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de menuiseries bieu travaillées, tapissée d'un splendide damas rouge des ludes. Le Thalmud, de même que le Coran, défend à ses sectaires la reproduction de la figure humaine , et traite l'art de pratique idolâtre. La synagogue est forcément nue comme une mosquée ou comme un temple protestant, et ne peut atteindi'e aux magniiicences des cathédrales catholiques, quelle que soit la richesse de ses fidèles. Ce culte, tout abstrait, est pauvre à l'œil : une chaire pour le rabbin qui commente la Bible, une tribune pour les musiciens qui chantent les psaumes, un tabernacle où sont renfermées les tables de la loi, et c'est tout.
Nous remarquâmes, dans cette synagogue, un grand nombre de lustres en cuivre jaune avec des boules et des bras tortillés d'un goût hollandais, comme on en voit souvent dans les tableaux de Gérard Dow ou de Mieris, notamment dans le tableau de la Paralytique, que la gravure a rendu populaire. Ces lustres viennent probablement d'Amsterdam, celte Venise septentrionale , qui renferme aussi beaucoup de juifs. Cette abondance de luminaires ne doit pas surprendre; caries cliandcliei's à sept branches , les lampes et les flambeau.\ reviennent à tout propos dans la Bible.
Le cimetière des juifs est au Lido; le sable le recouvre,la végétation l'envahit, et les enfants ne se font nul scrupule de piétiner et de danser sur les tombes renversées ou fendues. Quand on leur reproche leur irrévérence, ils répondent tout naïvement : « Ce sont des juifs. » Un juif, un chien, c'est la même cho.se à leurs yeux. Ces tombes, pour eux, recouvrent, non j)as des cadavres, mais des charognes. Ce champ funèbre n'est pas un cimetière, c'est une voirie. En K,sj)agne, à Puerto de Santa-Maria , nous entendhnes un propos analogue; un nègre, servant de place, venait d'être tué par
un taureau dans une course ; on l'emportait et nous étions tout ému : « Calmez-vous, nous dit un voisin, ce n'est rien; c'est un nègre. y> Juif ou nègre, ce sont des hommes, pourtant ! Combien de temps faudra-t-il encore pour l'apprendre aux enfants et aux barbares ?
Rien n'est plus triste, plus morne et plus navrant que ce terrain sablonneux tout bosselé de pierres tumulaires. Ces inscriptions à demi eflacées, en caractères qu'on ne peut lire, ajoutent encore au mystère, à l'oubli, à l'abandon : on ne peut donner au mort couché là-dessous la satisfaction d'entendre épeler son nom et son épitaphe. Ce cimetière nous a rappelé un cimetière arabe près d'Ûran, sur une colline pulvérulente et pierreuse, d'une aridité effroyable, balayée du vent de mer, brûlée du soleil et à travers lequel on passait sans faire plus d'attention aux toml)es eifoudrées qu'aux cailloux du chemin. Au moins les morts arabes ne sont-ils pas troublés par le bruit des chansons et des saltarelles ; car le Lido est à la fois guinguette et cimetière : on y enterre et on y danse.
Les chrétiens, eux, vont dormir plus en paix dans la petite île de San-Michiele, sur le chemin de Murano ; on les couche sous le sable amer qui doit être doux aux os d'un Vénitien, et les gondoles saluent leur croix eu passant.
Murano est bien déchu de son antique splendeur; ce n'est plus, comme autrefois, la magicienne des fausses perles, des glaces et des verroteries. La chimie a éventé ses secrets; elle n'a plus le privilège de ces beaux miroirs à biseaux , de ces grands verres au pied de filigrane, de ces buires rubannées de spirales laiteuses, de ces boules de cristal qui semblent une larme de la mer figée sur les délicates végétations océaniques ; de ces rassades qui bruissaieut sur le pagne des noires
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Africaines. La Bohème fait aussi beau, Choisy-le-Roi fait mieux. L'art, à ^Nlurano, est resté stalionnaire ctaus le ])rogrès universel.
Nous visitâmes une de ses verreries, où l'on fabriquait de petites perles de couleur. De longs fils creux, de nuances diflerentes, les uns transparents, les autres opaques, sont hachés par petits fragments, puis roulés dans des boites, jusqu'à ce que le frottement lésait arrondis ; on les polit, puis on enfile ces perles avec du crin et on les réunit en écheveaux.
On souffla pour nous une bouteille tramée d'un ruban de filigrane blanc et rose. Rien n'est plus simple et plus expéditif que le procédé. L'ouvrier était un grand et beau garçon, à cheveux noirs et frisés, dont la mine vermeille ne s'accordait guère avec les préjugés que l'on avait autrefois sur cette profession réputée mortelle, et que les gentilshommes pouvaient à cause de cela exercer ssns déroger. Il prit un peu de verre en fusion au bout de son tube, y amalgama le filet de . couleur qu'il voulait tourner en même temps, et d'une seule haleine souffla sa pièce, qui s'enflait frêle et légère comme une bulle de savon. Il nous fit de même im verre qu'il nous abandonna pour quelques zwant-
Murano renferme une autre curiosit(' ([u'on nous fit voir avec un certain orgueil, un cheval, animal plus chimérique à Venise que la licorne, le griffon, les coquecigrues, les boucs volants et les cauchemars. Richard III y crierait en vain : « Mon royaume pour un cheval. » Gela nous fit un certain plaisir de voir cet honnête quadrupède, dont nous commencions ;i oublier l'existence.
La rencontre de ce cheval nous donna une- espèce de nostalgie de terre ferme, et nous revînmes à Venise
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tout rêveur. Il nous sembla qu'il y avait bien lon^^lemps déjà que nous n'avions vu de plaines, de montagnes, de champs cultivés, de routes bordées d'arbres, de rues sillonnées de voitures, et nous songeâmes que rien n'était plus agréable que le tapage de fouets et de grelots d'une voiture de poste. Mais une visite cyclique au Musée Correr, où l'on garde , parmi cent autres raretés, la planche du merveilleux plan de Denise gravé sur bois par Albert Durer ; au palais Manfrini, qui renferme une riche collection de maîtres vénitiens, et chez dilférents marchands de bric-à-brac, ossuaires où se sont déposées par couches les anciennes magnificences de la république, eut bientôt chassé ces idées continentales et champêtres.
Un petit incident retarda encore de quelques jours ces velléités de départ. Un matin que nous marchandions, dans une boutique d'orfèvre de la Frezzaria , une de ces petites chaînes d'or fines conmie des cheveux, et que nous voulions rapporter comme souvenir de voyage à l'une de nos amies parisiennes, nous vhnes entrer une belle fille, négligenmient drapée d'un grand chàle rayé de couleurs éclatantes, qui était, à vrai dire, la seule pièce de son vêtement; car elle n'avait dessous que sa chemise et un jupon blanc, tenue qui, du reste, n'a rien d'extraordinaire à Venise. Si sa toilette était succincte, ses beaux cheveux noirs lustrés, peignés avec soiu, et dont les nattes opulentes se rej)liaient plusieurs fois sur sa nuque dorée, lui faisaient une charmante coiffure de bal à laquelle ne manquait même pas la fleur placée à propos sur le coin de l'oreille; elle s'approcha de la montre et choisit une bague d'argent qu'elle convoitait sans doute depuis plusieurs jours. Le marchand lui en fit un prix qui lui parut exorbitant et l'était en elTet, vu le peu de valeur du bijou, ce qui la
fit entrer dans la plus divertissante colère du monde. Toute rose de drpit, elle se mit à invectiver le marchand dans ce doux et zézayant patois vénitien que nous commencions à comprendre, et qui ne peut perdre sa grâce, même dans les querelles. Elle appelait l'honnête orfèvre juif, scélérat, faussaire et j?rand chien de la Madone, une jrrosse injure italienne.
Le marchand riait et maintenait son prix, sans s'émouvoir de ce joli débordement d'invectives qu'il provoquait pour nous amuser, et que nous arrêtâmes en faisant mettre la bague sur notre compte, à la condition que Vicenza, c'était le nom de la jeune lille, nous laisserait faire un dessin d'après elle.
Les belles filles à "S'ecise, quoique cela soit bizarre dans une ville si peuplée de peintres, consentent plulùl à être votre maîtresse que votre modèle : elles comprennent mieux l'amour que l'art, et se croient assez jolies pour qu'on laisse tomber crayons et palettes en les regardant. Selon elles, les laides seules devraient poser. Singulière théorie et qui s'explique pourtant avec leurs imaginations naïves et fougueuses. Elles ne sui)poseut pas qu'un homme jeune puisse copier froidement leur beauté, et jeter sur elle ce regard aualytique et scrutateur qui métamorphose en marbre la chair vivante. Ces idées donneraient peut-être la raison du type unique de femme employé par chaque maître italien.
La Vicenza, qui, eu toute autre occun-ence, se serait montrée, à coup sûr, moins farouche, fit beaucoup de difficultés, et se décida enfin à venir poser, accompaf^née d'une de ses amies, ancienne figurante de danse h la Fenice.
A vrai dire, elle croyait peu à noti-e dessin et se flattait d*un lendez-vous plus galant; suu incrédulité ne
cessa que lorsqu'elle nous vit ouvrir notre boite à pastel, placer notre papier et disposer nos crayons.
Vicenza offrait une variété brune de la beauté vénitienne qu'on ne rencontre pas dans les tableaux des anciens maîtres, préoccupés outre mesure du type blond, le seul qu'ils aient représenté. Elle avait une peau d'une finesse incroyable, d'une pâleur ambrée, les yeux noirs, nocturnes et veloutés, la lèvre rouge et vivace, quelque chose de doux et de sauvage à la fois.
Tout en posant, elle mordait et mâchait des roses ([ii'elle arrachait de son bouquet, ôtait et remettait sa bague, faisait danser sa pautouile au bout de son pied et se levait à chaque minute, pour venir regarder pardessus notre épaule où en était l'ouvrage. Nous avions beaucoup de peine à la faire retourner à sa place et se remettre en pose.
Enfin le portrait se termina tant bien que mal ; elle en fut satisfaite et le prit pour le donner h son amoureux. Mais nous en avons gardé une copie qui suffit à prouver, en dépit de Paul Véronèse, de Giorgione, de Titien et de leurs femmes à cheveux d'or, qu'il y a au moins une belle brune à Venise.
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Liclails lie mœurs.
Lii saison s'avançait. Notre séjour à Venise s'était prolongé au delà des limites que nous lui avions fixées dans le plan général de notre voyage. Nous retardions noti'e départ de semaine en semaine, de jour en jour, et nous trouvions toujours quel([ue Lonne raison pour rester. En vain de légères brumes commençaient à voltiger le matin sur la lagune ; en vain une averse subite nous forçait à nous réfugier sous les arcades des Procuraties ou le porche d'une église; en vain, lorsque nous nous promenions au clair de lune sur le grand canal, l'air frais de la nuit nous obligeait-il quebiuefois à remonter la glace de la gondole et à rabattre le drap noir de la felce, nous faisions la sourde oreille aux avertissements de l'automne.
Nous nous souvenions toujours d'un ])alais, d'une église ou d'un tableau (jue nous n'avions pas vu. 11 i;illait, en effet, avant de quitter ^'enise, visiter cette blanche église de Santa-AIaria-Formosa.. illustrée par la fameuse Sainte Barbe, si superbement campée, si héroïquement belle, de Palmale Vieux ; ce palais de Bianca- Uapello, auquel se rattachent les souvenirs d'une lé-
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^^ende amoureuse toute vénitienne et ]jleiue d'un charme romanesque ([u'a peine à détruire l'enseigne d'une modiste française, Mme Adèle Torchère, qui vend des capotes et des bibis dans la chambre oi^i rêvait, accoudée au balcon, la belle et nonchalante créature; et cette bizarre et superbe église de îSau-Zaccaria, où se trouvent un merveilleux tableau d'autel, tout reluisant d'or, d'Antoine A'ivarini, donné par Hélène Foscari et Marina iJonalo, et le tombeau de, ce grand sculpteur Alexandre Mttoria ,
Qui vivens vivos duxit de marmore vullus.
Magnifique coucelto d'épilaphe justifié, cette fois, par un peuple de statues.
Tantôt c'était autre chose, une île oubliée, Mazorbo ou Torcello, où il y a une curieuse basilique byzantine et des anti([uités romaines; tantôt une farade pittoresque sur un canal peu fréquenté, dont il fallait prendre un croquis; mille motifs de ce genre, tous raisonnables, tous excellents, mais qui n'étaient point les véritables, ([uoi([ue nous fissions semblant de les croire vrais. Nous cédions, malgré nous, h cette mélancolie qui prend au cœur le voyageur le plus déterminé, au moment de s'éloigner, peut-être pour jamais, d'un pays longtemps désiré, d'un endroit où il a passé de beaux jours et déplus belles nuits.
Il est certaines villes dont on se sépare comme d'une maîtresse aimée, la poitrine gonflée et des larmes dans les yeux, espèces de patries électives où l'on est plus facilement heureux qu'ailleurs, où l'on rêve de retourner et d'aller mourir, et qui vous apparaissent au milieu des tristesses et des complications de la vie comme une oasis, un Eldorado, une cité divine où les ennuis n'ont 199 " 21
pas. d'accès, et où reviennent les souvenirs d'une aile obstinée. Grenade a été pour nous l'une de ces Jérusalems célestes qui brillent sous un soleil d'or dans les lointains azurés du mirage. Nous y pensions depuis notre enfance ; nous l'avons quittée avec pleurs, et nous la regrettons bien souvent. Venise sera pour nous une autre Grenade, plus regrettée peut-être.
Vous est-il arrivé de n'avoir plus que quelques jours à rester avec uu être chéri? On le regarde longtemps, fixement, douloureusement, pour bien se graver ses traits dans la mémoire ; on se sature de ses aspects, on l'étudié sous tous ses jours, ou remarque ses petits signes particuliers, le grain de beauté près de la bouche, la fossette de la joue ou de la main ; ou note les hillexious et les mélodies de sa voix, on tâche de garder le plus possible de cette image adorée que l'absence va vous ravir, et que vous ne pourrez plus revoir que dans votre cœur; on ne se quitte pas, on veut profiter jusqu'au bout de la dernière minute; le sommeil même vous parait uu vol fait h ces heures précieuses, et les causeries interminables se prolongent la main dans la main, sans qu'on s'aperçoive que les lampes pâlissent ' et que la lueur bleue du matin liUre à travers les rideaux.
Nous éprouvions cette impression li l'endroit de Venise. A mesure que l'instant du départ s'approchait, elle nous devenait plus chère. Son prix se révélait au moment de la perdre. Nous nous reprochions d'avoir maljjrofité de notre séjour, et nous regrettions amèrement quelques heures de j)aresse, quehiues lâches concessions aux énervantes influences du sirocco. Il nous semblait que nous aurions pu voir davantage, prendre plus de notes, faire plus de crocjuis, nous lier moins h uolre mémoire : et cependant Dieu sait si nous avions
l'ait eu conscience notre métier de voyageur; on ne rencontrait que nous dans les églises, dans les galeries, à l'Académie des beaux-arts, sur la place Saint-Maïc, au palais du doge, à la liibliothèquc. Nos gondoliers éreintés demandaient grâce; à peine prenions-nous le temps d'avaler une glace au café Florian, une soupe de poux de mer et un pasticcio de polenta au Gasthoff San-Gallo ou à la taverne du Chapeau-Noir. En six semaines, nous avions usé trois lorgnons, abimé une jumelle, perdu une longue-vue. Jamais personne ne se livra Ji une pareille débauche d'œil. Nous regardions quatorze heures par jour sans nous arrêter. Si nous avions osé, nous aurions continué notre inspection aux torches.
Les derniers jours, cela devint une véritable fièvre. Nous fîmes une tournée générale de récapitulation au pas de course, avec ce coup d'œil net et prompt de l'homme qui connaît la chose qu'il regarde et va droit aux objets qu'il recherche. Gomme ces peintres qui repassent k l'encre les dessins h. la mine de plomb qu'ils craignent de voir s'effacer, nous assurâmes d'un trait plus appuyé les mille linéaments crayonnés dans notre mémoire. Nous revîmes ce beau palais ducal fait exprès pour une décoration de drame ou d'opéra, avec ses grandes murailles roses, ses dentelures blanches, ses deux étages de colonnettes, ses trèfles arabes ; ce prodigieux Saint-Marc, Sainte-Sophie de l'Occident, colossal reliquaire des civilisations disparues, caverne d'or diaprée de mosaïque, immense entassement de jaspe, de porphyre, d'albâtre, de fragments antiques, cathédrale de pirates enrichie des dépouilles de l'univers; ce Campanile qui porte si haut dans l'azur l'ange d'or protecteur de Venise et garde à ses pieds lalogette de Sansovino, sculptée comme un joyau; cette tour de l'Horloge, toute d'or et d'outremer, où, sur un large cadran,
se prumèuent les heures noires et blanches ; celle I>i- LUotlièque d'une élégance tout athénienne, couronnée de sveltes statues mythologiques, riant souvenir de la Grèce voisine; et ce grand canal bordé d'une double rangée de palais gothiques, moresques, Renaissance, rococo, dont les façades toutes diverses émerveillent par l'inépuisable fantaisie et la perpétuelle invention de leurs détails qu'une existence d'homme ne suflirait pas à étudier, sj)lendide galerie où se déploie le génie de Sansoviuo, de Scamozzi, de Pierre Lombard, de Palladio, de Longhena, de Bergamasco, de Rossi, de Tremignan et d'autres architectes merveilleux, sans compter les inconnus, les humbles ouvriers du moyen âge, qui ne sont pas les moins admirables.
Nous nous faisions promener en gondole, de la pointe de la Dogana à la pointe de Quintavalle, pour hxer à jamais dans notre esprit ce spectacle féericjue, que la peinture comme la parole est impuissante à rendre, et nous dévorions, avec une attention désespérée, ce mirage de Fata-Morgana, près de s'évanouir h. tout jamais pour nous.
Maintenant, au moment de terminer ces ri'cils peutêtre déjà trop longs, et dont le lecteur iMi})atienlé aura fait tourner rapidement les feuillets, il nous semble ([ue nous n'avons rien dit, que nous avons bien faiblement exprimé notre enthousiasme et mal copié nos superbes modèles. Chaque monument, chaque église, chaque galerie aurait demand(! un volume, là où nous j)ouvions disposer h peine d'un chapitre, et pourtant nous n'avons parlé que de ce ({ui est visible; nous nous sommes gardé de secouer la poiissièi'e des vieilles clii'oni(pies, de raviver les souvenirs éteints, de repeupler de leurs anciens habitants les palais déserts : car c'était alors l'ouvrage de toute une vie, et il a fallu nous contenter de
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tirer sïir notre papier de simples épreuves pliotograpliiquesqui n'ont (l'autre mérite que leur sincérité.
Souvent cette tentation nous a ])ris, de détacher de leurs toiles les patriciens et les magnifiques de Titien, de Bonifazzio, de Paris Bordone, et de faire descendre de leurs cadres sculptés les belles femmes de Giorgione, de Paul Véronèse, avec leurs robes de brocart, leurs cheveux d'or roussi, pour en animer cette décoration restée intacte et h laquelle il ne manque que les acteurs. Les noms magiques de Dandolo, de Foscari, de Loredan, de Marino Falicro, de la reine Cornaro, ont plus d'une fois excité notre imagination. Mais nous y avons sagement résisté. A quoi bon refaire en prose d'admirables poèmes?
Notre tâche était plus humble. Kn lisant les récits des voyageurs, il nous est arrivé de souhaiter des détails plus précis, plus familiers, plus tracés sur le vif, des rcnuu'ques plus circonstanciées sur ces mille petites différences qui avertissent qu'on -a changé de pays. Des considérations générales en style pompeux, des aperçus historiques plus ou moins justes nous apprennent ce que nous savons déjà et nous renseignent fort mal sur la forme des chapeaux, la coupe des robes, la qualité et le nom des mets dans telle ou telle ville. Nous avons l'ait notre butin de tout cela, et décrit des maisons, des cabarets, des rues, des traghets, des affiches de théâtre, des marionnettes, des ombres chinoises, des cafés, des musiciens ambulants, des enfants, des vieillards et des jeunes filles, tout ce que l'on dédaigne ordinairement.
Gela n'est-il pas aussi intéressant, de savoir comment se coiffe une grisette vénitienne et quels plis fait son châle sur les épaules, que d'entendre raconter pour la centième fois la décapitation du doge Mavino Faliero sur l'escalier des Géants, qui ne fut bâti, par paren-
thèse, qu'un siècle ou deux après sa mort? Croyez-vous donc qu'il soît iudifférent d'apprendre si le calé se liltre ou se fait bouillir avec le marc, à la mode orientale, à Florian et à la Gostanza? Ce petit fait du café trouble à la turque ne dit-il pas tout le passé de Venise? Et si nous vous recopions ici tout stupidement une liste de noms recueillis sur les enseignes et sur .les murailles, et dont la physionomie particulière annonce qu'on n'est ni à Paris ni à Londres, des noms tels qu'Ermagora, Zamora Fagozzo, Zauobrio,Dario,Paternian, Farsetti, Erizzo, Mangile Yalmarana, Zorzi, Gondulmer, Yalcamonica, Corner Zaguri, etc., ne serez-vous pas amusé et réjoui de l'euphonie et de la Configuration de ces appellations si locales, si romanesques, si fluides et si douces à l'oreille? Cette litanie ne vous apportera-t-elle pas un écho de l'harmonie vénitienne ?
Nous sommes loin encore d'avoir rempli ce programme, quelque restreint qu'il soit. L'architeclurc nous a souvent entraîné, et nous avons souvent abusé, en dépit du précepte de Boileau, du feston et de l'astragale. La rue et son spectacle toujours renouvelé nous a bien des fois empêché d'entrer dans les maisons, ce qui n'est pas toujours facile au voyageur, cette hirondelle légère qui arrive avec la belle saison et s'envole avec elle. Les mœurs de la société vénitienne ne tiennent peut-être pas assez déplace dans ces esquisses, et le tableau y a souvent le pas sur l'homme. Mais, en ce siècle d'hypocrisie et de caiit, on n'a pas la joyeuse et màlo liberté du président des Brosses, et il est difficile (le parler des manirs sans être immoral.
Kaconter ses aventures, c'est de la fatuité ; raconter celle des autres, c'est de l'indiscrétion. Peut-on, d'ailleurs, trahir le secret des intimités où l'on vous a cordialement admis, et répéter dans un livre ce ([u'on vous
dit à l'oreille ! Les formes extérieures de la vie sont aujourd'hui presque partout les mêmes, surtout dans la bonne société. Est-il bien nécessaire de dire que les si^'isbés n'existent plus, et que les Vénitiennes ont des amants comme les femmes de Paris, de Londres ou de tout autre endroit? Si l'on veut une observation plus locale, ajoutons qu'elles en ont souvent un, mais rarement deux, trait de mœurs qui peut s'étendre à toute l'Italie ; en outre, il n'est pas de bon f(0Ût (jue cet amant soit Autrichien ; c'est, une manière de résister à l'oj)pression et d'isoler l'ennemi.
Les anciennes familles ruinées vivent dans la retraite et pauvrement, et le propriétaire d'un palais dine, dans une salle à manger tapissée de tableaux de grands maîtres, d'un plat de polente, de friture, ou de coquillages qu'un valet unique est allé chercher à la taverne.
L'éti', on va passer la villf'giature dans des maisons de campagne festonnées de vignes, au bord de la Rrenta, oii dans de petites fermes agrestes du Frioul. On ne revient à Venise que l'hiver. C'est une élégance qu'on pratique également à Paris. Les patriciens qui n'ont plus de maisons de campagne et ne peuvent, faute de ressources, voyager en terre ferme, se cloîtrent pendant toute la saison et ne reparaissent qu'Ji l'époque où il est permis de fréquenter la place Saint-Marc. Tout ceci, naturellement, souffre des exceptions : il y a des Vénitiennes sans amant et des Vénitiens riches. Le contraire de ce que nous avons dit est tout aussi vrai. Les fêtes, les bals, les dîners sont rares. La crainte des espions et des délateurs rend toute cette société fort réservée. On ne s'amuse qu'à huis-clos et entre gens sûrs. Le luxe se cache et la gaieté met des sourdines : cela rend difficiles les observations de mœurs à vol d'oiseau.
Peut-être ceux (jui ont eu la bonté de nous Ure nous
auront-ils reproclié des myriades de noms d'artistes entassés comme h plaisir. Certes, ce n'était point pour faire parade d'une vaine érudition; l'école vénitienne est d'une richesse si fabuleuse, que notre prolixité nous semble encore du laconisme et de l'inirratitnde. L'arbre généaloirique de l'art a des rameaux si touffus, si luxuriants, si chargés de fruits dans cette ville féconde, qu'on a autant de peine à en suivre les ramifications que celles de l'arbre généalogique de la ^'ierge à la cathédrale de Saint -Marc : ce ne "sont que rois, saints, patriarches et prophètes.
En deçà et au delà des quatre grands noms qui personnifient l'art vénitien, Giorgione, Titien, Paul Véronèse, Tintoret, il y a des familles entières de peintres admirables. Depuis Antoine dé Murano jusqu'à Tiepolo, en f[ui s'éteignit la race, il faudrait un livre d'or à mille feuillets pour écrire ces noms inconnus qui mériteraient d'être glorieux. Le moindre de ces artistes serait réputé aujourd'hui un grand génie, et tel qui s'en targue ferait fort piètre figure parmi cette populace de talents.
En rendant compte de l'Académie des ])eau.\-arts, nous avons exprimé toute notre admiration pour cette merveilleuse école gothique des Yivarini, des Basait!, des Carpaccio, des Jean et Gentil Bellin, qui, à tout le sentiment d'André- Mantegna, de Perugiu et d'Albert Dtirer, joint un coloris ou déjà se pressent Giorgione. Mais parmi les jjeintres de la décadence, qui se déclare dès la mort du Titien, quelle fécoudilé, quelle facilité, quelle dépense d'invention, d'esprit et de couleur !
Ecrire leurs noms ici ne ré'veillerait aucime idée ; il faudrait y joindre l'analyse de leur (puvre immense, innombrable, caractériser leurs manières diverses, recoustruiie leur biographie, les recomposer de toutes pièces. C'est un travail que nous ferons peut-être et qui