SCÈNE IV
Les l'KÉCKDENS, PHII.lPl'K , CRIMETTA.
PflILiPPE, une cpcc (i'or à la main.
Frère, c'est aujourd'hui ta lete , acc.O[)te ce présent
ALPHONSE
Merci. (Après avoi, pris rcpic.) Par la Madone, Philippe , tu tires , sans le savoir, ces messieurs d'un grand embarras. Entre nous, dis-moi, frère, ce n'est pas pour me percer le sein, que tu as fait choix d'une épe'e, n'est-ce pas?
PHILIPPE, (l''iin ton ctiilianassi- «l iiii|iiii't.
Que veux-tu dire ?
ALPHONSE
Frère, tu ne songes pas à me trahir, est-ce pas?
PHILIPPE
(a part.) Enler! saurait-il? (iiaut.) Pourquoi ces paroles , Alphonse ?
ALPHONSE
Ne te voilà-t-il pas aussi tout troublé! — C'est que , vois-tu , frère, une bohémienne vient de sortir d'ici, qui m'a prédit que je n'avais pas huit jours à vivre, que je serais assassiné, et que mon assassin serait celui qui le premier me donnerait l<
16 ITALIK, DHAiVIK.
radeau de Iric; cl, tu \v vols, ( es niossicurs ne voiilaicnl pas nie lairc leurs (Jons. Eu loul cas, ne m'assassine pas, Irèro.... car la holicuiicnne a ajouté que ma mori serait vengée. Ta maiu, Philippe, et j'espère que nous serons toujours jumeaux par l'amilié, comme nous le sommes par la naissance.
PHILIPPE
Sans doute , Irère. (a ,k,.i.) Maudite bohémienne !
ALPHONSE
Allons , messieurs , j'accepte vos dons. Vous n'hésiterez plus, à présent, n'est-ce pas? Allons, à table.
PHILIPPE, i. Crimrlta.
Attention, Crimetta!
Ils vont s'asseoir à la table du banquet. Des pages, a\ ec des couronnes de fleurs sur la tète , se tiennent derrière les convives , des vases dorés à la main. Dick et Claudio jouent aux dés sur une table qui est à gauche, vis-à-vis celle du banquet.
PHILIPPE, ù table.
(a Alphonse.) Je ne vois pas notre frère don Pèdre.
ALPHONSE
Il m'a écrit ce matin qu'il ne viendrait pas.
PHILIPPE
(a part.) Dieu soit loué!
ALPHONSE, après avoir vide sa coupe.
Il faut convenir, messeigneurs et cousins, que
si les afTaircs du tioric se traitaient à taljle, on
aurait moins de tourment et d'ennui Parlois,
je vous Tavoue , j'envie le sort de mon bouflon. Que tu es heureux, toi, Claudio; tu n'as rien qui t'inquiète.
CLAUDIO , 1( 8 des ni main.
Rien!! Pardonnez-moi, je voudrais bien vider l'escarcelle de maître Dick, votre fauconnier,
ALPHONSE
Toujours gai ! Ah! si tu étais duc...
CLAUDIO
Je ne le serais certes pas autant. Je suis l'inverse d'un prince, moi ; ma marotte est l'antithèse d'un sceptre , parfois pourtant le synonyme. Un duc prend un fou, il le paie, et le fou le fait rire. Les peuples aussi prennent des fous, qu'ils nomment ducs , comtes , rois ou empereurs ; mais ces fouslà, au lieu de faire rire, font souvent larmoyer les payeurs.
PHILIPPE, buvant.
A ta santé, maître Claudio.
CLAUDIO
Buvez à la vôtre , monseigneur. Le fou est gai , le seigneur ambitieux.... L'ambition brûle et tue, la gaîté soutient la vie.
ALPHONSE, vidant sa cotipr.
Si je n'étais duc , je voudrais être fou.
CLAUDIO
Et moi, si je n'étais fou, je ne voudrais pas elrc duc , quoiqu'un fou put faire un excellent duc ; car , entre nous , maîlre, un Irone est souvent le théâtre de la folie.
ALPHONSE, d'un ion j.l.ilnlif.
Ah! Claudio , que lu es heureux detre fou.
CLAUDIO, sur le ton du duc. •»
Ah ! duc Alphonse , que vous êtes fou de n'être pas heureux.
ALPHONSE
En quoi consiste donc le bonheur?
CLAUDIO
Pour un prince , il consiste à s'abstenir.
PHILIPPE
Allons frère, un toast en ton honneur. Crimetta, vide le flacon que tu tiens dans nos deux coupes.
ALPHONSE, à Claudio,
De quoi faut-il donc qu'un prince s'abstienne?
CLAUDIO
D'abord , de boire.
Crimetta vide le flacon dans les coupes d'Alphonse et de Philippe.
ALPHONSE
Pourquoi donc , maître fou? — A ta santé, Philippe.
CLAUDIO
Parce que ce fut dans une coupe que Néron empoisonna son frère.
Il s'en va rejouer aux de's aver'Dick.
ALPHONSE
Son cousin , Claudio ! — Mais pourquoi ta main tremble-t-elle , frère ? Allons , je vide ma coupe à l'accomplissement de tous tes vœux, (n bou.)
PHILIPPE
Alors, mes vœux seront exauces, frère.