SCENE II
MANFREDI, LE DUC, et ensuite VICENZO.
LE DUC
Maiifrodi, comment nommes-tu ce jeune homme qui vient de te quitter ?
Syîvio Frontoni , mon oncle.
LE DUC
Sylvio Frontoni , mon neveu, est un de ceux que je n'aimerais pas à te voir fréquenter.
MANFREDI
Pourquoi donc ?... Sylvio est d'une des plus nobles familles de l'Italie... Son père ne s'est-il pas couvert de gloire dans l'armée?
LE DUC
Sa naissance est noble, je le sais ; mais sa conduite n'est pas digne de sa naissance... A quoi sert d'être né de famille illustre , si l'on se conduit
coTiiine un enlari idc basse extraction... A quoi sert d'avoir un blason, si on le couvre de boue ?
MANFREDI
Sylvio est un jeune homme qui aime le plaisir, mais je le crois homme d'honneur.
LE DUC
Sylvio, à la mort de son père, jouissait d'une fortune colossale ; elle s'est fondue aux plaisirs, comme une boule de neige aux rayons du soleil; ses biens, il les a vendus pour payer ses débauches; maintenant , il est criblé de dettes : est-ce là ce que tu appelles un homme d'honneur?
MANFREDI
Le monde le dit , et vous croyez les bruits du monde.
Oui , Manfredi , parce que le inonde se trompe rarement, et que , lors même qu'il se trompe , il
faut encore savoir respecter ses erreurs Le
monde est sévère , mais il est juste , sois- en certain Ton Sylvio peut avoir l'honneur sur les
lèvres, mais il ne l'a pas dans le cœur... il peut avoir reçu une éducation brillante , mais cela ne suffit pas... Sans conduite, l'éducation n'est qu'un beau masque sur un vilain visage... Tu le sais toi-uième, enfin il a demandé en mariage la main de
lOa ITALIK, DHAIVIK.
Marirlta , lui , noble cl l)eau cavalier ; el (^cpcndanl on lui [)reJéiM Alphonse Peiruecio , de basse naissance , mais (le noble renommée. .. Peiruccio, de rien est devenu cjuclque cliose; Sylvio est sorti de haut, el n'est plus rcgaidé à présent que comme un prodigue , un débauché... et même il fréquente certaine société qui ne jouit pas d'un grand renom à Naples, société, dont je voudrais que tu ne fusses pas, Manfredi... Tu es le seul rejeton de notre famille , soutiens -en dignement l'honneur; tu vas devenir l'époux disabella... abandonne ces jeunes gens... Te le dirai-je, on les soupçonne de faire partie de ces bandes de lazzarones qui dévastent le pays... gens sans état, incapables de gagner leur pain , rebuts de la société , criblés de dettes, corrompus par les maladies de débauche , qui n'ont d'autre espoir de salut que dans un bouleversement général
MANFREDI
Vous êtes sévère.
LE DUC
Je suis juste... Vois toi-même, cela ne fait-il pas pitié ? des jeunes gens , presque imberbes , têtes sans fonds , qui veulent se mêler de régenter le royaume , qui crient à la sévérité , à la tyrannie , et qui voudraient occire et brûler tout , pour saisir dans le feu et le sang une autorité qui , selon eux ,
CINQTIIEME TAIÎLEATI. lOλ
devrait se changer en âge d'or pour le peuple... Cela ne fait-il pas pitié, dis-je, de voir ce crétin sans passé , sans présent, sans avenir , se vautrer dans la fange et la boue, pour en couvrir des hommes recommanrlés par des années de probité et de courage.... de les entendre crier : « Liberté , révolution! » Je le crois bien, lorsqu'on n'a rien à perdre, on a tout à gagner., égoïstes qui ne travaillent que pour eux, et savent dorer, par leur fougue parfois éloquente , l'hameçon auquel viennent se prendre toutes les imaginations vides et légères ; criards qui vocifèrent des clameurs qui n'ont aucun écho chez les gens sages qui raisonnent : voilà les gens que tu fréquentes. Ils te
flattent si tu pouvais jeter la sonde dans leurs
cœurs, tu n'en retirerais que mépris, ironie et
mauvaise foi Promets-moi de ne plus t'absenter
souventdu palais... N'as-tu pas ici tous les plaisirs... Tu vas épouser Isabella, reste un peu plus souvent auprès d'elle.
MANFREDl.
De quoi vous plaignez-vous , mon oncle .^^ vous m'avez dit de l'épouser, j'y ai consenti.
LE DUC
On dirait que tu prends une femme comme on prend un billet de loterie.... Isabella t'aime, je le sais : mais toi, tu ne fais rien pour lui plaire.
I 10 ÏTAIJK, DR A M F..
MAMKKDI.
Mon oncle, j'aime et j'adore ma cousine... mais que voulez-vous? vous le savez, élevé' dans des occupations rustiques, j'ai peu pratique' l'usage des cours , je n'ai pas l'allure de vos galans de Naples , cl je suis plus apte à chasser un sanglier qu'à faire la cour à une femme... lui présenter un bouquet de fleurs, ramasser son cvantail, si elle le laisse tomber à terre , lui dire de ces niaiseries de coutume, de ces fades complimens sur sa beauté , son bon goût , sa grâce et sa toilette , voilà de ces choses auxquelles je ne puis m'habituer, et que je ne crois pas qu'il faille savoir pour aimer une femme.
VICENZO
Son altessele duc deFerrare.
Il sort.
M\NFREDI.
Mon oncle , je vous laisse.
11 sort.