et qui causent quelques fièvres.
Autrefois, les Levantins abondaient à Venise; lenrs pelisses, leurs dolmans, leurs amples habits aux couleurs éclatantes, variaient pittoresquement la foule, qu'ils traversaient impassibles et graves. Ils sont plus rares aujourd'hui que le commerce se détourne et prend la route de Trieste, mais l'on rencontre fréquemment des Grecs, à la calotte inondée d'une vaste houppe de soie, espèce de chevelure bleue qui se ré^ pand sur les épaules, aux tempes rasées, aux cheveux flottants par derrière, à la jihysionomie caractéristique, dont le beau vêtement national tranche sur le hideux costume moderne. Ces Grecs, qui, la plupart, ne sont que des marchands ou des patrons de barques de Zante, de Corfou, de Chypre ou de Syra, ont une majesté de tournure singulière, et la noblesse de leur race antique est écrite sur leurs traits comme sur un livre d'or; ils se rendent, par groupes de trois ou quatre, ;i l'angle de la Piazza, au café de la Costanza, qui jouit du monopole d'offrir le moka et la pipe aux enfants du Levant.
Autour des cafés circulent des musiciens ambulants qui exécutent des morceaux d'opé:ras, des ténors chantant la Lucia ou tout autre air de Donizetti avec cet organe souple et cette admirable facilité italienne, où l'instinct singe le talent à s'y tromper; des ombres chinoises did'érentes des nôtres, en ce que le fond du tableau est noir et que les figures sont blanches, se dé-
roulent rapidement, encadrées dans nne baraque de toile. Le démonstrateur, espèce de gracioso vêtu d'un frac à l'antique, coitîw d'une espèce de chapeau à cornes comme le mai-quis que chacun se rappelle avoir vu courir les rues de Paris secouant sa perruque de fdasse et raclant un mauvais violon, explique (|u'il était autrefois imprésario d'Opéra, mais que, par suite de la cherté des ténors et de l'humeur capricieuse des prime donne, il a été réduit h. la misère et ne dirij^e plus que des ombres chinoises, compagnie docile s'il en fut et peu coûteuse.
Mais un groupe se forme au milieu de la j)lace, l'on ne prête plus au ténor qu'une attention distraite, les ombres chinoises voient se rompre le cercle de leurs spectateurs; les vendeurs de caramel cessent leurs cris monotones; les chaises exécutent un quart de conversion, tout se tait.
On a disposé les pupitres, placé la musique; la bande militaire arrive, on prélude, l'on commence. C'est l'ouverture de Guillaume Tell.
De même que les Italiens ont l'instinct de la musique vocale, de même les Allemands ont l'instinct de la musique instrumentale; l'ouverture est jouée avec une justesse, un ensemble admirables ; cependant il y manque cette énergie, cet entrain, cette ardeur sauvage que demande impérieusement cette musique révolutionnaire. Tout ce qui rend l'amour, les délices de la vie pastorale, les neiges de la montagne, l'émeraude de la prairie, l'azur du lac, les bruits de clochettes, les frais parfums alpestres, est exi)rimé avec un sentiment poétique et profond ; mais les accents de révolte et de liberté, l'indignation d'une âme fière oppi'imée par la tyrannie, toute la partie tumultueuse, bouillonnante de l'œuvre, est rendue d'une façon molle, timorée, éva-
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sive en quelque sorte, coiauie si une censure mystérieuse avait ordonné d'éteindre dans une harmonie efféminée ces bruits de clairons, ces sifflements de flèclies, ces grondements sourds d'un peuple qui secoue ses chaînes.
Il semblerait qu'on veut ainsi empêcher les "S'énitiens do penser que le bonnet de Gessler, le signe de la domination autrichienne devant lequel il faut courber la tète, est toujours implanté au haut de son màt. Les trois mats de Saint-AIarc, ;;vec leur bannière jaune et noire, sont là pour rendre le rapprochement facile, et l'ouverture jouée avec plus de vigueur pourrait donner l'idée de renverser l'insigne tyrannique.
L'ouverture terminée, la foule se relire lentement. Il ne reste bientôt plus que de rares promeneurs, que les berrichini, espèces de ruffians, dont le plus honnête commerce est la vente de cigares de contrebande , qui vous poursuivent de leurs propositions suspectes; car, bien qu'on lise encore dans les récits de voyageurs modernes que l'on fait du jour la nuit à Venise, il n'en est pas moins vrai qu'à minuit la Piazza est déserte, et certainement plus solitaire que le boulevard de G and à la même heure ; ce qui n'empêchera pas les touristes, sur la foi d'anciennes relations qui s'appliquent à des usages tombés en désuétude depuis la chute de la républi((ue, de dire pendant cinquante ans encore que la place Saint-Marc fourmille de monde jusfju'au matin.
Cela était vrai quand les a|)partements qui s'élèvent sur les arcades des Procuratics vieilles et neuves étaient occupés par. des banques de ])haraon, des redoutes et des casinos, où s'agitait tout ce monde uoclurue de nobles, de chevaliers d'industrie et de
courtisaues, carnaval perpétuel auquel rieu ne manquait , pas même le masque , et dont Casanova de Seingalt a laissé dans ses Mémoires de si curieuses peintures.
Les offices des courtiers de commerce, les boutiques où se vendent les verreries de Murano, les colliers de coquillages et de corail et les modèles de gondoles, les magasins d'estam])es, de cartes et de vues de Venise à Tusage des étrangers, s'étaient fermés les uns après les autres. Il n'y avait plus d'ouvert que les cafés et les marchands de tabac.
Il était temps de regagner notre gondole, qui nous attendait au débarcadère de la Piazzetta, près de la lanterne de la duchesse de Berry. La lune s'était levée , et rien n'est ])lus charmant -qu'une promenade au clair de lune, le long du grand canal ou de la Giudecca. C'est une satisfaction romanliipie dont il n'est guère ))ermis à un voyageur enthousiaste de la classe spécifiée par Hoffmann de se priver dans une belle et claire nuit d'août. Nous avions encore une autre raison pour errer sur la lagune, à une heure où il eût été plus sage d'aller nous envelopper dans notre moustiquaire. Qui n'a entendu parler des gondoliers, qui chantent des octaves du Tasse et des barcarolcs dans ce j)atois vénitien si brisé, si zézeyanl (ju'il semble lui balbuticnicul enfantin? C'est un do ces lieux communs de voyage qu'il est plus maniéré ])eut-êlre d'éviter que d'accepter. Les gonduliers ne chantent plus depuis longtemps. Cependant la tradition n'est pas encore perdue ; les anciens des traghets gardent au fond de leur mémoire (piel({uc épisode de la Jérusalem délivrée, dont ils ne demandent pas mieux (pie de se souvenir moyennant une bonne manche et <iuuJiiues pots de (Chypre. Comme les lilles d'Ischia, ([ui no revêtent leurs beaux costumes grecs
([lie pour les Anglais, ils ue déploient leurs mélodies qu'à bon escient et avec accomj)a},'uement de guinces :
Aussi, lorsque le soir un chant mélancolique,
Un beau chant alterné comme une flûte antique,
S'en vient saisir votre Ame et vous élève aux cieux,
Vous pensez ijuc ce chant, cet air mélodieux,
Est le rellet naïf de quelque ;\me plaintive,
Qui, ne pouvant, le jour, dans la ville craintive,
Épancher ;\ loisir le Ilot de ses ennuis,
Par la douceur de l'air et la beauté des nuits,
S'abandonne sans peine à la musi(iue folie,
Et, la rame îi la main, doucement se console.
Alors, penchant la tête et pour mieux écouter,
Vous regardez les Ilots qili viennent de chanter;
Et la jiondole passe, et sur les vagues brunes
Son flambeau luit et meurt au milieu des lagunes;
Et vous, toujours tourné vers le point lumineux.
Le cœur toujours rempli de ces champs savoureux
Qui surnagent encor sur la vague aplanie.
Vous demandez quelle est cette lente harmonie
Et vers quels bords lointains fuit ce concert charmant.
Alors quelque passant vous répond tristement :
a Ce sont des liahitanls des lieux froids de l'Europe,
De piles étrangers que la brume enveloppe,
Qui , sans amour chez eux, à grands frais viennent voir
Si Venise en répand sur ses ondes le soir.
Or, ces hommes .sans cœur comme gens sans famille
Ont acheté le corps d'une humble et belle fille,
Et pour combler l'orgie avec quehjues deniers.
Ils font chanter le Tasse aux pauvres gondoliers. »
Malgré ces beaux vers d'Auguste Barbier, et dussions-nous passer au.\ yeux du bilieux poète pour de «c pâles étrangers enveloppés de brume, » nous n'avons pas craint de donner quelques écus au vieux Girolamo, raccolé par Antonio, pour qu'il nous jouât entre le ciel et l'eau cette comédie musico-pittorcsque, dont nous ne demandions pas mieux que d'être duj)e, tout prêt à nous laisser aller a renchantement jiréparé par nousmème. Il faut dire aussi, pour circonstance atténuante,
que nous n'avions acheté le corps de personne, et que nous étions étendu dans une chaste soHtude, sur le vieux tapis de Perse de notre j^^ondole. , Girolamo était un drôle cuivré par le soleil, le hàle de la mer et les nombreuses libations qu'il se permettait pour entretenir la souplesse de son gosier; ayant le chant salé, il était obligé, disait-il, de boire beaucoup; chaque stauce lui faisait l'effet de jambon, de caviar et de boutargue, comme à un chantre rabelaisien.
Quand nous fûmes un peu au large dans ce vaste canal de la Giudecca, qui est presque un bras de mer, à peu près à la hauteur de l'église des Jésuites, dont la lune argentait la blanche fa(,'ade, Girolamo, après s'être lubréiié les bronches d'une grande rasade, nous chanta d'une voix gutturale, profonde et un j)eu enrouée, mais qui s'étendait très-loin sur l'eau, avec des portements et des cadences prolongées, à la manière des chanteurs tyroliens, la Biomlina in gondulelta, Pronta la gondolella, et l'épisode dUciinlnie chez les Bergers.
La première de ces barcaroles est charmante ; Rossini n'a pas dédaigué d'en placer un ou deux cou-, plets dans la leçon du chant du Barbier de Séville; elle peut être considérée à j)eu près comme le type du genre, air et paroles; les autres ne sont guère que des variations de ce thème. Il serait diflicile, jiour ne pas dire impossijjle, de traduire dans une langue formée toutes les mignardises et les charmants diminutifs du dialecte vénitien. Il s'agit iFunc promenade amoureuse sur l'eau.
« Une jolie blonde, dit la chanson , est montée en gondole, et de plaisir la pauvrette s'est endormie dans le bateau, sur le bras du gondolier, (jui l'éveille de temps h autre ; mais le bercement de la barque a bien-
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tût rendormi la l)olle enfant. La lune est h moitié cachée dans les nuages, la lai,'uno calmit et le vent est en bouace; seulement, une j)etite brise évente les cheveux de la belle et soulève le voile qui couvre son sein ; en contemplant lixement les perfections de son bien, ce beau visage uni, celte bonche et ce sein charmant, le gondolier se sent dans le cœur une folie, un remue-ménage, une espèce de contentement qu'il ne sait comment dire; il respecte et supporte d'abord un peu de temps ce beau sommeil , quoique l'amour le tente et lui conseille de le troubler. Et doucement, bien doucement, il se laisse couler à côté de la blonde, au fond de la barque ; mais qui pourrait trouver le repos avec le feu pour voisin ? A la fin, ennuyé de ce sommeil trop prolongé, // fait de l'insolent, et n'a certes pas à s'en repentir, «.c Oh ! mon Dieu, s'écrie-t-il dans sa faa tuité naïve, qu'elle a dit et que j'ai fait de belles « choses! Non, jamais de ma vie ni de mes jours je «■ n'ai été aussi heureux. »
Nous avions fait la faute d'emmener notre chanteur avec nous, au lieu de le mettre dans une barque éloignée ou de l'écouter de la rive, car cette musique est plus agréable de loin que de près; mais, plus poêle que musicien, nous tenions à entendre les vers.
Dans les octaves du Tasse, Girolamo prenait sa respiration juste au miheu du vers, et finissait par une espèce de trille bizarre destinée sans doute à soutenir la rime et à la faire porter. A distance, ce chant rude et fortement accentué prend de l'harmonie, et par sa singularité même vous fait plus de plaisir qu'un air d'opéra chanté par Mario ou Rubini. Il y a des moments de silence, de langueur et d'obscurité, où l'àme semble attendre qu'une mélodie jaillisse du fond de tout ce calme, et la première voi.x humaine qui s'élève
du sein des eaux, le moindre accord de piano qui fdtrc par les trous d'un balcon, sont accueillis comme des Lienfails.
Eu débitant son répertoire, Girolamo avait donné de si fréquentes accolades à la bouteille, que nous fûmes obligé de descendre, pour nous ra\ilailler, à un cabaret sur les Fondamente délie Zattere. Son pot rempli lui redonna toute sa verve.
Mis en gaieté par l'ingurgitation d'une demi-cruche de vin de A'al-Policella, il se prit à imiter le bruit que font les canards lorsque, surpris dans les marais, ils s'envolent en rasant l'eau et en poussant ces kouan kouan qu'Aristophane ne craindrait pas de traduire en un chœur d'onomatopées dans quelque folle comédie de grenouilles ou d'oiseaux.
A vrai dire, c'était le plus beau jnorceau de son répertoire; il faisait le canard à s'y tromper, et Antonio laissait flotter sa rame et riait à se tordre. Girolamo semblait très-fier de ce talent et y tenir plus qu'à tout le reste. Il imita aussi le silllement des bombes, qu'il avait eu l'occasion d'étudier sur nature pendant le siège. Comme il simulait avec sa bouche la trajectoire des projectiles et leur chute dans l'eau, ses yeux brillaient singulièi'cmeut, et il se redressait avec une certaine fierté. Quoiqu'il n'eût pas dit un mot qui eût trait aux événements, car la prudence n'abandonne jamais un Vénitien, il n'était ])as difficile de comprendre qu'il y avait pris une part active et j)assé plus d'une fois dans sa gondole de la poudre et des munitions sous le feu des batteries. Ces bombes qu'il parodiait si bien, il avait dû en voir tomber plus d'une ])rès de lui.
Du reste, le gouvernement n'a j)as cherché à faire silence sur ces faits accomj)Us. D'assez nombi'euses affiches d'ouvrages ayant trait au siège de Venise la])is-
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sent les arcades dos Procuralics. Il y a même une esj)èce de diorama qui rcjuvscute les principaux évéuemeuts de ralta([ue et de la déleuse. Cette tolérance, nous l'avouons, nous a passablement surpris ; mais elle tient, dit-on, à une rouerie politique qui veut faire trouver la domination autrichienne plus douce que lô" régime absolu des États pontificaux et du royaume de Naples.
Quand on ne connaît pas \'enise, et qu'on a lu dans les journaux l'histoire de cette héroïque et longue défense, on s'attend à trouver une ville ravagée, écrasée sous les bombes, avec des tas de décombres et des toits effondrés. A .part quelques pierres emj)ortées au palais Labbia et quelques écorchures de projectiles au dôme et à la façade de San-Geremia, au bout du grand canal, on ne se douterait de rien. Pour voiries ravages du siège, il faut aller dans les îles, autour des fortins et des ouvrages avancés qui ])rotégent cette ville presque imi)renable à cause de sa situation au milieu de vastes lagunes peu profondes, qui rendent l'approche de la grosse artillerie impossible. Les Auti'ichiens avaient imaginé des bombes aérostaliques ; mais le vent les faisait dévier, ou elles s'élevaient trop haut, éclataient en l'air et ne faisaient de mal à personne ; ces bombes h ballon perdu étaient même devenues un objet d'amusement pour la population, qui les regardait crever dans le ciel connne des pièces d'artifice.
Venise, devant qui a reculé Attila, est restée vierge pendant ([uatorze cents ans de toute invasion ; jusqu'en 1797, elle a conservé la forme de république. Frappée de cette terreur sénile qui précipite à leur ruine les Etats caducs, elle se rendit sans combat h un vainqueur qui, meilleur appréciateur qu'elle de ses ressources et de sa position, ne croyait })as ({u'elle j)ùt être prise et
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allait passer son chemin. Iilt depuis, nul doge naonté sur le Bucentaure n'a pu cé]é])rer ses fiançailles avec la mer. L'Adriatique ne purle ]>lus à son doigt d'azur la bague d'or de l'épouse, et l'aigle d'Autriche fouille de son bec crochu le flanc du lion ailé de Saint-Marc.
Mais laissons là ces considérations politiques qui sortent de notre cadre, et retournons au Carnpo-San- Mosè.
La grande affaire, avant de se coucher, c'est la chasse aux zinzares, atroces inpustiques qui tourmentent particulièrement les étrangers, sur lesquels ils se jettent avec la volupté qu'un gourmet prend à savourer un mets exotique et curieux. On vend chez les épiciers et les pharmaciens une poudre fumigatoire qu'on fait brûler sur un réchaud, toutes fenêtres fermées, et qui chasse ou étouffe les teriùbles insectes. Nous croyons cette poudre plus désagréable aux hommes (pi'aux cousins, et de nombreuses cloches sur les mains et le visage nous témoignaient chaque matin de l'inefficacité du remède. Le plus sage est de ne pas mettre de lumière près de son lit et de s'envelopper bien hermétiquement dans la gaze du moustiquaire. Heureusement nous avons une peau méridionale, tannée par l'air, hàlée par les voyages, qui rebute les trompes et les scies de ces buveurs de sang nocturnes ; mais il y a des gens à épidémies plus délicats, à qui ils font subir de véritables supplices. La ])eau rougit, se couvre de pustules ; le visage enile sous ,ccs pustules venimeuses, qui causent d'insupportables démangeaisons que les ongles et l'alcali n'apaisent j)as toujours. Nous avons vu chez certaines personnes la fièvie suivre ces nuits infernales ; il suffit, jioiir nv, pas fermer l'ii'il de la nuit, d'enfermer avec soi un de (;es monstres bourdonnants; mais nous étions déjà acclimaté.
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L'on parle lieaurMUjt du sileiifc do "WMiisc; mais ce n'est pas \nvs d'un tiaf,diet qu'il faut se \oy;ev ])Our trouver cette assertion vraie. C'étaient, sous notre lenèlre, des chuchotements, des rires, des éclats de voix, des chants, un reniue-nn'uaire perpétuel qui ne s'arrêtaient qu'à deux heures du matin. Les f^'ondoliers, qui dorment le jour en attendant la pratique, sont la nuit éveillés comme des chats, et tiennent leurs conciliabules, qui ne sont guère moins bruyants, sous l'arche de ({uelque pont ou sur les marches de quelque débarcadère. Nous avions le débarcadère et le pont. Assis sur un degré de marbre ou sur la poupe de leur gondole, ils mangent des fruits de mer, boivent du vin du Frioul, et soupent gaiement à la lueur des étoiles et des petites lampes allumées à l'angle des rues, devant les niches des madones. Quelques-uns de leurs amis, vagabonds voluptueux, qui ont pour alcôves le porche des églises et pour matelas les grandes dalles chauffées par le soleil de la journée, viennent se joindre à eux et augmentent le sabbat. Ajoutez-y quelques jolies servantes profitant du sommeil de leurs maîtresses pour aller retrouver quelque grand drôle à la peau bistrée, au bonnet chioggiote, à la veste de toile de Perse, faisant trimballer sur sa poitrine plus d'amulettes qu'un sauvage n'a de tours de graines d'Amérique et de rassade, et dont les voix de contralto, tour à tour glapissantes et graves, se répandent en Ilots d'intarissable babil avec cette sonorité ])articnlière aux idiomes du Midi, et vous aurez une idée succincte du silence de Venise.'
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