SCENE PREMIERE
TARUDAN , PIÉTRO , STROZZI , FERABRAS , JACOPO , SANDER, VERNERI, et ensuite GEORGINO.
TARUDAN, à Pieiio.
Vous allez reprendre du service?
PIETRO
Ma foi, oui, je m'enuuie de ne rien faire; j'aime Tair des camps et le bruit de la guerre , et dans ma case muette je ne suis pas à Taise ; puis il me fait peine , quand je la regarde , de voir ma vieille carabine accrocbëe , sans mot dire , au baut de mon foyer. Un tel camarade ne doit pas , selon moi, messire, tenir compagnie aux araignées; aussi l'ai-je remise en état , et si le duc de Naples veut de mes services....
TARUDAN , levant son vcnc.
A votre bonne cbance, compagnon.... j'ai oublié votre nom.
'in ITAMK, DRAIVIK.
IMKTRO.
Pic'lro... — Mais à propos de nom, incsslrc, vous i\v iii'avcz pas encore dit le vôirc.
TARTJDAN.
Le mien ?... Je m'appelle Tariidan... (vuiam »„.. s..r..) A votre santé, compagnon Piélro.
PIÉTRO, riniitant.
A la voire, messire Tarudan.
TARUOAN.
De Tespoir... et vous avancerez en grade.
PIÉTRO
Je ne Tose espérer... Je ne suis pas noble, moi ; et la roture , vous le savez , est une barrière insurmontable entre le soldat et les honneurs. Ils pensent, dans ce pays, qu'une épaulette va mieux sur le frac élégant d'un jeune homme au teint de rose, qui garde encore dans ses veines tout son sang d'enfant, que sur l'uniforme poudreux d'un vieux soldat qui a blanchi sous le harnois militaire.
TARUDAN.
N'avez-vous pas la croix des braves?
PIETRO
Oui , pour avoir eu la sottise de sauver un de ces jeunes damerets, qui était mon officier. Mais je ne la porte plus, maintenant qu'elle est devenue commcî un apanage de naissance à la noblesse , et
DEUXIKME TABLEAU. 'iî)
comme un salaire à la l)assesse et à riiilriguc. On croirait que je l'ai gagnée de cette manière ; j'en aurais honte ! D ici à peu, mcssire , on ne regardera pas qui porte la croix, mais qui ne la poric pas. (()..,, u.n(i 5onn.iaixi.<,n,s.) La luiit commence à tomber. Voici dix heures... II faut que je me rende celte nuit chez une de mes vi('illes tantes qui m'attend ;... j'ai encore cinq ou six milles à faire; adieu, messire.
TARUDAN.
Si VOUS le voulez, nous ferons roule ensemble ; je ne serai pas fâché de faire avec vous plus ample connaissance.
STROZZl, frappant sur \a table.
Allons, tavernier , allons.
VERNERI, arrivant.
Que voulez-vous ?
TARUDAN, à Vcrnrri.
Tenez, messire, voici deux carolus.. . Allons Piétro, le coup de l'élrier... A votre sanlé. (lUoit.)
PIÉTRO, buvant.
A la vôtre , messire .
TARUDAN.
Allons , venez.
VERNERI.
Vous ne craignez pas de traverser les gorges et les ravins, la nuit.
7,0 ITALIE, l)«\MK.
PIKTRO.
Je n'ai pas d'or sur moi , je ne crains pas qu'on me pille.
VERNERI, il iani.lai..
Et VOUS?
TARUDAN.
Devant mon escarcelle, messire, j'ai toujours soin de mettre un bon stylet d'acier... Allons , adieu , tavernier : que saint Jean et la Madone te protègent.
Tarudan sort avec Plétro.
VERNERI , les reconduisant.
Saint Basile vous le rende , mes gentilshommes.
STROZZI, à Vcrneri.
Comment, ce sont des gentilshommes?
VERNERI.
Je n'en sais rien.
JACOPO
Pourquoi donc as-tu dit : « Saint Basile vous le rende , mes gentilshommes » ?
VERNERI , faisant sonner ses deux earoliis.
Ils paient en gentilshommes , c'est pour moi le principal.
Il va desservir la table de gauche.
JACOPO , à ses compaj;nons.
Imbecille ! qui ne voit la noblesse que dans une pièce d'or... Quant à moi, mon poignard a fouillé
DEUXIEME TABLEAU. 7»i
bien des cœurs de manans et de genlllshommcs , de maîtres et d'esclaves, et je n'ai pas trouvé le sang de l'un plus rouge que celui de l'autre. Allons, tavernier, de la bière; allons.
VERNERI.
On y va... Par saint Georges! vous pouvez bien attendre.
JACOPO
Attendre... Ce n'est pas mon habitude, maître tavernier... Allons , de la bière , et de la bonne ; car nous avons le gosier enroue... As-tu peur qu'on ne la paie pas... tiens voici de l'argent.
Il lui donne quelques pièceii.
VERNERI.
J'y cours, mes...
JACOPO
Mes gentilshommes dis -le donc de suite.
r Vernrri sort. — A ses compaj^nons , en leur monlranl son escarcelle vide.) J^a
bourse est vide, camarades... Que le diable emporte le métier ; ça ne va plus... On dirait que Satan a placé son enfer dans ces gorges , exprès pour empêcher les voyageurs de passer.
SANDER
Dis plutôt , Jacopo , que Dieu , trouvant que nous avons assez péché, envoie ses anges pour
7i'l irAl.li:, DUAIVIK.
les l^llIClCr... f VSrncu ii]i|>..itc (iiiilc|iii » <iMrli(iiu ilf l>i(ic , cl sort, j l f)Hl*-
vu qn'aprrs notre inorl , il nous accorde une place dans le paradis.
Les lazzaroncs emplissent de Icnis en tcms leurs verres (ju'ils vident.
STROZZI
Vive Dieu ! moi je vendrais bien ma place du ciel pour un cruchon de bière , quand j'ai soif.
FERABRAS.
Ne voilk-t-il pas cet imbecille de Sander, avec ses idées de cafFard. — Ya te faire moine, et laissenous.
SANDER
Si cela pouvait racheter mes fautes... M'est avis qu'en expiation, nous devrions bâtir une abbaye sur notre montagne.
FERABRAS.
Ton édifice ne serait pas solide, mon pauvre Sander; il y a eu trop de sang de répandu sur la montagne , la base coulerait. — Qu'as -tu vu depuis huit jours , toi Strozzi ?
STROZZI
Rien... Des chapelains qui n'avaient que leurs prières à m'offrir, ce dont je me passe bien.... Puis des muletiers qui ne valent pas quatre sols.... Puis des habits rouges qui valent encore moins, vu qu'eux, au contraire, ils ont quelques
bonnes carlouclics à notre intention. Que t'esl-il arrivé, à toi, Fera bras:'