Auteur d’une bonne Uùtoù'e des troubles de la Ramaijne
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peuvent détester, mais dont ils ne s’étonnent plus. M. Gennarelli, dans sa Raccoltn di scrittori e mommenti délia storia iialiana, editi ed inediti, dal VI al XVIsecolo, a publié seulement la première partie de ce précieux Diarium, accompagnée d’excellentes notes; Leibnitz l’avait déjà signalé, et Eckhardt en a donné une édition très - incomplète , ou plutôt quelques fragments insuffisants, La publication totale du Diarium serait désirable, quoi qu’en disent ou pensent quelques personnes, dont je respecte l’opinion et les scrupules. Ouvrez des jours nombreux sur l’humanité et la vie; que l’on sache bien que la liberté et le droit n’ont rien de commun avec Marat; la justice avec Fouquier-Tinville ou Jeffries; la religion avec Borgia ou Torquemada. Donnez de l’air, faites la lumière, encouragez les philosophes qui la disent, dégagez la vérité. Rien n’est plus salubre et plus efficace; rien de plus utile, môme au pouvoir.
La vérité historique y gagnerait ; la pudeur serait quelquefois blessée. Ce ne sont pas en général de jeunes vierges, mais des esprits mûrs, qui lisent et méditent les sanglants ou lubriques souvenirs des temps passés. 11 y a dans Burckhardt tel récit de trois lignes et tel paragraphe d’une demi-page qui annoncent Luther, expliquent le bûcher de Savonarole, éclairent les conquêtes de Charles VIII et les démarches de Louis XII, et font comprendre l’état politique de cette Italie du xvi' siècle, fille des fiiusses républiques italiennes du moyen ûgc, auxquelles manquait si fort la réalité de la liberlé.
On admire trop ces brillantes Communautés. J’y vois sans doute quelque chose de très-pittoresque et un curieux mélange de vigueur germanique, de politique romaine, d’artifice grec; le tout bouillonnant à la fois dans le sein des corruptions et des luxes les plus prodigieux.
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ALEXXNDRh: VI ET CÉSAR BORGIA. 21
Quand l’Espagne broche sur le tout, quel drame! C’est un fait des plus notables dans les annales modernes, que le déplorable résultat de ce croisement de deux belles races méridionales qui semblent naturellement consanguines. L’Italie a nui à l’Espagne en l’efféminant. L’Espagne a communiqué à l’Italie des fureurs que Tltalie ne connaissait pas. Le corrupteur littéraire, Marino ou Marini, est un demi-Espagnol napolitain. Les Borgia sont des Espagnols italianisés.
■ * A la grande dissolution du corps social italien il suffisait d’une certaine nature de vice; l’infusion d’un nouveau sang, plus redoutable, plus oriental et plus sauvage, permit à cette vieille société de doubler ses passions, de varier ses crimes, d’en accroître l’intensité, d’en augmenter la vigueur. On vit apparaître sur la scène politique italienne les Borgia et les Gonzalve, métis hispanoitaliques; comme les terribles et sanglantes toiles de l’Espagnol et Ribeyra, firent tache au milieu des tableaux du Guide et du Titien. A l’artifice et à la grâce helléniques, à la poétique grandeur des Lombards, à l’esprit de suite et de conquête des Romains vint se mêler un élément nouveau, celui de l’opiniâtreté ibérique : Vaphilocalia dont parle Strabon. « Alexandre VI, dit Burckhardt, rit toujours quand il parle italien, et ne rit plus quand il parle espagnol. »
Ainsi s’est élevée la grandiose civilisation de l’Italie à travers les mélanges lombards, grecs, gothiques, francs, allobroges, â travers la décadence romaine qui s’est prolongée longtemps après la chute de l’empire et la translation du pouvoir à Constantinople; toutes les décadences successives des races barbares, amollies et corrompues par le contact, sont venues confondre leurs flots impurs dans cet amas d’impuretés. Et cependant l’Ilalie
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a donné l’impulsion à l’Europe. Ce qui doit surprendre, c’esl l’inaltérable et inépuisable fécondité d’un sol labouré depuis si longtemps; c’est la multitude de grands hommes, c’est la moisson miraculeuse de grandes œuvres qui ont fait de Tltalie non-seulement un monde nouveau, mais un monde organisateur et instructeur des nations nouvelles. Rien ne prouve mieux la vitalité de ce beau pays que de voir même les Romagnes, même la Campagna Romana ne pas être un désert complet aujourd’hui. Même ces buffles tristes et ruisselants de l’eau des marécages, même ces pâles filles au front verdâtre et aux yeux de fantôme, que nos peintres reproduisent comme des curiosités mélancoliques, attestent la vie obstinée et la beauté indomptable de ces régions à la fois maudites et bénies.
Je vois deux personnages sur la route de Sinigaglia, un soir d’automne, tous deux à cheval. Ce que je vais dire est de l’histoire; et ceux qui ne l’ont pas lue ne manqueront pas de crier au roman et à la fiction. Mais . c’est de l’histoire, et de la plus littéralement vraie, j.j je le répète aux ignorants. L’un, vêtu d’un très-simple lî costume, porte une gonelle grise; ses traits sont redou-iâ tables et accentués, d’une harmonie solide et presque ^ gigantesque ; le nez est robuste, la courbe de ce nez vi-'^ goureuse, la double lèvre forte et en saillie, le menton posé carrément; le front est vaste, noueux, compacte; tout l’ensemble est puissant. Si vous avez vu ce buste au Musée du roi à Berlin, buste exécuté en bois peint par un sculpteur italien de l’époque, vous ne l’avez pas oublié. C’est Machiavel. Il écoute, il baisse la tête et vous pouvez bien croire qu’il réfléchit ; car il est auprès de César Borgia qui chevauche à sa droite. Regardez cette
tête voisine de celle de Machiavel, fine, grave, pensive, réservée ; une tête richement et « sombrement» ombragée d’une plume rouge qui tombe sur sa toque noire. Raphaël a peint cet bomme-là, qui a réussi en presque toutes choses et qui est aussi un héros de l’histoire. O le monstre ! et le beau monstre ! front de marbre, grand œil noir fixe ; un ébène mat qui n a pas de rayons, deux sourcils fins comme deux traits de pinceau, l’immobilité d’un sourire qui glace; celui de Méduse assouvie. C’est Borgia.
De ces deux hommes, Machiavel est l’écolier, Borgia est le maître, il enseigne. Machiavel, près de César, ne fait pas grande figure; la seigneurie de Florence, comme vous pouvez le lire dans ses Lettres et ses Ambassades, le paye pauvrement. 11 est poêle et diplomate; courtisan populaire, c’est le plus difficile des métiers; et avec son âme haute, énergique, dédaigneuse, avec son esprit souple, lumineux, compréhensif, profond, il souffre beaucoup. A mesure que le triomphateur des Romagnes et le destructeur de la dernière hydre féodale commet ses abominations, Machiavel les compte, les recompte, les commente et les médite ; il les écrira plus tard. Admirable supériorité de l’intelligence ! Par cela seul qu’il tient le froid registre de ces infamies, il est utile; comme il les analyse et les raisonne, il est excellent; comme, sans les blâmer, il les met dans leur vrai jour, il accomplit une œuvre immortelle; œuvre de vérité, cela suffit. D’ailleurs n’ayant pas charge d’âtncs, étant diplomate, non moraliste; il n’a pas plus de haine pour Borgia qu’un naturaliste pour la vipère. Il manipule les poisons et s’inocule les virus, expérimentateur courageux, studieux, plein de dégoût. L’avenir s’y trompera et croira qu’il conseille ce qu’il étudie.
Il deviendra l’évangéliste et l’excellent grand-père de tous ceux qui croient seulement au succès. L’héroïsme? Il le loue et l’aime, mais quand l’héroïsme réussit. La probité? Elle lui plaît fort, pourvu qu’elle ne meure ptis de faim. Toutes actions lui sont moralement indifférentes; il les juge par le succès, par le degré d'habileté qu’allés attestent, par le produit qu’elles rapportent. Il ouvre l’arène du monde et vous dit : « Prenez l’épée, prenez le masque, prenez le filet; soyez adroit, soyez infatigable; voici les lions, voici les tigres, plus loin les singes, ailleurs les renards. La conscience n’a rien à voir ici. Dieu est absent. Vous irez à la messe si la chose vous duit ; mais celte affaire se traitera séparément. Quant à 1a science du succès, apprenez-en le mécanisme et le détail : Rompez, avancez, faites une feinte, retirez-vous, posez le pied en avant, prenez garde à la bête; frappez au défaut de l’épaule, ne vous trompez pas. Égorgez surtout la brebis, prenez sa peau, envcloppez-vous-en bien; voici par quels mouvements, par quelles passes vous serez sûr du résultat : Ayez pour vous la dent du tigre, la griffe du macaque, la serre du vautour. Votre première qualité c’est le sang-froid ; votre seconde qualité, la prudence; votre suprême vertu, la parfaite cruauté. Un Joueur d’échecs s’émeut-il? L’homme qui se bat en duel va-t-il se livrer à la poésie, rêver, méditer, hésiter, attendre, avoir des scrupules? Soyez donc résolument mauvais t Si vous voulez être moine, saint et parfait, allez ailleurs; si vous voulez réussir, soyez le contraire d’un saint. Le plus beau moyen de réussir, apprenez-le, — ce sera d’être h la fois un saint et un coquin. «
Et Machiavel, sur cette donnée, a créé son personnage sublime : l’hypocrite religieux; non pas un demi-
laïque, comme le héros de Molière ; mais un moine complet, Frère Timothée {Fra Timoieo), moins nuancé, moins délicat, moins social, un Tartufe colossal, italien et du moyen âge ; — symbole et monument aujourd’hui; car, l’Italie s’étant définitivement assimilée à l’avenir et à l’Europe, tout le moyen âge italien recule dans les dernières ombres de l’histoire.
IE5 MÉMOIRES DE BENYENüTO CELLINI.
Vous êtes-YOUs avisé de lire, de parcourir, d’ouvrir tant seulement les Asolani de Bembo? Ce livre était la merveille du xvi® siècle et la joie de l’Italie. On y trouvait toutes les jolies subdivisions, définitions, subtilités, combinaisons et arguties de l’amour chevaleresque et platonique.' Les bibliophiles en connaissent des éditions fort nombreuses. Les Asolani, pendant cinquante années, furent entre les mains de tous les gens de cour. Oh! comme seigneurs et nobles dames s’extasiaient sur cet ouvrage à la mode ! Que de doctes et suaves commentaires sur ce beau style, sur ces paroles melliflues, fîur ces périodes cadencées, sur ces nuances délicates, sur cette application du casuistisme à la galanterie, et des catégories d’Aristote aux amoureuses folies ! Bembo, dont la figiu-e était grave, la barbe belle et le parler virgilien ; Bembo, qui faisait si proprement les petits vers obscènes, fut cardinal, ambassadeur, diplomate, idolâtré par ses contemporains, aimé de Lucrèce Borgia; — fort oublié maintenant : le Bernis de son siècle.
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Ce que toute cette gloire est devenue, c’est pitié d’y songer. Où cette grande vogue a-t-elle été s’éteindre ; dans quelques biographies poudreuses ; dans quelques bibliothèques, ossuaires des livres morts; dans quelques souvenirs de littérateurs; dans quelques annales chronologiques : celte idée fait peine, en vérité. Voilà ce qui s’appelle la vogue; et c’est là le peu que vaut la mode, avec ses couronnes triomphales et ses clameurs !
Il advint un jour que Bembo, qui n’était pas encore cardinal, mais qui brillait comme savant, comme poëte, comme successeur et sacristain de Virgile, comme homme d’État et comme chef d’école; Bembo, trèsarrogant et très-fat à tous ces titres, admit en sa préscncs un assez pauvre garçon , tout aussi fier que lui, mais d’une autre fierté, et qui n’avait ni sou ni maille, comme on disait alors. Cet homme était un jeune orfèvre; né à Florence, rude et illettré, fils d’un pauvre musicien, et qui passait pour exécuter fort agréablement les bijoux et les ciselures dont on le chargeait. Or, messer Bembo, qui, étant bien sûr de son immortalité comme nous sommes tous certains de la nôtre, quand une douzaine de voix nous l’ont promise, voulait. faire frapper sa médaille empreinte de son effigie. L’orfévre, appelé par le poëte grand seigneur, sort de sa boutique et pénètre dans la villa voluptueuse où le Bembo commente l’amour en attendant la barrette. Voyez donc d’une part ce prêtre dans sa splendeur, au milieu de ses velours, de ses soies, de ses tapis, de ses miroirs de Venise, de ses fleurs embaumées, de ses fontaines jaillis- / saut dans le marbre; et d’une autre le ciseleur à l’air spadassin, le poing sur la hanche, la dague au côté, la moustache frisée, le pdurpoint de belle étoffe, mais déjà sali, répondant en patois de Florence aux interpellations
romaines de monseigneur, el conservant à la fois le ton de respect dû à ce double suzerain du Vatican et du Parnasse, et celte fierté presque farouche commune à tous les artistes de son temps? Monseigneur, qui veut léguer au monde son portrait en bronze bien ressemblant, caresse et flatte l’orfévre-sculpteur. Le sculpteur, plein de vénération pour un homme de génie, se met à l’ouvrage; il est convenu que l’effigie du Bembo occupera l’un des côtés de la médaille, et que le cheval Pégase en occupera le revers. Belle et curieuse entrevue ! Qu’il soit permis à la postérité d’en rire, à elle qui juge les deux hommes ! *
Ce ciseleur était Benvenuto Cellini; nom glorieux maintenant, nom splendide autant que l’autre nom est oublié. U rtevait alors qu’une seule gloire bien avérée, celle de mauvais sujet. Son poignard avait entaillé autant de corps vivants que son burin de morceaux de cuivre, d’argent et d’or; la liste de ses ennemis morts ou blessés était formidable. Il allait devant lui, frappant à tort et à travers, voyageant d’une principauté à l’autre, se livrant au hasard, vendant cher ses ouvrages, en dépensant le produit pour satisfaire sa fantaisie mobile, les faisant attendre longtemps et quelquefois payer à coups de dague ; peu régulier dans sa vie ; se querellant avec les seigneurs, narguant les cardinaux et bravant le pape.
Mais que vous auriez bien étonné monseigneur Bembo, ch’era grandissimo nelle suc lettere e nella poesia in superlativo grado, « qui était le plus grand des hommes dans sa littérature (sa littérature, entendez-vous, cette littérature qui lui appartenait), et dans sa poésie (dit notre orfèvre), » si vous lui eussiez annoncé que Partisan auquel il commandait si fièrement sa médaille avec un beau cheval Pégase sur le revers, serait comme écrivain
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plus célèbre que lui ! Imaginez le dédain avec lequel ce chef littéraire, d’un temps littéraire, aurait accueilli des paroles semblables à celles-ci :
« L’espèce d’animal demi-sauvage et d’artiste brutal « que tu viens de voir, et dont l’habileté manuelle t’a (( surpris, cet homme qui ne sait que tailler du cuivre et <' le fondre, écrira un seul livre, un seul, qui laissera « une trace plus profonde que tes capitoli, discorsi, dia- « logues, histoires et sonnets! Cet homme écrira sans «règle, sans plan, sans art; et ses pages seront lues, « quand les tiennes seront oubliées et englouties. Son « idiome sera l’idiome trivial de^carrefours de son pays. « Ses fleurs de rhétorique, il les recueillera dans le n vieu.v Marché de Florence. Sa pensée sera nue, rapide, « burlesque, souple, pittoresque, hardie, él sa parole « sera comme sa pensée. En le lisant, on apprendra ce « qu’il était et quel était son siècle. En te lisant, si quel- « qu’un te lit, on ne saura rien, si ce n’est le vain arli- « Cce avec lequel tu réussissais (patience miraculeuse !) a à tisser des mots, tracer des métaphores et agencer « des syllabes. En toi l’on ne trouvera qu’un reflet pâle « des collèges, une ombre pâle de l’ombre projetée au « loin par Platon, les Provençaux et Pétrarque. En lui on « verra le miroir net et fidèle, ardent et lumineux, d’un H temps de création, de fécondité, d’orage. Le récit de « sa vie turbulente, de sa vie qui n’est qu'un point dans « l’espace, un grain de sable dans la carrière poudreuse « et folle du xvi* siècle, conservera l’échantillon unique, «le spécimen admirable de toute l’existence artiste, « telle que le moyen âge et le catholicisme l’ont faite, a Toi, homme d’école, écrivain maniéré, imitateur des « imitateurs, tu n’as point d’avenir. Le sien est assuré. « Il sera plus qu’un modèle, il sera type. »
Eh bien ! tout cela est arrivé. J’en suis ravi, par amour pour le génie naïf, autant que par horreur pour les gloires de coterie. On ne pense plus à Bembo. Depuis le moment où les Mémoires de Cellini, ensevelis deux siècles dans les cartons de la Bibliothèque Laurentienne à Florence, ont surgi de ce tombeau, pas un homme ami de l’art, pas un homme de génie et de goût qui ne les ait lus, relus, commentés avec délices. En vérité il y a justice, et le temps est un bon vengeur. Les littérateurs contemporains de Cellini, où sont-ils? De tous les chefsd’œuvre d’Annibal Caro, de Ruccellaï, d'Alamanni, que resle-»t-il? Peu de chose : quelques vers didactiques bien faits, de la poésie rectiligne, froide et morte, si ce mot poésie peut être ainsi profané. Tout cela ne compte pour presque rien dans l’histoire de l’intelligence. Mais le récit de l’orfévre, le livre populaire que Cellini, le ciseau à la main, déjà sur le retour, et las de donner des coups de poignard et d’en recevoir, dictait dans l’atelier à son jeune élève; ce livre est le seul monument littéraire qui représente aujourd’hui l’Italie du xvr siècle. Ne croyez pas que l’individualité de l’ouvrage, que cet égoïsme fanfaron en constituent l’intérêt et le mérite; d’autres, à la môme époque, ont parlé arrogamment d’eux-mômes et raconté leur vie. Mais chez Cellini c’est la forte voix du peuple-artiste sous Léon X et Clément VII, qui retentit jusqu’à vous; pleine d’émotion, de superstition, d’audace, d’inquiétude; toute vibrante et accentuée, toute passionnée pour les aventures, pour la guerre, la gloire, le hasard, la foi catholique, les belles fêtes, les beaux habits, les nobles cérémonies, les grands coups d’épée, les marbres et l’airain sculptés, les monuments anciens, les peintures savantes, les capricieuses imaginations; toute amoureuse de la témérité, delà
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force morale et de la beauté physique ! Oh ! quel idiome vivant et quelles vigoureuses touches ! C’est plaisir de retrouver ici Florence, Rome, Venise, Naples, Paris, avec leur mouvement de peuple, de femmes, d’artistes et de prêtres, tels qu’ils étaient tous vers fSlO! Tel l’orfévre parlait dans sa boutique, tel il vous parle encore. Son accent môme est dans son style. Et quelle éloquence ! quelle vivacité capricieuse ! que de bons portraits! quelle forfanterie romanesque digne de l’Arétin, de ses maîtresses et de ses compagnons ! Que cette parole vulgaire est vivace, vraie dans ses caricatures, souple dans ses replis, ardente, ingénue, bondissante ! Surtout quelle révélation d’un temps et d’une société disparus que ce journal d’une vie aux mille facettes, vie errante, incertaine, ondoyante comme l’arabesque, qui fait courir ses rameaux et ses faunes, ses longs bouquets et ses girandoles, ses monstres et ses nymphes riantes le long d’un trumeau du xvi* siècle!
On admirciitreligieusepaent et traditionnellement beaucoup de livres insignifiants ou stupides, quand les Mémoires de Cellini, mort depuis deux siècles, n’étaient pas connus. Ils reposaient en manuscrit dans quelques bibliothèques. Les honneurs de l’impression étaient réservés à d’autres chefs-d'œuvre. Chaque mauvais auteur avait son règne, sa période éclatante, son tour d’adoration; en France, Gombault, Pradon etScudéry; Daniel et Shadwell en Angleterre. On s’était pâmé sur un sonnet de Benserade; extasié sur une épode de Cowley. La muse glaciale d’Algarotti, les poésies germaniques-françaises des écrivains de Frédéric II trouvèrent aussi leur tour. Personne, au milieu de tous ces engouements, n’avait encore songé à tirer de ses limbes, à faire vivre par l’impression la vita di Bmvenuto Cellini, scritta
da lui medesimo, qui restait à Naples, Rome et Florence, manuscrite et ignorée.
Un docteur, André Cocchi, eut ce mérite, en 1760. Par ses soins, le manuscrit de Bcnvenuto fut imprimé à Naples, sous la fausse indication de Cologne ; c’est, par parenthèse, une très-mauvaise édition, dont je vous conseille de vous défier; pleine de fautes, qui ajoutent encore à l’obscurité d’un texte difficile et joignent des barbarismes aux idiotismes florentins. Ensuite M. Cocchi a fait une préface si peu spirituelle, une si timide apologie de l’orfévre, une justification si gauche de son auteur, qu’il faut plaindre ce pauvre Cellini tombé en de telles mains. Cocchi demande bumblemenUpardon pour l’orfcvre, pour le mauvais exemple de ses Mémoires (rio esempio), pour ses vantcries, ses mensonges, ses manié-, res âpres {maniéré aspre), pour la grossièreté de ses périodes, l’incorrection de ses pensées, la licence de ses peintures, le style humble et traînant de ses phrases (stilo tmilissimo e rimesso). C’était une vraie préface de docteur, pédante, froide et pâle. Mais l’attention publique était éveillée. Bientôt Baretti, homme singulier qui avait longtemps vécu en Angleterre, le premier qui jeta dans les intelligences italiennes le goût septentrional, s’empara de Cellini, le commenta, lit ressortir toute la beauté, toute la valeur de son œuvre, et se déchaîna contre la froideur et la faiblesse du « préfacier», contre sa dissertation sans saveur (co.sa insulsa emelensa), conive le mauvais génie, qui lui fait enchaîner au corps vivant de Cellini le cadavre de sa préface. Baretti est un écrivain peu connu, parce que l'histoire littéraire n’est écrite dans aucun pays de l’Europe : éloquent, habile, philologue profond, il a, chose merveilleuse, fait de la critique en style pittoresque.
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Sa Frusla Letteraria, par Aristarcho Scanmbue (Arislarque Chasse-bœufs), s’élève pour la vivacité de l’élocution, l’énergie de la pensée, la variété des connaissances, et même pour la solidité des jugements, tout au moins au niveau des Essais critiques de Steele et de Johnson, bien au-dessus de V Année littéraire de Fréron et des Dissertations de La Harpe. .Mais la critique vit si peii de temps! Barelti est oublié; on ne le lit plus aujourd’hui : la verve féconde, comique, souvent éloquente de son langage, et la bizarrerie dramatique de sa destinée semblaient mériter une exception en sa faveur. Il se servait de la dague, au xvm' siècle, à peu près aussi bien que Cellini au xvi'; les journaui anglais ont conservé un plaidoyer fort éloquent dont il fut obligé d’appuyer un de ses coups de poignard, donné à Londres, vers J770; — car Barctti aussi donnait, avec les coups de plume, des coups de poignards.
Quoi qu’il en soit, si l’on veut trouver une parfaite appréciation de Cellini et de ses Mémoires, il faut recourir à cette Frusla Letteraria oubliée, et qui ne mérite pas de l’être : non-seulement c’est une bonne critique, mais un portrait fort exact du ciseleur de Florence.
« Entre nos livres italiens, ditBaretti, le plus amusant « à lire c’est la Vie de Benvenuto Cellini, écrite par lui- <1 même, dans le pur et pittoresque idiome de la plèbe « florentine. Cet homme, si habile et si justement célè- « bre dans les arts du dessin, adorateur ardent du beau « dans la littérature et la poésie, mais sans autres études,
« sans autres connaissances littéraires que ce goût natu- « rel et vivace que la nature donne aux Toscans, s’est « plu à se peindre dans ses Mémoires, tel qu’il se sen- « lait, ardent comme un grenadier français, vindicatif « comme une vipère, tout hérissé de superstitions, de
«bizarreries et de caprices, peu susceptible de ten- « dresse, mais sachant se montrer aimable dans un petit «cercle d’amis; lascif et chaste; un peu traître et se a croyant loyal; fanfaron sans vouloir se vanter; envienx « et malin au fond; généreux et noble par accès; avec « un bon grain de folie dans le cerveau et la profonde « conviction d’une prudence et d’une sagesse admirables :
« tel est le caractère que l’impétueux Cdlini développe,
« dont il fait la complète analyse, sans penser qu’il puisse « nous inspirer mauvaise opinion delui-môme; très-per- « suadé d’ailleurs qu’il fait le portrait d’un héros. On est « charmé de cette peinture, tracée par une fantaisie ar- ■ « dente et rapide; on s’arrête surpris devant ce miroir « fidèle et naïf. Il semble qu’on soit en face d’un de ces « beaux monstres, armés de cornes formidables et de « défenses meurtrières, et dont les ébats, les caprices,
« les fureurs sont pour nous un spectacle qui nous inté- « ressesans pouvoir jamais nous atteindre.
« Ajoutez à ce plaisir tout dramatique celui de retrou- «ver les noms, les portraits, le souvenir, les actions r- « caractéristiques des hommes les plus célèbres alors « dans les cours de Rome, de Paris, de Florence ; papes,
« rois, artistes : le connétable de Bourbon, la duchesse « d’Étampes, François I"; non tels qu’ils nous apparais- « sent à travers la superficielle gravité des histoires,
« vagues, sans couleur et sans réalité ; mais vivants, mais • « tels qu’ils se montrèrent à leurs familiers et à leurs « intimes. Je recommande donc ce beau livre, ce livre « unique à quiconque veut étudier la nature humaine et « l’histoire humaine. » {Frusta LeVeraria, n® viii.)
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Ceux qui ont de l’enlhousiasme pour Cellini td ses Mémoires n'ont pas tort, selon nous. Oui, c’est là une œuvre naïve, un de ces livres qui ont reçu toute l’empreinte d’une àme violente, d’un esprit fougueux, d’une édueation qui s’est faite seule , d’une connaissance du monde achetée par la grande reine de tous les savoirs, l’expérience. C’est un livre presque unique. On y reconnaît le sauvage, le dévot, l’Italien, le Gascon, le fanfaron, le spadassin, le poêle, surtout l’artiste. Mais les aspects de l’âme humaine et de la société sont infinis et innombrables. Cellini nous révèle une des plus intéressantes perspectives qu’on puisse découvrir : — le seizième siècle, l’Italie, l’atelier de Michcl- .\nge, les festins de Côme de Médicis, François I®' dans son cabinet, M*"® d’Étampes dans son boudoir, Clément XIV dans la tour Saint-Ange, les cardinaux près de leurs maîtresses, et les auberges sur la route de Naples, et les amours et les querelles, et les humeurs diverses de Paris en I52S. Certes, peu de panoramas ont plus de magie; et pour nous montrer toutes ces décorations, tous ces personnages, quel meilleur cicerone que cette espèce d’enfant capricieux, gâté, impressionnable, fécond en boutades hardies, en bonnes caricatures et en vives descriptions; — Cellini !
Le prestige attaché aux Mémoires de Cellini tient sans doute à sa verve de style, à sa position, à sa franchise, mais surtout au genre en lui- môme. Kien de plus amusant qu’une bibliothèque de ces biographies personnelles; non pas de celles qu’on accommode proprement
DlgitEarey tsoqgte
aujourd’hui pour les cabinets de lecture, en réunissant des lambeaux d’anecdotes et des fragments de souvenirs; mais de ces excellents et admirables mémoires, bien égoïstes, dont les autours, comme dirait un psychologue, trempent leur plume dans l’intimité du moi, se courroucent, s’indignent, se vengent, s’exaltent, se passionnent, se justilient, prennent leurs coudées franches, et laissent voir à nu les faiblesses de l’humanité. Qu’avôns-nous besoin de mémoires parés et fardés, des explications et des dires de M. de Marmontel et de M“' do Genlis, ou des mémoires louvoyants do nos hommes politiques, écrits bavards, prétentieux et chatoyants d’une fausse et orgueilleuse modestie? Donnez-moi ce bon Harz, chevalier allemand du quinzième siècle, qui raconte ingénument les services de Panurge qu’il rendait à son noble maître, seigneur suzerain, prince de l’Empire, escroc fielfé : qu’il nous dise ses courses à travers l’Allemagne, pour vivre aux dépens d’autrui, et comment il dupait le bourgeois ou arrachait des rixdales k l’usurier juif. Donnez-moi, si vous voulez, l’égoïsme satisfait et carré de Michel Montaigne, ou l’insanité éloquente de messire Hiéronyme Cardan, qui, dans ses Mémoires, nous révèle tant d’étranges secrets d’alchimie et de magie, sans compter ses petits secrets libidineux !
Laissez parler les fous; ils nous en apprennent beaucoup plus que les sages. Par exemple, M. de Forbin, l’amiral japonais sous Louis XIV, ou M. Trelawney, le pirate oriental au xix* siècle ; grands tueurs d’hommes, il faut le croire, et qui se vantent un peu sans doute ; mais leur mensonge est trop caractéristique pour ne pas avoir son prix. J’aime môme beaucoup ce respectable M. de Casanova et ses douze ou quinze volumes de filouteries
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et de vagabondes amours, dont il faut assurément rabattre les deux tiers. A mon gré, ce sont là de précieux instructeurs; et qu’ils soient hermétiquement renfermés dans leur individualité, — d’un esprit étroit, d’une conduite équivoque, d’une âme légère; qu’ils aient une trèsfausse idée du vice et de la vertu, — tout cela ne fera pas de mal, pourvu qu’ils conservent ce culte consciencieux d’eux-mêmes, ce respect pour leurs personnes, qui leur font adorer leurs vices et les peindre comme on peint ce qu’on aime. Les Mémoires de Saint-Simon vaudraient-ils ce qu’ils valent, si cet homme, avec sa plume tour à tour digne de Tacite, de Shakspeare et de Labruyère, n’était pas un peu fat, excessif — et dévoré du désir de faire vivre à jamais sa miraculeuse pénétration? Dieu sait s’il a réussi dans son projet, et si la caustique empreinte de ses jugements, tout ardents de personnalité blessée, a laissé dans l’histoire une trace qui doive s’effacer !
Il y a un autre grand homme, patriarche de toute une littérature, et qui a manqué ses Mémoires, faute d’un vice : c’est Goethe.
Vous ne trouverez rien qui ressemble à l’égoïsme dans cette biographie personnelle que Goethe a intitulée : Dichtung uni Warheit (Poésie et Vérité). Vous voudriez savoir quels étaient le nom, la profession, la taille, le profil, la chevelure, l’esprit, l’âge de celte belle Lili, à peine indiquée par l’auteur, et pour laquelle il aurait abandonné, sans un regret, toutes les décorations et tous les ordres, si elle eût voulu s’embarquer avec Goethe et se réfugier dans les bois de l’Amérique. Il ne nous apprend rien de tout cela. Le génie du poète a trop de portée pour abaisser longtemps son regard sur lui-même et sur ce qui l’intéresse. Il s’oublie; il plane; et les
■objets terrestres, les détails vulgaires échappent à son coup d’œil.
Si l’on descend jusqu’à l’extrémité opposée de l’échelle intellectuelle, on y verra des écrivains parfaitement niais, Dangeau en France, Pepys en Angleterre, Burckhardt en Italie. Ceux-là n’ont pas de style, de couleur, de pensée, de facilité; ils n’ont rien qu’un instinct d’espionnage social, servi par un égoïsme toujours éveillé. Le moi fait le mérite de leurs journaux. Quand le roi a donné le bougeoir, quand le pape a fait souper ces dames au Vatican, lorsque Charles II a ramassé l’éventail d’une actrice, MM. Pepys, Dangeau et Burckhardt n’étaient-ils pas présents? Ils prennent note de ce qu’ils ont vu, parce qu’ils l’ont vu. Toutes les bribes et les recoupes de l’histoire sont recueillies par ces écouteurs aux portes. Ils ne laissent pas se perdre un seul des petits détails honorés de leur présence. C’est à cela que l’égoïsme est bon. Joignez à cette belle qualité le génie, l’esprit, l’habileté, le style, l’art ; vous aurez le cardinal de Retz, Rousseau, M”“ Roland, notre Cellini, ou même Montaigne, dont les Essais ne sont guère que des fragments de mémoires égoïstes et ébauchés. Vous aurez les plus instructifs et les plus amusants des livres que nos vastes bibliothèques renferment. On est, en général, bien loin de connaître toutes les richesses que l’on possède en ce genre : je citerai seulement, parmi les mémoires négligés, ceux de Forbin le pirate, de Gibbon l’historien, de Holberg l’auteur danois (qui contiennent des détails précieux sur la France du Régent), du Vénitien Gozzi, qui a mené une vie si aventureuse; de Bubb Doddington, l’intrigant politique, habitué à écrire et noter exactement toutes ses bassesses de chaque jour, y comprises les sommes que les ditl'érents partis lui font loucher;
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de Culley-Cibber l’acteur; enfin, pour la connaissance de l’existence sociale dans une partie des Indes, les Mémoires d'une Famille malaye; la vie patriarcale, l’esprit d’héroïsme, celui d’assassinat, s’y confondent avec un effet dramatique dont nos romanciers les plus féroces seraient jaloux.
Parmi ces révélations, les unes font connaître l’homme lui-môme, ses mouvements secrets, ses passions, ses vices; les autres font connaître une époque. Dans les Mémoires de Celliiii, de Rousseau, de Retz, ces deux avantages sont réunis. Gellini offre la peinture historique de toute la marche des arts en Italie, depuis 1500 jusqu’à 1550. Il nous a conserve une langue perdue, l’idiome usité à Florence parmi le peuple, langue dont l’expressive originalité, s’affaiblissant peu à peu, a préparé l’idiome élégant, reconnu pour modèle par les puristes. Puis, l’âme de Gellini est un type d’âme-arlislc ; elle se fâche, s’enthousiasme et se lamente; elle s’élance toujours vers les belles choses {le belle cose), ou se courrouce contre les brutes {bestiaccie) qui sont sur sa route. Ge n’est pas assez d’être ardente, mobile et facile à ébranler; elle est très-personnelle, cette âme, et très-vindicative. Elle veut narrer les belles œuvres qu’elle a faites, et les tours infâmes qu’on lui a joués. Elle veut couler son image en bronze, comme le fondeur et le sculpteur perpétuent les images des corps. Prenez bien garde de ne pas offenser Gellini ! après vous avoir lardé de sa bonne dague, il clouera votre nom au sien propre : c’est, je vous jure, une triste immortalité que celle du pilori éternel, auquel un vindicatif plein de génie vous condamne. Voyez celle de Baccio Bandinelli, dans les Mémoires du ciseleur, ou celle de l’égoïste Grimm, dans les Confessions de Jean-Jacques.
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LES MÉMOIHES DE BENVEM'TO CELLINI. 41
Un livre est d’autant plus difficile à traduire que le langage, les idées de l’auteur et les mœurs au milieu desquelles il a vécu sont plus éloignés des nôtres. Or, le siècle de Cellini et notre époque, son idiome et le nôtre, ses idées et nos idées occupe les deux pôles contraires. Le lucre est pour nous ce que l’art était pour les Italiens de Léon X. L’élégance de notre langage a horreur de toutes ces teintes vives qui font le charme du style de Cellini : les mots ne sonnent pas de même à ses oreilles et aux nôtres; le sens a tellement changé, que l’on s’expose, si l’on essaye une traduction littérale, à dire le contraire de ce que l’auteur a voulu dire.
Est-il question de vertu, de valeur, d’homme vaillant, dans la prose de Benvenuto? C’est d’art, de talent, d’homme habile, que le ciseleur prétend vous entretenir. Il vous introduit, par exemple, dans une orgie belle et bizarre; Jules Romain et Michel-.Angc de Sienne y assistent avec lui; les murs sont tapissés de jasmin en fleurs; le vin grec étincelle dans les grands verres de. cristal ; chacun boit à sa maîtresse présente ou à sa corneille, selon l’argot de ces messieurs; tous ils avaient amené leur corneille, et celle de Cellini était, faut-il le dire, un jeune garçon, le bel Espagnol Diégo, vêtu en femme, qu’il présente sous ce costume alla virtuosa compania, à la vertueuse compagnie. Assurément Cellini ne voyait pas dans cette débauche, dont certains détails sont fort équivoques, un acte signalé de vertu; mais pour lui, comme pour tout son siècle, la virtii, c’est l’art, le vir- /moso c’est l’homme doué d’un instinct d’imitation, d'un penchant pour la beauté, d’une organisation iraprcssible et créatrice. Dès la première phrase des Mémoires le sens de cette expression particulière à l’Italie mqderne est indiqué par l’artiste ; Tutti gli uomini d'ogni sorta
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che hanno fatto qmlche cosa che sia virtuosa o sia veramente che la cirtù somigli, dovriano essendo veritieri e dabbene di lor propria mono descrivere la lorovita. «Tous les hommes,' dans quelque condition qu’ils soient, s’ils ont fait des choses vertueuses ou qui ressemblent à la vertu, devraient, pourvu qu’ils soient honnêtes et vrais,.
les écrire de leur propre main. »
Cette phrase prouve la sagacité de Cellini; il voit bien que le sens populaire donné par lui au mot vertu n est pas le sens originel et véritable ; il ajoute : o sia che la virtù somigli, « ou qui ressemble à la vertu. » Le beau, dans les arts d’imitation, a quelque chose d’assez élevé, d’assez grand, d’assez pur, pour ressembler à la vertu, sans être la vertu même. Qu’on y songe bien : celte confusion du beau dans les arts et de la beauté morale explique l’énigme historique de l’Italie moderne. Elle explique à la fois, la merveilleuse efflorescence des arts, et les vices nés d’une adoration exclusive de la beauté physique; — vices dont la Grèce artiste n’était pas exemple et que Cellini semble avoir partagés.
C’est ainsi que les mots sont témoins des siècles, et que la philologie, considérée ordinairement comme une frivole et stérile analyse, devient une science vraiment féconde et pittoresque. 11 serait facile de citer beaucoup d’autres exemples non moins caractéristiques. Baccia Bandinelli, le rival du ciseleur, solennissimo bugiardone, « menteur solennel, » lâche sans vergogne, n’en est pas moins dans le texte un valent’ «omo.ün homme vaillant? Non certes, mais un sculpteur habile. Nous avons vu l’art se transformer en vertu; le talent s’assimile au courage. Cellini trace le portrait de ce Michel-Ange do Sienne, que nous avons nommé plus haut. Era, dit le ciseleur florentin, il piu piacevole e il piu carnale che-
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mat si cognoscesse al mondo. « C’était l’homme le plus agréable et le plus charnel que l’on ait pu voir dans ce monde. » Cellini veut-il faire entendre que cet artiste était livré à ses plaisirs sensuels, et peu délicat dans leur choix? Nullement; si vous consultez la Criisca, vous verrez que ce mot carnale (charnel) significa anche wnano, cortese, amorevole; signifie aussi humain, courtois, aimable. Ces affections toutes morales, que nous regardons comme inhérentes à l’âme, ne sont plus pour l’Italien du xvi* siècle que des instincts physiques.
Génie étrange d’une société toute sensuelle, idéalisant la beauté physique, matérialisant les idées morales, et transformant en sublimes créations, en vertus, ses voluptés et ses penchants !