TA[JA
11 OUST a souvent tenté ; mais ponr cela il faudrait dix ans de séjour à Venise : c'est ce qui nous déterminerait à l'entreprendre. Eglises, palais, ils ont tout couvert de fresques et de peintures; ils ont profité de la moindre place laissée vide par Tintoret.
Ce qu'on ne sait pas assez, c'est que "S'enise regorge de sculptures, de has-reliefs, de figures de marbre et de hronzedu plus rare mérite, oeuvres de statuaires égaux à ses peintres, et dont on ne parle jamais, nous ignorons pourquoi. Nous avons nommé quelques-uns de ces artistes; mais qui voudrait la liste complète aurait h lire une litanie furieusement longue. Que la gloire humaine est capricieuse !
Qui parle maintenant de \'ittùria, d'Aspetti, de Leopardo, de Sansovino et de tant d'autres sculpteurs?
A présent, quoique cela nous coûte , il faut partir. Padoue, la ville d'Ezz-elin et d'Angelo, nous aj)pelle. Adieu, cher campo San-Mosè, où nous avons passé de si douces heures ; adieu les couchers du soleil derrière la Sainte, les effets de lune sur le grand canal, les belles filles blondes des jardins publics, les gais dîners sous les 'pampres de Quintavalle ; adieu le bel art et la splendide peinture, les palais romantiques du moyen âge et les façades grecques de Palladio ; adieu les tourterelles de Saint-Marc; adieu les goélands de lalagune, lesbainsde mer sur la plage du Lido, les promenades à deux dans les gondoles; adieuAenise, et si c'est pour toujours, adieu! comme disait lord Byron du haut de sa lèvre dédaigneuse. . Le chemin de 1er nous emporte, et déjà la A'énus de l'Adriatique a replongé son corps rose et blanc sous l'azur de la mer.
Padoue.
Sortir de gondole pour monter en chemin de fer est une action discordante. Ces deux mots ne semblent pas faits pour se trouver ensemble. L'un exprime le romantisme des souvenirs, l'autre le prosaïsme de la réalité. Zorzi de Cataro vous livre brusquement ii Stepiienson. Vous étiez à Venise et vous voilà eu Angleterre ou en Amérique. 0 Titien! ô Paul Véronèse! qui vous e fit dit que votre ciel de turquoise serait un jour souilh; par la fumée de la houille bi-itannique, et que l'azui' de vos lagunes refléterait les arcades d'un viaduc? Ainsi va le monde ; mais ici le contraste est plus sensible, car les formes des âges disparus sont restées intactes, et le présent vit dans la peau du passé.
Nous avions déjà parcouru cette ]"f)uto, mais en sens inverse, en venant de Vérone à Venise. Un orage, éclatant sur nous avec éclairs, tonnerre et ])luie, nous, montra sous un caractère parlicuhèreinent i'nrouche et fantastique ce pays qui, vu ])arun temps ordinaire, offre une suite de campagnes bien cultivées, coujjées de canaux, guirlandées de pampres courant joyeusement iVun ai'bre îi l'aulre, do i(jlis lointains dciileh's de colli-
nés Lieues, parsemés de villas dont la blancheur se détache sur le vert des jardins; un aspect gras, plantureux et fertile.
Nous avions avec nous dans le wagon deux ou trois moines d'une assez bonne touche, et quelques jeunes abbés longs, minces, d'une gracilité toute juvénile, avec des têtes ovales et béates, de cette pâleur unie, de ce ton mort chéri des maUresitaliens,ctqui ressemljlaient à dos anges golliiques du Fiesole, plumés et ayant remplacé leur nimbe d'or par un tricorne ou un chapeau de Basile.
L'uu deux rappelait exactement le portrait de Raphaël ; mais l'œil hébété n'avait pas l'étincelle, et la bouche s'ouvrait vaguement en un sourire niais; sans cela, il eût été d'une beauté parfaite. La vue de ces séminaristes nous fit penser qu'en France l'adolescent n'existait pas. Cette transition charmante de l'enfance h. la jeunesse manque totalement chez nous. Entre le hideux gamin de collège à grosses mains rouges, à tournure dégingandée, et le gaillard qui se rase ou porte une barbe, il n'y a rien. L'éphèbe grec, le yalouled algérien, le ragazzo italien, le muchacho espagnol, comblent de leur grâce jeune et de leur beauté encore indécise entre les deux sexes la lacune qui sépare l'enfant de l'homme. Il serait curieux de rechercher pourquoi nous sommes privés de cette nuance : car il y a quelques beaux adolescents anglais , un peu dadais peut-être, à cause de la veste et du pantalon à la matelote qu'on les condamne à porter.
Tout en rêvant à ce problème de physiologie, nous arrivâmes au débarcadère : dix lieues sont bientôt dévorées, même sur un raihvay italien. Là une foule de fa(iuins et de cochers nous attendaient à la descente avec des cris et des gesticulations féroces ; ils se dispu-
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taienl les voyageurs et les bagages, comme jadis les cochers de coucou sur la jilace de la Concorde, ou les lobeïroou d'Avignon sur le ({uai du Rhône. L'un vous prend un bras, l'autre une jambe ; ou vous soulève de terre, et, si vous n'êtes pas assez robuste pour calmer cette ardeur par quelques bonnes gourmades, vous courez risque d'être écartelé comme un régicide et tiré h. quatre portefaix.
Une vingtaine de calèches, cabriole-ts, l)erlingots et autres véhicules, stationnaient à la porte du débarcadère. Cela nous surprit et nous réjouit de voir des chevaux et des voitures. Il y avait près de deux mois, si l'on excepte le cheval de Murano, que cela ne nous était arrivé.
Nous louâmes une calèche jiour nous porter, nous et notre malle, jusqu'à Padoue, qui est à une ])clite distance du chemin de fer. Di'shabitué que nous étions de tout vacarme de ce genre \)av la hjcomotiou silencieuse de A'enise, le fracas des roues et le piétinement des chevaux nous assourdissaient et nous étaient insupportables ; il nous fallut plusieurs jours pour nous y refaire.
Padoue est une ville ancienne et qui fait- assez fièrc mine à l'horizon avec ses clochers, ses dômes et ses vieilles murailles sur lesquelles courent et fr('tillent au soleil des myriades de lézards. Placé trop près d'un centre qui tire la vie h soi, Padoue est une ville morte et qui a l'air presque désert. Ses rues, bordées de deux rangées d'arcades basses, sont tristes, et rien n'y l'appelle l'arcliitecture élégante et gracieuse de^'enise. Les consliuctious lourdes, massives, ontuu sérieux uu peu rechigné, et ces porches sombres au l)as des maisons resseml)lent à des bouches noires qui bâillent d'ennui.
On nous conduisit aune vaste auberge, ('tablie ])robablrment dans (jiielque ancien palais, el doiil les
grandes salles, déshonorées par de vulgaires usages, avaient dû voir jadis meilleure compagnie. C'était un vrai voyage que d'aller du vestibule à notre chambre par une foule d'escaliers et de corridors; il aurait fallu une carte ou un fd d'Ariane pour s'y retrouver.
Nos fenêtres s'ouvraient sur une vue assez agréable : une rivière coulait au pied de la muraille, la Brenta ou le Bacchiglione, nous ne savons lequel, car tous les deux arrosent Padoue. Les bords de ce cours d'eau étaient garnis de vieilles maisons et de longs murs pardessus lesquels se projetaient des arbres; des estacades assez pittoresques, d'où des pêcheurs jetaient la ligne avec cette patience qui les caractérise en tous pays, des banlques avec des filets et des linges pendus aux fenêtres pour sécher, formaient, sous un rayon de lumière égralignée, un joli motif d'aquarelle.
Après le diner, nous allâmes au café Pedrocclii, célèbre dans toute l'Italie par sa magnificence. Rien n'est l)lus monumentalement classique. Ce ne sont que piliers, que colonnes, qu'oves et que palmettes, dans le genre Percier et Fontaine, le tout très-grand et très en marbre. Ce qu'il y a de plus curieux, ce sont d'immenses caries géographiques formant tapisserie, et représentant les diverses parties du monde sur une énorme échelle. Celte décoration un peu pédanlesque donne à la salle un air académique, et l'on s'élonne de ne pas voir une chaire à la place du comptoir, avec un professeur en robe au lieu d'un maître limonadier. Après cela, comme Padoue est une ville universitaire, il n'est pas mauvais que les étudiants puissent continuer leurs cours en prenant leur café ou leur glace.
L'Université de Padoue a été célèbre autrefois. Au treizième siècle, dix-huit mille jeunes gens, tout un peuple d'écoliers, suivaient les leçons de ses savants
professeurs, au nombre desquels figura plus tard Galilée, dont on y conserve une vertèbre comme une relique, relique d'un martyr qui a souffert pour la vérité. La façade de l'Université est fort belle; quatre colonnes doriques lui donnent l'air sévère et monumental ; mais la solitude s'est faite dans les classes, où l'on compte aujourd'hui mille étudiants à peine.
L'afiiche du théâtre annonçait le Barbier de Séville, de Rossini, et un ballet du cru : l'emploi de notre soirée était trouvé. La salle était fort simple; les décorations semblaient peintes par un vitrier en goguette, et rappelaient ces comédies de carton dont s'amusent les enfants. Mais les acteurs avaient des voix fraîches et ce goût naturel qui caractérise les moindres .chanteurs italiens. La Rosine était jeune et charmante, et le Rasde ra])pelait Tamburini par la profondeur de sa basselaille.
L'air de la calomnie fut aussi bien chanté qu'il eût pu l'être sur un théâtre de premier ordre.
Mais ce qui était vraiment étrange, c'étai le ballet, composé dans un genre fossile et antédiluvien le jilus divertissant du monde; nous nous vîmes reporté, comme par magie, aux beaux temps du mélodrame classi({ue, à la pure école de Gnilbert de Pixérécourt et de Caigniez ; le scénario rapjielait les Aijueducs de Cosenza, BoberU, .chef de brigands, le Pont du Torrent, et autres chefs-d'œuvre oubliés de la génération actuelle. C'était une histoire de voyageur égaré dans les bois, d'auberge coupe-gorge, de jeune fdle sensible et de bandits habillés en cosaques, avec d'immenses ])anlalous rouges, des barbes formidables, et un arsenal de coutelas et de pistolets dans la ceinture, le tout entremêlé de danses et de combats réglés, au briquet et h la hache, comme aux temps les plus glorieux des Funam-.
bules, avant que Ghamjjlleury eût importé la littérature sur ce tréteau naïf.
Un bel officier traversait ces aventures terribles avec l'héroïsme obligé de tout jeune premier, suivi du Jocrisse sacramentel. Mais, singulière imagination, ce Jocrisse était un soldat de la vieille garde, revêtu d'un uniforme en haillons, grimé comme un macaque, orné d'un nez rouge sortant d'une broussaille de moustaches et de favoris gris, et percé d'un œil enfoui dans une patte d'oie de rides tracées au charbon. Le comique de la chose portait sur les transes perpétuelles au moindre bruit de feuilles, les coli({ues et les claquements de dents du soldat de la vieille garde, fou de terreur et de lâcheté. Faire de ce type de bravoure un idéal de poltronnerie, représenter un grognard de la grande armée avec les anxiétés du Pierrot des pantomimes, nous parut une fantaisie hasardée et d'un goût détestable. Notre chauvinisme en fut exaspéré, et il nous fallut penser au rùle que le cirque Olympique fait jouer aux Prussiens pour nous calmer.
Le lendemain nous allâmes visiter la cathédrale dédiée à saint Antoine, qui jouit à Padoue du même crédit que saint Janvier à Naples. C'est le Genius loci, le saint vénéré par-dessus tous. Il ne faisait pas moins de trente miracles par jour, s'il faut eu croire Casanova. C'était bien mériter son surnom de thaumaturge ; mais ce zèle prodigieux s'est beaucoup ralenti. Pourtant le crédit du saint n'en est pas moins diminué, et l'on commande tant de messes à son autel, que les prêtres de la cathédrale et les jours de l'année n'y peuvent suffire. Pour liquider les comptes, le pape a permis, au bout de l'an, de dire des messes dont chacune en vaut mille ; de cette façon saint Antoine ne fait pas banqueroute à ses fidèles.
Sur la place qui avoisine la cathédrale, s'élève une belle statue équestre de Dunatello, en bronze, la ])reluière qu'on ait fondue depuis l'antiquité et qui représente un chef de condottieri, Gattamelata, un brigand qui à coup sûr ne méritait pas cet honneur. Mais l'artiste lui a donné une superbe prestance et une fière tournure avec son bâton d'empereur romain, et cela sufiit j)leinement.
L'église de Saint-Autoine se compose d'une agrégation de coupoles et de clochetons et d'une gi-ande façade en briques, à fronton triangulaire au-dessous duquel règne une galerie à ogives et à colonnes ; trois petites portes, percées dans de hautes arcades, répondent aux trois nefs. L'intérieur est excessivement riche, encombré de chapelles et de tombeaux de différents styles. On y voit des échantillons de l'art de toutes les .époques, depuis l'art naïf, religieux et délicat du moyen âge, jusqu'aux fantaisies les plus chiffonnées de l'art rococo. Nous avons remarqué une chapelle pompadour des plus galantes; des anges eu perruque y jouent de la pochette comme des maîtres à danser, et font un avant-deux sur des nuages. Il ne leur manque que du rouge et des mouches. Ce qu'il y a de j)lus curieux, c'est un tombeau en marljre noir et blanc, dans le même goût évaporé et folâtre. La mort y fait la coquette, et, de ses dents dt'chaussées, soui-it comme la Guimard après une pirouette. Elle se démanche amoureusement et avance avec grûce ses tibias décharn('s. Nous n'aurions jamais imaginé qu'un squelette fût si badin.
Heureusement, la généalogie do Jésus-Christ de Ciotto, et la Madone du même peintre, donnée par Pétrar({ue, corrigent un peu cette gaieté intempestive, et le sérieux catholique reprend ses droits dans des tombes
du quatorzième et du quinzième siècle, sur lesquelles s'allongent gravement de roides statues aux mains jointes.
Le cloître qui attient à l'église est pavé de dalles funèbres, et ses murs disparaissent sous les monuments sépulcraux dont ils sont plaqués ; nous lûmes un certain nombre de ces épitajilies, qui étaient fort belles. Les Italiens ont gardé, de leurs ancêtres, le secret du latin lapidaire.
Sainte-Justine est une énorme église avec une façade nue et une architecture intt'iieure d'une sobriété ennuyeuse et pauvre. Il faut du bon goût, mais pas trop, et nous préférons encore à ce néant l'exubérance folle et les contournements excessifs du rococo. Un beau tableau d'autel, de Paul "\'éronèse, relève cette misère.
Si l'église est plate et sans cai-actère, on n'en peut dire autant des deux monstres gigantesques qui la gardent, couchés sur son escalier comme des dogues fidèles. Jamais Chimère japonaise n'eut un aspect plus effrayant et plus terrible que ces animaux fantastiques, espèces de griffons hideux, à la croupe de lion, aux ailes d'aigle, à la tète stupide et féroce, terminée par un bec mousse percé d'obliques narines comme celui de la tortue. Ces bêtes monstrueuses tiennent serré contre leur poitrine, entre leurs pattes griffues, un guerrier k cheval, caparaçonné d'une armure du moyen âge, qu'elles écrasent avec une pression lente, tout eu regardant vaguement quelque part, comme la vache dont parle \ïctor Hugo, et sans s'inquiéter autrement des efforts convulsifs du myrmidon ainsi broyé.
Que signifie ce chevalier pris avec sa monture dans
les serres inéluctables de ces monstres accroupis? Quel
mythe est caché sous cette sombre fantaisie sculpturale?
Ces groupes illustrent-ils quelque légende ou sont-ils
tont simplement de sinistres hiéroglyphes de la falalité? C'est ce que nous n'avons pas pu deviner, et c'est ce que personne n'a su ou n'a voulu nous dire. L'autre jour, en feuilletant l'album que le prince Sollykoiï a rapporté de l'Inde, nous avons trouvé dans les propylées d'une pagode hindoue des monstres identiques, étouffant aussi un homme armé contre leur poitrail.
Quel que soit le sens de ces groupes effrayants, on y devine confusément de vagues souvenirs d'antagonismes cosmogoniques et de luttes entre les deux principes du , bien et du mal : c'est Arimaue vainqueur d'Oromaze, ou Shiva terrassant Wishnou. Plus tard, sous le porche de la cathédrale de Ferrare, nous avons au deux de ces Chimères, qui cette fois écrasaient des lions.
Une chose qu'il ne faut pas négliger quand on passe à Padoue, c'est d'aller visiter l'ancienne église de l'Arena, située au fond d'un jardin d'une végétation touffue et luxuriante, où certes on ne la devinerait pas si l'on n'était averti.
Cette église est entièrement peinte à l'intérieur par Giotto. Aucune colonne, aucune nervure, aucune division architecturale n'interrompt cette vaste tapisserie de fresques : l'aspect général est doux, azuré, étoile comme un beau ciel calme; l'outremer domino et fait le ton local; trente compartiments de grande dimension, indiqués par de simples traits, contiennent la vie de la Vierge et celle de son divin fils dans tous leurs di'lails : on dirait les illustrations en miniature d'un missel gigantesque. Les personnages, par de naïfs anachrouismes bien précieux pour l'histoire, sont habillés h la mode du temps où peignait Giotto.
Au-dessous de ces compositions d'uni^ snavil(' charmante et du sentiment religieux le phis pur, unoplinlho peinte montre les S(!])t ])échéscaj)itaux syml^olisés d'une
manière ingénieuse, et d'autres figures allégoriques d'un fort bon slyle; un paradis et un enfer, sujets qui préoccupaient beaucoup les artistes de cette époque, complètent cet ensemble merveilleux. Il y a dans ces peintures des détails l)izarres et touchants ; des enfants sortent de leurs petits cercueils pour monter au paradis avec un empressement joyeux, et s'élancent pour aller jouer sur les gazons fleuris du jardin céleste; d'autres tendent les mains à leurs mères à demi ressuscitées. On peut faire aussi la remarque que tous les diables et les vices sont obèses, tandis que les anges et les vertus sont fluets, élancés. Le peintre marque ainsi la j)répondérancede la matière chez les uns et de l'esprit ciiez les autres.
Nous devons consigner ici une remarque pittoresque et ])hysiologique. Le type des Padouanes diffère beaucoup de celui des Vénitiennes, malgré le voisinage des deux villes; leur beauté est plus sévère et plus classique : d'épais cheveux bruns, des sourcils marqués, un regard sérieux et noir, un teint d'une pâleur olivâtre, un ovale un peu empâté rappellent les grands traits de la race lombarde ; la baiite noire dont ces belles biles s'encadrent le visage, leur donne, lorsqu'elles filent en silence le long des arcades désertes, un air superbe et farouche qui contraste avec le vague sourire et la facile grâce vénitienne.
Voyez encore sur la piazza Salone le Palais de Justice, vaste édifice dans un style moresque, avec des galeries, des colonnettes, des créneaux deuticulés, qui contient la plus grande salle qui soit peut-être au monde, et rappelle l'architecture du palais ducal de Venise ; et à la Scuola del Santo, de glorieuses fresques de Titien, les seules que Ton connaisse de ce grand peintre, et vous n'aurez pas grand regret de quitter Padoue.
Ony montre encore les instruments de torture, chevalets, estrapades, pinces, tenailles, brode(]uins,roues dentelées, scies, couperets, dont faisait usage sur ses victimes Ezzelin, le plus fameux tyran rjui ait existé, et auprès de qui Angelo n'est qu'un ange de douceur. Nous avions une lettre pour l'amateur qui conserve cette bizarre collection, faite pour un musée de bourreau. Nous ne le trouvâmes pas, à notre grand regret, et nous partîmes le même soir pour Rovigo, nous arrachant avec peine à ce doux royaume Lombardo-^'('nitien, à qui rien ne manque, hélas! sinon la liberté
OiJ^
Ferraie.
Uu umnibus conduit en quelques heures de Paduue à Rovigo, où l'on arrive le soir. En attendant notre souper, nous errâmes à travers les rues de la ville, éclairées par un clair de lune argenté qui permettait de discerner la silhouette des monuments; des arcades basses comme celles de l'ancienne place Royale à Paris régnent le long des rues, et avec leurs alternatives de clair et d'ombre forment de longs cloîtres qui rappelaient ce soir-là l'effet de la décoration de l'acte des nonnes de Robert le Diable. De rares passants fdaient silencieux comme des ombres; quehjues chiens plaintifs aboyaient à la lune, et la ville paraissait déjà endormie : toutesles fenêtres étaient éteintes, à l'exception de quelques cafés éclairés, où des habitués, l'air ennuyé et somnolent, consommaient une glace, une demi-tasse ou un verre d'eau à petites cuillerées, à lentes gorgées, sagement, méthodiquement, se reprenant souvent pour lire un insignifiant article de diario censuré , comme des gens qui ont beaucoup d'heures à dépenser et tâchent d'atteindre l'instant d'aller se coucher.
Le matin on nous fit grimper dès l'aurore dans une
espèce de guimbarde qui tient le milieu entre la patache française et la tartane valencienue. Des voyageurs délicats placeraient ici une élégie pathétique sur l'iuconfortabilité de ces sortes de véhicules ; mais la galère espagnole et la poste courue en charrette par les plus abominables chemins du monde nous ont rendu trèsphilosophe à l'endroit de ces petits inconvénients. D'ailleurs, ceux qui veulent avoir toutes leurs aises n'ont qu'à rester chez eux. Un coupé d'Erler roulant sur le macadam des Champs-Elysées est infiniment plus moelleux, et il est incontestable qu'on dine mieux chez les frères Provençaux que dans les hôtelleries de grande route.
Le trajet de Rovigo à Ferrare n'a rien de liien pittoresque : des terres plates, des champs cultivés, des arbres du Nord; on pourrait se croire dans un département de France.
L'on traverse le Po, qui roule des eaux jaunâtres et dont les rives basses et dépouillées rappellent vaguement celles du Guadalquivir au-dessous de Séville. Le fougueux Eridan, privé du tribut des foutes de neige, avait l'air assez calme et débonnaire pour le moment.
Le Po sépare la Romagnc des Etats lombardovénitiens, et la douane vous attend à la sortie du bac.
On se plaint en général beaucoup des douanes italiennes et de leurs interminables vexations. Nous avouerons qu'elles ont toujours feuilleté notre mince l^agage avec moins de méticulosité, certes, que ne l'eussent fait des douanes françaises en pareille occasion ; il est vrai que nous avons toujours livré nos clefs d'un air insouciamraent gracieux et déployé notre passe-port, toutes les fois que nous en avons été requis, aveclacékirité et la politesse du singe Pacolet.
La douane romagnole , après avoir négligemment tracassé nos chemises et nos chaussettes, voyant que nous ne transportions pas d'autre httérature qu'un guide-Richard, livre superlativement Leniu et peu subversif, referma notre malle avec magnanimité et nous permit de la façon la plus clémente de continuer notre voyage.
Nous avions dans la voiture deux prêtres assez âgés , gros, gras, courts, avec des teints huileux et jaunes, des barbesrasées dontles tons bleuâtres montaient jusqu'aux pommettes, et qui portaient sans le savoir le costume du Basile de Beaumarchais, aussi exagéré que les grimes croient le caricaturer sur le théâtre. Chez nous, le costume ecclésiastique a presque disparu. Les prêtres en France se sécularisent tant qu'ils peuvent; bien peu, depuis les révolutions de Juillet et de Février, portent franchement la soutane dans la rue. Un chapeau à larges bords, des habits noirs de coupe antique, des redingotes longues, un manteau de couleur sombre, leur composent un costume mixte entre la religion et le siècle, qui ressemble assez à celui d'un quaker ou d'un homme sérieux revenu des élégances de la toilette. Ils ne sont prêtres que furtivement, et ce n'est qu'à l'église qu'il revêtent les insignes sacerdotaux. En Italie, au contraire , ils se carrent et se prélassent dans leur caractère, prennent le haut du pavé, sont partout comme chez eux, développent leurs mouchoirs avec ampleur, se mouchent et toussent bruyamment, en personnes à qui tous égards sont dus et qui ne se doivent point gêner.
Ceux-ci avaient pris les meilleures places de la voiture, que nous leur eussions cédées avec la déférence que méritaient leur âge et leur état, et ils s'y étalaient largement, bien qu'ils les eussent usurpées sans le
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mumdrc mut tl'exciise et le pliig léger souci de nos aises et de notre coufort. 11 est vrai que nous étions sur les Etats du pape, où le prêtre règne en maître absolu, ayant à la l'ois le ciel et la terre, les clefs de l'autre monde et de celui-ci, pouvant vous damner et vous faire pendre, tuer votre âme et votre corj)s. La conscience de cet énorme pouvoir, le plus grand (pii fut jamais, donne aux prêtres de ce pays une sécurité, un aplomb, une aisance magistrale et souveraine dont on n'a aucune idée dans les pays du Nord.
Nos deux curés, car tel était probablement leur grade dans la hiérarchie ecclésiastique, échangeaient entre eux de rares et mystérieuses paroles avec cette réserve et cette prudence qui n'abandonnent jamais le prêtre devant les laïques, ou bien ils dormaient ou marmottaient le latin de leur bréviaire dans des volumes à couvertures brunes, à tranches rouges divisées par des signets; nous ne croyons pas que dans toute la route il leur soit arrivé de regarder une fois le paysage par la portière; était-ce qu'ils le connaissaient ou craignaient-ils les distractions du monde extérieur, le charme de cette nature éternelle derrière hupielle se cache le grand Pan de l'antiquité, (jue le moyen âge catholique s'est ol)stiné à prendre pour le diable?
Cette compagnie, respectable assurément, mais dont la froideur morne nous glaçait, nous quitta à Fcrrare. Ces figures blafardes dans ces vêtements noirs faisaient ressembler un peu notre carrosse à une voiture d'enterrement, et nous les vîmes partir avec jilaisir.
Ferrare s'élève solitairement au milieu d'un ])ays plat plus riche (pie ])ittoresque. (Juaud ou y pénètre par la grande rue qui couduit à la place, l'aspect de la ville est imposant et monumental. Un ])alais avec un grand escalier occupe l'angle de ce vaste terrain ; il
doit servir de ])alais de justice ou de maisou de ^iUe, car des gens de toutes classes entraient et sortaient ■ par ses larges portes.
Pendant que nous errions dans la rue, satisfaisant notre curiosité aux dépens de notre appétit et dérobant à l'heure accordée pour notre déjeuner quarante minutes pour régaler nos yeux et remplir nos devoirs de voyageur, une apparition étraiige se dressa subitement devant nous, aussi inattendue que peut l'être un l'antôme en plein midi : c'était une espèce -de spectre masqué de noir, la tête engloutie dans une cagoule - noire, le corps drapé d'un froc ou plutôt d'un domino violet liséré de rouge, ayant une croix rouge sur l'épaule, un crucifix de cuivre jaune pendu au cou, une ceinture rouge, et secouant silencieusement un petit colïre de bois, un tronc portatif qui rendait un bruissement de billon.
Cet épouvantail, qui n'avait de vivant que les yerix* qu'on voyait briller par les trous du masque, hociui deux ou trois fois devant nous sa tirelire où, tout épouvanté, nous laissâmes couler une poignée de bajoques, sans savoir pour quelle œuvre de charité mendiait ce lugubre quêteur. Il reprit son chemin sans mot dire, avec un froissement de ferraille et de monnaie très' sinistre et très-funèbre, tendant sa boite où chacun s'empressait d'enfouir une menue pièce.
Nous demandâmes h quel ordre appartenait ce fantôme plus effrayant que les moines et les ascètes de Zurbaran, qui promenait ainsi l'effroi des visions nocturnes à la pure lumière du soleil et réalisait dans la rue le cauchemar des sommeils pénibles. On nous dit que c'était un pénitent de la confrérie de la Mort, quêtant pour acheter des Ijières et dire des messes à de pauvres diables qu'on allait fusiller le jour même, des
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brigands ou des républicains, nous ne savons phis lequel. Ces pénitents se donnent la triste et charitable mission d'accompagner les condamnés à mort au lieu du supplice, de les soutenir dans leurs suprêmes angoisses, d'enlever de l'échafaud le corps mutilé, de le coucher au cercueil et de lui procurer une séj)uUure chrétienne. Ce sont des gens de la ville qui se dévouent par pitié à ces pénibles fonctions et mêlent ainsi un élément tendre, quoique voilé et masqué, aux implacables et froides immolations de la justice. Ces spectres empêchent un peu le patient de voir le bourreau. C'est la timide protestation de l'Humanité. Souvent ces svurs de charité de l'échafaud se trouvent mal et sont plus troublées que le supplicié lui-même.
Ce n'est pas ici le lieu de discuter le plus ou moins de légitimité de la peine de mort; des voix plus écoutées que la nôtre ont développé avec beaucoup d'élo- ■ quence et de logique les raisons pour et contre. Mais, puisque cette horrible tragédie judiciaire est maintenue, il nous semble que la mise en scène (qu'on nous passe ce mot) doit en être aussi effrayante que possible. Il ne s'agit pas d'escamoter lestement sa tète au coupable, opération qui ne l'améliore eu rieu, mais de donner un exemple terrible qui agisse sur les imaginalions et les retienne au penchant du crime. Tout le spectacle lugubre qui peut augmenter l'impression de ce drame sanglant et le dessiner au fond de la mémoire des spectateurs en silhouettes redoutables, doit, selon nous, être mis en œuvre. Il faut que la terreur plastique se combine avec la terreur morale. Figurez-vous ces Claùdes Frollos violets tenant h la main des cires ilambautes et marchant sur deux files li côté du condamné livide ! C'est de l'Anne lladlclilf et du mélodrame, diront les esprits exacts : c'est possible. Mais alors à
quoi sert de couper des têtes, si cela n eiïraye personne? On doit éviter, si l'on veut qu'elles produisent leur effet, d'ôter leur figure aux choses; le supplice franchement terrible est moins hideux que le supplice doucereusement houi-geois et privé par la mécanique et la philanthropie de sa poésie affreuse.
Mais en voilà assez sur ce vilain sujet; revenons à des idées moins sombres.
L'Italie a conservé en grande partie la méthode du docteur Sangrado, et la race de ces médecins dont le système est développé en latin de cuisine dans la cérémonie du Malade imaginaire n'y est pas encore éteinte; ceci soit dit sans porter atteinte aux talents de premier ordre. Il y a dans la Péninsule des exemplaires assez nombreux de MM. Purgon, Diafoirus, Macroton, Desfonandrès et autres docteurs de la façon de Molière ; on y saigne à blanc pour la moindre indisposition; cette opération est faite par les barbiers ; aussi voit-on sur les boutiques des .fraters des tableaux de la plus réjouissimte fantaisie chirurgicale : ici c'est un bras nu dont la veine ouverte lance un jet pourpre, arrondi comme ces l'usées que darde la bière de mars dans les verres des hussards et des fillettes, aux enseignes des bouchons de village; là des Amours joufflus, traversant un ciel bleu de perruquier, apportent la palette qui doit recevoir le sang d'une jeune femme dans une position intéressante, et à laquelle sourit tendrement un époux en costume du Directoire. Dans ces sujets sanguinolents, la verve des peintres-vitriers, Apelles de ces tableaux, ne recule devant aucune violence de ton et imagine des contrastes à étonner les coloristes.
C'était jour de marché, et cela produisait un peu d'animation dans celte ville ordinairement si morne. Nous ne vîmes rien de caractéristique comme costiune;
runirurmité envahit lout. Les paysans des environs de Ferrare ressemblaient assez aux nùlres, sauf l'éclat méridional de leurs yeux noirs et une certaine iierté dans la tournure qui rappelle qu'on est sur une terre classique; les denrées d'automne, raisin, citrouilles, piments, tomates, mêlées à des poteries grossières et à des ustensiles de ménage rustique, s'entassaient sur la place, oîi stationnaient des groupes de causeurs et d'acheteurs, quelques chars à bœufs. Lieu moins primitifs que ceux d'Espagne ; quelques ânes au bat de bois attendaient avec une patiente mélancolie que leurs maîtres eussent fini leurs affaires et s'en retournassent: les bœufs couchés sur leurs genoux en ruminant paisiblement, les ânes tirant du bout de leur lèvre grise un brin d'herbe jailli d'une fissure du pavé.
Un détail particulier à l'Italie, ce sont les changeurs de monnaie en plein vent. Leur installation est des plus simples et consiste en un tabouret et une petite table où sont rangées des piles de scudi, de bajoques et d'autres pièces. Le changeur, accroupi comme un dragon, regarde son petit trésor d'un œ-il inquiet et jaune où se peint la crainte incessante des filous, que n'écarte aucun grillage.
Notons encore un détail tout italien : un sonnet ti la louange d'un médecin qui l'avait guéri d'une maladie hépatique était affiché par un convalescent plein de reconnaissance à l'une des murailles les plus apparentes de la place. Ce sonnet, très-fleuri et très-mythologique, expliquait comme quoi les Parques avaient voulu couper le iil des jours du malade, mais que le docteur, accompagné d'Esculape, le dieu de la médecine, et d'Hygie, la déesse de la sant('', était descendu aux enfers pour arrêter les ciseaux d'Atroposct remettre del'étoujieaux fuseaux do Clotho, étou])c (|uc Lachésis filait depuis
avec ])eaiicoup d'égalité. Nous nimous assez cette manière antique et naïve d'exprimer sa gratitude.
La cathédrale, dont la façade donne sur cette place, est dans ce style gothique italien si inférieur pour nous au gothique du Nord. Le porche offre de curieux détails. Les colonnes, au lieu de reposer sur des socles comme des colonnes ordinaires, portent sur des Chimères dans le goût de celles du portail de Sainte-Justine à Padoue, qu'elles écrasent à demi, et qui se vengent de cette douleur en déchirant des lions de style ninivite emprisonnés dans leurs pattes. Ces monstres cariatides se tordent affreusement sous l'énorme pression et font de la peine aux yeux.
Le château des anciens ducs de Ferrare, qu'on trouve un peu j)lus loin, a une belle tournure féodale. C'est ime vaste hotte de tours réunies entre elles par de hautes murailles couronnées d'un moucharabi faisant corniche, émergeant d'un grand fossé plein d'eau oii l'on pénètre par un pont défendu.
Sur les mots que nous venons de dire, qu'on ne se figure nullement un burg comme ceux qui hérissent les rochers du Rhin. Quelques décorations du Théâtre -Italien dans Corrado dWltcnnura, Tancrède ou autres opéras chevaleresques, en donneraient une idée assez juste. Le gothique en Italie n'a nullement la même physionomie que chez nous. Point de pierres verdies, de sculptures moussues, de manteaux de lierre tombant des vieux balcons brisés; nulle trace de cette rouille du temps, inséparable pour nous d'un monument du moyen âge : c'est un gothique qui, malgré sa date, semble tout neuf; un gothique Idanc et rose, plus joli que sérieux, un peu troubadour, pour tout dire, et rappelant les pendules féodales de la Restauration. Le château des ducs de Ferrare, tout eu briques ou en pierres rougies
par le soleil, a une teinte vermeille de jeunesse qui lui ùte de son effet imposant. Il ressemble trop à un dc'cor de mélodrame.
C'est dans ce château qu'habitait cette fameuse Lucrèce Borgia, que Victor Hugo nous a faite si monstrueuse, et que l'Arioste dépeint comme un modèle de chasteté, de grâce et de vertu; cette blonde Lucrèce, qui écrivait des lettres respirant l'amour le plus pur, et dont Byron possédait quelques cheveux fins comme la soie et brillants comme l'or. C'est là que se jouèrent les drames du Tasse, de l'Arioste et de Guarini; \h qu'eurent lieu ces orgies étincelantes, mêlées de poison et d'assassinats, qui caractérisent cette période de l'Italie savante et artiste, raffmée et scélérate.
Il est d'usage d'aller visiter pieusement le cachot problématique où le Tasse, fou' d'amour et de douleur, passa tant d'années, d'après la légende poétique formée autour de son infortune. Nous n'en avions pas le temps, et nous le regrettâmes peu. Ce cachot, dont nous avons sous les yeux un dessin fort exact, n'a que les quatre murs : une voûte basse le plafonne. Au fond l'on voit une fenêtre grillée d'épais barreaux et une porte ferrée avec de gros verrous. Il est assez invraisemblable que, dans ce trou obscur tapissé de toiles d'araignées, le Tasse ait pu travailler et remanier son poërae, com])0ser des sonnets et s'occuper de petits détails de toilette, tels que la qualité du velours de sa barelte et de la soie de ses chausses, et de cuisine, tels que l'espèce de sucre dont il voulait saupoudrer sa salade, celui qu'il avait n'étant pas assez fin à son gré; nous ne vîmes pas non plus la maison de l'Arioste, autre pèlerinage obligé. Ou- Ire le peu de foi qu'il faut ajouter à ces traditions sans authenticité, à ces reliques sans caractère, nous aimons chercher l'Arioste dans VOiiniulo fiirioso, le Tasse
dans la Jérusalem drl'wrèe ou dans le Leau drame de Goethe.
Le mouvement de Ferrare est concentré sur la Place- Neuve, devant l'église et autour du château. La vie n'a pas encore abandonné ce cœur de la cité ; mais, à mesure qu'on s'éloigne, les pulsations s'affaiblissent, la paralysie commence, la mort gagne; le silence, la solitude et l'herbe envahissent les rues; on sent qu'on erre dans une Thébaïde peuplée des ombres du passé et d'où les vivants se sont écoulés comme une eau qui tarit. Rien n'est plus triste que de voir le cadavre d'une ville tomber lentement en poudre au soleil et à la pluie. Au moins l'on enterre les cadavres humains.
Après quelques bouchées avalées à la hâte, nous remontâmes dans notre berline et nous nous dirigeâmes vers Bologne d'un pas modéré que ralentissaient encore d'immenses tas de joncs coupés jetés sur des chars à bœufs qui obstruaient la route : on eût dit des meules se promenant la canne à la main , une muraille verte se reculant devant nous, car les bœufs disparaissaient entièrement sous cette jonchée. Il fallait attendre que le chemin s'élargît pour les devancer.
On s'arrêta dans une vaste auberge en arcade ouverte à tous les vents, dans un endroit dont nous ne nous rappelons pas le nom d'une manière certaine, mais qui, selon toute probabilité, doit être Gento, détail insignifiant du reste, et nous fîmes là un modeste gofiter, car nous ne devions arriver à Bologne qu'assez avant dans la soirée.
Notre mémoire ne nous rappelle guère de ce morceau de roufe que de vastes horizons de cultures et d'arbres sans le moindre intérêt. Peut-être l'ombre du soir, qui nous poussait à la somnolence et ne laissait briller que l'étincelle de notre cigare, nous a-t-elle dérobé
quelque beau site; mais cela est peu probable, d'après la configuration du sol.
Bologne est une ville avec des rues en arcades, comme la plupart des villes de cette partie de l'Itabe. Ces portiques sont commodes pour abriter de la pluie et du soleil ; mais ils transforment les rues en de longs cloîtres, absorbent la lumière et donnent aux villes un aspect froid et monacal. L'on peut juger par la rue de Rivoli à Paris de la gaieté de ce système.
Nous descendîmes à une auberge quelconque, où par une pantomime touchante nous obtînmes un souper où figurait avec avantage un salame de mortadelle, de bondayolle et de saucisson de Bologne, ainsi que l'exigeait la couleur locale.
Après le souper, nous sortîmes ; une espèce de drôle à face blafarde et grasse, avec une moustache en brosse à dents, des breloques en similor et une redingote à brandebourgs, rappelant à s'y méprendre le type du père Cavalcanli dans le roman d'Alexandre Dumas, se mit à emboîter notre pas et nous suivit, bien que nous changeassions d'allure et de direction à chaque instant pour le dépister. Ennuyé de ce manège, nous lui dîmes qu'il choisit un autre chemin, et ceci d'une façon assez brutale, le prenant pour un mouchard; mais il déclara qu'il ne nous quitterait pas , sa prétention et son droit étant de servir de guide aux voyageurs. Or, en cette qualité nous lui appartenions, et il nous trouvait indélicats de nous soustraire ;i la redevance qu'il prélevait sur eux. Nous étions des voleurs qui le frustrions de sa chose , qui lui retiiùons le pain de la bouche et lui prenions son argent dans sa ])ociie. 11 avait (;ompt(! sur nous pour se régaler d'une fiasque de Piccolit ou d'Aléatico, pour acheter un fichu à sa feinino cl une bague à sa maîtresse. Nous
étions d'infâmes canailles de déranger ses plans d'aisance et de bonheur domestique. Nous donnions un mauvais exemple aux voyageurs futurs, et il était résolu de ne pas reculer d'une semelle. Il voulait nous mener à la diligence, dont la lanterne brillait à deux pas devant nous, et nous conduire à la rue des Galeries, dans laquelle nous étions. Nous n'avons jamais vu faquin plus obstiné et plus stupidement opiniâtre. Après les jurons les plus énergiques et les : « Va-t'en à tous les diables » les mieux accentués de notre part, il recommençait ses propositions cofiime si nous n'avions rien dit, prétendant que nous nous égarerions infailliblement, et qu'il ne le souffrirait pour rien au monde.
Nous vîmes alors qu'il fallait employer les grands moyens. Nous nous recu'âmes de quelques pas, et invoquant mentalement le souvenir de Lecour, notre professeur de bâton et de savate, nous nous mimes à exécuter cette belle arabesque de canne qui ferait envie au caporal Trimm pour la complication de ses nœuds et de ses volutes, et qu'on appelle la rose couverte en termes de l'art.
Quand le gredin vit le jonc flamboyer comme un éclair et l'entendit siffler comme une couleuvre à trois pouces de son nez et de ses oreilles, il se recula en grommelant et en disant qu'il n'était pas naturel que des voyageurs convenables refusassent les services d'un guide instruit et prévenant, qui démontrait Bologne à la grande satisfaction des Anglais.
Le remords de ne pas lui avoir fracassé le crâne nous revient quelquefois dans nos nuits sans sommeil ; mais peut-être nous eîlt-on tracassé pour cette bonne action et fait payer cette citrouille comme une tête. Nous demandons pardon aux voyageurs qu'il a pu ennuyer de- 199 * , 23
puis de ne pas l'avoir assommé. C'est une négligence que nous réparerons, si jamais nous repassons par Bologne.
Nous avions une lettre de recommandation pour Rossini, qui, par malheur, était absent et ne devait revenir que dans quelques jours. Il est gênant de ne pas connaître la figure et le son de voix d'un grand génie contemporain. Autant qu'on le peut, il faut voir la forme extérieure de ces belles âmes, et quand nous entendons la Semiramide, le Barbier de Séville, Guillaume Tell, il nous est pénible de ne pouvoir joindre à l'idée de Rossini que la gravure d'après Scheffer et la statue à sous-pieds de marbre qui encombre le bureau du contrôleur sous le vestibule de l'Opéra,
Une remarque puérile peut-être, mais que nous avons déjà faite dans nos voyages, c'est que l'on pourrait, d'après le nombre de barbiers que renferme une ville ou un village, juger du plus ou moins d'avancement de la civilisation. A Paris, il y en a très-peu; à Londres, il n'y en a pas du tout. Cette patrie des rasoirs se fait la barbe elle-même. Sans vouloir accuser la Romagne de barbarie, il est juste de dire que nulle part nous n'avons vu une si grande quantité de barbiers qu'à Bologne; une seule rue en contient plus d'une vingtaine dans une étendue très-restreinte, et, ce qui est plus drôle, c'est que les citadins bolonais portent leur barbe.
Ce sont les gens de la campagne qui forment la clientèle de ces fraters, qui ont la main très-légère, comme nous l'expérimentâmes sur notre peau, sans avoir cependant la dextérité des Espagnols, les premiers barbiers du monde depuis Figaro.
En sortant de chez le barbier, nous suivîmes au hasard une rue qui nous fit déboucher subitement sur la
place où- chancellent depuis Lien des siècles déjà, sans jamais tomber, la To^^e degli Asinelli et la Garisenda, qui a eu l'honneur de fournir une image à Dante. Le grand poëte compare Antée se courbant vers la terre à la Garisenda, ce qui prouve que l'inclinaison de la tour bolonaise remonte au delà du treizième siècle.
Ces tours, vues au clair de lune, avaient l'aspect le plus fantastique du monde; leur étrange déviation, démentant toutes les lois de la statique et de la perspective, donne le vertige et fait paraître hors d'aplomb tous les bâtiments voisins. La Torre degli Asinelli a trois cents pieds de haut; son inclinaison est de trois pieds et demi. Cette extrême élévation la fait paraître grêle, et nous ne saurions mieux la comparer qu'à une de ces immenses cheminées d'usine de Manchester et de Birmingham. Elle s'élance d'une base crénelée et a deux étages crénelés également, le second un peu en retraite; du clocheton qui le surmonte descend une armure de fer se reliant à la base de l'édifice.
La Garisenda, qui n'a guère que la moitié de la Torre degli Asinelli, penche effroyablement et fait paraître sa voisine presque droite. Quoiqu'elle surplombe ainsi depuis plus de six cents ans, on n'aime pas à se trouver du coté vers lequel elle incline. Il vous semble que le moment de sa ruine est arrivé et qu'elle va vous écraser sous ses décombres. C'est un mouvement d'effroi enfantin auquel il est difficile de se soustraire.
Une idée bizarre et grotesque, qui peint bien l'effet extravagant de ces tours, nous vint en les regardant, et nous la dimes à notre compagnon de voyage : ce sont deux monuments qui ont été boire hors barrière et qui rentrent soûls, s'épaulant l'un contre l'autre.
Si la lueur de la lune permettait de voir la tour des Asinelli et la Garisenda, elle ne suffisait pas pour pou-
voir examiner au musée les peintures du Guide, des trois Carrache, du Dominiquin, de l'Albane et autres grands maîtres de l'école bolonaise, et nous allâmes à notre grand regret nous coucher dans un de ces énormes lits italiens, où tiendraient sans peine les sept frères du petit Poucet et les sept lilles de l'Ogre, avec leurs pères et leurs mères ; on peut y dormir dans tous les sens, en long et en large, en diagonale, sans jamais tomber dans la ruelle.
A quatre heures du matin nous nous dressâmes tout endormi pour gagner la diligence de Florence, et nous aperçûmes un certain mouvement de troupes. C'était une exécution qui se préparait. Ou allait fusiller malinalementune vingtaine de personnes pour cause politique. Nous quittâmes Bologne sur cette impression pénible que nous avions déjà éprouvée à Vérone, h Ferrare, et qui nous attendait encore à Rome : mais l'idée de traverser les Apennins par une belle journée de septembre eut bientôt dissipé cette sensation lugubre !