Théâtre de Clam Gant
HlSTOlKt; DE LA LITTERATURE ESPAGNOLE. 433
La popularité de la littérature espagnole en France dans ces derniers temps n’alla guère plus avant. L’espace perdu n’était pas reconquis par elle, puisque les seuls lettrés s’y intéressaient, et que personne ou à peu près n’apprenait l’espagnol, seule communion intellectuelle possible avec le génie d’un peuple. A la tête de ces érudits qui la cultivaient pour leur plaisir, citons M. Viguier dont les recherches justifièrent Corneille accusé de plagiat; — M. de Circourt; — M. Viardot; — M, Ferdinand Denis; — M. Alphonse Royer; — M. Damas Hinard. — Nous-même, en essayant quelques recherches sur l’époque antérieure à BoUeau et sur ce bataillon écervelé des Saint-Amant et des Voiture, qu’il renvoya de la scène battus et vilipendés, nous rencontrâmes nécessairement sur notre route l’auteur mexicain Alarcon, Tellez^ Rojas, Calderon, surtout Antonio Ferez, dont j’ai parlé plus haut, et que j’ai exhumé.
Les Espagnols eux-mêmes cédèrent à l’impulsion qui les avait détachés vers 1810 ou 1815 de l’imitation classique, et s'engagèrent dans la voie de leurs ancêtres. Cette marche Inverse, ce retour à la nationalité perdue ressemblent au retour de nos grandes machines à vapeur, forcées de rebrousser chemin par le moteur qui change de place. D’abord ce fut l’imitation de Sterne, puis de Byron, puis de Walter Scott qui chauffa la machine; enfin, ce qui vaut mieux, on s’attacha aux origines mêmes de la littérature et de la patrie. Les Ocios de Espanoles emigrados, le Seminario erudito, les ouvrages de Lista, de M. Amador de los Rios, du charmant poète et de l’aimable bomme du monde Martinez de la Rosa, les excellentes recherches bibliographiques et les travaux de M. Salva et de M. de Ochoa, sont de cette école, la meilleure assurément. L’archaïsme eut aussi ses petites
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fraudes et ses prétentions plus ou moins innocentes. M. Adolfo de Castro, homme d’esprit, prétendit avoir retrouvé un pamphlet perdu de Cervantès {El Buscapié), trouvaille que je ne me charge pas de garantir ; un second M. de Castro (D. Salvador Bermudez), dans ses Estudios historicos publiés à Madrid en 1841 sur « Antonio Ferez » , essaya de blanchir Philippe II , qu’il me reprocha vivement d’avoir noirci : tâche au moins hasardée, et qu’un roman historique, mêlé de fausses ballades et de chants populaires inventés par l’auteur et prêtés à son héros, ne pouvait guère accomplir avec succès. On y trouve du moins la preuve de l’action exercée sur les Espagnols par les études françaises, allemandes et anglaises; et ce qui est surprenant, c’est que ce magnifique sujet d’ouvrage, « l’Influence espagnole sur l’Europe », ait été proposé non par l’Académie de Madrid, mais par celle de Paris.
Par quel étrange retour l’Académie française se repliait-elle en 1840 sur cette étude espagnole qui n’avait pas été étrangère à ses débuts? C’est que le cercle était fermé. On ne pouvait plus craindre en France ni l’imitation exclusive et insensée de modèles douteux, ni la répulsion violente et définitive de toute étude appliquée à d’autres modèles littéraires que le mode grec et romain régularisé par Boileau. L’autorité de nos grands maîtres ne pouvait désormais péricliter, ni la légitimité des littératures étrangères être mise en doute. Quoi! dira-t-on, un accommodement entre des termes qui s’excluent I Non; — mais le rapport inévitable de deux pôles qui se combattent et s’accordent.
Liberté et discipline, c’est la loi même de la nature, c’est celle du monde, c’est celle de Dieu ; partout vous retrouverez sans la comprendre, sans la détruire, forcés
de l’accepter, forcés de la subir, cette double loi de gravitation qui n’en fait qu’une, et qui confond par la lutte ses contradictions dans un extraordinaire accord ; — expansion et contraction; liberté et nécessité; force qui s’épanche et force qui se restreint. Éternel, insoluble, inévitable problème qui agita les deux derniers siècles sous forme de jansénisme; qui nous revient sous les noms d’ordre et de liberté ; que les observateurs des faits physiques constatent comme la loi suprême, et que nous retrouvons avec une tragique terreur au plus profond de nous-mêmes. Quel bon esprit ne désire pas l’ordre? quelle âme saine qui n’aspire à la liberté?
Certaines races et certaines phases sociales sont plus aptes à l’un ou à l’autre de ces éléments; — l’antagonisme actif et incessant de la liberté et de l’ordre est nécessaire à la marche des choses.
Je ne doute pas non plus que la discipline et l’harmo* nie suprêmes dont la race grecque a donné les modèles ne soient plus analogues à ce caractère gaulois, vif, actif, pétulant, facilement dégoûté de ses amours, que l’élément contraire. En effet, malgré l’autorité de l’Académie, l’étude renouvelée de la littérature espagnole en France, n’alla guère loin chez nous. Traversant l’Atlantique, elle fut reprise et continuée aux États-Unis avec une singulière ardeur par la race la plus favorable à la liberté, la plus hostile à la sévérité de la discipline intellectuelle ou sociale.
Le célèbre Américain Washington Irving alla s’enfermer dans les Tours vermeilles de Cordoue pour y préparer ses Chroniques de la découverte, son histoire de Christophe Colomb, et celle des compagnons de Pizarre. M. Prescott, à demi aveugle, accompagné de sa fille qui lui servait de lectrice et de secrétaire, fouilla
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les bibliothèques el les archives espagnoles, et en tira les matériaux de son Histoire dHsabelle la Catholique. Enfin M. Ticknor qui habite Boston, après un long séjour en Espagne, une étude infatigable de la langue et de longs voyages dans le pays, écrit et publie ces trois volumes qui, sous le rapport bibliographique et philologique, sont d’une valeur inappréciable, et auxquels tous ceux qui s’occuperont de littérature espagnole seront désormais forcés de recourir. L’essence et les résultats des travaux sur l’Espagne y sont contenus; M. Ticknor y ajoute beaucoup du sien. Ses notes sont nombreuses, ses citations précises, ses dates irréprochables, ses détails infinis. C’est non-seulement une lecture qui intéresse et instruit, mais un répertoire si bien distribué qu’il est impossible de ne pas y trouver à l’instant mêm l’écrivain espagnol dont on cherche la vie. La bonne foi y règne; c’est quelque chose. Tous les emprunts, toutes les obligations que l’auteur peut devoir à ses devanciers, il les signale avec soin. Point de divagations, de déclamations, de humbug en un mot; rien même qui sente l’apprêt; le travail partout, la conscience aussi, l’aCfectation nulle part. Il est possible que par suite de cette scrupuleuse bonne foi les perspectives ne soient pas toujours suffisamment ménagées, que les horizons et les plans se confondent un peu et que des valeurs intellectuelles diverses nous apparaissent trop sur la même ligne. Un critique enamouré de son œuvre et enchaîné à un travail qui le ravit est exposé à faire le même cas de tous les détails et de toutes les nuances de ce travail. En définitive le lecteur bénéficie, le lecteur studieux surtout.
L’histoire littéraire peut s’écrire de plusieurs manières ; avec des idées seulement, ce qui n’est pas sans
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danger, on rencontre les liuages; avec des couleurs et des images, très-mauvaise façon à iiotre avis ; avec des dates et des faits, méthode peu orgueilleuse, et qui a son mérite. Lope de Vega, devenu vieux, « s’enferme dans sa chambre (dit Montalvan son ami) et se frappe à grands coups de discipline, si bien que le sang du poëte jaillit sur les parois; » — ce détail et cette circonstance valent pour moi cent pages de coloriste.
Lope n’est plus seulement le poôte. Il est chevalier, soldat, familier du saint-office. Il meurt, et sa fille ainée, la religieuse Marcela, « demande que le cercueil de son père passe sous les murs du couvent pour qu’elle puisse, à travers les barreaux du cloître, mêler sa voix aux prières des prêtres ; » — ce fragment et cette circonstance me suffisent.
Voici quatre vers de ballade que les senoritas de Séville et de Cordoue chantaient au xvi* siècle :
« Mon frère Bartolo s’en va en Angleterre pour y faire « la guerre à Elisabeth la reine. Il me ramènera un petit « luthérien la corde au cou, et une petite Anglaise qui « sera ma femme de chambre ! »
Que de développements historiques dans ce peu de lignes I
Le livre de M. Ticknor est rempli de pareils traits. Souhaitons, sans trop l’espérer, qu’il en soit fait bientôt une traduction française. Ne serait-il pas possible que le gouvernement, qui a charge d’âmes plus que jamais, créât un fonds pour les traductions de livres éminents tels que celui-ci? Ce serait certes chose fort utile à notre jeunesse savante et souffrante — à laquelle il faut bien penser, dans le temps si peu littéraire où nous vivons.