‹ Italie et Espagne [Texto impreso]Chapitre 8 sur 37 · Life of William' Penn · texte numérisé non relu

Life of William' Penn

Voici ce dont il s’agissait dans ce procès. Pcnn jeune sora-t-il puni comme quaker?

C’est-à-dire, la nation penchera-t-ellc vers le régime de Louis XIV, ou s’en éloignera-t-elle? La liberté teutonique de l’individu, considérée par les races romaines et méridionales comme barbare et sauvage, cédera-t-clle la place à cette discipline sociale, imposée à l’individu selon la loi césarienne, qui résume toute la politique du monde ancien?

Cette différence est fondamentale et immense; disons mieux, c’est une antithèse absolue.

L’homme dépendra-t-il de l’État?

L’État sera-t-il l’œuvre de l’homme?

Lois, mœurs, littérature, arts, religion, tout se modifie, tout change, selon que l’individu domine ou que l’État l’emporte. L’accusé devant ses juges, selon la loi teulonique, est présumé innocent; selon la loi césarienne, coupable. L’époux, selon les mœurs teutoniques, choisit librement une compagne également libre dans son choix; dans la sphère romaine et antique, il reçoit de la famille la femme demi-esclave, faite pour obéir. Le père de famille romain. paterfamiUas, a le droit de vie et de mort. Le falhev of a family, en Angleterre, aujourd’hui môme, s’appelle encore le « gouverneur, » the governor. Les deux courants sont contraires. D'un côté, tout procède du sentiment individuel, honorant l’homme dans sa personnalité, supérieure à l’État. De l’autre, tout relève et ressort de la forme extérieure, de la « périphérie » qui est VÉtat, et qui, ramenant les individus au devoir, leur confère toute la dignité et toute la liberté dont ils sont capables.

Il est clair que le premier mode (l’individu maître) présuppose une race ingénue; aussi n’a- t-on vu que

WILLIAM PENN, LE QUAKER. C9

■dans les temps modernes, en Hollande par exemple, et dans les États-Unis de Washington, quelques rares essais du Commonwealth. L’ancien monde, l’État romain, comprimant tout, ce système social dont Jean-Jacques Rousseau a donné l’utopie et la parodie dans son fameux Contrat social, n’en ont pas moins leur grandeur. Toute la civilisation antique en est le produit. La hiérarchie, l’organisme administratif, la régularité du mécanisme moderne en émanent. L’idée de l’État centralisateur leur •était nécessaire. Elle a présidé à la première éducation des peuples teutouiques. Le moment est arrivé cependant où ces peuples, longtemps enfants, ayant fait pour ainsi dire leur « première communion historique, » ont prétendu vivre enQn de leur vie propre.

Alors s’est déterminé le mouvement de révolte et d’antagonisme septentrional qu’on appelle protestantisme; mouvement que je regarde comme politique au moins autant que religieux.

L’idée de l’État, toute romaine, devait révolter les peuples neufs. Ils ont repoussé les vieux maîtres. Ils se sont repliés furieusement sur le principe sauvage et l’essence du teutonisme, sur le respect de la personne humaine. C’est ce respect, confondu avec l’inspiration et repré~ senté par le quakerisme, que Penn a défendu comme un héros.

L’œuvre de Penn, du moins la partie morale de l’œuvre, s’est entièrement réalisée. On est libre en Europe, du moins presque partout, de penser comme on veut. On ne fend plus les nez par le milieu. On ne rôtit plus les gens dans les carrefours. Personne ne traîne, comme nécessité de la vie civilisée, une rapière à son côté. On doute môme de la parfaite utilité des champs de bataille et de la légitimité des massacres

de peuple à peuple. Que chacun rôve ce qui lui plaît; pourvu qu’il agisse bien, on ne lui demande rien.

Comme initiateur de 1a tolérance, propagateur de la charité, prédicateur effectif du jugement individuel et de cette personnalité de la raison et du droit, qui constituent la force suprême de l’homme et le grand honneur comme l’espoir de l’humanité, Penn se place auprès des plus grands noms; — près des Vincent de Paul, des Catinat et des Borromée.

H avait aussi le génie particulier de l’entreprise et de l’organisation; la persévérance, l’acharnement, la suite, l’infatigable dévouement à une idée ; — sans lesquels il n’y a point de succès. Au reste, peu d’esprit, dans le sens le plus vulgaire du mot; souvent crédule, souvent dupe.

C’est une physionomie singulièrement pure que la sienne, délicate et tendre; — féminine.

Ses longs cheveux bouclés, auburn, disent les Anglais, « couleur de noisette; » ses lèvres, naïvement ouvertes, l’ingénuité de son regard, la tristesse résignée de son e.vpression, son sourire qui semble dire au monde : « Je vous connais, vous ne voulez pas de moi, » et aux hommes : « Je vous aime, et je veux vous servir, quels que vous soyez ! » — tout, môme son grand rabat de fine toile attestant la richesse et l’élégance des mœurs; — a simplicité de sa coiffure, l’absence d’ornements, enfin la brillante cuirasse militaire tranchant sur le tout d’une manière si bizarre, — formaient un ensemble unique.

Cela ressemble encore à Milton, Pym, Hampden; mais l’époque de Van Dyck vient de finir; le caractère de Penn est un peu différent. Une nuance nouvelle distingue Guillaume Penn. Il marche avec Fénelon, Catinat, Racine; — et toute cette bande de grandes âmes bien ordonnées. Il y a de la règle dans son utopie, de la grâce-

WILLIAM PENN, LE QUAKER

dans son enthousiasme, de la mesure dans sa tendre folie, si c’est une folie.

C’est un fou, — s’il est vrai qu’oublier son intérêt, préférer à soi les autres, donner infiniment, prendre peu, pardonner toujours — soit folie.

J’ai indiqué seulement la première phase, l’adolescence et la jeunesse, la lutte préparatoire de Guillaume Penn. Ce premier stage de sa vie est contemporain de la révolution, de Tusurpalion, puis de la restauration anglaises. Les principes étaient alors incertains, les mœurs détestables; — l’austérité était poussée jusqu’à la fureur, l’indépendancejusqu’à faire horreur et dégoût; les haines étaient violentes, les esprits troublés, les âmes aigries. Les ambitieux se permettaient tout, les vicieux se servaient de tous les moyens.

Aussi beaucoup de personnes se réfugiaient-elles en Amérique. Depuis que Christophe Colomb avait découvert l’autre continent, les philosophes s’étaient demandé ce que l’on ferait de ce nouveau monde américain; les hommes politiques, quel parti on en tirerait; les rêveurs et les utopistes, les misanthropes et les poètes, s’il n’y avait pas là quelque Éden mis en réserv'e pour consoler l’humanité de ses antiques douleurs ; les rois, s’ils ne pourraient pas la confisquer, chacun à son profit ; enfin les gens pratiques, financiers et spéculateurs, si l’or n’y germait pas comme ailleurs germent le blé, la vigne et le houblon.

Entre 1690 et 17â0 tout le monde pensait à l’Améri-

que. Morus dans son Utopie, Cervantes dans Persiles et Sigismoude, Montaigne dans se.s Essais s’en montrent singnlièrement préoccupés. Le Caliban de Shakspeare, maître de l’îlc déserte, dompté par la civilisation, n’est que l’emblème de la vie sauvage.

Il y a môme dans la Tempête un passage (que j’ai depuis longtemps * et le premier signalé) — où cette intention est évidente.

Shakspeare, qui vient de lire la traduction anglaise des Essais, leur emprunte une charmante page, vive et savoureuse comme toutes les pages du Gascon. Montaigne, frappé avec ses contemporains de cette extension inattendue donnée au globe par la découverte de Colomb, se demande ce que la philosophie peut en conclure; quelles sont ces nations .sauvages entrevues parles européens; si elles valent mieux que nous; ce que c’est que l’état de nature; s’il y a un âge d’or. — Et le propre des grands esprits étant la fécondité, non la coordination, la création, non le classement des idées; — Montaigne lance au hasard les paradoxes que plus tard Jean-Jacques a revêtus du prestige de son éloquence et fait passer pour siens. Shakspeare les emprunte à Montaigne; le parterre du Globe, vers 1703, familier avec ces mêmes idées, ne s’en étonne pas. Déjà Waller Raleigh, l’entrepreneur et le spéculateur, une sorte de Beaumarchais colossal, avait semé le germe des premières colonies américaines ; par degrés on s’était accoutumé à regarder ce continent comme un supplément de l’ancien, comme un refuge, nn asile, une « contre-Europe » destinée à faire la leçon à son aïeule.

Page 1