‹ Italie et Espagne [Texto impreso]Chapitre 1 sur 37 · A TRAVERS LA VIE ET LES LIVRES · texte numérisé non relu

A TRAVERS LA VIE ET LES LIVRES

ITALIE

CHARL£S D’aNJOü, FRÈRE DE SAINT LOUIS.

Saluer un historien nouveau est chose rare. Comptez les historiens que chaque nation possède ; je n’entends par historiens ni Varillas, qui enlumine des contes, ni les tories et les whigs, qui mentent pour leur parti, ni Monstrelet, « baveux comme pot à moutarde, ■ dit Rabelais, ni même l’amusant Suétone, qui a néanmoins son mérite. On ferait bon marché de l’histoire romanesque, de l’histoire symbolique, de l’histoire pédantesque, de l’histoire-pamphlet, de l’hisloire-allusion, de l’histoirepolémique, ce qui nous donne beaucoup de mauvaises histoires. Parmi les vingt ou trente voyageurs du passé qtây le flambeau à la main, éclairent les hommes, les races, les dynasties, les événements, les fautes et les

ITALIE

tristesses de notre pauvre monde, les historiens complets sont rares : celui-ci manque de style, comme Lingard; celui-là de conscience, comme Hume. Pour tel le sentiment du juste et de la charité n’c.xistc pas, pour Machiavel par exemple, et pour l’admirable Comines. Les annalistes, Jean deTroy ou Ghastelain, ne marchent pas; rien ne les presse, ils restent accroupis au milieu de leurs détails, qu’ils comptent et recomptent comme les grains de leur chapelet. Voltaire va vite, trop vite peut-être ; son pas est hâtif et conquérant, son attitude droite et ricaneuse. Je ne sais si le plus grand de tous n’est pas Tacite, qui, le front baissé, l’œil chargé de larmes comme Hamlet, marchant d’un pas rapide, ferme et solennel, à la façon de Napoléon ou de César, note tout sur sa route, châtie l’oppression ou la tyrannie, n’oublie aucun détail; — juge et vengeur.

Le but de l’histoire étant la vérité, de toutes les qualités de l’historien, la première, c’est le jugement. La conquête de Naples par le frère de saint Louis et l’établissement d’une dynastie française en Italie offrent assurément un des meilleurs cadres historiques qu’un écrivain de talent ' pût se proposer de remplir. Il s’agit de noire France, de ses exploits, de sa gloire et de son influence sur l’Europe. La narration se limite d’une manière naturelle dans un cercle facile à embrasser, et qui contient les objets, les personnages, les idées, les faits les plus dignes d’intérêt. Vous y voyez la lutte du Nord et du Midi; les fils des Teutons s’élançant ailes déployées, comme des aigles sauvages, vers le soleil de la civilisation italienne ; l’Italie divisée s’épuisant en efforts pour repousser les envahisseurs, et la puissance de la papauté

1. M. le comte de Saint-Pi'iesl, Conquête de Naples, 2 volumes.

s’élevant au milieu de ces débats, pendant que nos armes aventureuses décident le sort de celte immense et confuse mêlée ; le triste enfant Conradin (Kuonrath), si mélancolique et si intéressant; le puissant et astucieux Manfred (Machtfried); Frédéric-le-Païen, cet incrédule, mystique à sa manière, entouré d’astrologues, de femmes orientales, de médecins juifs; — une succession de Papes de caractères et de races très différons, ayant quelquefois des vices et faisant rarement des fautes, ne cessant ni de soutenir et d’agrandir l’honneur du saint-siège, ni de se porter représentants et athlètes de ce monde italien détruit contre les barbares teutons. Par delà celte scène si dramatique et si variée, Sarrasins, Africains, Arabes, Normands, Angevins, apparaissent dans un dédale d’aventures extraordinaires que dénouent par le fer les caractères les plus violents ; — et tout au fond, comme pour éclairer l’ensemble et y jeter la lumière d’une moralité suprême, saint Louis, modèle adorable du respect pour la justice et de l’héroïque constance.

Ce vaste espace, malgré sa fécondité pittoresque, était semé de pièges pour l’historien ; ce n’est pas une histoire, c’est une mêlée; on s’y démêle avec peine. Heureusement l’écrivain sait se tirer des embarras et des complications ; la forme rapide et énergique de sa narration et souvent une pénétration de coup d’œil admirable, l’ont sauvé ^ . de tant d’obscurités accumulées; c’est net, c’est vif, ' • c’est d’une allure hardie et souple, d une couleur facile

II et prompte, souvent d’un trait piquant et même hasar-

, deux; jamais affecté; dramatique la plupart du temps; et

sentant son homme du monde. La pratique des atfaires y est visible de page en page. On reconnaît aussi le sceptique aimable qui ne se laisse pas aller aux apparences

ti ITALIE.

et ne se fie guère aux anciens ou modernes écriveurs de livres, si l’on veut bien me passer ce barbarisme déjà essayé par le charmant Estienne Pasquier. J’aime à voir un homme qui n’a pas vécu dans les chartriers poudreux et dans les formules grammaticales se prendre à l’histoire comme on s’attaque à une société réelle, et pénétrer d’un pas leste dans le monde du passé, comme s’il s’agissait d’entrer dans un salon. Ce qui fait le néant de beaucoup d’histoires et d’historiens, c’est qu’ils annulent tout simplement l’humanité; ce livre nouveau en est rempli.

M. le comte de Saint-Priesl connaît bien les hommes de ce temps-ci; ceux d’autrefois ne lui ont pas échappé.

Sè trouvant jeté par ses études au milieu des personnages du moyen âge et de la chevalerie, il les a nécessairement soumis aux habitudes de son point de vue. Frivole ou chimérique, il ne pouvait l’être. Seulement, il a cru revoir quelquefois en 1240 les idées de 1740. Quand Frédéric II le Souabe, ce singulier Teuton du xiii' siècle que les Papes détestaient si fort, lui apparaît avec son cortège d’Arabes et de poëtes, le spirituel auteur salue en lui le Sosie anticipé de Frédéric, ami de Voltaire; et sur ce texte piquant il jette vivement les pages les plus originales et les plus brillantes du monde, La comparaison n’est-elle pas plus décevante que solide? La réunion de deux noms propres et de deux caractères analogues n’a-t-elle pas exercé sur l’historien une séduction trop vive? Ce Friedrich et ce Machtfried sont-ils donc épi- ^ curiens, voltairiens, esprits forts? Non, ce sont des Saxons du xiiP siècle, amoureux jusqu’à la rage des voluptés italiennes, et se courrouçant violemment contre la papauté qui leur en arrache la possession. Dans leurs harems et leurs incantations théurgiques, ils n’ont rien

de la froide ironie du « Roi mon maître. » Ce qu’ils veulent, c’est le plaisir et le pouvoir; c’est le trône de Domitien et d’Héliogabale reconstitué à leur profit sous le soleil de Naples et de Rome. « Mais, dit M. de Saint- « Priest, Manfred ou Mainfroy s’était fait Ralien » ; — sans doute, il aimait fort la civilisation italienne, et s’enivrait de toutes les jouissances italiennes avec une passion éperdue. Il se moquait des Papes, niait le christia- * nisrae, donnait la main au.\ Sarrasins , s’environnait d’eunuques, de mimes et de courtisanes, et se baignait dans les rayons du soleil méridional. Mais comme ce Frédéric II avait l’astrologie et les odalisques en grande estime et consultait le magicien de temps à autre, je cro^bien qu’il aurait mal vécu avec son homonyrhe Frédéric de Prusse, qui n’aimart ni les sorciers ni les jolies femmes.

Nous nous détachons donc de M, deSaint-Priest, quant à l’interprétation générale, non quant à l’appréciation des caractères et à la fidélité des portraits, ciselés et approfondis avec une finesse et une vérité extrêmes. Ces figures historiques du xin° siècle italien, si mêlées et si chatoyantes, et dont la raison est difficile à donner, sont d’un effet fantastique ; M. de Saint-Priest n’a pas manqué de les peindre, d’après les chroniqueurs, et d’en reproduire l’éclat prismatique et la curieuse originalité. Ce qu’il a surtout admirablement saisi, c’est l’enivrement des races tectoniques, au milieu de l’Italie. Les Septentrionaux n’ont jamais pu se défendre des séductions du soleil. Ils sont attirés vers lui comme vers la source d’une vie qui leur a été avarement partagée. Dès qu’ils s’y abreuvent, la tête leur tourne. C’est du fond du Caucase que Mahomet II s’est abattu sur le Bosphore; c’est avec un étonnement sans pareil et une fi c-

ITALIE

nésie de volupté que les fils et les neveux d’Hermann ou Arminius se sont précipités sur l’Italie. Elle était l’Armide de ces sauvages. Non-seulement ils voulaient épuiser les délices des contrées favorisées du ciel, mais ils prétendaient les posséder tout entières, se substituer aux Antonins, aux Césars et aux Tarquins; c’était le but et l’espérance de Thcodoric comme des Hohenstautfen ; c’est la véritable clef de la lutte entre la papauté et l’empire germanique. On a eu tort d’y voir un prétendu combat entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel; ce lieu commun de l’histoire et de la politique, la lutte du pouvoir temporel contre le pouvoir spirituel, est un vain mot et un mensonge. Ces éléments se sont tour à tour alliés, séparés, mêlés, confondus, combattuM^Ne nous payons jamais de paroles; brisons cette monnaie fausse que l’on remet éternellement en circulation. En réalité la force l’a toujours emporté dans les [choses de ce monde. Quand les Papes, comme princes, ont pu saisir le pouvoir matériel, ou que quelqu’un le leur a donné, ils ont eu le dessus. L’autorité morale ne leur a jamais suffi ; dans leurs meilleurs temps, elle ne faisait qu’engager les peuples à leur prêter appui. La vraie lutte a eu lieu non entre la papauté et l’Empire, mais entre l’Italie et les Barbares ; entre les héritiers du Latium et les héritiers d’Arrainius ; entre les gens du Midi et les gens du Nord. Le protestantisme est une dernière forme de cet antagonisme, et le livre de M. de Saint-Priest démontre cela jusqu’à l’évidence.

« O belle Italie, dit le poêle, toi que le sort a mal a servie, c’est parce que tu es si belle, que les nations n étrangères et barbares t’ont faite leur courtisane ou « leur esclave ! » Or druda or serva di straniere genti. Oui, elle a soufl’ert, parce qu’elle était belle; — mais

by Googlt

aussi et surtout pour un autre motif que les historiens italiens ont trop négligé de noter : c’est parce qu’elle avait perdu sa Constitution et ses lois.

Un peuple, que les hommes politiques le sachent, n’est pas une aggrégation d’individus qui s’appellent Romains ou Grecs, Français ou Italiens ; c’est la vie centrale qui constitue une nation, et cette vie centrale n’a rien de matériel; elle se compose d’affections communes, d’espérances partagées, de mœurs identiques ou analogues. C’est là, à proprement parler, la patrie qu’il ne faut pas confondre avec le sol, bien que presque tous les législateurs aient commis récemment cette faute grave. Comme les lois et la Constitution sont le résumé et l’expression •définitive des idées d’un peuple, quand cette Constitution est attaquée et enfin anéantie, c’est le peuple luimôme qui s’en va. Or cela était arrivé à l’Italie depuis la chute de l’Empire. Elle n’a plus cessé de se débattre, blessée à mort qu’elle était; et les tronçons palpitants de ce corps ont toujours vainement essayé de se rejoindre. Dans l’histoire de l’Italie moderne c’est là le fait principal.

Le besoin de lutter contre le nord tectonique, la terreur et l’horreur des étrangers, en un mot l’invasion des Barbares punie ou repoussée ont tout dominé. Straniere genti I s’écrie avec colère Filicaja. Anathème au Barbare ! O il Barbara, » chantait le peuple de Palerme !

Dans cette immense dissolution du corps politique italien, laquelle a duré douze siècles, il s’est produit mille choses grandes, bizarres et magnifiques. Comme spectacle c’est admirable; comme enseignement politique, rien de plus fécond; comme narration, rien de plus animé et de plus dramatique; — passions furieuses et violentes ; amitiés à la première vue; princes engagés

10 ITALIE

la nuit dans des ravins et des marécages, et qui vont conquérir leur royaume à la clarté de la lune, comme don Quichotte sa Dulcinée; empoisonnements avec des dragées; meurtres sans motifs comme sans vraisemblance; toutes les arabesques d’une société en dissolution; archevêques catholiques de villes mahométanes, aumôniers sinécuristes de rois qui professent l’athéisme; — entreprises plus étranges et plus périlleuses les unes que les autres. Celui-ci veut pénétrer dans la forteresse de Lucera, gardée par un noir africain, et sur les murs de laquelle des Arabes sarrazins font le guet. Il est prêt à passer, comme un renard ou un blaireau, par une fente pratiquée sous la porte pour l’écoulement des eaux, et déjà il se courbe et rampe, • quand les Orientaux, qui ont une si haute idée de la dignité humaine, s’indignent de cet avilissement d’un prince, brisent les portes à coups de hache, et conduisent ce singulier vainqueur à leur gouverneur, qu’ils forcent de l’accepter pour suzerain. Un autre, Charles d’Anjou lui-même, mendie son vêtement et celui de ses hommes d’armes, se livre aux usuriers, et n’obtient d’être rançonné par eux qu’à force de prières et de bassesses. — « Qu’on lui demande, dit le pape, si sa vie est <( misérable, à ce pauvre prince qui mendie son pain à « la sueur de son front, à qui ses usuriers vendent vingt (I deniers ce qui en vaut deux, et cela avec beaucoup de « peine !» — 11 n’y a pas de roman moderne qui s’avance ou qui s’élance au milieu d’étonnements et d’enchevêtrements plus bizarres. Au centre se trouve l’intérêt français, qu’on ne perd jamais de vue, et qui donne de l’unité au livre; la grande propagande du génie français chevaleresque au xiii® siècle, Champenois en Morée, Bourguignons ducs d’Athènes, Parisiens à Palerme, An-

CHARLES D’ANJOU, FRÈRE DE SAINT LOUIS. Il

gevins à Naples, remue vivement le cœur. On voit partout nos Français, vifs, prompts, habiles et imprudents, (I montant à l’assaut, dit Saba Malaspina, comme s’ils « avaient des ailes, » et enlevant des femmes du plein gré des victimes, comme fit le bon sieur de Caritènc; — et non du gré des maris, comme les Yôpres siciliennes l’ont prouvé.

D’autres discuteront les enseignements politiques que renferme cette narration.

Je me contenterai de les indiquer rapidement.

Quel a été ici le rôle de la France? Toujours le même, et vraiment grand ! Charlemagne l’a commencé. Ce roi, ou ce chef, ou cet empereur, comme on voudra, était non pas un Barbare pur, ni un Germain originel, ainsi qu’on le dit en Allemagne ; encore moins un Romain ou un Gallo- Provençal. C’était l’homme de sa nation, un Frank, le type du guerrier frank, c’est-à-dire un demi-Germain romanisé, se portant héritier définitif de la civilisation romaine. A ce litre, allié de Rome qui ne possédait plus que le pouvoir spirituel, il est venu lui prêter son aide; c’était marier notre France, c’est-à-dire Rome guerrière à laquelle se substituait la France, et Rome politique et religieuse, représentée par la papauté. Si Rome papale avait saisi l’héritage moral de l’ancienne civilisation latine, la France de Charlemagne en réclamait l’héritage militaire; la première de ces prétentions, celle du Vatican, était acceptée et reconnue par le monde chrétien; la seconde, celle de la France, avait été sanctionnée par les victoires de Charlemagne. On retrouve dans l’époque que je signale la fusion triomphante de ces deux influences, l’une gallo-romaine, l’autre romaine-pontificale. Cette fusion, réunissant des éléments faits l’un pour l’autre, émanés de

ITALIE

la môme source, a toujours amené des résultats merveilleux. Le monde en fut témoin au viii® siècle, lorsque le pape Adrien et Charlemagne confondirent leurs intérêts; puis, lorsque les Normands, c’est-à-dire la race scandinave-française, devenue gallo-romaine, aidèrent le souverain pontife dans sa lutte contre les Hohenstauffen, les Teutons, les Barbares.

Mais, demandera-t-on, pourquoi ces Français, alliés naturels de l’Italie, n’ont-ils pu s’établir définitivement ni à Naples, ni en Sicile, ni à Rome, où ils étaient si bien accueillis? Pourquoi Clément IV, après avoir appelé le duc d’Anjou et l’avoir couronné roi de Naples, se fâchet-il si fort contre lui? D’où vient sa colère? De ce que les Français sont après tout à demi Septentrionaux; la môme féodalité, abhorrée des Italiens dans la personne de Main-., froy l'Allemand, reparaissait plus fermement organisée, plus disciplinée et plus redoutable chez Charles d’Anjou. C’est la chevalerie du Nord que nos Italiens exècrent; c’est contre elle qu’Arnauld de Brescia, Savonarole et Cola di Rienzi s’insurgent; c’est contre elle que les Médicis sont puissants; c’est pour lui jouer pièce que Pulci et l’Arioste chantent. On n’a pas assez remarqué que la première moquerie des paladins vient de l’Italie; et que Pulci, Boïardo et leur imitateur Rabelais, ainsi que le charmant Arioste, ne font qu’exprimer le vieux ressentiment italien contre les exploits barbares de la féodalité et de la chevalerie du Nord. Singulière vengeance qui n’a pas sauvé l’Italie ! Les papes mêmes, quand ils sont Anglais, Allemands ou Flamands, ont bien de la peine à se maintenir. Les condottieri, ces paladins d’opéra-comique, offrent la parodie de la chevalerie dans la vie réelle, comme le Morgante en est la parodie dans le monde poétique. Litalie avait eu beau appeler

CHARLES D'ANJOU, FRÈRE DE SAINT LOUIS. Uî

les Français pour chasser les Allemands, ces Français tenaient eux-mêmes par un côté à la féodalité du Nord ; dès qu’ils redevenaient féodaux et germaniques, Tltalie les exécrait. Si les guerriers de Charles d’Anjou avaient voulu cesser d’être batailleurs, et renoncer à leurs idées chevaleresques, on les aurait fort bien acceptés. Il est curieux de voir Clément IV exhorter sans cesse son ami Charles d’Anjou à devenir Italien, à jouir de la vie, à ne pas tant se fatiguer, « à ôter un peu sa cuirasse, » que Charles « ne voulait quitter que dans le tombeau. » — O Est-ce que cela vous amuse, lui demande-t-il, de porter toujours ce vilain harnais?» Clément IV pousse la plaisanterie jusqu’à nommer ce guerrier terrible le roi de la paix, le paciaire [paciarius), sans doute pour l’engager à se tenir tranquille.

«Paciaire,» conservateur delà paix, c’est une étrange investiture, peu connue du monde féodal. A quoi doit servir ce titre, et quels droits confère-t-il? enfin que désire le pape? Il voudrait éteindre ou amortir la féodalité française, allemande, normande, septentrionale, ce régime chevaleresque dont il est incommodé. «Vous avez tort de lever des impôts, de régler « vos fiefs, de fourbir vos armes et de tant vous tracas- « ser, » dit Clément dans une autre lettre. C’est l’avis de tous les Italiens. Charles d’Anjou entre dans Florence, la ville des fleurs; et, au lieu d’une pompe guerrière, c’est une fête pacifique qu’on lui donne en guise de leçon. Il est conduit chez le peintre Cimabue; ce sont les arts qui le reçoivent j une joyeuse procession, composée de ces divers métiers bourgeois dont les Frères viveurs (Frati godenti) ont réglé les statuts, accueille le conquérant. 11 semble qu’on lui dise de tous côtés : « Ne faites « donc pas comme ces barbares du Nord; reposez-vous

ITALIE

«et laissez-vous aimer.» — Après tout, les Italiens n’avaient pas tort de défendre contre nous une civilisation plus ancienne que la nôtre. Si la bannière angevine a flotté sur les bords de cette riante mer du Pausilippe, c’est par la grâce de la civilisation, que nous venions protéger contre les hommes de fer, lesMachtfried et les Kuoarath. Si nous n’avons pu nous y maintenir, c’est que l’on a bientôt reconnu en nous de vrais chevaliers, plus aimables sans doute et plus vifs, mais enfin hommes d’épée (truces et feri^ dit Malaspina), et non gens de paix, paciarii, comme Clément IV l’eût voulu. Quiconque saura joindre à l’ancienne civilisation de la Péninsule italique les fruits des nouvelles sociétés et leurs conqnôtes, sera héni par elle.

Une longue et intime familiarité avec les chroniques, les documents, les chartes, les débris épistolaires, les rescrils des empereurs et des papes, fait renaître pour l’historien tout ce vieux monde, avec ses personnages vivants. Ce paysan apulien qui jette sur son âne, avec dérision, le beau corps de l’héroïque Machtfried, tué à la bataille de Bénévent, prouve que les populations italiennes étaient anti-germaniques dans leurs dernières profondeurs. La triste descendante des Commènes, veuve de Machtfried, trahie et livrée à Charles d’Anjou vainqueur par des moines mendiants, ne laisse pas de doute sur les sentiments du clergé, surtout du monachisme, et sur sa haine contre les gens du Nord. Il suffit de réunir ces deux traits pour savoir ce que l’Italie pensait des Allemands.

Le comte de Saint-Priest a traité ce sujet a%’cc une grande supériorité d’esprit et dans un très-hon style. Il n’est point néologue. 11 n’admet aucun de ces vilains mots mis à la mode par les gens qui, n’ayant pas d’idées

nouvelles, vont, comme dit Charron, gueuser partout dans les arts et les métiers des vocables extravagants. 11 est Gaulois-Français, et ne se fait pas faute de l’Épigramme. Il sympathise avec les faibles, raille de temps en temps et de bonne grâce, et ne se perd pas à la chasse des fantômes métaphysiques. Tout cela est français, et Français de Paris, ce qui ne fait disparaître ni la sincérité ni la profondeur. M. de Saint-Priest a beaucoup vécu avec les vieux chroniqueurs; Jamsilla et Olhon do Frisingue lui sont familiers. Ce ne sont pas les résultats de l’érudition d’avant-hier qu’il arrange aujourd’hui. Confident de tout cet ancien monde, vous auriez pu craindre qu’il ne tombât dans l’histoire romanesque. Il avâit trop de bon sens pour cela, et ce bon sens, relevé par un talent très-remarquable, nous a valu un charmant et un excellent livre.

D«jlîi?Hd by GoogU

César Borgia, escorté de Machiavel, réduisit les Ilomagnes, et soumit à la papauté les débris de la féodalité italienne. Il n’y a pas de roman plus terrible. Ce César Borgia est entouré d’ennemis; les populations lui sont hostiles; les républiques l’abhorrent; les affreux petits tyrans du xvi® siècle savent bien qu’il y va pour eux du trône et de la vie. Afin d'anéantir cette ligue de monstres, il faut voir quelles ressources il emploie; quels mensonges, quelles perfidies, quels pièges, quel art profond pour les isoler, pour les accabler, pour les perdre; quelles combinaisons et quels stratagèmes, quelle grâce d’artiste accompli ce riant personnage met en jeu. C’est une expédition de chat-tigre. Comme il attend! Comme il surprend ! Comme il se tapit! Comme il s’élance ! Combien il est grave quand il va tuer ! Combien il est doux et suave quand il a tué ! Ses adversaires le valent quant aux vices, non pour l’intelligence. On ne reconnaît Borgia qu’à la profondeur et à la subtilité des desseins. Quant aux appétits, aux férocités et aux ruses, vous assistez aux joutes du chacal, du loup, de la panthère et du vautour.

ITALIE

11 est étonnant et il est heureux que le crime et le mal soient d’un ennui si monotone. La vie de saint François de Sales ou celle de Guillaume Penn sont mille fois plus amusantes que celle de cet atroce joueur de quilles, de Borgia, qui abattait les tètes avec sang-froid el justesse, avec une sérénité éclatante, avec le bon ton d'un homme habile à ces exercices, mais modeste, et qui ne s’en targue pas. On se lasserait de revoir toujours celte éternelle partie gagnée par le plus mauvais.

11 me semble que les annales de cette Italie du moyen âge n'ont jamais été bien faites, môme par Sismondi. Pour leur donner la vie il faut le moraliste; lui seul répand sur ces catacombes et sur ces charniers la lumière suprême du sens moral; il n’y a que cela d’intéressant dans l’histoire. Otez de la guerre du Péloponèse le besoin héroïque de sauver le pays et l’Europe, Thucydide n’intéresse plus. Ayant l’égoïsme brutal pour seul mobile, les annales de ces petits princes d’Italie ressemblent fort à celles des rajahs de l’Hindoustan que personne ne peut lire. Qu’importe qu’une hôte en tue une autre? qu’une ville pille ou soit pillée; qu’un trône soit renversé? Qu’importe qu’un rocher tombe ; qu’un ours dévore un renard ou qu’une fourmilière soit écrasée? C’est de l’histoire naturelle. Sans la pitié, sans l’idée du bien, sans eellc du progrès, l’histoire humaine n’est pas lisible.

J’estime que l’humanité elle-même est déshonorée de l’universelle et béate façon avec laquelle les sociétés humaines ont toléré des Borgia. Une fois trempées dans cette boue sanglante, elles en acceptent le bain délétère et continuent de s’y plonger; habituées qu’elles sont, non à la dignité de chacun, à la conscience personnelle, à l’exercice du droit, mais à l’obéissance aveugle, à

l’abnégation devant le fort, au mépris du faible, à la recherche de l’intérêt, à la fureur de la jouissance. Ditcsnous donc pourquoi un si grand peuple et si bien doué en est venu là; pourquoi le trône d’Alexandre et l’épée de Borgia ont trouvé des adorateurs, des sectaires, des panégyristes; par quelles traditions et quelles misères s’est produit ce résultat effrayant, d’un enseignement si profond.'

Empruntant aux ambassades de Machiavel tout ce qui a trait aux affaires de la Romagne et à César Borgia sous Alexandre VI ; y joignant les détails que lui fournissaient les autres chroniqueurs, M. La Rochelle ‘ met sous nos yeux le damier de vices et de crimes, de succès et de désastres, sur lequel ces gens jouaient leur partie ; cette partie dont Machiavel était le grand théoricien. César Borgia lè génie et Burckhardt le spectateur curieux.

J’aime Burckhardt, l’auteur de ce Diarium, ou journal, où sont notés tous les détails de la vie ponliücale dans cette terrible époque. J’aime sa niaiserie, son germanisme, son honnêteté que rien n’allère, ses terreurs, ses scrupules et ses silences. Etrange personnage que ce Strasbourgeois innocent, toujours occupé à écouter les crimes, à regarder les empoisonnements, et dont le Diarium n’est pas publié, tant s’en faut. 11 y en a un beau manuscrit à Florence; la Bibliothèque impériale en possède, je crois, deux autres. Qui le publiera tout entier, ce Burckhardt? Il a fait la secrète histoire de la papauté tombée aux mains de Borgia, comme Procope celle de l’empire romain devenu le jouet de Théodora l’actrice. Ni Infessura ni les autres chroniqueurs ne le valent, ceux-ci étant très-italiens, très-civilisés, rompus aux choses qu’ils

Page 1