GIACOMO, DON FÉLIX, MICHAEL, ULRIC
Giacomo, don Félix, Michaël , se promènent en fumant leurs cigaritos. A gauche, Ulric est assis, l'air sombre et pensif, les yeux fixés sur un livre qu'il tient à la main , ne faisant aucune attention à ce que disent ses trois amiis.
GIACOMO
Eh ! bien, don Félix, que dis-tu de notre beau pays d'Italie ? .. nos senoras napolitaines ne valentelles pas les beautés de Madrid , de Sëville ou de Grenade... ; notre vin de Syracuse et de Chypre ne vaut- il pas ton Xérès; et notre Vésuve ne peutil pas exercer le pinceau d'un artiste , aussi bien que les pics élevés de la Sierra-Morena?
DON FÉLIX
Sans doute, Giacomo, l'Italie vaut mieux que l'Espagne pour moi; parce qu'en Italie je trouve joie , volupté et bonheur, et qu'en Espagne je n'ai trouvé et ne trouverais que larmes et malédictions... puisqu'ici je puis vivre libre et tranquille ,
v\ (]\\v là l)as je serais renfcnné entre qualre murailles on suinleiil le eriine et l'agonie. ./Tu lésais, Ciiaeonio , je suis proseril... don Alj)lionse de lielverana ainiail la même femme que moi , et j'ai lue don Alphonse... Il elail de famille noble el puissante... on me poursuivit, je n'eus que le tems de fuir, et il y a six mois j'appris que j'avais été eondamnc à mort .. Je vins en Italie, tu m'offris ton amitié ; je l'acceptai , et , ma foi , au milieu de nos plaisirs et de nos joies, j'ai oublié ma patrie.
GIACOMO
Eh! par la Madone! tu as raison , don Félix : la patrie doit être pour l'homme là où il s'amuse le plus.. Dans ces villa embaumées, tu peux fumer ton cigarito , aussi bien que dans tes villa de Madrid... tu peux le soir te promener au Corso , comme là-bas tu te promenais au Prado... On peut ici , comme dans ton pays, donner des sérénades à ses dames de beauté... Ne penses-tu pas ainsi , Michaél ?
MICHÂEL.
Sans doute , Giacomo ; d'ailleurs , ne suis-je point dans le même cas que don Félix; — à l'exception , cependant, que ce n'est pas un coup de stylet , mais un coup de plume , qui m'a fait bannir de Franciort... J'eus le malheur de vouloir écrire ma pensée, et tu sais ce qui s'ensuivit....
orATKlRIWK TABlKAli. 79
Pays tic liberté! à (c qu'on dil , que le iiiicii , où l'on inel dts muselières à la pensée d'un honniie connue à la gueule d'un ehien ; où la censure esl toujours à vos cotés, comme un gouffre d'enfer, prête à vous y abîmer si vous ne voulez pas lui obéir... Pays de liberté... Parlez des abus d'un pouvoir qui foule aux pieds les lois qu'il a faites, — en
prison pailez de ces grugeurs parasites, qui
suent l'impôt par tous les pores, de tous ces grands avaleurs qui boivent à longs traits la sueur d'un peuple qui sèche de misère, — en prison... parlez de ces barbouilleurs de lois, qui se vendent à qui les achète, comme des prostituées ; qui volent des millions à Tidole qu'ils encensent , et reiusent quelques deniers à la famille d'une vieille gloire
militaire, — en prison, en prison Pays de
liberté ! dit-on... infamie! dérision!... Je préfère ton Italie : nous y sommes libres, nous y sounues maîtres.
GlACOMO.
Quel plus beau sort que le nôtre?... chef des
lazzarones VoivS-tu, don Félix, par un lems
brumeux et sombre, sur un tertre à perte de vue , cinq jeunes gens postés , l'arquebuse sur l'épaule? le ciel est en feu , le tonnerre gronde , les habitans fuient ; eux tranquillemenl tumeni leurs cigaritos . et parlent amour el volupté ,
»0 ITALIK, DRAME.
landis qu'à leurs pieds, sous les rocs caverneux,
mugil sourdement la tempeirc Oui , pendant
que les rois se cachent de peur dans leurs apj)artemens dores, eux, ils semblent les dieux qui veillent sur le pays.... Quand Torage a cessé, ils rentrent en chantant , boivent à longs traits le rosolio dans des cahces de moines , et paient les faveurs d'une belle avec l'or de l'amant qu'ils ont détroussé... Les femmes les donnent à Satan, et cependant reçoivent les damnés dans leurs bras... Quelle existence plus belle que la nôtre!... libres comme l'air... L'ami Ulric n'est pas de notre avis sans doute; toujours il est sombre comme un moine de Saint-Sixte , et mélancolique comme un chant d'église... Qu'as-tu donc, Ulric? regretterais-tu, en Italie, ton beau pays de France, comme tu l'appelles.
ULRIC , se levant.
En France , Giacomo , je regrettais de ne pas être italien ; je brûlais de connaître ce pays palpitant de poésie et de grands souvenirs ; je ne connaissais ta patrie que par récits, et mon imagination se représentait ce berceau des premiers grands hommes comme le seul paradis possible sur la terre... Je voyais Naples avec son Vésuve de feu, son reflet de volcan, sa population fuyant comme les damnés de l'enfer... Eh bien! ton Vésuve n'est pas plus beau que mes montagnes
QUATRlklVlK TABLKAl). 81
de Franc <]... je Noyais Jioiiie avec ses ruines et ses vesliges de grandeur... chaque? pierre, selon moi, devail avoir son nom... Illusion... je vis des hommes mous et lâches, au lieu de ces Romains d'autre
fois , de ces âmes si fortement trempées Au
lieu de ce sénat , assemblée de rois, je vis des conclaves de cardinaux impies et débauchés, qui tous pour la plupart, sous leurs habits de saints , cachent les penchans les plus sordides... au lieu de chants guerriers , j'entendis des hymnes religieuses ; je vis des processions, au lieu d'assemblées au Forum... je me figurais, enfin , tes italiennes à l'œil noir , au cœur vindicatif, à l'imagination ardente , au cœur passionné , comprenant l'amour comme je le comprends , moi , un amour de flamme , de poésie... Tes italiennes ne sont ni plus passionnées ni plus jolies que mes françaises... ton pays n'est pas plus beau que ma France... ici , comme en France , les jours sont parfois sombres et nébuleux... là-bas, comme ici , le soleil luit brillant et superbe... et je réfléchis à toutes mes illusions détruites , et je dis que l'imagination est un prisme qui reflète, en mille formes brillantes , tout ce à quoi l'on pense, et que, lorsque vient la réalité , elle brise du pied le prisme , et nous prouve que partout luit à peu prés le même ciel, vivent à peu prés les mêmes hommes , et par
conséquent mêmes sottises , mêmes préjugés
a 2 ITAMK , DHAMK.
(jiic parlout la \\v, vs[ iiit fardeau hloii lourd c|ul parlois ^wsv sur nos ('paulrs.
GIACOMO
INe le voilà l-il pas déjà dé^ouU' de l'existence, el lu u as [)as vingl ans... l'a vie a donc hrille sons i\\\ ( iel l)ien soiTd)i*e el bien noir.
ULRIC
Ma vie est celle à peu près de tous les jeunes gens... A dix ans, orphelin sans famille, je fus jelé par un tviteur chez ces messieurs de la Sorbonnc,... C'est là où je connus Michaël et don Félix... Je n'avais pas grand goût pour le travail de routine, et ne pouvais me résoudre à me. traîner dans l'ornière de la méthode... aussi je fus ce qu'on appelle vulgairement la lie des classes , la poussière âc.s bancs... mes rhéteurs, qui sondaient le talent sur des pensées pillées, sur des phrases copiées , se moquaient de moi.. .Ah! mon Dieu!... cependant j'aimais le travail et létude... pour rhéteurs je pris mon imagination, mon jugement, et pour guides vos deux grands maîtres , types universels , Dante
et l'Arioste Dante, génie vraiment sublime,
tête forte et profonde, qui sut avec une plume de feu traduire la vigueur de ses pensées; Dante, seul homme qui ait jamais existé , selon moi, car lui il sut se venger , et ses ennemis moururent
vivans l'Arioste, génie souple et flexible,
qui parut dans un siècle trop dépravé pour
VCIATKIKIVIK lABLKAlJ. «7»
comprendre ses pensées nobles et chevaleresques... Ils lurent mes maîtres , et ce furent eux sans doute qui allumèrent en mon cœur cet enthousiasme pour ton pays : je pensais que la terre qu'ilsavaient foulée ne devait pas être stérile, truand je voyais mes camarades passer auprès de moi , au milieu des applaudissemens, le front ceint de lauriers, mon front brûlait , non de honte, mais de dépit , de jalousie... et je me disais : « J'en aurai aussi , » moi , un jour, des lauriers, et les miens seront » verts et brillans, que les vôtres seront fane's et » pourris. » — Quand j'eus fini ce qu'on appelle études, je sortis, la tête ardente, lame vive et passionnée, et , de plus, l'espoir dans le cœur.... C'est alors que Félix et Michaél se séparèrent de moi. — J'eus quelques amis, car, n'ayant pas de parens , il fallait bien que je m'attachasse à quelque chose. — Eh bien ! j'ai vu que l'amitié n'était qu'un masque trompeur , qui cachait ingratitude et oubli....
GIACOMO
Tu n en airr)as aucun ?
ULRIC
Je les aimais tous , pauvre insensé ! — Un , surtout ; il était frais et gai. — En un clin-d'œll , je vis sa gaîté et sa fraîcheur se fondre comme la la neige aux rayons du soleil.... Je le soignai....
84 ITALfK, DMAMK.
^v soulliis SIM' ma poilriiio sa Iric où se (Jt'ssiiiaildc'jà la pâleur de la luori, sa Iclc donl les yeux se cavaicnl, doul la bouelie ne rlall plus que par grinccmcTil.... Je pressai dans mes bras son corps demi-cadavre.... Ah! je crois, car il soufli'ail lant, et je souffrais tant de le voir soiiifrir, que je lui aurais donné de mon sang pour réchauffer le sien , de mon haleine vive et chaude pour iaire bondir sa poitrine creuse ou froide... Il guérit.... Je croyais pouvoir compter sur un ami ; car je l'avais conquis, celui-là.... C était presque mon enfant, puisque j avais contribué à son existence... II partit... Je n'en ai plus entendu parler... Son amitié galopa avec lui sur la route, se dissipa comme une fumée, se brisa comme un caillou sous la roue d'un char.
GIACOMO
Et tu l'as méprisé?...
ULRir.
Non, Giacomo, je l'ai plaint... Des jeunes gens qui perdent la réputation d'une femme , parce qu'ils n'en ont rien pu obtenir ; des écrivains ferrailleurs , qui nt toujours àcôté de leur plume leur épée ou leurs pistolets , pour soutenir leur pensée en champ clos ; un père qui vend sa fille au poids de l'or, et la donne, malgré elle, en mariage à celui qui peut mettre le plus dans la
QIIATIUKMK TAliLKAIi. «iî
balance; voilà ce (juc je méprise... Mais le iiKîpri- .ser pour oubli... Ob î non , car il faudrait mépriser le monde, et le créateur lui-même.
(.I.\( oMn.
Sans doute, tu fus pins lieureux en amour?
i.Mur..
Oui, Giacomo , plus beureux... Une jeune fille était peucbée sur le bord de l'abîme du vice, je la relins, je l'aimai plus qu'une épouse, comme on aime sa sœur , comme on aime sa mère.c Au bout d un mois elle était la femme payée d'un vieillard qui avait fait tintera son oreille une bourse remplie d'or Vieillard imbécille , sans nerf, sans
énergie , aux passions mortes , au cœur blasé et putride , qui voulut encore essayer de Tamour.... Ils sont tous ainsi... ils croient pouvoir réchauffer le marbre de leur squelette sur le corps chaud d'une jeune fille , et , les insensés , ils ne font qu'exhaler leur dernier souffle de vie... Une autre femme encore, Giacomo, une femme au teint pâle, aux yeux noirs bien arqués de sourcils, à l'allure italienne, enfm... elle avait un amant, si toutefois on peutappeleramant celui qui achète et paie l'amour comme un jouet d'enfant... Je la vis... c'était une de ces femme bizarres , originales, ou plutôt une <le ces feunnes connue il y en a tant, qui aiment à ce qu on leur parle de vertu et d'honneur.
8(5 ITALIF , IJUAMK.
Mol jc lui parlai cominc on parle à sa fiancée... G csl que, voyez-vous, inrîsauiis, de sonibrcî et rêveur (jue je vous semble, de Irisie (;l mélancolique (|ue je suis réelleuienl , quand je me trouve setd à réfléchir, auprès d'une femme, je deviens tendre et passionne... je deviens fou, je ne sais plus ce que je dis, mais j'ai toujoin\s quelque chose à dire, de ces choses qui coulent sans peine de mes lèvres comme l'eau de la source , de ces mots qui savent chatouiller 1 amour-propre , et faire vibrer la corde sensible de l'ame ; car je sais , et par expérience encore , que la Phryné la plus impure et la pliis déhontée, aime à ce qu'on lui parle vertu, comme l'épouse la plus vertueuse, à ce qu'on hasarde avec elle quelques mots d'amour et de volupté... Je lui parus bizarre, original. . les femmes aiment la bizaiTerie et l'originalité... Son amant était beau et bien fait... moi je ne suis ni beau, ni bien fait; elle me céda, cependant... elle m'apporta un amour effréné , on eût dit qu'elle avait comme du sang de créole dans les veines... Quelques jours après, je lui parlai, elle me plaisanta... ce n'était qu'un caprice qu'elle avait eu pour moi, me dit-elle, et son caprice était passé.. Oui, mes amis, c'était une faim apaisée par l'orgie , un amour éteint par l'amour, une volupté brûlée par la volupté... elle n'avait couru après moi que comme une louve altérée après un
gUATRIFJVlK lABLKAi;. 87
l'nisvSeau d'eau pure... quand la bcle a bu , elle louine le dos au ruisse.m, en disant : « Je n'ai plus >oif... » lu vois, en effet, Giacouio , que je lus plus heureux enauioui*, n'est-ce pasi^.... L'amour et l'amitié sont comme deux taches de boue sur un pourpoint , l'absence ou la mort ne tarde pas à les faire disparaître... Une amante , loin de vous, vous oublie... Perd-on un ami, l'on dit: <« Ah! c'est bien malheureux, car c'était un bon » enfant. » Cependant, on trouve qu'il fait trop froid ou trop chaud pour aller à ses obsèques, ou bien , si l'on se résoud à rendre le dernier devoir que l'homme doit a l'homme, que la poussière doit à la poussière , le soir on danse sur sa tombe,
ou sur le parquet ciré d'un salon on respire
la joie. Pitié ! vraiment , pitié ! J'étais seul , sans famille, sans appui, sans argent... il fallait vivre, j'avais une plume, j'écrivis, . je dis au monde tout ce qui se passait dans mon ame, tout ce qu'il y avait quelquefois d'amer dans l'existence et de
trompeur dans la vie Visionnaire , cerveau
fêlé, dirent-ils tous... J'écrivis encore, je devins immoral... parce que je disais qu'une femme, lorsqu'elle n'était plus que l'esclave d'un mari, ne devait pas être forcée de ployer jusqu'à la mort son existence sous le fardeau que la loi sans appel lui avait donné ; que la loi devait le lui ôter, quand il lui pCvSait trop sur les épaules... immoral!
«» ITAIJK, DHArVIK.
|)«'n'(o que je disais que la fciinne no (lovait pas être plus flétrie par le monde, fpie sou ('poux, pour avoirmauqué à ses sernieus ; iunuoi*al î parce que je disais que l'homme u'était qu'une girouette qui tournait au vent de la fortune, et que ces mots : amitié, amour, vertu , honneur, n'étaient qu'un cheval rétif qui prenait le galop , quand l'or, l'ambition ou les honneurs lui donnaient de l'éperon au ventre... immoral !.. immoral !.. ils savaient bien que cela était vrai... mais, je leur avais déchiré le masque , je les avais stigmatisés horriblement , je leur avais mis au front le sceau de l'infamie, comme aux coupables du pilori ils se détournèrent en disant : « Immoral ! » Eh , mon Dieu! si je les avais flattés , ils eussent dit : Bravo ! trèsbien ! Le public est une vieille coquette dont le peintre ne doit pas dessiner les rides , s'il veut rester dans ses bonnes grâces... Je voulais un nom, delà renommée... ils me refusèrent tout cela à moi... et à qui l'accordent-ils? En France , en Allemagne, en Italie, partout on a conservé le nom de ces bandits fameux par leurs crimes, de ces génies infernaux qui mirent leur pays à feu et à sang... et l'on n'a pas retenu seulement le nom de ces honnêtes gens qui ont passé une existence douce et tranquille... Le crime a plus de son de gloire que la vertu sur le marbre de l'immortalité ; et la torche incendiaire d'Erostrate et de Catilina,
QllATHI i:\lK lAF.LRAU. «9
luil [)his dans la poslérité , que? l'opoc de Philcjpœrnrri el de lirulus... (>'('sl donc bien elonnant, n'est-ce pas? qne moi qui pense , je sois sombre et rêveur, que je ne regarde le monde que comme un rocber que battent de tous côtes les préjuges et les vices... Ah! riez, si vous voulez, sifflez-moi , peu m'importe, c'est ma conviction... vous pouvez prendre pour du fantasque ce qui n'est que du réel, pour de la nifilancolie ce qui n'est qu'étude, et pour bavardage ce qui n'est que raisonnement.
i'^nlic Sylvio.
(ilACOMO. souriant.
llem'eusemcnt que peu raisonnent et étudient, lu en conviendras, Ulric.
ULIUC.
Oui, heureusement; car ils verraient combicfi
l'homme est mesquin et petit Mais je vous
ennuie, peut-éire, mes amis, et vous n'êtes pas venus ici pour écouter mes réflexions, mais pour vous amuser ; ne regardez ce que je viens de vous dire que comiae une conversation , en attendant notre and Sylvio.
GIA( OMO
Tu arrives un quart d heure trop tard, Sylvio : sans cela tu eusses entendu une dissertation superbe de notre cher Ulric
90 ir\l,IF, DHA.^rK..
SVI.VU).
M ne s'agit pas tl Ijlric AJaiifi'cJi esl-il
arrive' ?