L'ART CHEZ LES ANCIENS
Aperçu historique par R. Kekulé, professeur à Bonn.
Le voyageur qui veut faire plus que parcourir les musées de Rome et en admirer vaguement les trésors , ne doit pas oublier qu'il se trouve dans la capitale du monde ancien. Les plus belles statues du musée du Yatican et des autres galeries de cette ville ne sont pas des œuvres propres à Rome, nées sur son sol; comme, par exemple, les fresques de Fiésole dans les cellules du couvent de St-Marc sont particulières à Florence, ou comme les fresques de Raphaël dans les Loges, les Chambres et à la Farnésine, celles de Michel- Ange dans la chapelle Sixtine, sont toutes romaines et inséparables des lieux où elles se trouvent, auxquels elles ont été adaptées, après un travail long et consciencieux, par l'artiste qui les a conçues ou par ses élèves. Les antiques qui excitent le plus l'admiration, qui ravissent le spectateur, qui éclipsent tous les autres et produisent l'impression la plus heureuse et la plus durable, sont et ont toujours été à Rome comme les tableaux des maîtres italiens dans les galeries de Londres, de Paris, de St-Pétersbourg et de Dresde. Rome a exercé aussi peu d'influence sur l'art antique à l'époque où il florissait, que Londres sur l'art en Italie du temps de la Renaissance. Mais la cité maîtresse du monde a réuni dans son sein tous les produits de la civilisation antique. Sans Rome, des époques entières de l'art grec, la célébrité de grands artistes auraient été pour nous incompréhensibles , leurs noms indifférents ou inconnus. Winckelmann est le premier qui , au siècle dernier , dans son ouvrage de génie , a esquissé de main de maître l'histoire de l'art chez les anciens à l'origine, dans ses développements, à son apogée et durant sa période de lente décadence. Depuis, des antiquaires pleins de patience et d'une persévérance infatigable n'ont cessé de travailler à accuser et rectifier les traits de son esquisse, à préciser et enrichir ses données. On peut dire que, grâce aux heureuses découvertes qui ont été faites de ruines et de restes de monuments importants , ils ont réussi à présenter l'histoire de l'art antique , en ce qui concerne l'architecture et la sculpture , avec certitude ou avec un caractère de grande vraisemblance dans ses traits principaux et dans ses détails , pour un bon nombre de faits considérables et même relativement à l'influence de certains hommes de génie. Il reste des lacunes et des obscurités regrettables dans cette histoire, mais il est
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permis d'espérer 'que l'avenir dissipera les unes et comblera les autres.
Les Grecs, pour les arts, ont commencé par se former à l'école de peuples plus anciens et plus avancés qu'eux dans la civilisation. Longtemps avant que des Grecs se fussent essayés dans la sculpture, les Egyptiens, les premiers sous ce rapport, autant que l'histoire nous permet de le constater, étaient déjà fort habiles; ils s'étaient créé, dans leurs efforts pour trouver les moyens de représenter les objets, comme cela arrive toujours au début dans les arts, un système arrêté, un style traditionnel auquel ils se conformaient fidèlement pour la sculpture comme pour l'architecture. L'art bien développé des Babyloniens et des Assyriens, avec ses ornements habilement exécutés, devait nécessairement devenir un modèle pour les Grecs de l'Asie-Mineure. Les artistes grecs ont donc emprunté d'abord à ces peuples, non-seulement leurs procédés techniques et leurs instruments, mais encore leurs formes et souvent aussi le sujet représenté. Toutefois ils se sont vite approprié ces choses, parce qu'ils n'ont pas imité en entier leurs modèles architectoniques, mais les ont pour ainsi dire décomposés , en ont pris chaque membre, chaque ornement à part pour le soumettre à une transformation, qu'ils ont poursuivie jusqu'à ce qu'ils eussent atteint la plus grande perfection conforme à leur goût. Prenant de la même façon le type adopté avant eux pour représenter l'homme, ils l'ont comparé à l'homme lui-même, et l'ont perfectionné jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à cette conception grandiose et profonde de la nature qui étonne et ravit encore aujourd'hui les plus grands artistes. C'est avec peine et lentement qu'ils sont arrivés à cette perfection. Il nous est difficile de nous faire une idée de la durée d'une telle période de formation, d'autant plus difficile que les plus anciens temples des ordres ionique et dorique semblent montrer un système développé et arrêté dans toutes les parties essentielles. Mais il n'en est pas de l'architecture grecque comme de Minerve, qui sortit tout armée du cerveau de Jupiter. Une observation attentive fait aussi reconnaître les traces d'un développement lent auquel ont surtout contribué, comme l'indiquent les noms des ordres, les deux plus importantes des tribus hélléniques. Plus tard, à ces ordres ionique et dorique s'ajoute celui qu'on a nommé corinthien. Il est dans la nature des choses qu'il y ait aussi en sculpture des différences selon les pays, et il est également naturel que ces différences deviennent moins saillantes à mesure que l'art approche de sa perfection.
L'époque où l'art grec arrive à son apogée forme ce qu'on appelle le siècle de Périclès (468 à 429 av. J.-C), âge de prospérité auquel on ne saurait comparer que les jours d'or de la Renaissance en Italie, où Raphaël créa ses merveilles. Les
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noms les plus illustres qu'on y rencontre, sont ceux des sculpteurs Phidias, Myron et Polyclète, et ceux des plus célèbres architectes, Ictinus et Mnésiclès. Quant aux œuvres du peintre Polygnote, qui vécut un peu plus tôt, il est difficile de s'en faire une idée exacte, car il ne nous reste rien des productions des grands maîtres de ce temps et des époques suivantes; ce n'est que par le raisonnement, en concluant par analogie, etc., qu'on s'efforce de deviner quelque chose relativement à la peinture.
Polyclète florissait dans le Péloponèse. Les connaisseurs de l'antiquité ont dit à sa louange qu'il a reproduit dans ses œuvres les proportions du corps humain avec une perfection qui s'étendait jusqu'au plus petits détails. L'une d'elles, un adolescent vigoureux avec une lance à la main , le Doryphore, passait précisément pour une statue modèle , de sorte qu'on la nomma le „ Canon" (règle). Comme pendant, une autre de ses statues montrait un beau jeune homme qui, des deux mains, se ceignait le front d'un bandeau, le Diadumene. Il sculpta aussi une Amazone, qui, disait-on, était plus belle que celles des autres artistes et même que celle de Phidias. Enfin on vantait surtout sa Junon, dans le temple de cette déesse à Argos.
Myron fut un artiste de l'Attique comme Phidias. Il aimait à représenter l'homme dans un moment des plus fugitifs, à saisir et rendre un mouvement rapide comme l'éclair, ce à quoi on n'était pas encore parvenu avant lui. C'est ainsi qu'il exécuta un Discobole, le corps ramassé sur lui-même, sur le point de jeter le disque. Pour un groupe de Marsyas et de Minerve, sur l'Acropole d'Athènes, il avait choisi l'instant où Marsyas, ayant saisi la flûte rejetée par la déesse et jouant de l'instrument en dansant, recule plein de surprise et d'effroi, lorsque la déesse apparaissant subitement, le lui fait tomber de la main. Mais une œuvre surtout populaire de Myron, c'était sa Génisse, qu'on vantait en disant que les hommes et les animaux la croyaient vivante , qu'un veau s'était approché d'elle pour têter, etc.
Phidias fut cependant le plus grand génie. On admirait à Olympie sa statue colossale de Jupiter; ne l'avoir pas vue passait pour un malheur. Mais c'est surtout sa ville natale, Athènes, qui fut illustrée par ses œuvres. La statue colossale de la déesse vierge protectrice de cette ville, de Minerve ou Athéné, au Parthénon ou temple de la vierge" sur l'Acropole, était de la main de Phidias. Nous pouvons aussi lui attribuer l'invention des ornements de ce temple, dont les débris se voient à Athènes et à Londres , et son esprit créateur se manifeste encore dans les choses auxquelles il ne mit pas lui-même la main, dans tout ce que son ami Périclès entreprit pour révéler au monde la beauté et la dignité d'Athènes. Le génie de Phidias , dont l'art s'élevait à un si haut degré au-dessus de ce qu'on avait jamais fait, par la hardiesse de la conception et une habileté
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consommée dans l'exécution , attira à sa suite les artistes des siècles suivants , en dehors des limites étroites de l'Attique. Mais ceux qui s'inspirèrent surtout de lui furent ses élèves Alcamène et Agoracritb, son favori. C'est d'Alcamène qu'était la statue du Vainqueur aux jeux Olympiques, qui, de même que le Doryphore de Polyclète appelé le Canon, fut désigné comme une œuvre classique" sous le surnom d'Encrinomène ou l'Elu.
Dans les beaux-arts comme dans la poésie, la période de la beauté sublime et majestueuse du grand style , est habituellement suivie d'une période où règne un sens plus délicat, qui aime une beauté noble, mais moins austère et moins rude , et alors aussi la douleur et la joie, toutes les passions de l'âme, commencent à se révéler par des formes plus vives que sous l'empire de l'esprit simple et calme de l'époque antérieure. La beauté douce et la grâce ont été le propre des artistes contemporains de Praxitèle. Dans le temps où les Athéniens, fatigués de leurs luttes avec les autres grecs, aspiraient après la paix, Céphisodote l'aîné , qui est du nombre, représenta la déesse de la Paix tenant comme enfant sur le bras Plutus, le dieu des richesses. — Praxitèle lui-même (360-280 av. J. -C.) appartient à la génération suivante ; sa Vénus de Cnide , son Cupidon de Thespies et son Satyre, firent surtout l'admiration et la joie de l'antiquité. Ses fils, Céphisodote le jeune et Timarchide, furent aussi des maîtres importants. — Scopas est ordinairement regardé comme le représentant d'un style passionné plus pathétique. Parmi ses nombreux ouvrages, un groupe de dieux de la Mer et d'êtres marins fantastiques était pareillement cité avec admiration. Quant au groupe de Niobé et ses enfants, qui fut plus tard transporté à Rome, on ne sut plus en ce dernier endroit s'il était de Praxitèle ou de Scopas. — En même temps que Scopas, florissait encore Léocharès, qui avait exécuté un Ganymède enlevé par l'aigle de Jupiter.
Alexandre le Grand, à ce que l'on raconte, ne voulut être représenté en statue que par Lysippe (111e siècle) , de Sicyone, dans le Péloponèse. Nous pouvons considérer ce statuaire comme le représentant du changement qui s'opéra de son temps dans les idées au point de vue de l'art. Déjà un peintre contemporain un peu plus âgé que lui, Euphranor, qui était trèshabile à représenter les héros, s'était écarté à dessein du système de proportions admis avant lui. Lysippe fit les tailles plus sveltes et les têtes plus petites que ses prédécesseurs. Il semble aussi avoir innové ou du moins continué et développé d'une façon brillante ce qui avait été commencé, dans les poses calmes ou peu animées et dans toute la manière de saisir et de rendre la nature. Ses figures , quoique parfaitement dans le caractère grec, sont, sous bien des rapports, beaucoup plus dans le goût moderne que celles des maîtres qui l'ont devancé. Une de ses
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oeuvres les plus célèbres est son Apoxyomene, un jeune homme se nettoyant le corps avec le racloir, comme cela se faisait à la palestre; mais Lysippe a aussi représenté une foule de dieux et de héros, ainsi que beaucoup d'actions militaires et de scènes de chasse. De ses élèves Laïppe , Boëdas et Euthycrate, ce dernier fut le plus estimé. Non-seulement les hommes de ce temps, mais encore les générations suivantes furent de l'opinion que Lysippe et son contemporain le peintre Apelle avaient atteint le plus haut degré possible de conformité à la nature , avaient poussé l'habileté dans leur art jusqu'à la perfection. Le style de Lysippe est celui qui règne dans le siècle suivant et encore au delà. Ses procédés suffisent aux écoles qui viennent après lui, parce que l'esprit qui les anime a déjà triomphé avec lui.
Les expéditions d'Alexandre, la connaissance de l'Orient et de ses trésors , la fondation de vastes monarchies , de grandes villes riches et brillantes, les progrès faits dans la connaissance de la nature et le changement qui en résulte dans les idées religieuses, amènent pour l'architecture et la sculpture de nouvelles tâches à remplir, de nouveaux matériaux et un nouvel ordre d'idées. L'art grec rivalise à partir de ce temps avec le luxe et les choses colossales de l'Orient. Il glorifie les actions et les victoires des rois, il sait inventer tout ce qui peut entretenir et développer le luxe et la splendeur des villes, des palais et des habitations en général; mais il s'est beaucoup éloigné de la grandeur simple du siècle de Périclès, où, fidèle à la religion des ancêtres, on ne s'appliquait qu'à servir les dieux du pays et par là les intérêts publics. La célébrité des vieux centres artistiques de la Grèce est même alors éclipsée par celle des nouvelles villes internationales et commerçantes à? Alexandrie en Egypte, &1 Antioche sur l'Oronte, en Syrie, de Pergame et de Rhodes. C'est l'art grec transporté en Egypte qui produit le beau groupe du Nil couché et entouré de seize jolis enfants, allusion aux seize aunes qu'atteint tous les ans l'élévation du fleuve auquel l'Egypte doit sa fertilité ; c'est lui qui produit les types à'Isis et à'Harpocrate. — Antioche a été représentéedans un groupe gracieux par Eutychide, élève de Lysippe. La Ville d' Antioche est assise sur un rocher, la tête ornée d'une couronne murale et tenant des épis de la main droite. A ses pieds sort de terre (la rivière coule quelque temps sous terre) le dieu de l'Oronte, figuré par un enfant. — Les sculpteurs de Pergame célébrèrent surtout dans leurs œuvres les victoires de leurs rois sur les Celtes. La statue du Gaulois mourant, dit le Gladiateur mourant, au musée du Capitole, et le groupe de Gaulois de la villa Ludovisi, nous montrent avec quel talent ils s'acquittèrent de cette tache. Les guerriers étrangers, différents des Grecs dans leur conformation, leur costume et leurs
Bsedeker. Italie, II. 5e édition. C
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mœurs, étaient pour l'artiste grec des figures excessivement curieuses qu'il rendait avec toute l'exactitude historique. C'étaient pour lui des apparitions admirables que ces hommes avec leur bravoure sauvage et chevaleresque, dans leur inflexibilité qui préférait la mort à la honte. En donnant une expression convenable à la noblesse , à la bravoure et à la beauté dans le caractère des ennemis vaincus, il en faisait paraître d'autant plus grandes et plus glorieuses les actions du prince et de l'armée de sa nation. Au quatrième siècle de notre ère, on voyait encore à l'Acropole d'Athènes un ex-voto du roi Attale, composé d'un grand nombre de figures. Il avait pour sujets les combats des dieux contre les Géants, des Athéniens contre les Amazones, des Athéniens contre les Perses et d' Attale lui-même contre les Celtes. On a eu dans les derniers temps le bonheur de retrouver quelques figures de ces groupes dans les collections de Venise, de Rome et de Naples. — L'école de Rhodes est représentée pour nous par le Taureau Famese du musée de Naples et par le Laocoon. Depuis Winckelmann, qui la reportait après le règne d'Alexandre, et Lessing qui la plaçait sous celui de Titus, on n'est pas encore d'accord sur l'époque où fut exécutée le Laocoon, mais on a peine à croire que l'école de Rhodes ait encore eu si tard la force vitale nécessaire pour produire une œuvre si considérable.
Tout ce qui précède donne une idée de la multiplicité des développements et des destinées de l'art en Grèce jusqu'aux temps où Rome subit enfin aussi l'influence de la civilisation grecque et de cet art, qui, depuis les expéditions d'Alexandre à la conquête du monde, embrassait toujours de nouveaux pays, de nouveaux peuples , et qui échangeait le caractère national hellénique pour un caractère universel, un genre cosmopolite. Ce n'est pas à dire que Rome ait été auparavant tout à fait étrangère aux arts. Les vieux murs d'enceinte du temps des rois, la prison Mamertine, la Cloaque Maxime, témoignent qu'on y sut de bonne heure faire des constructions grandioses. Les artistes de VEtrurie enseignèrent aux Romains à faire des images de divinités en bois et en terre, dans la fabrication desquelles, prenant pour modèles des ouvrages grecs, ils avaient développé de bonne heure une activité considérable et montré une habileté remarquable, bien que leurs productions soient fort inférieures à celles des Grecs pour la beauté et la noblesse. Aux influences de l'Etrurie se mêlèrent à Rome celles de l'Italie méridionale, de la Grande-Grèce. On a trouvé à Palestrina un coffret de toilette, la cista Ficoroni (p. 153), fait de feuilles de bronze, qui reçut sa forme actuelle au 111e s. av. J.-C. dans l'atelier de Novios Plautios, à Rome. Ce coffret est orné de ciselures d'un dessin grec pur et noble, tandis que pour la forme et les additions plastiques, il ne se distingue guère des objets ordinaires du même genre , de peu de valeur et très-grossiers. Les Romains attachaient beau-
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coup d'importance à des portraits fidèles, on avait chez eux des masques de cire des ancêtres , et on les portait dans les processions. Les sculptures étrusques prouvent aussi une intelligence, sinon profonde, du moins réelle et caractéristique du portrait. Mais à mesure que la domination romaine s'étendit sur l'Italie méridionale et la Sicile, enfin sur la Grèce et l'Asie-Mineure, les troupes rapportèrent toujours comme butin à Rome un plus grand nombre d'oeuvres d'art grecques. Bientôt les grands, suivant en cela leur goût ou la mode, firent exécuter des travaux en Grèce et à Rome même, où les artistes vinrent chercher de l'occupation. Rome devint le centre qui donna le ton , le goût romain, la mode romaine firent la loi. Pour les Romains, l'art tel qu'il fut après le règne d'Alexandre était le plus moderne et le plus adapté à leurs besoins, le plus conforme à leur manière de voir. On a fait il y a longtemps l'observation que nous regardons bien des choses comme propres aux Romains seulement parce que nous n'avons plus les originaux grecs. C'est dans ces derniers que les artistes de la Rome impériale trouvaient les modèles ou du moins les idées premières de leurs grandes constructions, de leurs temples magnifiques, de leurs palais, de leurs arcs de triomphe, de leurs tombeaux.
Celui qui connaît les ordres dorique , ionique et corinthien dans toute la pureté des édifices modèles d'Athènes, en voyant l'emploi qu'on en a fait à Rome, remarquera facilement des divergences qui ne peuvent pas s'expliquer par la différence de culte ou de plan (soubassement énorme et visible, perron devant la façade). Les formes pures de la belle époque grecque sont en partie simplifiées, perdant par là du souffle artistique qui les anime et devenant davantage des produits de la routine, en partie surchargées et mêlées l'une à l'autre. De même, dans les belles et admirables constructions de ce genre , une richesse et un effet plus prémédités ont remplacé l'harmonie qui résulte de la perfection des détails et de l'ensemble, que nous sentons par exemple à la vue d'un monument comme le Parthénon. Les ordres dorique et ionique furent relativement peu employés chez les Romains, et lorsqu'ils le furent, des demi-colonnes remplacèrent le plus souvent les colonnes isolées, ce qui fit qu'on renonça à l'usage de les renfler et de les diminuer; les chapiteaux ne furent pas modifiés d'une façon heureuse, et l'on donna une base spéciale aux fûts des colonnes doriques, qui n'en ont pas dans les édifices grecs d'un style pur, mais qui sortent immédiatement du sol. On aima surtout la magnificence de Y ordre corinthien, et on crut encore l'enrichir et l'embellir en y ajoutant sur le chapiteau, avec ses feuilles d'acanthe, les volutes, les oves et les perles du chapiteau ionique.
Les entablements des ordres dorique et ionique ont des caractères bien distincts. Dans le dorique , la partie principale
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reposant sur les colonnes, l'architrave, reste simple, et la frise placée au-dessus présente, à des distances égales et peu considérables , des carrés à cannelures verticales ou triglyphes, tandis que l'architrave ionique est divisée en trois bandes et la frise sans triglyphes. La corniche, c'est-à-dire la partie la plus élevée ou la troisième de l'entablement, est caractérisée par les mutules, membres saillants et espacés qui sont censés représenter les extrémités des chevrons du comble; ils sont simples dans l'ordre dorique et denticulés dans l'ordre ionique. L'ordre corinthien se rapproche de ce dernier pour l'entablement; la corniche y est divisée en plus de membres et plus richement ornée, les denticulés y sont remplacées par des modillons ou petites consoles, enfin le tout est comme couvert d'un réseau de feuilles d'acanthe et d'autres ornements. Les Romains cherchèrent aussi à enrichir l'entablement, et ils ont combiné dans la corniche la denticule ionique avec le modillon corinthien.
Le plus beau et le mieux conservé des édifices antiques de Rome est le Panthéon d' Agrippa, qui date du temps d'Auguste. Malgré tout ce qu'elle a souffert, cette gigantesque rotonde, inondée par le haut de flots de lumière, produit toujours un effet irrésistible. Elle est donc encore plus propre que les ruines énormes des constructions des empereurs , à faire connaître la solidité, la hardiesse et la magnificence de l'architecture romaine, qui resta admirable longtemps après que la sculpture et la peinture furent tombées en décadence.
Dans les derniers temps de la république romaine, il n'y avait plus qu'une innovation à introduire dans les principes des beaux-arts, l'éclectisme, dont nous pouvons rattacher l'origine au nom de Pasitèle (ier s. av. J.-C), sculpteur originaire de l'Italie méridionale. Il semble que Pasitèle n'ait pas été satisfait des œuvres pleines de mouvement désordonné de ses prédécesseurs immédiats de l'école de Rhodes, et qu'il ait cherché à créer un style plus simple et plus sévère, dans lequel il voulait réunir les avantages des différentes écoles plus anciennes et éviter leurs défauts. La simplicité et les autres qualités sérieuses de la sculpture antique semblent avoir constitué son idéal; mais, tout en les imitant , il copiait avec soin la nature et il ne voulait pas renoncer à l'élégance la plus exquise. Il eut pour élève Stephanus et celui-ci Ménélas, qui a exécuté un groupe existant encore aujourd'hui à la villa Ludovisi. Ce groupe, dont on ne connaît pas bien le sujet, mais qu'on appelle communément Electre et Oreste , est fait pour nous apprendre comment l'école de Pasitèle tendait et réussit à produire des ouvrages bien exécutés et capables de plaire. Toutefois les écoles éclectiques ne subsistant jamais longtemps ou n'exerçant pas une influence très-forte, le nombre des œuvres existant encore qu'on attribue à l'école de Pasitèle, n'est pas considérable.
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C'est aussi un art éclectique que favorisa l'empereur Adrien; il imitait les genres les plus divers , en prenant ses modèles non-seulement en Grèce, mais même en Egypte. Les sculptures représentant Antinous, favori de l'empereur, sont célèbres ; elles accusent sans doute la beauté de la forme , mais aussi un sérieux mélancolique et sombre, une élégance trop recherchée et sans caractère, dont le mélange n'offre pas d'attrait pour bien des spectateurs modernes. On est captivé bien davantage par les sculptures destinées à glorifier sur les monuments publics l'armée romaine et ses victoires , et dont les plus belles sont celles de Varc de triomphe de Titus et de la colonne Trajane. Les artistes grecs aimaient, quand ils représentaient en relief les victoires mythiques et historiques des Hellènes, à décomposer le tableau d'ensemble de la bataille en combats isolés , qui, au point de vue de l'art, devaient produire un effet plus heureux et éveiller plus facilement l'intérêt du spectateur; il est rare qu'il n'y ait pas des scènes touchantes, comme lorsqu'un blessé est emmené hors du combat, lorsqu'un ennemi terrassé inspire de la pitié à son vainqueur lui-même, etc. Cependant les Assyriens ont déjà représenté ainsi des combats en masse, pour les rendre avec la fidélité historique, et le style grec savait se prêter à ce genre de composition, comme nous le prouve le monument dit des Néréides, trouvé en Lycie , dans les frises duquel les armées s'avancent et combattent en lignes. La peinture, disposant d'autres moyens que les arts plastiques , aura déjà groupé plus tôt les combattants en masses plus compactes et plus considérables. Nous avons une preuve de l'habileté avec Jaquelle elle savait rendre l'impression produite par des masses se précipitant au combat, et faire ressortir les exploits et les sentiments de personnages principaux, dans la célèbre mosaïque de la Bataille d'Alexandre, à Naples, sans doute une reproduction d'un tableau du temps d'Alexandre. Nous pouvons donc supposer que le style tenant de celui de la peinture, dans les bas-reliefs qui représentent les marches, les travaux, les batailles, les négociations et les triomphes des armées romaines et de leurs chefs, avec les détails d'équipement et d'armement, des tentes et des champs de bataille, le plus possible conformément à l'exactitude historique, n'est pas un style créé à Rome, mais inspiré par des ouvrages semblables de l'époque d'Alexandre, et l'on peut en dire autant des formes architecto niques de ces monuments.
Pour les statues et les bustes des empereurs et des impératrices, des généraux et des hommes d'Etat, ainsi que pour celles d'hommes et de femmes moins marquants, il ne manquait pas non plus de modèles dans les productions de l'art grec, et sous ce rapport aussi le goût romain tenait de celui de l'époque des successeiirs d'Alexandre. Cependant, par suite de l'intérêt qu'inspira de bonne heure le portrait, et de la longue pratique qu'on
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en avait en Etrurie et à Rome, c'est encore dans cette branche des arts que se trouve un caractère plus particulièrement romain, et il est même possible d'y reconnaître l'influence des Italiens sur les artistes grecs qui travaillaient à Rome. C'est peut-être pour cela que les portraits d'empereurs restent caractéristiques et bien travaillés plus longtemps qu'on ne devrait l'attendre. Les empereurs ont été quelquefois représentés dans le costume propre aux cérémonies du culte souvent aussi de la même façon que les dieux et avec leurs attributs; mais le costume préféré était celui de général, et l'attitude, celle dans laquelle ils haranguaient leurs soldats. Nous avons surtout deux belles œuvres dans ce genre, la statue équestre de Marc-Aurèle, en bronze, sur la place du Capitole, et la statue en marbre d'Auguste, au Vatican , sur laquelle on voit encore des traces considérables de peinture. Les riches ornements en relief de la cuirasse, rappelant les victoires de l'empereur et son règne heureux et béni des dieux, avec des allusions évidentes à des faits historiques, permettent de conclure avec certitude que cette statue fut exécutée environ l'an 17 avant J.-C. Les artistes savaient aussi , dans les statues de femmes , debout ou assises, trouver un arrangement heureux et riche pour les draperies, rendre avec un talent particulier un port noble et fier. On éprouve de la satisfaction à étudier les traits de personnages historiques imposants , à y retrouver l'expression de leur caractère; malheureusement, pour beaucoup de ces têtes si expressives, nous ne savons encore qui elles représentent. Extérieurement, les bustes romains se distinguent de ceux d'origine grecque en ce qu'ils ont le pied comme les nôtres , tandis que les grecs se terminent en gaine comme les hermès. Les premiers sont naturellement les plus nombreux dans les musées de Rome , tandis que sous d'autres rapports , l'élément romain disparaît en général devant l'élément grec. Un observateur attentif apprendra vite à distinguer ces deux éléments et à discerner les choses qui ont été ajoutées de nos jours aux antiques, dans des restaurations plus ou moins heureuses.
Les grands de Rome, qui, pour orner leurs maisons de campagne et leurs palais, achetèrent et rirent exécuter chez eux et en Grèce des œuvres d'art, suivirent en cela les mêmes goûts que dans les choses qu'on prenait à la littérature et à la civilisation grecques. Ils paraissent en outre avoir été guidés par des motifs tout à fait dans le genre de ceux qu'ont surtout les collectionneurs anglais de nos jours. Des œuvres d'art antiques ne pouvaient intéresser particulièrement des hommes qui n'avaient que des connaissances ordinaires , quand il ne s'y rattachait pas un fait historique important, un nom célèbre, une anecdote curieuse. Mais le bas-relief plein de roideur des Trois Grâces, que les guides montraient aux étrangers à l'Acropole
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d'Athènes, comme l'ouvrage de Socrate, le groupe des tyrannicides Harmodius et Aristogiton, sur le marché d'Athènes, que Xerxès avait pris et Alexandre renvoyé, c'étaient là des œuvres qu'on désirait posséder au moins en copies. Les figures énergiques de Polyclète, les sujets mouvementés de Myron semblent avoir eu presque plus d'attrait pour les Romains que les sculptures de Phidias. Des œuvres du siècle de Périclès , on voit surtout à Rome de nombreuses reproductions de statues de Vainqueurs aux jeux et à? Amazones. Les Dieux sont, à peu d'exeeptions près, des époques postérieures. Les sculptures les plus recherchées et les plus répandues étaient les œuvres gracieuses dans le style moins ancien de l'école de Praxitèle, puis les productions élégantes et spirituelles de celle de Lysippe et de la suivante. Il n'est pas admissible que dans les musées de Rome, composés essentiellement d'objets tirés du sol de la ville même, il n'y ait pas aussi des originaux. Il n?en a pas manqué chez les Romains , et ils n'ont pas dû être détruits plus particulièrement et sans exception. Mais la plupart des sculptures de ces musées sont cependant des copies et des imitations , comme cela se reconnaît déjà aux matières employées pour les faire. Les grandes statues exécutées pour des temples par Phidias et d'autres étaient en or et en ivoire; Polyclète et Lysippe travaillaient de préférence en bronze; les anciens artistes de l'Attique faisaient du reste plus souvent usage de ce métal, et c'est seulement peu à peu qu'on prit du marbre pour des groupes et des statues : le Discobole de Myron et son groupe de Marsyas et Minerve étaient en bronze, tandis que la magnifique statue du palais Massimi-alle-Colonne, dans laquelle on reconnaît aisément le Discobole, est en marbre, de même que le Marsyas au musée de Latran et l'Apoxyomène de Lysippe au musée du Vatican. Comme on aime de nos jours à posséder les tableaux célèbres en copies ou du moins en gravures , de même on se faisait copier dans l'antiquité des statues célèbres en bronze ou plus souvent encore en marbre; dans tous les cas, il nous reste relativement peu de figures en bronze de grandeur considérable. Enfin* on ne s'est pas toujours contenté de reproduire exactement des œuvres célèbres et recherchées. Les artistes de la nouvelle école attique, en particulier, au dernier siècle avant J.-C. et plus tard, semblent avoir repris volontiers les sujets anciens pour les modifier et leur donner de l'effet, en mettant, par exemple , plus de richesse et d'art dans l'arrangement de la draperie, plus de vie et de mouvement dans l'attitude, etc. Ces transformations, lorsqu'elles plaisaient, fournissaient à leur tour des modèles pour de nombreuses copies.
A l'aide de ces remarques, on se fera facilement une idée précise de ce que l'on peut attendre et demander des musées d'antiquités à Rome; on n'y rencontre pas la grandeur simple des œuvres
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du beau temps de la Grèce dans sa fraîcheur première et dans sa pureté, mais des qualités qui en sont issues, des créations du temps de la monarchie, des copies, des transformations. Ces musées n'en sont toutefois pas moins des plus précieux, car l'art antique a l'avantage de présenter dans son développement une admirable continuité, l'esprit grec se fait encore sentir dans ses dernières productions, et il n'y a pas d'endroit pour nous en présenter aussi bien que Rome un tableau riche et complet.
Celui qui aura un peu vécu dans ce monde d'oeuvres antiques et s'y sera exercé l'œil , y remarquera aussi volontiers les monuments, qui, par suite de leurs formes étrangères ou de. leur peu d'apparence, parleront d'abord moins à son esprit que les magnifiques statues qui conquièrent invinciblement l'admiration. Au Vatican même, la partie consacrée à Y Egypte rappelle le peuple curieux de ce pays dans les temps les plus reculés; le musée Grégorien, les habitants énigmatiques de V Etrurie. L'attitude et les formes des corps dans les figures des Egyptiens donneront lieu à des comparaisons intéressantes avec celles des Grecs et des Romains, et l'on reconnaîtra aussi l'habileté artistique de ce peuple dans les sphinx de la villa Albani , les lions de la montée du Capitole et les obélisques des places de Rome. Leurs ouvrages ont aussi paru des trophées dignes d'orner la capitale de l'empire romain Au musée Grégorien, on se fera une idée de la façon singulière dont les Etrusques concevaient les choses, en voyant leurs têtes en terre cuite; de l'habileté qui les avait rendus célèbres dans l'art de travailler les métaux , en examinant leurs ustensiles en bronze, et de leur manière de peindre, de leur prédilection pour les scènes joyeuses et tragiques, en présence des grandes copies de peintures murales de tombeaux étrusques,
11 y a également au musée Grégorien une des plus belles et des plus riches collections de vases grecs ornés de peintures, qui ont été trouvés en Etrurie, mais qui furent importés de Grèce et spécialement d'Athènes, comme le prouvent les objets représentés, le dessin et avant tout les inscriptions. Il n'est pas difficile de distinguer de ces vases ceux qui furent fabriqués en Etrurie même ; ils sont moins élégants, ils trahissent dans le dessin un autre goût. On remarque aussi dans les vases grecs bien des différences. Les plus anciens ont des figures noires sur fond rouge : ceux à figures rouges sur fond noir sont moins vieux. Ils n'ont naturellement pas été faits par de grands artistes, mais par des artisans, et cependant les peintres de vases savaient mettre tant de vie et de poésie dans les sujets qu'ils tiraient de la mythologie et dans les scènes de la vie commune, ils savaient, avec leurs connaissances et leurs moyens restreints, donner tant d'expression et souvent tant de grâce à leur dessin , que ces vases peints, dont se moquent sans doute les ignorants, rendent un témoignage éclatant en faveur des artisans de l'Attique et sont quelquefois
les anciens. INTRODUCTION.
un reflet du grand art qui florissait à Athènes , et que ces ouvriers modestes et souvent naïfs avaient devant les yeux.
A chaque pas enfin, on rencontre dans les musées, les villas, les cours des palais, des sarcophages à bas-reliefs. Le seul qui nous reste du temps des premiers Romains est celui de L. Cornélius Scipion Barbatus , au musée du Vatican. Il est conformé et orné comme un autel , et il a une ressemblance frappante avec un autel conservé à Pompéi. Qu'on ait transporté sur de tels monuments des formes arcbitectoniques et des ornements d'autels et de temples , c'est un usage fondé sur les idées religieuses de l'antiquité. Les sarcophages trouvés dans des contrées réellement grecques conservent habituellement un caractère monumental. Les sarcophages romains proprements dits ont de la ressemblance avec ceux-ci et avec les caisses cinéraires des Etrusques; mais ils témoignent d'un art particulier et qui s'est développé de lui-même. Très-variés dans la forme et l'ornementation, la plupart d'entre eux portent des bas-reliefs qui forment une bande sur le devant et sur les deux côtés. Sur quelques-uns , plus richement décorés , il y a aussi des bas-reliefs par derrière. On est naturellement porté à chercher dans les ornements des cercueils un rapport intime avec leur destination; mais souvent le désir et l'habitude de les orner de figures semblent avoir fait oublier les idées d'allusions symboliques qui ont dû présider d'abord à l'exécution de telles sculptures. Quand nous y voyons des Amours sur des barques , voguant vers un phare, ou dans un cirque, tournant la borne, nous sommes facilement amenés à la pensée du terme de la vie ; s'ils portent les symboles des saisons , on peut songer que toutes les créatures ont également leurs vicissitudes. Hylas enlevé par les nymphes, Ganymède par l'aigle de Jupiter, c'est le défunt enlevé à la vie terrestre. Niobé peut rappeler la douleur de ceux qui survivent, Hippolyte, les vertus de la personne qu'ils ont perdue; des Amours endormis, le sommeil heureux d'Ariane trouvée par Bacchus, celui d'Endymion visité par Diane, figurent la mort de la façon la moins pénible. Mais il est difficile de comprendre partout comme des allusions à une vie heureuse des sujets dans le genre bachique. Dans les représentations des Néréides, dans des bas-reliefs avec Médée et dans beaucoup d'autres sculptures, les allusions sont moins faciles à saisir. Il est du reste rare qu'il y en ait présentant un sens tout à fait déterminé et personnel, en dehors des notions générales de vie et de mort. Il existait certainement aussi beaucoup de sarcophages faits d'avance. Chose curieuse, les allusions consistent quelquefois en ce que les héros des bas-reliefs sont figurés sous les traits du défunt, et l'on trouve, par exemple, Admète et Alceste, Hippolyte et, ce qui est encore plus surprenant, Phèdre représentés ainsi sur des sarcophages. Les bas-reliefs sont souvent presque identiques
INTRODUCTION
dans toute une série de monuments différents, répétés avec de petites modifications , addition ou retranchement de quelques groupes ou de quelques figures, évidemment d'après des modèles communs, mais avec plus ou moins d'indépendance ou d'attention de la part de l'artiste. On reconnaît dans ce caractère commun des formes arrêtées et des traditions, qui ont emprunté aux meilleures productions de l'art grec un bon nombre de procédés et de motifs; et cependant ces sarcophages ne datent nullement d'une époque primitive, même comme œuvres romaines. En les jugeant au point de vue du travail, il ne faut pas sans doute oublier qu'ils n'étaient pas faits pour être mis en pleine lumière, mais dans le demi-jour des chambres sépulcrales où, par exemple, leurs faces latérales n'étaient éclairées qu'indirectement. Pour cette raison, on ne visait pas à donner beaucoup de finesse à ces bas-reliefs, mais à en faire ressortir les formes principales, ce que les artistes ont fait du reste avec une grande habileté. L'excellence de la composition et les qualités de l'exécution sont quelquefois propres à nous induire en erreur relativement à l'époque où ils furent exécutés; mais nous savons cependant que les monuments de cette sorte ne furent en faveur que sous l'empire, lorsqu'on fut revenu à l'usage d'ensevelir les morts; la plupart des sarcophages romains appartiennent au deuxième et au troisième siècle après J.-C. et à des temps encore plus récents. Les vieux sarcophages chre'tiens en continuent la série sans interruption. C'est une coincidence particulière que ces monuments sans apparence furent encore plus tard d'une certaine importance pour l'art de la Renaissance. On sait que Nicolas Pisano s'est heureusement inspiré des sarcophages romains du Campo-Santo de Pise, que Peruzzi et Raphaël n'ont pas dédaigné de dessiner d'après des modèles du même genre.
On nous permettra de terminer ces pages en rappelant le respect que Raphaël et tous les grands maîtres modernes ont professé pour l'antique. Notre aperçu n'a pas la prétention de prévenir le jugement du lecteur, mais de le porter, en l'intéressant aux choses, à juger par lui-même, et de lui permettre de jouir plus facilement et davantage de ce qu'il voit. Les créations de grands artistes ne méritent pas en effet qu'on leur fasse l'injure de les louer en répétant sans le comprendre ce que d'autres en ont dit, et le véritable plaisir que doit inspirer la vue de ces œuvres n'est que pour celui qui apprend à voir de ses propres yeux, à juger et à ne sentir que par lui-même.