‹ Italie et Espagne [Texto impreso]Chapitre 7 sur 37 · WILLIAM PENN ET BECCARIA · texte numérisé non relu

WILLIAM PENN ET BECCARIA

WILLIAM PENN LE QUAKER

premier instigateur de l'idée philanthropique.

Je ne connais qu’un drame qui me satisfasse pleinement.

Ce drame unique et complet, le seul, c’est lAjstoire; et la vie de Guillaume Penn offre la preuve.de ce que j’avance. Quel drame plus piquant et quelle plus jolie intrigue de comédie ! Ou y voit V Étourdi de Molière, pris à rebours ; un père, homme du monde, jouant le rôle de l’étourdi; et le fils, homme sage, autant que son père est mondain, réparant sans cesse les fautes de ec dernier; le fils ascète, le père courtisan; le fils fondateur de secte et môme de république; le père sceptique, se défiant de tout ce qui est noble ; le père, enflammé d’ambition et de cupidités, armé de flatteries, de séductions, de versatilités; le fils enthousiaste, mystique, exalté jusqu'à la réa-

Digitii

6i PROGRÈS DE LA TOLÉRANCE.

lisation des utopies les plus extravagantes; la guerre entre ces deux personnages; la colère du mondain; la résignation de l’ascète; le père, amoureux des palais et des grandeurs, mourant désolé dans la retraite; le fils professant l’humilité chrétienne absolue et vivant auprès des princes, dans les cours; — enfin l’un et l’autre s’éteignant sans avoir alteiiAt le but de leurs désirs; le père n’ayant pu devenir membre de la Chambre haute, et le fils forcé de renoncer à ses illusions sur l’humanité. — Mais ce dernier avait fondé Philadelphie.

Voilà l’étrange. Le rêve, l’abslraction, la philosophie, l’illusion et la chimère d’un cœur tendre, l’aspiration d’une charité immense, l’amour en un mot; ce dont le calcul positif fait peu de cas ou plutôt se moque; tout cela, puni sans doute et frappé, réalise néanmoins son travail. Un fait historique énorme sort des mains de Penn. De même que les pénitentiaires et les hôpitaux, c’est-à-dire les monuments matériels, positifs, saisissables, durables de la charité avaient été créés par l’idée et le sentiment que Vincent de Paul avait réalisés dans la pratique ; de même l’idée et le sentiment de Guillaume Penn, opposés à la force brutale, hostiles à la contrainte, inaugurant l’instinct humain du bien et du beau, sanctifiant l’individu comme dépositaire de la véritable loi et du véritable examen, se sont affirmés et immortalisés dans l’œuvre de la législation pensylvanienne. Ce père, qui ne V03^it que sou intérêt propre, n’a pas pu le sauvegarder et le féconder. Ce fils, qui n’a jamais eu devant les yeux et au fond de’ l’âme que l’intérêt des autres, s’est mis pour ainsi dire en travers de l’histoire, a opposé une digue aux intolérances et aux cruautés de l’idée religieuse calviniste, a fait refluer le cours des événements humains et a inauguré la tolérance.

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Il ne faut point juger Penn et l’apprécier d’après les billevesées philosophiques de l’abbé Raynal.

Mackintosh et Macaulay sont aussi des juges partiaux et des peintres infidèles à son égard. Comme l’un et l’autre appartenaient au très-grand et très-honorable groupe des whigs de vieilles familles, à ce groupe politique, irréconciliable avec les Stuarts, les tories et les catholiques; ces deux hommes de talent, historiens de mérite inégal, l’un ingénieux, subtil et délicat, l’autre coloriste merveilleux et d’une infatigable patience dans la recherche et le classement des détails, n’ont point voulu pardonner à Guillaume Penn son intime liaison avec Jacques II, ses rapports avec les gens de cour et l’espèce de faveur dont il a joui sous plusieurs règnes. Ils l’ont calomnié. Quant à Raynal et à toute l’école philosophique du xvin' siècle, c’était son droit et sa tactique de créer un type fantastique et de l’opposer à Socrate ou même à Jésus-Christ. J’aime bien mieux le vrai Penn. Celui-là est un homme, un idéaliste, un fou charmant, un rêveur adorable. Il se trompe, on le trompe; il calcule mal; son ingénuité le protège à la cour, mais ne l’empêche pas d’être dupe. C’est un entêté d’utopie et un personnage dont on peut rire. C’est l’opposé de Machiavel. Il a une très-grande âme, beaucoup de logique dans la tenue de sa vie et de ses idées. Surtout il aime les hommes.

Nos premières notions sur le quakerisme nous viennent de Voltaire, qui avait entrevu à Londres quelques personnes de cette secte et qui les a nettement indiquées, d’un trait vif et lumineux, comme il fait toujours. Sans vouloir appuyer sur rien et sans déterminer ou mesurer les profondeurs, il les laisse apparaître. La vérité réelle est que Jean-Jacques, Franklin, la démocratie dans le

sens moderne, les États-Unis, l’éraancipalion du sens individuel, le triomphe de l’égalité morale et politique datent de l’institution du « quakerisme. » Cromwell, homme de force et de pouvoir, vit naître ces insurgés de l’instinct. Il essaya de les arrêter ou de les étouffer; il ne put y réussir.

Ces quakers ne conspiraient que par le silence. Ils ne s’armaient point de poignards. Ils respectaient l’ordre et l’autorité. Enfants de la lumière et de la paix, ils ne maudissaient personne, bénissaient tout le monde, et ne reconnaissaient pas de formules. Le salut devant le supérieur; la déférence envers lui, ayant pour symbole l’acte de découvrir sa tête; l'babit brodé, la dentelle et les manchettes, le luxe du costume, l’épécà la ceinture, le serment prêté sur la Bible, vaines formules. Ainsi, replongeant l’homme dans la dernière retraite du for intérieur, iis lui apprenaient à détruire tout le reste. La révolte du quakerisme contre l’ancien monde était donc absolue. Elle s’exprimait par des signes baroques ou ridicules; mais elle était logique et conséquente. Elle emportait et balayait d’un souffle institutions, coutumes, souvenirs, trônes, hiérarchies. Pour elle, il n’y avait qu’un trône installé dans un seul sanctuaire, la volonté divine dans l’âme de l’homme. Bossuet avait bien jugé et bien prévu. Une fois ce tribunal sacré érigé dans l’homme, tous les tribunaux extérieurs et toutes les sanctions légales disparaissaient. Devant la supériorité de l'individu, inspiré de Dieu et soutenu par lui, toutes les supériorités de la terre s’évanouissent comme la fumée.

C’était le résultat nécessaire et imprévu de la vie germanique, de l'idée teutonique, du droit à vivre d’une vie séparée, qui depuis l’apparition de ces races dans l’histoire du monde n’ont pas cessé de grandir avec elles.

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On en découvre le germe dans ce poôme du Laboureur Pierre (Pierre Plowraan), dans ces vieilles réclamations des jurisconsultes du xin* siècle en Écosse, dans toutes les annales littéraires et juridiques des pays teutons. Ce ne fut que lentement, mais avec certitude et avec un progrès constant, que l’assertiofl et la consécration de la personnalité humaine divinisée s’établirent en Angleterre. Le dernier terme, l’apogée de la doctrine fut le « quakerisme. »

Le dogme enthousiaste de l’égalité absolue entre les hommes, celui du néant des formules atteignirent l’üniversilé d’Oxford au milieu du xvui* siècle.

Li vivait le jeune William Penn, fils d’un grand amiral, sir William Penn. Ainsi qu’il arrive souvent, le fils ne ressemblait guère au père. Le fils devint quaker.

Le père avait beaucoup d’ambition, de finesse, de vues, de souplesse et très-peu de principes, ou plutôt il ne professait qu'un principe et se contentait d’une seule idée, réussir. Il aimait le succès comme son fils devait aimer la vertu. Je n’ai pas besoin de dire que le père fut estimé et le fils ridicule. L’amiral passait de la monarchie à la république, de la république à la monarchie, de celle-ci à la demi-république constitutionnelle, et le tout avec un tact merveilleux et leste d’évolutions, une prévoyance des changements à opérer, un onctueux dans la bassesse, une bonne grâce dans- la flexibilité, une aisance d^ingratitude, une vigueur cachée et une fierté noble qui peuvent servir de modèles. Il ne désirait autre chose qu’un fils qui lui ressemblât; il voulait un bon héritier de ses talents, qui aurait hérité aussi de tous ses titres, cordons, décorations, propriétés, domaines, splendeurs morales, sociales et politiques. Il fut puni, comme le fut plus lard Chcsler-

field, par un fils aussi niaisement honnête que le père était ingénieusement autre chose. A toutes les -vilenies récompensées chez le père, le fils opposa un nombre égal de nobles actions punies. Le père, irrité, fut trèshonteux de ce mauvais fils ; — et le plus malheureux des deux fut l’amiral*.

Dès le collège le jeune Penn donne à son père le chagrin de voir un fils adoré mener cette mauvaise conduite, embrasser des doctrines que l’État réprouve, et provoquer la vindicte de la loi. Charles II et Jac- I ques II essayaient de toutes leurs forces de supprimer le mouvement dangereux du quakerisme. En vain l’amiral envoyait son fils à l’étranger ; le jeune Penn, qui faisait bonne figure h la cour même de Loiiis XIV,

— il était beau de sa personne, riche et bien élevé,

— le jeune Penn revenait à Londres, plus rêveur que jamais, plus quaker que par le passé. Il prêchait dans les rues et ne tirait son bonnet à personne. Il ne voulait plus porter d’épée et ne hantait que de saintes I compagnies. Pendant que les ministres du roi de France S se montraient cruels pour le jansénisme, le bon allié

de Louis XIV, le roi d’Angleterre Charles II ne pouvait manquer de poursuivre sérieusement les quakers.

Aussi ne s’en fit-il point faute. Les iniquités, les cruautés, les barbaries abondent dans l’histoire d’.\nglelerre. Elles ont un caractère sanglant, furieux, féroce. On ne lit pas sans elfroi ces annales violentes où le sauvage déchaînement des partis, la servilité furieuse des juges, le choix des supplices, l’entassement des victimes, l’impudeur des condamnations vous épouvantent.

La chemise rouge du bourreau apparaît toujours. Les oreilles sont tranchées, les langues percées du fer brûlant. Vous voyez le pilori en permanence, et l’auteur de

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Robinson y est attaché devant le peuple. Aujourd’hui môme la loi anglaise n’a pas encore effacé toutes les traces de son cannibalisme primitif.

Mais chez nos voisins la lutte engagée entre l’opprimé et l'oppresseur intéresse tout le monde. Le sang qui coule n’est pas regardé comme offlciellement et justement versé. Il y à révolte intime contre tout destructeur du droit de chacun. Noble équité; résultat du vieux sentiment d’indépendance. Dans les pays romains, l’équité a été étouffée par le pouvoir. Toute discipline trop forte, inculquée à un peuple, lui enlève le sens du juste : il finit alors par croire que tout châtiment est bon ; il confond la légalité avec la force; il ne s’avise point de penser que jamais le faible puisse avoir raison ou que l’accusé puisse avoir droit; il courbe la tête, ou ne la relève que pour frapper et se venger, comme l’ont fait les Cipayes hindous et les hommes de la Terreur,

— Et je dis que c’est un malheur sans égal.

Ce malheur n’a point pesé sur les races teutoniques, dont la législation et les souvenirs sont de résistance et presque de révolte. Aussi Guillaume Penn, le jeune quaker, renié par son père, maltraité par la cour et traîné devant des tribunaux infâmes, ne fut-il point écrasé. Il donna une immense impulsion à la civilisation morale et à la vie politique de l’Angleterre. Il faut lire chez M. Dixon, le plus sincère de ses biographes *, la grande scène de son Procès, suite naturelle de la comédie entre le père et le fils, entre l’intérêt humain et l’idéal. Cette comédie avait ouvert le drame. Le procès de Penn le continuera.

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