TA RU PAN
Qu'est-ce donc, monseigneur?
PHIM1>PK.
Le remords !
TARrOAN.
Et de quoi ?
PHILIPPE
Je te remercie de m'avoir vSauvé car maintenant, vois-tu, mes dents claqueraient en vain en enfer ; ma bouche se tordrait en vain pour
ITALir , DHAIVIt;.
(HMiiaïulcr i;ra( (' au scii^iMMir... ; car \o scM^iioiir ne fait nas :'ia('(* au (l'rrc assassin (Je son irèro.
TARUDAN.
Vous assassin! inonsciijfneur.
IMIII.llMT..
Oui, moi assassin; c'est risible , n'est-ce pas? Moi duc de Naples , moi doni la voix punit de mort le meurtrier, et envoie dans les cachots ceux qui onl volé ou pillé ; oui , moi assassin , voleur, meurtrier. Cela te répugne à croire, à loi!... C'est que, vois-tu, lorsqu'un homme est revêtu de la pourpre , on ne peut voir le sang qui ruisselle sur son manteau... Oui, je suis assassin de mon frère! et c'est à toi que je vais me confesser, Tarudan . car je n'oserais pas le dire à un prêtre ; à toi qui as le droit de connaître une vie que tu viens de soustraire aux tortures éternelles ; à toi dont la main est vierge de sang, dont le cœur est pur et croyant ; à toi!... Et si tu m'absous , j'espérerai que Dieu m'absolvera un jour ... Cest une confession de sang que je vais te faire... Yois-tu, ce que j'ai là , c'est un fardeau trop lourd , il faut que quelqu'un en porte une part... et ta bouche doit être plus discrète que celle d'un prêtre...
TARUDAN.
Monseigneur, de vous à moi ces aveux
T)F.11XIFMK TABLKATI HZ
IMIll.ll'l'l .
Oui, ct'lle (oiilessioTi est erormaiile , TrcsI-cc pas? Mais n'as-lu pas vu toi-inenie souvenr , aux champs <lo bataille , aux touinois, un chevalier blesse à ruort se confesser à celui qui l'avait vaincu ?... Je t'adopte pour (ils , et j'iiesiterais à me confier à ta loyauté! Et si la mort me surprenait sans m'etre confessé, je serais damné, vois-tu. — Ecoute donc. Mon père, Philippe de Ferrare, roi de Sicile et duc de JNaples , eut trois (ils... Alphonse et moi nous étions les aînés et jumeaux... Mon père mourut, et la couronne, par droit de naissance, passa sur la tcte d'Alphonse , mon frère aîné... J'avais de l'ambition... j'étais duc de Spolète... j'étais puissant ; mais mon frère était plus puissant que moi... Avoir un blason de duché, tandis que mon frère portait sur ses équipages des armoiries royales... commander à quelques compagnies de soldats , tandis que mon Irère avait des armées sous ses ordres... élre le second, tandis qu'un autre était le premier... Quand on a le pied sur les degrés du trône, on a bien envie de s'asseoir sur le trône lui-même , Tarudan ; l'ambition fit que je pris en
horreur mon frère je ne vis plus en sa vie
qu'un fardeau qui me pesait sur la tète comme une barre de fer: je ne vis plus en lui qu'un corps qui me barrait un trône, une tète qui me
iî'i ITALIK, DHArvlK.
masquait nn cliadrmc... Dri jour, c'était sa fête.... je me rendis au j)alais... la vue de ce poiiple qui criait : « Noël î vive Alphonse », sur son passage ; ces mille cris de joie , ces lioinrriages qu'on venait lui rendre , mirent le comble à ma jalousie... Le soir, il y avait festin et bal à la cour... A la fin du repas , le duc mon frère parut fatigué , ses paupières se fermèrent maigre' lui sur ses yeux appesantis, il se retira... On dansait au palais... Au milieu de la nuit, une lueur d'incendie se refléta sur les rideaux du bal... le feu était au palais... On courut à l'appartement de mon frère , une détonation se fit entendre , et l'appartement croula.
TARUDÂN.
(Àpart.) Singulier rapprochement î
PHILIPPE
Oui, la chambre où dormait mon frère ne fut plus , le lendemain , qu'un monceau de ruines où le feu mal éteint murmurait encore sous la cendre.
TARUDAN.
(ApMt.) Ah! Beppo, que m'as-tu raconté! (h.ui.) On ne soupçonna rien , monseigneur ?
PHILIPPE
J'étouffai les soupçons par des largesses... je lis oublier la mort du duc mon frère en donnant des fêtes au peuple... Le peuple, quand il s'amuse ,
DEUXlKxMK TABLKAU. MU
ne s'inquiète guère de savoir qui le gouverne
Je le gorgeai de festins : — bouche pleine ne peut crier...
TARUDAN.
Monseigneur, le duc votre frère n'avait-il pas un fils?
PHILIPPE
Un jeune (ils en bas âge.
TARUDAN.
(a part,) Ah! Beppo... (naui.) Et ce fils, qu'est-il devenu, monseigneur?
PHILIPPE
Il dormait à côté de la chambre de son père... 11 aura sans doute péri dans les flammes... Le pauvre enfant ! il n'avait que cinq ans.
TARUDAN.
Cinq ans!... Et quel nom portait-il?
PHILIPPE
On l'appelait Manfredi.
TARUDAN.
(a part.) Ah! Beppo, toi aussi tu m'as dit que je me nommais Manfredi.
PHILIPPE
Il me semble le voir encore ce pauvre enfant... J^e soir de cette nuit fatale , il vint me dire adieu...
^^ ITALIE, DKAME.
il m'embrassa... Je le vois encore sur mes genoux, quand je lui pavssai une de mes bagues à son petit doigt.
'l'AUCDAiN , icf;iii<I;iiil k.-i main.
Une bague!... Quelles étaient vos armes?
piiii.ipi'i:.
Un lion ailé.
TARUDAN , d^iiic voix sounli et concentrée.
Malédiction ! — Et quel âge aurait cet enfant , maintenant, monseigneur?
PHILIPPU.
Vingt-quatre ans.
TARUDAN , a pari.
C'est mon âge... Oh! enfer!
PHILIPPE
Tu le vois, Tarudan Crois-tu que je doive
être heureux ; crois-tu que j'aie besoin d'une voix douce comme la tienne pour calmer ma souffrance... d'une main amie comme la tienne, pour écarter de ma poitrine le poignard du remords qui m'entre au cœur à travers mon manteau de pourpre...... d'un serviteur fidèle, d'un ami qui
veille à mon chevet , pour me protéger contre ce spectre à demi consumé, qui m'apparaît la nuit, en me criant : « Fratricide ! » malheur ! — Hélas ! si , avant de le commettre, on savait ce que coûte
DEIJXIEMK TABLEAU. 67
un crime , il n'y aurait pas ticî criiuiuL*!.... Quaud ou allume des feux de joie en mou houuetii', il me semble U)ujours voir l'incendie du palais de
mon frère Dis , Tanidan , crols-lu que Dieu
aujourd'hui m'eût accordé miséricorde , si tu ne
m'eusses pas sauvé? crois-tu qu il me doive
l'accorder , quand mon heure sera venue?
TARUPAN.
Peut-éire , monseigneur.
l'IlIl.lPI'K.
Et toi, m'absolverais-lu ?
TARUDAN.
Moi, je vous absous.
PHILIPPE
A présent , tu consens à me suivre, nesl-ce pas ? Tu verras le palais de Naples.
TARUDAN.
»le l'espère, monseigneur.
PHILIPPE
Tu me suivras à Ferrare, où je vais rendre visite au duc Henri, qui me demande ma lille Isabella en mariage. Après, nous relourtierons à Naples... ensemble...
Il sort par la porlc de dioilc, tl outre dans la cliiiiiln r.