‹ Italie, Sicile, Boheme notes de voyageChapitre 9 sur 11 · ROME · texte numérisé non relu

ROME

Il est six heures du matin : de la place d'Espagne» je monte par des escaliers en rampe à Féglise de

la Trinité des Monts ; j'y entre un moment pour voir la fresque célèbre de Daniel de Volterre, la Descente de croix, La couleur est perdue sous les restaurations, on ne peut plus qu'admirer les lignes f très-grandes, très -nobles, les touchantes attitudes; une sainte femme qui soutint de son bras la téte de la Vierge me rappeUe tout à fiiit un tableau de la galerie de Twickenham, une Des^ cente de croix attribuée au même maître. De la terrasse qui est en £ice de l'église, auprès d'un petit obélisque, je prends possession de Rome; je la vm s'éveiller dans le ciel qui se dore; ces coupoles, ces églises, ces palais, n'ont pas encore de noms pour moi; j'aime ce désordre oti tout est nouveau : ces lignes compliquées, croisées en tous sens; je recon*nais pourtant l'énorme cylindre de pierre du fort Saint-Ange, et, derrière, je salue Saint-Pierre et le

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Vatican ) dont les grandes masses surgissent en avant des jardins pontificaux, indiqués par une ligne de sombre verdure. Je remonte lentement la route qui passe devant l'Académie française et qui s'élève jusqu'au iPincio. L'borizQn s*agrandit : j'aperçois le Tibre, les espaces verts qui séparent le château Saint-Ange du pont de Ripetta et de la place du Peuple j je vois converger des rues vers cette place charmante, ornée d'escaliers, de statuts, de hauts cyprès. Le doux son des cloches monte à travers Tair du matin encore alourdi ; les jardins de la villa Borghèse jaunissent sous le soleil horizontal, qui les inonde comme d'une poussière d*or; la verdure printanière reluit dans les prés qui ondulent au pied des vieilles murailles, hautes, sombres, sévères sans être menaçantes. Je vais, je viens; tout est nouveau : cette colonne là-bas qui montre sa pointe, serait-ce la Trajane? Où est le Capitole? Quelle est cette haute tourrpuge? Cette ligne bleue qui, par delà les assises des maisons, des palais, la dentelle des pierres, des arbres, court à l'horizon, si vaporeuse et si droite, serait-ce déjà la mer? Quel calme en ce beau lieu! quelle douceur de voir si tranquille , si silencieuse , si reposée, cette ville dont le nom a rempli le monde depuis tant de siècles! Sa beauté n'est pas la terrible beauté de la mort , c'est celle de ces statues qui gardent un sourire ûnmortel. Les premières sensations que in'a données Kome ne peuvent se comparer à

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rien dans mon esprit : je sentais comme un enivrement tranquille, une âme plus légère, plus libre; nulle préoccupation catholique ni même chrétienne; le bonheur de vivre parmi tant de belles choses, devant tous ces présents des temps passés, de respirer Tair que Raphaël, que Michel-Ange avaient respiré, de sentir la paix qui plane sur la campagne de Rome, de suivre les nobles et classiques contours de ses collines. Quelle est la capitale oti i on puisse éprouver les émotions du désert? quel est le désert où Ton trouve partout la main de Thomrne? Paris est trop bruyant, sa vie est une fièvre, ses foules ont des passions. Ici le peuple vit comme sur un théâtre : il orne un décor; moines à grande allure, à mine hautaine et pensive, paysans, femmes robustes aux mouvements d'impératrice, beaux enfants aux yeux largement fendus, aux boucles épaisses, tout £Eiit partie d\in tableau. La vie remue encore sur ces ruines, mais ce n'est pas la vie inquiète, agitée, turbulente de nos villes; elle garde une lenteur, une majesté qui lui donnent quelque chose du rêve. Je vais à Saint-Pierre : je m'arrête un moment sur le pont Saint-Ange; le Tibre jaune coule sous mes pieds : des chèvres blanches s'abreuvent pendant que les pâtres au manteau vert mangent assis sur les margelles. Des soldats de la légion d'Antibes (habillés tout comme les nôtres, sauf une bande bleue qui court sur le pantalon rouge) montent la

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tijarde sous le drapeau jaune et blanc. Le Tibre n'a pas de quai, les maisons plongent dans l'eau leurs fondements noircis; voici les doubles fenêtres de celle que, dit-on, habita Raphaël; elle est tout près dil pont. Une rue étroite, où se trouve le palais Torioniai conduit à la place Saint-Pierre.

Je ne la décrirai point : l'impression est grande, ou piutôt elle grandit à mesure qu*on reste, qu'on attend : rien n'attire l'oeil sur la façade, rapetisséô par les statues qui la dominent; on sént mieux l'immensité du lieu en passant entre les colonnes du péri-> style et en se comparant à elles. Le dé où s'appuie la base des colonnes monte jusqu'à hauteur d'homme* Au dedans, il £aiut faire de semblables comparaisons pour que les dimensions deviennent bien apparentes. Le plan de l'édifice est simple, on le comprend à première vue; nulle complication dans i'architectore; tout est visible^ net, évident. De grandes tentures rouges couvrent les pilastres des massifs piliers | cette décoration ne déplaît pas, elle indique bien les lignes de l'architecture. J 'arrivais , l'esprit plein da défiance à Teodroît de Bernin, sur ]& défensive; je me sens désarmé par tant d'ampleur, par ce luxe inouï qui a pourtant Tair facile, qui ne fatigue point. La grandeur brutale agit ici comme élément esthétique; l'immensité enveloppe, fond les détails» ks noie; la lumière joue sur les beaux caissons doréS, sur les marbres de toute couleur, die descend comme

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à tmven Tazur de la haufe coupole, oti les saints et

les anges sont assis sur leurs cercles immobiles; elle éclate sur les broderies d'or qui serpentent autour des colpnties d& bronze du maître-autel, elle se brise sur rimmense gloire qui luit comme un soleil au fond du chœur. Le pavé de marbre, dont nul banc, nulle chaise ne trouble la perspective, s'étend comme un grand lac. On jouit, sana savoir pourquoi, de c^te grandeur, de cet ordre si apparent en dépit de la profusion des ornements. L'immensité produit ici non pas l'impression de la terreur, mais une sorte de bien-^étre qui rend indulgent pour tous ces tombeaux prétentieux, ces saints, ces saintes gigantesques qui grimacent, qui posent, pour ces draperies de marbre bknc, tordues, agitées par je ne sais quels vents ennemis du repos, pour ces anges juchés dans tous les coins, les amours du christianisme. Ce luxe est si plein, si grandiose, si joyeux! Le soleil entre par les larges ouvertures, et ses rayons, répercuté en tous sens sur les angles pdis, sur les luisantes moulures, sur les pierres précieuses, sur l'or des mosaïques, forment comme une iiuréole qui semble porter et soulever les immenses piliers et les voûtes colossales. Ce luxe formidable, qui dépasse toutes les fortunes privées 04 princières , n'a rien qui choque ni qui étonne; on ne sent pas ici ies terreurs, les sublimes anxiétés de Fart gothique ; on est bien loin de la simplicité robuste et sombre des basiliques ; on

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assiste au triomphe définitif du catholicisme, à sou

apothéose.

Je vais au hasard de chapelle en chapelle; mais sont-ce bien des chapelles? Chacune est grande comme une église. L'admiration m'arrête devant le toml;)eau en bronze de Sixte IV, œuvre d'Ant. Pallajuolo. Quelle joie de retrouver la Renaissance si fine, délicate et spirituelle 1 ûne perle parmi tant de lourdes pierres. Le monument a la forme singulière d'un serre-papier ; trois plans horizontaux de plus en plus rétrécis, appuyés l'un sur l'autre. Sur le plan supérieur, le vieux pontife/ bouche serrée par la mort, œil clos, le menton saillant et dresse ; ses pieds, richement chaussés, ne tiennent pas debout, ils s'écartent, retombent de côté sans force, sans ressort; à ce seul détail on reconnaît le grand artiste. Les mains croisées dans l'éternel repos prient encore.

La fantaisie du sculpteur a couvert les deux autres plans, qui forment de larges rebords, de figures allégoriques; de belles créatures, souples comme des couleuvres, représentent les Sciences, les Arts, la Musique, l'Arithmétique y la Philosophie, etc., la Foi , la Vérité , qui d'une main tient un miroir, de l'autre étoutle un serpent. Le sombre éclat du bronze harmonise toutes les disparates. N'ya-t-il pas de l'ironie dans la mort? Le génie demi-païen de la Renaissance se plaît à ces contrastes : il donne à un pape un cortège mythologique, remplace les anges froids

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et pétrifiés par des génies nus, mouvants, heureux, sensuels. Il y a encore dans Saint-Pierre un autre tombeau du même sculpteur, celui d'Innocent VIII ; on y retrouve, plus petites, des futures analogues.

La Pieta de Michel -Ange est une œuvre de sa jeunesse : les blancheurs de ce beau marbre se détachent bien sur un fond de calcaire jaune veiné; l'expression n'atteint pas encore le sublime douloureux et la puissance terrible de ce grand maître; le corps- alanguî du Christ a des proportions assez maigres, mais il y a déjà quelque chose de surhumain dans la face vague de Marie, dans ce sein large, ample, qui a porté un Dieu ; les draperies sont très-étudiées, un peu trop fouillées peut-être.

Au fond du chœur, à gauche de la tribune, est le tombeau de Paul III Farnèse» par Guillaume délia P<Mrta; la statue du pape est en bronze et d'une merveilleuse beauté; au-dessous du catafalque sont deux grandes figures couchées : la Justice, qu'une ridicule pudeur a couverte d'une draperie de fer-blanc peint qui imite très-habilement le marbre et couvre les ondulations puissantes et nobles d*un corps admirable ; la Prudence, vieille, à tête sibylline, au torse plat et loimi, est représentée par un homme ou plutôt n*a pas de sexe; la Justice tourne vers elle sa figure hautaine et semble la défier : idée sublime, non voulue peut-être par Tartiste, et d'autant plus frappante.

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Quelle différence entre ce tombeau grave, simple,

de grand style, et les œuvres prctcntieuics et tourmentées de Bernin! Regardez en face le tombeau d'Urbain VIII, cette Charité aux muscles rebondis, qui rappelle Jordaens plus encore que Rubens, ces enfants joufflus, aux chairs plissées, pendus à la mère robuste, dont le marbre fait luire les seins laiteux. Nul idéalisme en ces ouvrages, où la grandeur est sans grandeur, où le colossal se fait joli et le joli colossal ; une facilité inouïe, une verve emportée, çà et là des détails heureux, charmants, partout je ne sais quoi de puissant, d*aisé, de facile, l'art enfin devenu le serviteur spirituel et complaisant du décor.

Mais tout est décor dans Saint-Pierre : la tribune entourée de^ ses rayons, des groa nuages dorés oti flottent des anges , le maître^utel aux colonnes tor-* ducs, les enfants qui jouent au sommet du baldaquin avec la tiare et les clefs de saint Pierre. Voyez encore ce tombeau : une mort ailée, dont le squelette est entièrement dore, soulevé de lourdes draperies faites d'un marbre veiné à reflets ambrés; audessus sontquatre femmes colossales ; la plus grande, mère puissante, à la poitrine rebondie, tient un enfant musculeux; en pendant, une sorte de Madeleii^e s'enveloppe des longues ondes de sa chevelure; au sommet est assis Alexandre VII, téte de soldat plutôt que de pontife, à la fine moustache, au sourire grimaçant. Ces grandes compositions théâtrales

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remplissent Saint-Pierre, mais elles se perdent dans rimmense ordonnance du grand édifice.

Je vais au Vatican et monte d'abord aux Loggic de Raphaël, longue galerie ouverte sur la cour de San Damaso. Raphaël avait été très-frappé des peintures antiques trouvées dans les thermes de Titus, et ses Loges sont entièrement décorées dans ce goût bizarre avec lequel les fouilles de Pompéi nous ônt depuis rendus Êtmiliers. Cette œuvte délicate et spirituelle est aujourd liai presque ruinée : mais qui oserait la restaurer et passer son pinceau sur cette fresque l^ère comme la mousseline, aux traits plus fins que ceux des vases étrusques? Quelle fécondité d'invention! L'œil est amusé par les chimères, les dragons , les fleurs , les oiseaux , les iemmes élancées aux chairs rosées, aux chlamydes Itères ; sur chacune des voûtes , il y a de petits cadres oîi sont traités des sujets bibliques. La main même de Raphaël n'a peint que la Création. Dieu, les bras tendus, semble frtinchir Fespace d'une enjambée énorme; il est entouré de nuages et d'éclairs. Tout le reste a été peint sur les dessins de Raphaël par ses élèves.

Au bout de la Loge s'ouvrent les Stanze, cinq vastes salons qui renferment Tœuvre capitale du maître. C'est ici que son génie a touché l'apogée. 'On cherche à deviner ce qui se passait dans cette âme heureuse, placide, féconde, qui avait atteint la perfection. Raphaël ne pouvait plus se tromper, mal

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faire, faire à demi; tout sort de son imagination et de ses mains, achevé, complet. Était-ce assez qu'il vît autour de lui , dans les rues de Rome, au Transtevère ou dans les palais, ces beaux visages romains aux larges plans, à Tœil ombré, ces riches chevelures frisées naturellement en ondes épaisses, ces corps dont chaque attitude est noble, chaque mouvement gracieux? mais cette race privil^iée, le produit de tant de siècles de gloire, de puissance, de civilisation, est toujours la même et n'inspire plus personne. J'ai vu, sur la place Navone, des marchandes de légumes qui semblaient des impératrices. Que sont les blanches et roses beautés anglaises, à la taille sans souplesse, à l'œil inanimé, auprès des modèles qui, pour quelques baïoques, vont d'atelier en atelier? Ce qu'on ne peut comprendre, ce qu'on ne saurait assez admirer, c*est ce mariage intime qui, dans Tesprit de Raphaël , s'opérait entre l'image et la réalité. Les hgures sortent de son esprit comme d'une matrice naturelle; dans tout ce qu'il £siit à Rome, elles ont cette attitude noble, aisée, souple, qui n'a pas la roideur statuesquc ; la pose n'est jamais figée, elle semble toujours n'être qu'un moment du mouvement. La couleur a je ne sais quoi de tendre, de doux , de voluptueux. Nul système, nuUe théorie. Cet esprit gracieux ne s'enferme point dans de laborieux systèmes.

Dans le Parnasse, il y a des Muses qui n'ont rien

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, d'antique, enveloppées de draperies bleues, blanches, violettes, rêveuses, paresseuses, des portraits sans aucun doute. Quelle charmante jeune fille que T Astronomie, à peine nubile encore, -penchée, agenouillée sur le globe transparent qui laisse entrevoir ses .pieds légers ! Quelle absence de contrainte, de convention! Quelle douceur poétique, quelle tendresse délicate et réfléchie jusque dans les compositions les plus graves I dans le jeune docteur adolescent de la Dispute du Saint Sacrement, qui se tient debout à gauche , et dont le charmant visage est encadré, de longues boucles ; dans ce blanc Êuitôme du duc d'Esté, qui passe comme un rayon au milieu des philosophes de l'école d'Athènes! Çà et là, quelle passion ardente, émue, jamais triste cependant ni douloureuse, dans ces têtes olivâtres, aux yeux sombres, aux fix)nts ombrés, aux tempes arrondies, bordées d'une épaisse toison crispée par la force et la santé. Tous les extrêmes ; ici la Délivrance de saint Pierre, composition que nous pourrions appeler romantique; un clair de lune, des gardes aux luisantes cuirasses, l'Ange apparaissant dans une auréole fantastique, d'abord devant Ist porte de la prison , puis derrière les barreaux { devant saint Pierre appesanti ; dans la Dispute du Saint Sacrement, on admire une ordonnance symétrique, savante, solennelle, toute la gravité de la scolastique, d& la. théologie ; dans Adam et Ève, une idylle ado^

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rable, la première femme étonnée, rougissante de désirs, d'amour, de chasteté; le Marsjras est une composition antique qu'on croirait prise sur un camée grec; le Miracle de Bolsène montre toute la ferveur de la foi à côté de l'indifférence de la beauté, de la force animales (la Fornanne y paraît pressant un enfant contre son sein). On se demande quel ordre présidait dans l'esprit de Raphaël à la composition des Stanze; il me semble y voir une suprême indifférence; rien de métaphysique, nulle prétention à condenser l'histoire ou la philosophie sur la toile. Tous les sujets lui sont bons; il fera dans tous éclater la beauté, il les remplira tous d'un doux rayonnement; les personnages ne sont que la traduction toujours variée de son réve étemel d'amour, de félicité, de vie sensuelle, mais délicate, élégante, noble. Il hait la douleur, ou plutôt il ne la connaît pas; remarquez qu'il a toujours évité les crucifixions, les parties funèbres, terribles de la Bible : son génie s'appelle le bonheur.

Des Stanze à la chapelle Sixtine ! peut-on imaginer un plus grand contraste? on pourrait presque dire qiie le génie de Michel-Ange fut la douleur. — Je renonce à dépeindre le Jugement dernier et les Sibylles, (Voir V Histoire de la peinture en Italie, de Stendhal. C'est ce qu*il y a de mieux sur ce sujet.) Il faut se borner à quelques impressions, les garder, les enfermer en soi comme un trésor. Le

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plafond s'attache aux murs par une retombée de voûte en quart de cercle; les peintures de Michel- Ange commencent aux fenêtres. Chaque fenêtre est surmontée d'un triangle oii des figures sont accroupies; dans les pendentifs intermédiaires sont d'autres triangles dont la pointe est en bas ; là sont suspendus les Sibylles et les Prophètes, de dimension colossale. Sur le plafond, un tableau correspond à chaque fenêtre et à l'intervalle de deux fenêtres, et aux quatre coins des cadres de ces tableaux sont de grandes figures d'hommes nus. Des figures plus petites, décoratives et peintes en jaune, sont encore logées au sommet des petits triangles. Toute cette symétrie, qui se décrit mal, s'aperçoit du premier coup d'œil. Ce qu'elle a de bizarre, c'est que les personnages grandissent à mesure que Tœil monte : il y a comme des ordres différents de grandeur qui servent à composer une sorte d'architecture peinte^; ils expriment aussi des idées différentes, dont on cherche la clef mystérieuse. Autour du cintre des fenêtres, deux personnages adossés, des femmes rêveuses, à l'air vague, dans des draperies jaunâtres, violettes. Dans les petits triangles, qui forment toit des fenêtres, des scènes qui parlent de la femiUe, de l'humanité terrestre, cellêqui croit et multiplie, le

'. Trois séries de graades figures, — femmes, — familles, * hommes nus, --de plus les petites figures jaunes d*ornement; —tout cela sert de cadre aux Prophètes, aux Sibylles.

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père, la mère qui allaite, les enfants, le yieillard, les

quatre âges de la vie humaine. Que signifient ces figures jaunes safran, cariatides horizontales qui se glissent avec effort entre ces triangles et les cadres du plafond? Aux coins de ces cadres sont assis partout des hommes. nus; la femme est exclue de cette série; pas une draperie, le nu sans yoiles; des corps vigoureux, contournés, qui semblent des modèles d'anatomic. Dans cette confusion ordonnée, les Prophètes, les Sibylles, font une saillie gigantesque. Leurs poses étranges et qui pourtant ne sentent pas Telfort ; ces visages grandioses, fixes comme le Destin ; ces corps noués par une volonté de fer, fermes, qui n'ont plus rien à craindre du temps; ces cambrures fières, ces torses pleins, si robustes; ces mains qui pourraient écraser toute chose vivante; ces grands êtres insensibles, funestes, qui évoquent la douleur, les noirs mystères, l'incertitude afireuse de l'avenir, consternent et épouvantent Fimagination. Il ne s'agit plus ici de beauté délicate, de corps faits pour le plaisir, pour la volupté frivole; le mystère terrible enveloppe tous ces êtres humains; la vie' qui se sent menacée devient une convulsion dans les corps nus qui s'étalent, se roidissent, se tendent en tous sens comme pour essayer leurs forces éphémères. Les Sibylles, les Prophètes semblent prêts à signer Tarrét de cette hécatombe, de cette guirlande de victimes humaines, dont la beauté sera ilétrie en un instant.

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.On éprouve comme une oppression terrible devant

ces ctrcs sans âge, presque sans sexe, qui savent; quelles sombres pensées devaient passer dans i ame de Michel-Ange quand il peignait ces prétresses, ces prêtres implacables de la fatalité, traçait ces yeux fixes, ces bouches sans sourire, ces regards sajis pitié, ces fronts d'airain? Ce terrible génie se détend un •peu sur les peintures du plafond; il caresse TÉve qui naît, les mains jointes devant le Dieu terrible, pareil à l'un des sombres prophètes; il répand même un rayon de grâce et de coquetterie sur l'Ëve pécheresse et tentée du démon : elle est accroupie d*un mouvement pudique et charmant, et lève le bras vers la pomme. Adam n'est qu'un jeune campagnard blond, à l'air niais. — Dans la Création de l'homme, il

représente au contraire Thumanité héroïque, forte, déjà triste et comme chargée du pressentiment de ses futures douleurs.

Mais que dire du Jugement dernier? Son effet complète bien Fceuvre colossale de la voûte. L'impression de terreur s'achève sur cette immense toile sombre : Jésus, n'est pas le doux Jésus, affadi, langoureux, aux cheveux de femme onduleux : c'est une façon d ApoUon chrétien, furieux, qui lance ses malédictions comme des flèches sonores : la terreur Tenveloppe; elle précipite cette mêlée d'hommes, jroulés, enchevêtrés, culbutés dans Tabîme. Le Christ dofin^ l'unité à cette vaste toile : on le sent^ toujours,

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tandis que l'on suit laborieusement les détails infinis de cette épopée de la justice et de la vengeance. La fumée des cierges a bien noirci les parties inférieures de cette vaste peinture: grand dommage pour Fart; mais l'expression n'en est point gâtée; les ombres se sont faites plus épaisses dans la- région infernale et en couvrent mieux les hideux mystères. Le fond du tableau est un azur très-foncé, Tazur de la nuit sans lune; çà et là, une pointe de bleu brille aussi dans les entassements jaunâtres des chairs : sur un voile, dans une robe; mais en somme il n'y a guère d'autre couleur que les couleurs des ténèbres. Que ce tableau trouble, émeut, épouvante! Songez que chaque ligne est tracée par la haine, par le mépris, par l'horreur qui tourmentaient une âme fière, noble, hautaine, active, incapable de repos. Comme ces châtiments et cette colère protestent contre les triomphes insolents du monde, de la force, du mensonge , de la lâcheté ! Le voilà ce Jésus que vous cachez en votre âme, vous tous qui aimez l'honneur et la vérité; le voilà, non plus étouffé sous les plis épais de la prudence, muet, le doigt sur k bouche, pliant sous l'oppression lente et l'usure écrasante des choses matérielles, sous la tyrannie de la fortune, de la multitude et du hasard, mais libre enân, maître, vengeur I Laissez éclater sa sainte colère ; ne tremble pas, Mdiic; Eve, ton pardon est écrit dans ta beauté flé- ^ trie, sur tes seins desséchés par la maternité, sur ton

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front serein; avant de jouir de votre triomphe éternel, justes, jouissez aujourd'hui de la confusion de vos ennemis, de leurs terreurs, de ce renversement

de ceux qui ont luut renversé, de cette ruine lamentable de ceux qui ont tout ruiné. Ne montez pas trop vite au ciel^ ombres flottantes; parmi ces bouleversements et ces luttes tragiques , dans ces écroulements de la puissance et du crime, écoutez le dernier sanglot de Thomme, le dernier ai d'une race qui va mourir I

Allons au Capitcde : est-ce là cette colline qui si longtemps a été le centre du monde? Qu'elle est petite! il n'y reste que la vieille basilique de TAra- Cœli, les trois palais qui entourent la petite place où s'élève la statue équestre de Marc-Aurèle. Quelques pas de plus, et je dépasse le Tabularium ; le Forum se découvre. D*un seul regard j*embrasse tout ce qui reste d'un lieu si fameux. La haute muraille du Tabularium descend sur un terrain semé de vieux fûts de colonnes, de chapiteaux brisés, et où S'aperçoivent encore les vieilles dalles de la voie qui montait en serpentant du Forum au Capîtole.

Voilà l'arc de Septime-Sévère tout rongé du temps; le soleil ombre les caissons de son arcade et les sculptures ; cet amas demi-circulaire de briques placé tout auprès, est-ce vraiment la tribune aux harangues? Sur un petit massif isolé s'élèvent huit colonnes d'un temple, relevées maladroitement par des mains

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barbares, qui ont retourné des portions de fûts sans respect pour le galbe antique. L'herbe croit entre les

pierres de l'entablement, dont la silhouette déchirée se découpe sur le ciel bleu. Entre deux de ces lourdes colonnes, dépareillées, aux bases inégales, j'entrevois la colonne cannelée dite de Phocas ; un peu plus loin, , à droite, au delà d'une excavation pleine de sombres crevasses et de pierres gisantes, la trinité élégante des dernières colonnes d'un autre temple.

Uallée verte du Campo Vaccîno conduit l'œil jusqu'au charmant arc de Titus. Derrière montent les pans de voûtes immenses de la basilique de Constantin; au fond, derrière le petit campanile roman de San I raricese, s'élève l'énorme cylindre du Colisée; le tambour est encore entier d'un côté, mais ne montre plus de l'autre que les étages des arcades inférieures. Au-dessus de cette formidable ruine court le voile léger des collines lointaines. Ce vaste tableau se complète par les maisons modernes, les lignes des toits , les façades de quelques églises. Tout est désordre; mais je ne sais quelle harmonie, fond toutes les disparates. Cette terre tourmentée, fouillée, traversée de chaussées modernes, de ravines, semble comme un masque troué appliqué sur un beau visage, et qui laisserait cà et là saillir un muscle, percer un trait.

Les plaisirs des sens sont peu de chose à côté de ceux de l'imagination ; la pensée renverse d'un seul

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coup les masures, les petites églises modernes; elle reâdt le Forum antique, relève les coloimes gisantes, déblaye les entassements profonds de terre, de brique ; elle revoit les beaux escaliers conduisant aux temples symétriques, les longs portiques, les basiliques neuves, les statues équestres, les aies triomphaux, la voie Sacrée, les rostres, le mille dW, l'ombilic de Rome, les temples élevés du Capitole. L*instant d'après, tout est renversé de nouveau; je ne vois plus que les tristes colonnes restées debout, rongées de la lèpre du temps, doigts de pierre immo>' biles, monuments d'abandon, riches et misérables, solides et fragiles. L'âme, appesantie sous les souvenirs, cherche des échappées dans Tazur du ciel, sur les douces pentes de gazon ; laissez croître les fleurs en paix parmi toutes ces ruines. Pourquoi porter la pioche et la bêche dans le palais des Césars? mettre des écriteaux, des affiches, dans les bains de Livie, dans les cours, les salles, les portiques? Chaque empereur ^ au lieu de démolir le palais de son prédéces' seur, le comblait de terre, en bâtissait un autre pardessus, plus grand, plus riche. L'érudition fouille aujourd'hui ces étages superposés, numérote ces murailles, cherche des palais dans des caves, arrache le voile d^oubli dont la nature avait couvert tant de souvenirs. Tout est bien mort ici : l'herbe couvre legrand cirque qui remplissait le vallon entre le PaiatinO;et le Celio.

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Voulez-voùs avoir la yision de TEmpereur? allez

au Colisée; c'est là qu'était assis le maître du monde. 11 semble que tout soit encore prêt pour les létes du peuple esclave et roi. Je le vois qui se précipite à tous les étages de l'immense enceinte, j'aperçois les marins veQus d'Ostie manœuvrant l'immense velarium couleur de pourpre, fixé à des mâts dont les supports ds pierre restent encore apparents. C'est ici que, dès rcntance, Ton apprenait la cruauté, lamour du sang, le mépris de la vie humaine. Quel rnonu*ment de grandeur et d'iniamie I £n vain les btrbarea ont fouillé chaque pierre pour arracher les tenons de bronze ; en vain Von a exploité l'énorme enceinte comme une carrière pour bâtir de$ palais sans nombre, des maisons, des églises; la Rome moderne n'a pu détruire la Rome antique ; la masse du Colisée peut encore déûer celle de Saint-Pierre. . ,

Je rentre dans les rues populeuses : je traverse le Transteyère; on me montre la fenêtre où, dit-on, la Fornarine se montra pour la première fois à Raphaël et lui jeta son premier regard , présage d'amour et de mort. Nous montons par une rampe douce à la fontaine Paolina , qui verse jour et nuit ses eaux sonores. De la petite terrasse de San Pietro in Mortorio, je regarde Rome et sa campagne dorées par le soleil couchant. La ligne des collines s*étend violette et rose depuis le Soracte jusqu'à Albano. Le dc^ordre harmonieux de la grande ville expire sur l'immense

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plaine qui va mourir, comme une mer sans rides, à l'enceinte lointaine des hauteurs. Point de clociiers «ig«t, pointus, hérissés; toutes les formes sont car* rées; quelques coupoles rondes et solides surgissent seulement çà et lA. Des lignes horizontales, fermes, reposées, terminent toutes les silhouettes. L'impression de l'ensemble est heureuse, pkcide : les ombres prolongées du soir l'augmentent encore; point de ces ignobles faubourgs qu'on trouve aux abords des cités vivantes et populeuses, excréments hideux des ^pitales, abattoirs, murs, usines, âibriques, hangars, rues sans lin, sordides, vouées ù des besognes .viles ; ici , le vert tapis de la campagne entre de tous côtés, envebppe les ^Uses isolées, Saint-Paul hors des murs, la basilique neuve encore inachevée, la masse imposante de Saint-Jean de Latran, les thermes de Caracaila. Comme un lierre qui serpente autour d'une amphore, il se glisse entre le Viminal et le

Quirinal; le Pincio se couronne de beaux pins; nulle maison oe déshonore le site des jardins de Salluste.

Je sors par la porte Saint-Pancrace et, le long des

grands murs, reviens auprès de Saint-Pierre par la porte Cavaileggieri; de grandes ombres couvrent déjà l'immense place circulaire, le soleil ne touche plus même la pointe de la coupole. L'énorme masse foncée semble plus grande, plus solitaire, plus sublime.

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Visites aux églises. — San Agostmo, Je vais voir une Madone de Sansovino ; une jeune dame élégante, couverte de bijoux, de pierreries; le banU>ino est caché sous les colliers; le pied de la Madone est usé par les baisers ; des femmes, des zouaves pontificaux, des matelots se pressent sans cesse autour de la statue, qui luit au milieu des. cierges. Tous baisent le pied divin, les plus fervents sans Tessuyer. C'est cette statue qui taisait dire à une actrice française : « Le métier de vierge est ici le plus lucratif. »

San Andréa délia Valle, Grandes fresques du Dominiquin; les Évangélistes sur les quatre pendentifs de la coupole; derrière l'autel, la Gloire de saint André; six figures colossales, deux groupes d*hommes et d*enâints, quatre tableaux épisodiques. Ces immenses compositions ont une couleur pâle. L'anatomie est belle, mais ces grands corps manquent d'expression; toutes les femmes ont les mêmes yeux béants, la même tête ronde, r^ulière, sans

âme. Le Dominiquin me laisse froid.

Santa Maria delta Minerva. Devant le chœur, à gauche, le Christ tenant la croix, de Michel-Ange, lourd, épais, sans beauté, indigne de lui, doit être très-admiré de ceux qui restent indifférents dans la chapelle Sixtine.

L'église est gothique, chose rare à Rome; elle a été restaurée, repeinte; on pourrait se croire hors d' Italie, dans le Nord, n'étaient les groupes de femmes

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à genoux, en désordre, errant librement, de mine indolente et haute, les têtes profondes, les posés si

nobles des prêtres qui vont, viennent, chantent, se lèvent, s'agenouillent avec une lenteur sénatoriale.

£a Pace. J*entre dans cette petite chapelle pour voiries Sibylles de Raphaël; un sacristain à barbe bleue écarte le voile : quelles sibylles élégantes, humaines, bienveillantes! Point de méchanceté, rien de prophétique : ce sont de belles femmes, heureuses, nonchalantes; 1 une regarde un parchemin déroulé que lui apporte un ange, l'autre des tablettes, une autre écrit elle-même; de beaux enfimts, comme Raphaël seul sait les feire, complètent cette compo* sition symétrique, harmonieuse.

San Pietro in Vincoli, Petite église isolée, perdue dans le voisinage du Colisée; on y arrive à travers des jardins, entre des murs ombragés d'acacias, par un chemin inégal, où les voitures avancent lentement. J'entre par le cloître : un moine me mène devant le Moïse de Michel-Ange et me quitte charitablement. Je reste seul, et me rassasie à loisir de l'émotion étrange et terrible de cette œuvre sans pareille.. On sent à le regarder quelque chose de semblable à ce qu'on éprouve aux tournants dangereux, au-dessus des précipices. Quel est ce personnage cornu, ce patriarche méchant, à la bouche forte, au menton puissant, tendu en avant, d'oti descendent les

flots énormes d'une barbe sans fin ? Quelle face impé-

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rieuse, dure, majestueuse! .Quel œil irrité I Pourquoi Michel-Ange lui a-t-îl donné le pantalon plissé

attaché aux genoux et aux chevilles, qu'on ne voit qu'aux esclaves dans les statues antiques? La main soutient la barbe débordante, le bras s'appuie sur les

tables; le ucant terrible est assis, mais le mouvement de la jambe repliée, le pied cambré, semblent indiquer qu'il est tout prêt à se lever. S'il se levait, si ce corps puissant se redressait t Cette pensée Êiit presque peur. Ce Moïse appartient au monde effrayant des Sibylles, des Prophètes, de la Nuit, de l'Aurore, imaginations puissantes qui ne font penser ni à la légende chrétienne ni à la légende païenne, personnifications d'un idéal nouveau, où la force jgue le rôle principal et se subordonne la beauté.

Panthéon d* Agrippa. C& temple e^ un des plus antiques niuiiuments de la vieille Rome; pas une seule fenêtre, un cylindre plein, contre le<juel sont plaqués des auteb; au^-dessus di^ vaste tambour, une coupole circulaire, aussi grande que celle de Saint- Pierre, ouverte au sommet. Tout respire la force, la solidité, le calme. .Par le grand œil ouvert, on voit le ciel bleu, un nuage qui passe; il semble que la voûte s'élève, tende vers le dehors, vers l'infini. Les caissons qui couvrent la voûte, aujourd'hui saies et nus, je les revois recouverts de bronze et semés de clous dorés. La vieille porte de bronze est eticore en place; le pave c^t couvert d'énormes plaques circu-

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kires de porphyre, de granit, de vert, de rouge «ntiqûe. Les côlonnes des petits autels, disposas en

cercle, sont du plus beau jaune antique. On ne peut jouir au dehors de la beauté du Panthéon : des maisons sont appliquées de toutes parts, comme de viles excroissances, sur le grand massif de brique. On ne l'aperçoit bien que des deux côtés de l'entrée précédée d'un péristyle antique, mais ajouté postérieurement à k construction du Panthéon circulaire. Ce péristyle , appuyé sur d*énormes colonnes corinthiennes, surmonté d'un fronton, noirci et rongé du temps, a Tair noble et sévère.

Sur k petite place et dans les ruelles adjacentes est un marche; dcb icmmcs, aux ans de matrone, vendent des légumes; j'en vois qui passent avec d*énormes poids sur k téte, droites comme des canéphores. Les fa:{\otetH^ noués sur k tête, retombent en belles draperies ; les plis des chemises blanches dessinent d'amples poitrines; les cordons qui retien* nent les corsages de couleur sont tendus par Tefifort de ces bustes vigoureux. Tous les gestes, tous les mouvements sont lents, calmes, forts; les yeux, semblent des flammes douces sous l'ombre des grandes paupières pensives. On reconnaît les descendants des maîtres du monde.

Le peuple m'intéresse presque à l'égal des monuments. Je n'ai jamais vu race plus belle. Est-ce k paresse, la vie de loisir, la douceur endormie du

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régime pontitiicalqui l'a rendue telle? Ou cette beauté n'est-elie que l'œuvre du climat, d'un beau ciel, de$ eaux ' pures et abondantes, de la lente sélection des siècles? Ces pcns ne connaissent pas les ardeurs, les durs combats de notre civilisation, le service militaire, l'industrie; ils vivent nonchalamment, en moines, de Torque la foi, la curiosité, l'amour des arts leur apportent comme un tribut, parmi les palais, les statues, les colonnes, les obélisques, dans des jardins enchanteurs , au milieu de tout ce que la peinture, la sculpture, ont produit de plus merveilleux, amuses de fêtes perpétuelles, de cérémonies, de pantomimes solennelles, de chants, de spectacles nobles et magnifiques. Ils se savent grands, l'envie du monde catholique, de l'Italie moderne; veulentils une révolution ? Peut-être ; mais ils ne la feront pas eux-mêmes. Ils n'ont pas bougé quand Garibaldi est allé combattre pour eux à Mentana : pourtant on devine le mépris et la haine dans la façon dont ils regardent nos zouaves pontificaux, nos petits Français £inatiques, lestes, pimpants, insolents. Ils attendent : rien ne presse; ils ont la patience, la ûnesse, la force d'inertie des prêtres. Les zouaves passeront, Rome ne passera pas. Le pouvoir temporel peut tomber, Saint- Pierre restera. On peut dire du peuple romain comme du Pape : « Paticns, quia X'tcrnus. »

San Clémente. Il ÙLut aller dans cette petite église

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pourvoir une basilique parfaite : sur le fond en cul-defour, une tr^vieiUe mosaïque représente le Christ et les Apôtres : le Christ en croix, chaque Apôtre accompagné d'un agneau bianc; le fond d'or est semé de palmiers, comme dans toutes les vieilles mosaïques byzantines. Devant Fabside, une enceinte rectangulaire formée d'un mur de marbre, couvert de dessins de mosaïque, et qui sert de chœur; deux ambons en marbre, l'un servant pour le prêche, l'autre pour la lécture de l'Évangile. Le toit de la nef est plat, comme celui des deux bas-côtés. En avant du porche est un atrium, cour carrée à portiques. — Dans une petite chapelle, près de la porte, sont des fresques de Masaccio qui racontent la vie de sainte Catherine. Masaccio est encore inspiré ici par Fra Angelico, gauche, roide, archaïque; il n*a pas encore atteint sa deuxième manière. La tête de la sainte, agenouillée au moment d'avoir la tête tranchée, l'œil déjà blanc, renversé, est fort saisissante. — On a retrouvé à San Qemente une église sout^raine; quelque asile des premiers chrétiens, comblée pendant des siècles; les peintures murales s'y sont merveilleusement conservées, mais -en enlevant la terre, on leur a ôté ce qui les protégeait, et chaque jour elles pâlissent et s'effacent davantage. Il ne restera bientôt rien de ces ébauches informes, roides, douloureuses, oU l'on sent toute la géne et la roideur by^intines.

Les grandes, les illustres basiliques sont Sainte^

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Marie Majeure et SmU^J^an de Latran, lient admirables, à peu près semblables, dHine «chitec-

ture si simple, si vraie, si rationnelle. Les mosaïques de l'abside sont tout ce qui reste du passé ; le reste ne garde que la belle ordonnance, le toit plat èn caissons; c*est dans ces deux ^lises que le luxe catholique se montre avec les couleurs les plus heureuses; rien de trop, rien de criard, de iaux, mais quelle opulence tranquille, quelles perspectives fiiciles, quels doux rayonnements de l'or! On n'y trouve nulle part une œuvre d'art achevée, un de ces joyaux que le génie a caressés, une de ces peintures, de ces sculptures* qui se fixent dans l'esprit, comme des flèches que rien n'en peut plus arrachei*. L'admiration est plutôt du contentement, une sorte de bienêtre vague, en harmonie avec la douceur d'un beau ciel, avec le repos de l'âme qu'on ne peut s'em^ pécher d'éprouver dans cette ville des ruines et de l'éternité, une disposition voluptueuse, un étrange détachement qui s'accommode mieux d'impressions adoucies que d'émotions trop poignantes.

Raphaël a été par excellence le peintre de ce bienêtre presque divin, que les grandes basiliques expriment avec l'or et le marbre. Quoi de plus heureux que kl Gaîatée de la Farnésinc r Comme tout respire l'amour en cette fresque charmante , non pas l'amour sombre, inquiet, jaloux, mais l'amour qui so contente du plaisir, l'ardeur de jeunesse , la nature en

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fleur; comme la brise soulève gaiement les cheveux de la déesse, comme l'onde bleue se courbe devant

elle, comme les filles de la mer, caressées, pressées par les Tritons ardents, l'invitent à aimer et à laisser

pénétrer dans son œil encore timide et chaste la flamme et Téclair du désir !

L'histoire de Psyché de Raphaël, racontée sur les voûtes d'un des salons, n'est qu'une brillante invitation au plaisir. Les dieux, les déesses, brillants de vie, de santé, de vigueur, sont les enfants d an caprice accoutumé à toutes les formes du beau K Je remarque aussi deux grandes toiles de Sodoma, trèsachevées, très-bien conservées, peintures indÀ;entes, molles, de tons étranges. Dans Alexandre et Roxane, la reine a une chemise plissée, transparente; elle s'offire au vainqueur; dans la Famille de Darius, il y a un groupe de femmes charmantes.

Je retourne encore à Saint- Pierre; je reste une heure devant la grande porte en bronze de l'entrée; encore un joyau de la Renaissance enchâssé dans la grande masse de pierre». Est-ce là la porte d'une cglise chrétienne? A quelques pas, il est vrai, on ne voit que les quatre graves Évangélîstes, à fiice sévère, aux longues robes sacerdotales; mais approchez, et dans les bordures vous apercevrez le plus singulier

* Les restaurations ont beaucoup nui à ces fresques : le fond bleu actuel est trop cru; on voit encore par places l'ancien, plus doux, plus gris.

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mariage du christianisme et de la mythologie; une fentaisie joueuse et désordonnée a mêlé les deux

légendes, la sainteté et l'impureté; l'œil découvre Lcda et le cygne embrassés auprès de saint Pierre, Circé, Actéon, mêlés aux empereurs, aux Apôtres,' toutes sortes de bétes, des chouettes, des papillons, des serpents, une arche de Noë de souvenirs et de folles imaginations. Mais ces détails ingénieux ne se découvrent qu'à l'examen; la porte massive garde sa majesté hautaine. L'ironie s'est glissée sous le seuil du temple, mais elle y reste invisible.

Le bronze m'attire toujours : près de la coupole, à droite de la nef, est le saint Pierre, assis, dé style byzantin, roide, archaïq-ue, la main levée; les iidèles viennent baiser son pied, et les doigts commencent à disparaître sous la salive des siècles. Ce saint Pierre étonne au milieu de ce qui l'entoure; il est là comme un étranger; sa dureté sévère, hautaine, sa sécheresse, contrastent avec ces grâces abondantes et fiidles; il représente l'Orient, son christianisme étroit, âmatique, sombre, sans souplesse, la foi. sauvage.

Je m'emplis* encore les yeux des lignes solennelles, de Rome; je passe, chétif, sous les arcades immenses; j*admirc jusqu'aux hallebarJiers, rayés de couleur jaune et noire; je remonte aux Stan^e, et reçois encore un rayon de cette grâce divine qui sort,'comme . une phosphorescence ,de tout ce qu!a touché la main •

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lég^ de Raphaël ; je vais me repaître de terreur

dans la Sixtine. et donne rendez-vous dans le noir avenir au Christ terrible, à ses Prophètes, aux Sibylles de Michel- Ange, âeuls, ils arrachent violemment tna pensée à la béatitude que j éprouve en cette ville sainte; ils me tirent de mon calme délicieux et me parlent de luttes, de souârances, 11 faut donc te quitter, ville bénie, sortir de la paix, de la sérénité, rentrer dans la vie ignoble. Je te laisse mon âme, ma pensée; ton souvenir, si doux, me consolera des misères, des laideurs, des banalités, des horreurs au milieu desquelles courent nos existences tumultueuses. Tu resteras dans la nuit de mon souvenir, parmi les agitations stériles du monde, dans l'ombre de la sottise et de l'ignorance, comme une Jérusalem céleste, un symbole de paix et de beauté.

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