BOHÊME
« L'Italie, disait un jour M. de Metternich, n est qu'une expression géographique. )» Qu'en penserait-il aujourd'hui? Et que répondre à un diplomate italien qui, montrant la Hongrie exigeante, les Tchèques mécontents, les Galliciens toujours occupés à renouer le fil de la longue conspiration polonaise, les Allemands humiliés par la défeite de Sadowa et moins irrités çontre le vainqueur que contre le vaincu, dirait à son tour : « L'Autriche n'est qu'une expression géo» graphique »? La monarchie piémontaise a chaussé la botte italienne jusqu'à la pointe; elle tient même rétrier de la Sicile. La pauvre Autriche a perdu la Lombardie, puis la Vénétie, puis, ce qui valait plus qu'une province, le droit de régenter l'Allemagne*
Que de choses dans une bataille! que de volumes dans ce petit mot « Sadowa »l Que de phrases, de
I c:cs notes ont été prises en i86â. On n y a rien e£&cé, rien ajouté. • - • - ,
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paroles devenues vaines I La force a cela de beau qu'elle est simple ; il lâut aller voir quelquefois un
champ de bataille ; il est bon de contempler des lieux où quelques milliers d'hommes donnent leur vie pour que quelques millions d'autres cessent de dire des sottises ou soient lorccs d'en trouver de nouvelles. Quelle éloquence dans ces mottes de t^rel Elles semblent dire à Thomme : « J'ai bu ton sang, mais je t'ai donné le repos, et la raison, et une vision plus claire de ton destin. »
Nous faisions, la veille du départ, des réflexions moins philosophiques à Vienne, en nous promenant dans les allées illuminées du Volksgarten. Vienne, à peine aujourd'hui la capitale d'un empire, sera toujours une capitale du plaisir. Je ne sais quelle mol* lesse orientale a remonté le Danube et s'est arrêtée là : le plaisir est dans tous les yeux, le plaisir facile, engageant, sans remords, sans trouble; la gaucherie allemande devient ici de Télégance : les femmes sont Parisiennes, coquettes, souvent sàns pudeur, mais jamais sans grâce; des païennes, dont la morale se résume dans « vivre et laisser vivre ». Elles aiment les belles messes militaires, le retentissement des cuivres sous les hautes voûtes de Saint- Etienne, les charmants uniformes de l'armée, qui semblent dessinés par des marchandes de modes, de couleur tendre, blancs, bleu pâle, vert d'eau, fleur de pécher. On dit que le sang se voit trop sur ces vestes charmantes :
Bohême. lyS
on va quitter ces tons d'opéra-comique pour le gros bleu, le brun; quel dommage! Ces petits soldats, à
la jambe fine, à la moustache frisée, savent mourir, mais ils n'ont point l'air mâle, farouche des blonds et lourds soldats du Nord; on se demande s'ils sont assez forts, assez vigoureux.
■ Je les voyais passer et s'arrêter devant l'orchestre de Strauss : le maestro avait pris l'archet, et la valse, par lui conduite, avait par moments je ne sais quek frânîssements hystériques et quelle langueur adorable. La volupté a si bien rempli toutes ces âmes qu'il n'y a plus de place pour les pensées austàres. Trois jours après ce lamentable désastre de Sadowa, que faibdit le peuple de Vienne? Il courait à un bal masqué donné pour les blessés : il dansait !
On dit qu'il règne à Vienne une extrême libertéi et que les grandes dames peuvent très^bien s'asseoir au Volksgarten à côté des petites bourgeoises et même de ces personnes que je ne sais comment nommer, mais qui sont daiis toutes les capitales les guides les ' plus obligeants du voyageur. On ne voit jamais trèsclair aux choses nouvelles, et je crois qu'il m'eût étç impossible, dans la foule qui se pressait dans le beau jardin, de âiire une classification qui à Paris ne m'offrirait aucune difficulté. Je resterai donc toujours persuadé que j'eus l'honneur de. passer cette soirée avec ce que 1-ailstocratie viennoise a, de plus élégant.
176 Bohême»
Les lampions, s'éteignent un à un, la dernière ritournelle a fini, les violons et les violoncelles ren» trent dans leurs lits de bois, et nous retournons à
l'Agneau d'or,
. Le lendemain matin, départ pour la Bohême (duc d*Â...,'duc de C... et moi). Nos sacs sont
pleins de livres et de cigares. Jomini, le grand Frédéric, M. de Moitke, le colonel suisse Lecomte, :sont du voyage. On ne parle d'autre chose que de •brigades, de divisions, de gauche, de droite, etc. Moi, je regarde un peu le paysage; nous traversons le Danube, nous sommes sur une grande plaine unie, sans arbres; voilà Wagramf Mon cœur a un instant bondi. Mes yeux suivent quelques silhouettes de chevaux qui traînent la charrue; aux stations, sont des mendiants enveloppés de longs manteaux de drap blanc, des jeunes gens coiffés du bonnet de police hongrois, qui mangent des saucisses chaudes sans pain, des femmes aur pieds nus, des Slovaques avec leurs jupes de toile blanche. Un mot me réveille : le Spielberg ! La forteresse est très-pittoresque. L'ombre de Silvio Pellico doit être contente I Que ses tyrans sont déchus! Plus d'uniformes blancs à Venise! Et la fille du geôlier? Morte sans doute, comme lui. La puissance des caractères d'imprimerie est grande : que d'alliés Mes prir sôks ont Mù à Tltafie ! tous les cœurs ont conspiré pour elle. * —
Bohême, 177
La Moravie est un pays de petites montagnes.
Pays de misère : les femmes ont partout les pieds nus; j'en vois qui travaillent à des terrassements; les enfants conduisent des troupeaux d'oies ; bois de bouleaux argentés, de pins, de sapins, dur sol de granit, peu d'habitants.
Pardubitz est une jonction importante ; nous descendons de notre wagon. A la porte du buffet, un maître d'hôtel allemand nous reçoit; habit noir râpé, serviette sur le bras , cheveux plats et gras allant d'une tempe a l'autre : « Erlauben sic mir Ihren Herrschaâten mein gans unterthànigsten guten morgen zu wûnchen. » Nous ne pouvons nous empêcher de rire sous cette décharge de servilité allemande « Il y aurait à faire une étude sur la platitude comparée des Anglais, des Allemands, des Russes, etc.
Nous voici au boùt de notre voyage : nous quittons le chemin de fer à Josephstadt ; nous entrons à la nuit tombante dans la place forte. Josephstadt n'est qù*une ville de guerre, une pkce carrée entourée de casernes et de murailles. Une seule auberge sert de pension à messieurs tes officiers. L'aubergiste a l'air étonné d'avoir trois voyageurs : nous sommes suspects; on nous interroge; en d'autres temps, on nous éût demandé nos passe-ports : on se contente d'enregistrer nos noms. Nous faisons un méchant repas à côté des officiers, qui fument et vident des verres' de bière dé Pilsen en devisant des affaires du régiment*
178 Bohême.
Quelle vie! Les piles de boulets, les appels, les promenades sur le rempart, les inspections, les repas dans la noire salle d*auberge, les saluts àTaubergiste obséquieux, les caresses au chien, l'oeillade à la servante, rhistoire du lieutenant, le dernier numéro du Journal de Vienne; mais non, il ne Êiut pas lire les journaux, on serait mal noté. Et de beaux jeunes gens, forts, vigoureux, passent ainsi des mois, des années, et ne deviennent ni fous ni malades I Le sentiment du devoir est plus puissant dans l'humanité qu'on ne pense.
De bonne heure, à cinq heures, nous partons dans une voiture de poste autrichienne. Nous allons droit au débouché des montagnes de la Sîlésie à Skalîtz, par où est entrée la gauche prussienne en 1866. Il tait encore irais; la brume du matin enveloppe la lourde forteresse, qui vient seulement de relever ses ponts-Ievis; on va d'une traite, sur des routes bordées de pruniers , de pommiers, à Jaromicz, un gros bouig situé sur r£lbe. Sur la grande place pavée irrégulièrement, est une ibntaine avec des statues de saints grimaçantes et contournées . dans le style jésuitique et rococo du dernier siècle, et une Vierge noire à rayons dorés. Partout, en Autriche, on retrouve ce style, les statues peintes, penchées, qui ont des poses d acteurs; la sculpture fade et sans goût du temps de Marie -Thérèse ; tout autour des grandes places, des maisons à âiçades prétentieuses,
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blanchies à la chaux ; ordinairement des galeries basses font le tour, abritant toutes sortes de boutiques.
A Schweinschadel, une croix de bois marque dans un champ la tombe de six cents soldats , tout près d'une vaste bergerie qui appartient aux Schaumbourg-Lippe.
A Skalitz, visite du champ de bataille : c'est ici que le vieux Steinmetz, à l'extrême gauche prussienne, a attaqué Ramming et Tarchiduc Léopold. On voit encore des traces de boulets çà et là sur l'église et les maisons; beaucoup de toits neufs remplacent déjà ceux qu'on a brûlés.
. L'attaque prussienne a commencé sur la droite, à la fiiveur du rideau des bois dits de la Faisanderie; , elle s'est développée sur Skalitz ; elle fut arrêtée au centre par des batteries placées à la sortie du village au-dessus de la ligne du chemin de fer. Ces batteries tinrent fort nette la plaine qui leur faisait face; la gauche prussienne s'étendit alors hors de portée vers des marais, et, tournant la droite autrichienne, s'empara de la chaussée du chemin de fer et de la gare. A ce moment, les Autrichiens évacuèrent Skalitz; les Prussiens aiment à dire qu'ils l'ont pris d'assaut.
En nous rapprochant des montagnes, nous trou* vons Wissykoff , petit village situé dans un pli au sortir du défilé de Nachod. Quand on a pris un défilé, il hut en prendre aussi les abords; tenir la téte sans occuper la gorge, c'est rendre l'occupation du
Bohême,
défilé trop précaire. Règle militaire dont Steinmëtz n*a en garde de s'écarter : après le combat de Nachod,
il conduisit ses troupes fatiguées jusqu'à W'issykofF. Il y eut là un beau combat de cavalerie. Le fusil à aiguille dut kire merveille, car un petit parti d'inianterie prussienne put tenir contre des forces trèssupérieures sur le plateau, le long d'un bois de sapins.
Nachod est un gros bourg f^cé à la tête du déiilë,
à peu de distance de la frontière ; on y voit un vieux château pittoresque appartenant aux Schaumbourg- Lippe, qui fut un peu pillé le jour du combat, les; Lippe ayant pris parti pour TAutriche à la Diîète. Les Prussiens ne dédaignèrent même pas les couvertures de lit des simples habitants , si j'en crois le postillon qui nous mène à Trautenau. Ce bouig est une autre porte de la montagne ; on y arrivé en" longeant la chaîne par Skasowitz, oU sont des mines de charbon.
Trautenau est dans la vallée de T Alpa, cours d*eau
qui donne le mouvement à quelques filatures; nous montons sur le Kapellenberg et le Galgenberg. On a élevé sur ce dernier monticule un obélisque noir à la mémoire des victimes du corps de Gablenz. Les Prussiens arrivèrent par les hauteurs it travers bois et couronnèrent les collines voisines du Kapellenberg et du Galgenberg. Gablenz les repoussa avec beautoûp d'énergie, et les força de se replier en grand désordre
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derrière le défilé des montagnes. Le lendemain, les gardes qui marchaient à quelque distance de Bonin, et dont celui-ci avait imprudemment repoussé le concours avant la défidte de Trautenau, tombèrent sur Gablcnz par une marche Je ilanc et lui firent un mai aiireux. Si Gablenz avait été soutenu et avait pu lutter avec quelque avantage contre les gardes, le corps de Bonin , qui s'était replié en désordre sur la frontière , ne fût pas revenu ; le mouvement de l'armée prussienne était manqué. Le retour des Prussiens à Trautenau fut accompagné de grands désordres, et les soldats, battus deux purs avant par Gablenz, commirent des atrocités, sous prétexte d'exercer des représailles.
De Trautenau nous allons à Kœniginhoff; la descente se fait par un pays boise, plein de sapins, assez pittoresque. A Koeniginhoff, chemin de fer jusqu à Turnau, gros bourg où nous couchons. On ne parle que tchèque dans notre auberge ; on voit pendus aux murs les portraits des meneurs du mouvement slave. Turnau a, comme tous les bourgs bohèmes, sa grande place, où les maisons sont décorées de âiçades blanchies; ornées dans un goût prétentieux, où sa fontaine est entourée de saints. Saint François est le patron du pays; on le voit partout, sur les places, sur les routes, pressant une croix sur son cœur. Les femmes » ici, comme dans tout ce pays, sont laides, sales, sans souliers, sans bas; mais les hommes ont de jolies bottes,
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des moustaches frisées, des pipes superbes. Ils sont plus beaux, peut-être parce qu'ils travaillent moins. La femme est restée une bête de somme. J'entends appeler les vieilles femmes « matou^ka », ce qui me rappelle les romans de Tourguenef et h'^ussie. Le parler tchèque est doux , harmonieux : on sent partQut la paresse slave. Lçs prix de l'auberge de Turnau sont d*un bôn marché ridicule : pourquoi ne pas nous avoir offert simplement l'hospitalité?
C'est sur Kœniginhotf que Gablenz battit en retraite quand il fut coupé par les gardes aprôs sa victoire stérile sur Bonin. De tous les généraux autrichiens, le seul qui montra des qualités militaires ne fut pas soutenu dans un moment si décisif. Nous longeons les monticules de grès du Muskeybeig'; voici Podol et Mûnchengrastz. C'est par ici qu'arriva la colonne du prince Charles. A Podol, beau combat d'avant-garde au clair de lune. A Mûndiengrœtz, un engagement pour couvrir la retraité des Autrichiens : leur artillerie s'était établie sur la falaise du Muskeyberg et balayait la plaine. Mais la colline, abordée par des mouvements de iianc des Prussiens, dut être évacuée.
Nous suivons la route des armées; elle nous mène à Gitchin. 11 y a eu ici deux combats : d'abord à quelque distance de ce bourg, les Autrichiens prennent une bonne ligne de défense* indinée en glacis : les Prussiens ne peuvent faire taire par leur canon *
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cette ligne d'artillerie. Alors, comme toujours, on essaye un mouvement tournant; il s'exécute sur la droite, et réassit : le succès est dû à la solidité du centre prussien, très- bien établi sur la route de Trubau. Ce centre reprend l'offensive au moment oti le flanc gauche autricliien plie : le fusil à aiguille a dû le servir beaucoup à rester en position. Les Autrichiens font retraite.
Les Saxons livrent un deuxième combat en face de Gitchin. Ils ont; pris une longue ligne de défense avec Clam Gallas. Les . batteries saxonnes sont au centre sur TEisenberg, petite colline déchiquetée de minerai de fer. Des combats décousus se livrent sur la gauche autrichienne parmi des collines rocheuses, à droite, dans un fond marécageux. Les Prussiens ont partout le dessus. Il rie semble pas que les Saxons aient ce jour-là été brillants, ils se sont seulement retirés en bon ordre.
A Gitchin , nous nous reposons dans Fauberge qui servit au roi de Prusse de quartier général : je ^ fais jaser le maître de ïostinec, 11 parle du roi : <k Un bien bel homme, et si^bon, si généreux! il nous a donné beaucoup d'argent. »
On couche à Ostitz dans une petite auberge infâme : des lits remplis de vermine, une nourriture qui ne peut tenter un appétit vorace. Pendant qu'on attelle le lendemain matin , je regarde quelques hommes accroupis à l'angle des galeries de la place;
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ils fument, silencieux; je vois ouvrir les lourdes
portes des boutiques bardées de fer forgé d'un dessin original; nous partons . eniin par un temps brumeux, tout semblable à celui de la grande bataiUe. * Nous. allons à Sadowa par le même chemin que le roi de Prusse, mais avec d'autres pensées.
Peut-on se défendre de quelque émotion en approchant de ces grands théâtres oti les afbires humaines arrivent à leur péripétie? La route est bordée de pruniers, de cerisiers; elle court à perte de vue sur un terrain immense à larges ondulations. On descend dans un pli ; le Bistritz est au fond, un méchant ruisseau, et Sadowa, un village de quelques maisons, toutes rebâties à peuf. Le £istritz séparait les deux armées; elle va à peu près du nord-est au sud-ouest. Les Prussiens arrivent du nord; le roi doit passer le pli de terrain à Sadov^a** bien loin, à Nechanitz, le prince Charles à la droite; le prince royal a dû se mettre en mouvement de bonne heure pour venir tourner à gauche et prendre de flanc l'armée autrichiçnne, établie sur la route de Sadowa à Kœnigingrstz : un seul aide de camp lui a au milieu de la nuit porté Tordre du départ. L'a-t-il reçu? viendra-t-il? N'importe, on attaquera; entre le roi et le prince Charles, un immense terrain ouvert oii se déploient Tartillerie, la cavalerie prussiennes.
• Du côté autrichien, même disposition; il y a
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comme un double gradin, dont le plus élevé va de Chlum visp-à-vis de Necfaanitz. Les Prussiens prennent assez facilement possession du premier. C'est le second que Benedek veut surtout défendre ; sa belle artillerie est placée dans d'admirables positions pour les feux plongeants. Les Prussiens concentrent leur effort principal en avant de Sadowa; ils veulent en vain forcer les hauteurs que domine la colline de Ghlimi, et ne réussissent qu*à s'établir dans le bois, au fond de la vaUée. Fransecki le tient avec une énergie héroïque, et Benedek pousse en vain sur lui successivement des divisions prises sur son extrême droite'^ rangée en potence en &ce des points par où doit déboucher le prince royal. L'effort des deux armées se concentre sur ce point : les Prussiens se découragent; le combat dégénère en un duel de mousqueterie et d*artillerie. On ne voit rien venir sur l'extrême gauche; le roi, sur le pont de Sadowa, commence à devenir pensif; oq parle.un moment de retraite. L'artillerie autrichienne tonne victorieusement sur toute la ligne des hauteurs. Enfin, au moment décisif, à ce moment oli la balance de la •fortune longtemps incertaine se met à pencher, les colonnes du prince royal arrivent : Teffort enragé des Prussiens devant Sadowa, impuissant d'ailleurs, a eu ce résultat que Benedek avait aggloméré devant Chlum toutes les troupes que le matin il avait disposées pour couvrir Taile droite. Quand le prince'
Bohême,
royal arriva avec les gardes, cette droite n'était plus prot^ée. On livre autour de Chlum des combau désordonnés, un peu au hasard : un moment, Benedek est enveloppé de Prussiens; la longue ligne prussienne, si longtemps tendue, retenue, se remet en branle; de toutes parts la bataille recommence; les Autrichiens se sentent déjà vaincus : TartiUerie âiit en vain de folles prouesses, allant jusqu'à charger l'ennemi. La déroute commence, effrayante, aflreuse, . une déroute de Waterloo; nul ordre dans la retraite; on va vers Kœnîgingraetz, on se foule, on se presse dans le iaubourg; la petite place forte s'emplit de ' fuyards, puis ferme ses portes. Les vaincus errent en criant sur les glacis. La cavalerie prussienne s'aventure jusqu'au faubourg dit de Prague. La nuit descend sur une défaite lamentable, sur une armée qui n'est plus une armée. Les Prussiens bivouaquent sur le champ de bataille.
Le succès de leur opération était complet : en entrant par deux points si éloignés eu Bohême , par des déûlés si isolés, on courait un danger extrême. Un adversaire avisé se serait jeté avec toutes ses forces, soit sur l'armée de l'Elbe , venant de Trautenau , soit sur l'armée de Silésie, marchant en trois colonnes séparées; il la culbutait, la rejetait au delà des montagnes, 'et se donnait au moins ainsi .une semaine pour combattre l'autre avec avantage.
' Gablenz fut sur le point d'arrêter fionin, mais
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il ne fut point appuyé. Le vieux Steinmetz en
tenant ferme ù Tcxti cme gauche, les gardes en marchant au canon de Gablenz, réparèrent la dékite de Bonin.
Benedek ne comprit rien aux projets prussiens; il semble n avoir été occupé que de recueillir les Saxons ; son esprit resta flottant entre l'armée de l'Elbe et celle de Silësie; voyant de fortes masses approcher de divers côtés , il ne sut prendre son parti et choisir une direction. Il ne pouvait pourtant, en marchant droit, cotnmettre d'erreur : n'importe oîi il frappait fort, il frappait un coup mortel. La concentration prussienne une fois faite ou du moins les armées en communication, Benedek choisit bien son terrain de bataille à Sadowa. La ligne principale de Sadowa à Nechanitz était excellente; mais Sadowa fut attaqué avec tant d'impétuosité et de ténacité, qu'il fallut d^arnir la droite, et, lors de l'arrivée da prince royal, Chlum n'était plus défendu.
Les Prussiens, il faut l'avouer, furent admirables pendant leur courte campagne. Pour l'infanterie autrichienne; elle était entièrement dânoralisée par reflet du fusil à aiguille ; l'artillerie fut au contraire magnifique, chargeant, comme je Tai dit, à la fin de la bataille et ne s'arrêtant qu'à cinquante mètres de l'ennemi pour lui cracher de la mitraille. Elle perdit naturellement ainsi beaucoup de canons. La cavalerie couvrit, aussi bien qu'elle le put, la retraite, qui
i88 Bohême.
se fît dans une extrême confusion. Les Saxons, assez
faibles à Gitchin, tinrent très-bien à Sadowa, et se . retirèrent sans perdre un canon.
Nous montâmes à la tour de Cblum; la petite église porte encore des traces de boulets : tout autour de l'église et du village sont des monuments élevés à la mémoire des victimes; Prussiens, Autrichiens, dorment ensemble le dernier sommeil. Toute la journée, dans les champs , nous avons rencontré des croix de bois : quand elles seront pourries, il ne restera rien de tant de braves gens qui soqt venus mourir là.
Voici les reliques de la gloire ! Un invalide vend aux voyageurs qui viennent à Chlum des balles, des morceaux de boulets, des boutons d'uniforme etc. Du haut de Téglise, on aperçoit très-bien le terrain par où le prince royal a débouché. « S'il n'était pas venu ! » se dit-on. Mais il est venu ; l'iiistoire n'a pas de conditionnel.
En route pour Kœnigingraetz : une grande ligne droite! Nous arrivons à la nuit tombante, comme les fuyards, au faubourg de Prague, d'où Benedek envoya ses bulletins. Quel mouvement alors I quel calme aujourd'hui I Cette auberge était le quartier général : ce soir, on joue des valses dans le petit jardin, oii quelques soldats boivent de la biàre en fumant. La place forte a encore pourtant son air de bataille : pas un arbre, pas un obstacle sur les glacis;
Bohême. 189
tout a été rasé, comme à Joscphstadt -, les toits, les clochers, lèvent leurs silhouettes anguleuses sur le ciel. Pauvres arbres, si lents à grandir, si vite coupés, en une nuit! parce que M. de Bismarck a écrit une lettre plus hautaine que de coutume, et qu'un .archiduc en habit blanc a fait le tour des remparts!
Voilà la grande place, l'église aux clochers aigus, Tauberge de V Agneau. Les officiers, dans la salle commune, sont déjà entoures d'un nuage de fumée. Nous montons dans nos chambres; deux chambres pour trois : des lits sans draps, où Ton se couche entVe le matelas et une épaisse couverture de coton. Je vais faire ma cour à une jeune femme qui loge au rezKie^haussée, et qui semble être la Vénus de cet Olympe. Sa chambre s'ouvre sur l'entrée des voyageurs. J'entrevois, par la porte qui bâille, un portrait de femme nue jusqu'à la ceinture ou même un peu plus bas. Je tâche de hïie comprendre à Vénus que je voudrais des drap>s; elle promet de les apporter elle-même. — L'aubergiste ne s'occupe que de sa pipe et de messieurs les officiers. Comme l'un de nos voyageurs est un peu Êitigué, on sert le dîner dans sa chambre. Les draps arrivent : mais Vénus ne veut plus s'en aller, il faut la mettre un peu à la porte.
Nous passons trois jours en ce lieu charmant : on prend des notes ^militaires; on ne parle que Jomini, de Moltke, dislocation, brigades, detni-bri-
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gades, prince Chftrles. — tfi dimanche matin, je
vais entendre la messe militaire : le bel hymne de Haydn résonne avec une douceur et un éclat inouïs dans relise de la garnison. Les Hongrois aux pantalons collants sont là comme à la parade , regardant les femmes. Les filles prient et regardent les soldats. Sur la place, on se promène du matin au soir; tous ces soldats ont bonne mine, bonne fitçon; ils n'ont pas l'air lourdaud, épais, des gens du Nord, 11 leur manque sans doute ce qui animait les lourds bataillons du Brandeboui^, de la Poméranie, une ambition, une idée. Rien de plus coquet, de plus joli que les uniformes, trcs-simples pourtant, avec très-peu d'or et de chamarrures : on sent dans ces natures quelque chose de féminin. Les têtes sont rondes, pe^ tites. Les officiers sont pour la plupart très-pauvres : beaucoup sortent des rangs ; leurs habits , si charmants, sont peu coûteux : ils vivent pour le dehors, la promenade, Tuniforme. Leur vie intérieure est presque sordide.
On ne sent nulle part en ces pays l'effort : tous ces gens se laissent vivre, aiment le grand air, k . musique, la danse. Je vais le dimanche soir, avec le duc de C , voir un bal de soldats dans le faubourg de Prague. Jeunes filles , enfants , maritornes hideuses , soldats, tout remue ; quand les danseuses font défaut, les militaires hongrois dansent entre cuxj ils jouissent delà valse avec passion, y met-
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tent une sorte de volupté physique et sauvage. On crie, on boit, on se querelle un peu; quand ils ont beaucoup dansé, les Hongrois volontiers jouent du sabre.
Dans les parties de la Bohême ravagées par k guerre, parmi les petites gens, aubergistes, postillons, je n'ai pas entendu un cri de haine ou de
colère contre la Prusse. On est depuis des siècles habitué à la guerre. Que de fois ce pays n'a-t-il pas été traversé, foulé par des armées? Le peuple n'est qu'un tânoin : à Sadowa, ce n'est pas lui qui a été battu, c'est l'armée de TEmpereur. La force qui retenait solidement le faisceau de l'Empire s'est aâaiblie : le faisceau se desserre*
Au lieu d'une douleur, on éprouve je ne sais quel allégement ; les races respirent mieux , elles se bercent de vagues espérances, de folles illusions. Les Hongrois ont forcé TEmpereur à redevenir le roi de Hongrie ; après l'unité, on essaye le dualisme. Il y a deux ministères, deux gouvernements, des deux côtés de la Leitha. Le succès des Hongrois excite l'ardeur des Tchèques, des Polonais, des Moraves : on n'entend parler que de pragmatique sanction, de
droit historique. M. de G comprit le dualisme
d'une façon assez originale : il avait une maîtresse allemande, il en a pris une seconde, hongroise. Les Tchèques voudraient qu'il en prit u-ne troisième. Tout ce désordre prouve que, sous le gouverne-
192 Bohême.
ment absolu, les races diverses de l'Empire ont pu du moins vivre, végéter, germer. Les peuples civilisés et libres sont dévorants: le duché ae Posen est déjà plus germanisé que la Gallicie. L*étonnement des Prussiens en Bohême fut des plus grands en entendant parier partout slave : ils étaient indignés contre l'Autriche.
• Je ne crois guère à l'avenir des Tchèques ; ils seront bien plus promptement absorbés qu'autrefois et fondus dans la masse germanique, si l'Autriche conserve les libertés nouvelles qu'ils sont si heùreùx de posséder "et dont ils sont souvent tentés d'abuser. La parole joue un trop grand rôle dans les gouvernements parlementaires pour que la langue ne devienne pas le ciment naturel des nations. L'empereur d'Autriche actuel a appris sept langues et les parle; mais dh ne se j&gure guère un parlement polyglotte. A Berne, on parle, il est vrai, français et allemand dans le conseil fédéral; mais la Suisse est si sage, si petite! Les deux grands fleuves slave et allemand qui se rencontrent en Autriche ne mêleront pas longtemps leurs eaux : chacun se fera un lit. Les Allemands de Vienne ne se sépareront jamais en pensée de la grande Allemagne. La politique autrichienne est un labyrinthe dont le âl n'est pas trouvé.
J'eus le temps de faire ces réflexions et bien d'autres dans l'auberge de Kœnigingroîtz, pendant que
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mes compagnons de voyage se plongeaient dans leurs études militaires.
Nous partons enân : à la gare, au moment du départ, arrive un jeune ofEcier charmant, vingt^deux ans au plus, accompagné d'une espèce de mentor; on l'appelle monsieur le comte. Il monte dans notre compartiment : un vieux monsieur et une jeune fille lui font de tendres adieux. Lui-même a Tair ému, la voix caressante : « Ich weine innerlich », dit-il (Je pleure intérieurement). Les mains se pressent cent fois, la jeune fille est prête à sangloter. Le train ' part. Encore quelques mouvements de la main , du mouchoir. Tout d'un coup, quand le devoir des adieux est bien rempli, le jeune comte se tourne vers les murs de la ville et s'écrie avec une joie indicible : « Addio, Kœnigingraetz. » Sa figure s'est iUuminée. Hypocrisie de la jeunesse! elle pleure là-bas, le cœur gros, la mémoire chargée de doux souvenirs et de mensonges; lui rit insolemment et frappe sur les genoux de son mentor, et crie encore : « Addio, Kœnigingraetz. »Ge petit roman se complète dans les bouffées épaisses de nos cigares : je vois dans la fumée les promenades sur les remparts, un rideau qui s*écarte pour voir passer le jeune comte dans son habit blanc bien serré. Un comte I Plus d'une petite bourgeoise,est devenue comtesse et a pu bixider une couronne sur un mouchoir, sur une taie d'oreiller. Et puis, qu il est beau et poli! que cette*
ig4 ' Bohême.
ba^ue armoriée sied bien à cette fine main î Le colonel le salue plus bas qu'aucun autre officier. Hélas! le voilà parti, parti pour Vienne, pour le Prater, pour le Graben. Que Kœnigingraetz est vide î Les cœurs ont aussi leurs Sadowa.
Nous arrivons à Prague.
La religion dans toute l'Autriche est matérialisée ; on voit bien ce réalisme à Prague. Là, dans les vieilles églises romanes, gothiques, on a mis aux vieux piliers badigeonnés des chapiteaux corinthiens dorés; les autels sont ornés comme des femmes, de dentelles, de fleurs; le nu des statues saintes est peint de couleur de chair. On pose sur la tête du Christ en croix, au lieu de couronne d'épines, des -couronnes de fleurs, des coiffures de papier. Les saints portent au cou de vraies médailles attachées à de vrais rubans rouges, violets; la téte de la Vierge est comme un soleil entouré de rayons. Tout luit, tout étincelle; autels, confessionnaux, chaires, sont du style rococo le plus tourmenté, le plus extravagant. Ces églises sont la féte des yeux des pauvres gens : ils y ont l'éblouissement de l'or; à la maison, ils retrouvent leschilions noircis du papiermonnaie.
Je vais, avec le duc de C , visiter le qtiartier
juif. Voilà le vrai Ghetto I La poussièse, la boue, la
crasse des siècles : on mettait autrefois des chaînes k soir aux issues du quartier maudit. Croissez et
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multipliez, misérables, en vos sales repaires! A quoi il faut ajouter : « Achetez et vendez », car chaque maison est une boutique, chaque enfant un marchand. Vieux clous, vieux habits, vieux baromètres, jeunes femmes! Quelles fleurs ont poussé sur ces fumiers humains! quels germes le vent a pris ici, à Francfort, dans tous les noirs quartiers de la misère juive? J^entrevois une tête charmante, deux yeux de gazelle longuement fendus et bordes de cils longs comme des pinceaux, des épaules de neige, rosées par le soleil couchant; et qu*est-ce qui tourne les pages du livre où la jeune fille de Lévi promène nonchalamment le regard? Un prince d'une des plus nobles et pljis antiques maisons de l'Europe. Cette vision me suivît dans les rues du quartier juif : de petites hlles nous jetaient des regards provocateurs; toute femme ici, dit-on, se vend; la jeunesse est à la prostitution; Tage mûr à la maternité, aux soins de la famille. D*une vie elles font» deux vies, Tune cynique et vile; l'autre austère, fidèle. Ne trouve-t-on pas cette âme double chez tous les Sémites?
Nous visitons le champ de bataille de lySj, près de Prague. Le grand Frédéric fit une marche de flanc en ordre de bataille devant le prince 4e Lorra'ine, et tourna la droite autrichienne. Comme
toujours , les Autrichiens avaient pris une bonne position sur le Zizkaberg; mais quand l'armée de
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Frédéric, de l'autre côté de la vallée, se mît en mouvement le long des hauteurs, la ligne autrichienne • pivota sur sa droite et ût une conversion générale qui entraîna quelque désordre. Frédéric attaqua vigoureusement sur sa gauche, aidé du vieux Schwerin, l'inventeur de l'école de bataillon, qui mourut là, tenant en main le drapeau de son régiment, qu'ilavait ramené à travers des fonds marécageux. Vainqucur à la gauche, Frédéric remonta en quelque sorte toute la ligne autrichienne jusqu'aux hauteurs qui avaient servi de pivot dans le mouvement autrichien.
Cette bataille fut terrible; il y eut soixante mille hommes hors de combat, Autrichiens ou Prussiens. Le terrain est intéressant; ce sont des collines siluriennes noires, nues, abruptes, vers la Moldau, et se reliant par des plateaux onduleux dont les plis aont marécageux. Un vieil invalide garde le monument de Sahwerîn.
* Après la victoire , la défaite. Nous allons visiter le champ de bataille de Kolin. Prague bloqué, Frédéric fut contraint de laisser une partie de ses troupes pour surveiller le prince de Lorraine enfermé dans cette ville, et d'aller au-devant du vieux Daun, qui venait essayer d'en faire le déblocus. Cette fois encore le roi fit une marche de flanc en ordre de bataille. Zîeten tenait la gauche : il fît une attaque heureuse, et rejeta une partie de la droite ennemie sur Kolin.
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Le centre et la droite suivaient Zieten en colonne. Le roi avait ordonné à l'armée de ne point dépasser une chaussée qui marquait la ligne de bataille. Mais les pandours, cacéés de l'autre côté dans les blés, tourmentèrent tellement Manstein, qu'il ne prit pas le temps de se relier à Zieten, et fit front pour attaquer les Autrichiens. Toute l'armée, à sa suite, fit demi-tour ; il resta une ouverture entre le centre et la gauche. La cavalerie prussienne s'y jeta en vain , et essaya de chaîner : elle fut repoussée ; abrs Nostitz et les Saxons achevèrent de briser la ligne prussienne et écrasèrent le centre. Zieten s'était replié prudemment et couvrit la retraite.
Cette bataille prouve quel danger présentent les marches de tianc à trop petite distance de i'ciHicmi. Frédéric, dans ses Mémoires, raconte ses batailles avec une . extrême clarté. L'homme y paraît partout supérieur au roi et même au général. Il n*y a de vraie grandeur qu'à cette condition. Jamais Frédéric n'est plus admirable que dans la défaite; le malheur ne l'écrase pas comme Napoléon, il le relève;, il n'abandonne jamais l'armée comme fit l'Empereur en, Egypte, en Russie, à Waterloo; il reste avec les siens et déploie des ressources, une fertilité d'invention inouïes.
Quel roi que celui qui fit du pauvre Brandebourg, d'un pays sans frontières, sans passé, la Prusse I Quand on étudie la conduite de Frédéric à la liieur
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de l'histoire moderne, on devient bien indulgent pour le conquérant de la Silésie. Il fit plus qu'un royaume, il créa des institutions. L'administration , la justice prussienne sortirent de son cerveau. Son œuvre lui survit : elle est toujours la même. Sa gloire rayonnera toujoi^rs sur l' Allemagne, et en restera une des forces et un des soutiens. Où est, au contraire, l'empire de Napoléon I"? où sont ses conquêtes? quel progrès a-t-il &it &ire à la France? Il Ta rejetée en arrière, et son souvenir pèse encore comme uii funèbre cauchemar sur le génie brillant de la nation qu'il a asservie et déshonorée. Comme homme de guerre, comme politique, comme administrateur, le grand Fréd6ic n'a pas à craindre la comparaison avec Napoléon.
Tout me ramène à la grandeur prussienne : j'ai vu ces plaines où les HohenzoUern ont £Eiit un nouveau bail avec l'Allemagne; il £iudrait bien des fautes et des crimes pour les faire descendre du piédestal oîi Sadqwa les a hissés. Est-il vrai que notre époque soit républicaine et pacifique? Je vois tout aux pieds de deux rois soldats, de Victor- Emmanuel et de Frédéric -Guillaume. L'Italie y l'Allemagne nouvelles resteront monarchiques. Le grand Empereur, celui qui de soixante millions d'esclaves a hit soixante millions d'hommes libres, est moins un souverain qu'un dieu. Pendant que ces nations grandissent ou se relèvent, on discute en France les
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questions les plus misérables; la France semble devenue incapable d'une volonté suivie, d'une longue '
pensée. Il y a de petits grands hommes qui jouent au Mirabeau ou au Robespierre. Au lendemain de Sadovea et sous le règne de Napoléon, on rencontre des gens qui disent : « Je suis Girondin », d'autres : « Je suis Jacobin ». Il n'y a pas deux partis, il y a dix partis: les légitimistes, les catholiques légitimistes, les catholiques bonapartistes, les bonapartistes démocrates, les bonapartistes conservateurs, les orléanistes démocrates, les orléanistes légitimistes, les républicains modérés, les républicains rouges, les socialistes, etc.
Que ces disputes sont vaines ! La guerre a cela de beau, qu'on y expose et qu'on y donne sa vie. Dormir son dernier sommeil sur un champ de bataille , ou, vainqueur, se dire : « J'ai fait quelque chose; il. restera quelque chose de moi. Je ne suis pas venu en vain ici », voilà qui est digne d'un homme t
Pour quels hâx)s étranges travaille pourtant l'histoire! Voilà que la Providence, le Dieu inconnu, a pris pour son représentant le vieux roi de Prusse et donne une tâche révolutionnaire à un ennemi-né de la Révolution ! Quelle plaisanterie que l'histoire si l'on ne regarde qu'à ses dehors , à son décor ! Mais il y a une force secrète, terrible, qui £ait remuer tous les dieux et demi -dieux de la terre; une force qui s'ignore et qui tend où la pousse une autre force
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encore plus ignorée; l'histoire est une suite r^lée
de hasards , elle va toujours à quelque chose de nécessaire : tout lui est bon, tribuns et rois , monarchies et républiques, la barbarie et la civilisation. Oli nous mène-t-elle? où va l'Europe, si vieille, si usée? où vont nos races latines? où va la France, si vile et si charmante , si rusée et si iacile à tromper, si haineuse et si douce, si brave et si timide, si injuste envers ceux qui l'ont aimée et si généreuse envers ceux qui lui ont fait du mal; nation folle, objet de haine et d'amour, unique au monde, qu'on pourra vaincre mais non égala-, dominer mais non asservir, qui échappe à toutes les mesures par la souplesse d'un génie insaisissable et déréglé? ËUe n'est pas seulement inconstante: elle est tourmentée d'une sorte de logique perverse qui lui démontre la • fausseté de toutes les lois. Elle place entre toutes choses et soi le doute moqueur et l'inexorable ironie.