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doute aura passé auprès des bonnes âmes pour la fantaisie érudite d’un facétieux qui veut faire le grave, est ornée dans la réalité de teintes plus étranges que celles que ma mémoire m’avait fournies, et le titre du volume s’élève, en fait d’excentricité baroque, au-dessus de tout ce que j’ai signalé; on peut s’en assurer fort aisément en feuilletant celte curiosité bibliographique, imprimée en espagnol et en français (Cambray, 1622), sur vilain papier très-usé par les années, et sur deux colonnes. Le frontispice, écrit en style à la mode (tout ce qu’il

y avait de mieux en style du ment ainsi qu’il suit :

La oposicion y conjunciou de los dos grandes luminares de la lierra, en laquai sc trata de la dichosa aliança de Francia y Espana cou la antipathia des Espagnoles y Fran ceses.

Compuesta en castellano por et doctor Carlos Garcia y traduzida en frances, por R. D. B. s. d. V c.

Oirigiaa al capitan don Juan de Avalos y Zambrana, del consejo de guerra de Sa Majeslad en los estados de Flandes, y theniente de la villa y castillo de Cambray, y pays de Cambresi, etc.

En Cambray, en la emprenta de Juan de la Ribera (M. D. C. XXII.)

temps),' est figuré exacte-

L’oppositiou et conjonction des deux grands luminaires de la terre, œuvre curieuse et agréable (sic), en laquelle il est Iraicté de l’heureuse alliance de France et d’Espagne et de l’anlipathie des Français et des Espagnols.

Composée en espagnol par le docteur Charles Garcia et mis en français par R. D. B.

Dédié au très-noble et trèsgénéreux capitaine don Juan d’Avalos et Zembrana , du conseil de guerre de Sa Majesté en ses Etals de Flandes (sic), lieutenant du gouverneur de la ville et de la citadelle de Cambray et pays de Cambresis.

A Cambray, de l'imprimerie de Jean de la Rivi.'re.

(M. D. C. XXll.)

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Entre nous, seigneur docteur, je vous soupçonne d’avoir fait vous-même la traduction de votre livre, et de nous l’avoir recommandé vous-même comme une œuvre curieuse et agréable; jamais Français n’aurait songé à traduire Flandre par Flandes, ni translaté le nom propre de la Rivière en ce vocable espagnol la Ribera. Mais qu’importe? Vous avez réussi, fort réussi. Vos deux (( luminaires n (un Français aurait dit deux astres) ont eu plusieurs éditions et jeté beaucoup d’éclat. Ce sont eux qui ont illuminé et édifié la France sur les mœurs castillanes. Tous les esprits moutonniers qui attendent l’im- . pulsion du dehors et ne demandent qu’à la suivre une fois donnée se sont convertis à cette lumière. Il y avait beaucoup à faire encore en l'année 1622, très-cher docteur, lorsque nouveau Don Quichotte vous entrâtes d’un pas gpave dans les rues de Paris, palissadé d’une solennelle fraise d’un pied de haut, suivi d’une rapière traînante et retentissante, et que, — vous le racontez vousmême, — les enfants et les femmes du peuple, vous reconnaissant pour Espagnol, vous huèrent, vous suivirent, vous harcelèrent et vous rejetèrent, haletant, déchiré, battu, dans une église ou vous prîtes asile !

Les peines du docteur qui en donne le récit pathétique et digne n’étaient pas terminées. Les fidèles, le voyant entrer dans l’église avec son costume de Séville, orné par les gamins d’une queue de lièvre et d’un boyau de mouton, furent troublés dans leurs dévotions, et, ce qu’il y a de pis, se mirent eux-mêmes à ses trousses. Je crois bien qu’il ne trouva de repos qu’à Cambray, sous la protection de don Juan d’Avalos, lieutenant du gouverneur. Il faut se rappeler qu’alors les Espagnols jouaient le rôle des Romains - de l’ancien monde, et qu’ils étaient au cœur de notre France ; « Les Espa-

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« gnols, écrit Voiture en 1637, sont si près de Paris que « si je n’en sortais pour l’amour de vous, j’en sortirais « pour l’amour de moi. »

Quoi qu’il en soit, le but de don Carlos Garcia fut de représenter au vif les contrastes et les antipathies des deux races, que lui-même avait expérimentés à son désagrément notable. Dans son ouvrage à deux colonnes, que tout le monde voulut lire, il mit en opposition chaque coutume et chaque usage des deux pays, comme M. Urquhart a fait récemment pour l'Orient et pour l’Europe. On le lut beaucoup, grâce à l’ingénieuse distribution typographique du livre ; on se mit à apprendre la langue castillane; la bourgeoisie suivit la noblesse; et bientôt l’Espagne déborda en France. Jusqu’en 1660 à peu près, ce fut une honte de ne pas savoir l’espagnol. Le mariage de Louis XIV prolongea encore cette influence jusqu’aux années 1666 et 1670; — mais après Andromaqne, l'Avare, les Précieuses et les Satires de Boileau la réaction commença.

Cette réaction fut vive, ardente, impétueuse, étourdie, comme toutes les réactions de notre pays.

En 1707, dans cette même cour où en l’an 1660 tous les gens bien élevés avaient parlé l’espagnol, se « baisant les mains » et se donnant des régals à l’espagnole; personne ne comprenait plus un mot d’espagnol. C’était tenir â l’ancienne cour et s’avouer très-arriéré que s’occuper, comme fit Lesage, d’après le conseil de l’abbé de Lyonne, de celte littérature oubliée. Le mouvement des esprits avait changé de direction; il se portait violemment du côté de l’Angleterre où Voltaire, Montesquieu et Buffon allaient ébaucher leurs études sociales. Livré sans réserve au souffle des idées anglaises et américaines, le XVIII' siècle, légua au xi.v' la plus profonde igno-

rance de la littérature espagnole. Pour que son souvenir reparût, il fallut qu’un grand mouvement politique le réveillât en Europe, entre 1810 et 1815, d’une manière fort imprévue.

Un siècle et demi s’était écoulé depuis le grand triomphe du génie ibérique chez nous; et selon la remarque de Nodier, qui avait bien plus de tact et de profondeur qu’il n’en montrait, et qui faisait souvent de la légèreté par dégoût et de l’insouciance par air, il ne passait plus dans les ventes publiques un livre espagnol sur mille. La France à son tour avait pris le haut du pavé. Nos chefs-d’œuvre littéraires du xviii* siècle, ou du moins de la seconde moitié de ce siècle, donnaient le ton à l’Europe; les rois du Nord avaient tous reçu l’éducation française; nos doctrines philosophiques continuaient ce mouvement, et nos baïonnettes, brillant d’un bout de l’Europe à l’autre, propageaient l’électricité. Ce fut un magnifique moment pour la France, moment qui se prolongea de manière à étonner, à effrayer, à lasser l’admiration de l’Europe. Les mécontentements, les résistances, les protestations ne manquèrent pas au triomphe, comme cela doit être. Dès la fin du xviii® siècle quelques voix dissidentes se firent entendre : celle de Sébastien Mercier, esprit ardent, qui avait mis écriteau de bizarrerie pour débiter sa marchandise; et celle de Linguet, contradicteur par essence et par goût. Notre suprématie littéraire en était si peu ébranlée que le théâtre de Madrid jouait nos pièces ou des pièces écrites d’après le môme système; c’étaient nos modèles français que se proposaient en 1789 les compatriotes de Calderon. Les événements se précipitèrent; la ligue du Nord se forma; l’Angleterre en était l’âme, et toutes les nations qui avaient du sang gothique dans les veines s’y

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rallachèrenl. Mouvements de troupes, mouvements de finances, batailles, fuites, procès, villes brûlées, villes reconquises, système continental, le canon des bords de la Seine répondant au canon de la Neva, ce grand tumulte et ce drame éclatant apparaissaient d’une manière assez éblouissante aux yeux les plus \ulgaires. On faisait moins d'attention ou plutôt on n’en donnait aucune à la ligue des esprits, à la secrète entente des âmes, qui avaient aussi leurs bataillons et leurs escadrons, et qui au bruit du clairon de Goethe et de Scblegel, de Kœrner sonnant la charge et de Walter Scott la harpe gaëlique à la main, s’avançaient à la fois dans le puissant et mystérieux domaine intellectuel, où l’histoire humaine s’élabore sourdement avant que les faits éclatent et la révèlent. Napoléon le savait ou plutôt le devinait; — c’est la meilleure manière de savoir. Il apercevait nettement, ce grand esprit, la révolte de ses ennemis contre la discipline romaine et la beauté grecque; et certes il ne se trompait pas, au point de vue de la logique du moins, quand il essayait de séduire Goethe, de dompter et de mater madame de Staël, de réduire M. de Chateaubriand au silence, et de priver d’autorité l’école genevoise et l’école écossaise, M, de Sismondi et M. Benjamin Constant, Dugald Stewart et Laromiguière. Il essaya d’enclouer leurs canons; c’était son devoir et son jeu, mais la chose était bien difficile.

Nos ennemis allèrent consulter, pour les opposer à nos chefs-d’œuvre, les littératures de tous les pays, que l’on se mit à commenter, analyser et traduire sérieusement; cette fouille attentive conduisit naturellement ceux qui la dirigeaient dans les cryptes du moyen âge où la littérature espagnole dormait. La conversion de plusieurs esprits distingués au catholicisme favorisait cette étude.

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Tieck traduisait le « Prince constant » de Calderon; Bouterwek essayait une monographie assez sèche, mais longtemps précieuse, de la littérature espagnole; Goethe en Allemagne et Walter Scott en Ecosse imitaient les « ballades espagnoles. » Schlegel, domicilié à Coppet, entonnait l’hymne d’une louange sans preuves, un véritable alléluia en l’honneur de Calderon. Lord Holland écrivait une excellente vie de Lope de Vega; Southey le polygraphe, après un long séjour en Portugal, rédigeait sa « Chronique du Cid » calquée sur le « Romancero » et qui n’est pas connue en France : c’est un chef-d’œuvre de critique appliquée à l’histoire et de- ' venue créatrice à force de sagacité. L’Allemagne, arsenal et dépôt principal de cette artillerie littéraire, publiait d’e.xcellentes éditions d’auteurs espagnols; et les philologues anglais s’occupaient avec soin de corriger et de classer le Romancero.

Ces munitions ennemies arrivaient difficilement en France. C’était pure contrebande.

Une femme de génie qui mettait son esprit au service de ses passions généreuses et véhémentes, madame de Staël; — un sceptique^ qui avait toute la finesse et le subtil acharnement d’une femme d’esprit. Benjamin Constant; — M. de Schlegel, le ïyrtée de la croisade;

— enfin un Genevois de race italienne, hostile à la papauté, surtout à la France que représentait Napoléon,

M. de Sismondi, écrivain d’érudition vaste et de grande probité, — furent parmi nous les introducteurs principaux de cette denrée prohibée. Les pages de M. de Schlegel sont brillantes, celles de madame de Staël ' brillent d’enthousiasme et d’une sensibilité puissante; l’œuvre de M. de Sismondi (Histoire des littératures du Midi) se recommande par l’ordre et le grand nombre des

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citations, si ce n’est par l’exactitude ou l’impartialité du commentaire.

Ce mouvement espagnol renfermait, comme tous les mouvements politiques, une partie factice et sans valeur; exagérations, déclamations, commentaires arbitraires, déductions hypothétiques, vues partiales et excessives. M. de Schlegel trouvait à peine l’Inquisition assez catholique, et M. de Sismondi, de son côté, trouvait mauvais que Calderon aimât l’Eglise romaine.

Des travaux plus sérieux succédèrent aux produits de cette effervescence ; en Angleterre M. Lockhart, gendre de Walter Scott, directeur de l’excellente Revue Quarterly (directeur lettré); en Allemagne MM. WolO, devienne, et Schack, de Berlin; en France MM. Ampère, Magnin, Mérimée, Viardot, de Circourt, concoururent à éclaircir des points divers et difflciles de l’histoire littéraire espagnole. Nous ne connaissons guère en France les études si profondes et si précises de M. Wolff sur la « Célestine, » ce drame-roman qui contient toute la vie amoureuse du moyen âge; ni V Histoire du théâtre espagnol, par M. Schack, livre qui devrait être traduit depuis longtemps et qui regorge de faits exacts et de renseignements curieux. Nous n’avons pas môme de traduction du commentaire de l’Espagnol Clemencin sur Don Quichotte, véritable étude de mœurs, ou plutôt esquisse complète de la vie sociale et de la langue espagnoles au xvi' siècle. Ce n’est pas que l’intétôt ne se fût réveillé en faveur de l’Espagne. M. Mérimée, qui parle aussi cette langue, s’empara de la forme de la saynete et de Ventremes, et rendit populaires chez nous les ingénieuses et vives comédies d’une comédienne imaginaire ^

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