PARIS
afiCIlEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
BUS VIYIElfNE, 2 BIS ET B0DLE7ART DES ITALIENS, 15,
A La librairie nouvelle^
Tous droits réserves
Sept. 25, 1882.
Minot Fund.
Pline regardait les commencements de la peinture comme incertains (i) ; nous n'irons donc pas, dix-sept siècles après lui, essayer de préciser ce qui lui échappait.
Du jour où l'homme a vu son image réfléchie dans l'eau, ou son ombre portée au soleil, il a dû tenter, mù par cet amour de lui-même antérieur à tous les autres amours, de fixer cette ombre éphémère ou cette image fugitive; près de Narcisse, mort d^amour, on dut trouver sur le sable quelque portrait ébauché.
(1) « De pictnrae ioitiis incerta, nec instituti operis quœstio est » (Plin,, lib. Mxv, cap. ?.)
Les Grecs s'attribuent la découverte de la peinture ; selon eux, Coré, fille de Dubitade, potier de Sicyone, ayant vu sur le mur l'ombre de son amant prêt à la quitter pour faire un long voyage, en aurait suivi les contours avec un charbon affilé ; de là la sciagraphie, ou l'art d'indiquer par de simples lignes la forme des objets.
Mais, quand la Grèce était encore au berceau, l'Inde était déjà vieille et l'Egypte adulte. Depuis trois mille ans, les brahmes adoraient dans leurs souterrains les images de leur triple dieu;- depuis douze siècles^ Osymandias dormait dans sa tombe aux peintures monochromes; enfin, vers la même époque, l'empire d'Assyrie, porté à son apogée plus de mille ans auparavant par Sémiramis, qui avait fait peindre, parmi les ornements de Babylone, sa capitale, différentes figures d'animaux, ainsi que son portrait et celui de Ninus, son mari, s'écroulait en ruine sur le bûcher de Sardanapale. La question est donc de savoir si Jes Grecs étaient des orgueilleux ou des ignorants, lorsqu'ils prétendaient avoir inventé les premiers un art qui leur était encore complètement inconnu lors de la guerre de
Troie (1), et dont on retrouve des traces douze cents ans avant l'époque où ils placent leur poétique fable de Goré, et trois siècles avant que les Pélasges fondent Sicyone, leur plus ancienne ville.
dépendant, si tard qu'elle arrive au compte des siècles et dans l'ordre des nations, l'école grecque, qui s'élève entre les tombeaux des É^ptiens et les catacombes des Étrusques, marche rapidement sur les traces de Mempiûs et de Tarquinia. A cette simple silhouette tracée par Coré, et perfectionnée par l'Égyptien Philoclès et le Corinthien Gléante, Ardices et Téléphanes ajoutent des traits intérieurs, mais avec si peu d'art encore^ qu'ils sont forcés, pour les faire reconnaître même de leurs plus proches parents, d'écrire piiès des portraits les noms des personnes dont ils ont voulu imiter la ressemblance. Bientôt arrive Gléophante de Corinthe, qui, à ce premier pas fait dans Fart, ajoute un nouveau progrès : avec de la terre euite, il compose des crayons rougeàtres, et exécute des dessins coloriés. Hygiémon et Dinias inventent alors presque en même
(i) Noas verrons plus tard où Tart de la sculptare en était à cette époque.
temps la peinture monochrome ou d'une seule couleur; Eumare d'Athènes profite de leur découverte et donne assez de fini aux figures pour qu'on puisse, à la seule inspection du visage, deviner le sexe de la personne à laquelle il appartient; puis vient Cimon le Cléonien, imitateur et propagateur des inventions d'Eumare, qui donne aux têtes différentes attitudes, selon que le personnage est censé regarder à droite ou à gauche, devant ou derrière lui, marque les articulations des membres, indique les veines et rend le premier les plis et les sinuosités de leurs vêtements; enfin arrive Polygnote de Thasos, qui donne aux habits des femmes des reflets lumineux, leur met sur la tête des coiffures de différentes couleurs, et leur entr'ouvre la bouche, afin que derrière leurs lèvres rosées brille rémail de leurs dents. Alors l'art grec en est arrivé au point où, dîx-neuf siècles plus tard, Masaccio reprendra l'art chrétien des mains de Cimabué et du Giotto. Masaccio ouvre le siècle de Léonard de Vinci, de Titien et de Raphaël. Bularque va ouvrir celui de Zeuxis, d'Apelles et de Protogène.
Bularque vivait sept cent cinquante ans, à peu près.
INTHODUCTION 5
avant le Christ, puisque Candaule, le dernier des Héraclides, qui mourut deux ans avant la vingtième olympiade, acheta, pour un poids d*or égal à celui de la table de bois sur laquelle il était peint, son tableau du Combat des Magnètes ; Bularque était contemporain de Romulus et de Nabonassar; il vit s'élever l'empire de Rome et tomber le royaume d'Israël, sans que probablement ni les vagissements de l'un, ni les derniers soupirs de l'autre eussent eu assez dp retentissement' en Grèce pour lui faire lever les yeux de dessus ses tableaux.
L'art marchait à pas rapides; la peinture polychrome, ou à plusieurs couleurs, était inventée, sans que nous puissions dire positivement vers quelle époque ni par qui; c'est qu'alors, l'attention de la Grèce avait à se fixer sur des événements d'une telle importance, que la lumière qu'ils absorbent doit laisser dans l'ombre tous les faits secondaires.
En effet, Codrus vient de mourir; Athènes s'érige en république; aux lois sanglantes de Dracon, Solon substitue les siennes ; Sparte et Messène se sont reprises à lutter pour la troisième fois comme Hercule et
Antée; les diflférentes sectes philosophiques se forment; les sept sages de la Grèce ouvrent ces écoles d'où sortiront Anaxagore, Platon, Aristote, Socrate et Épicure ; Darius s'empare de la Thrace et de la Macédoine, et envoie deux hérauts et un interprète demander à Sparte et à Athènes la terre et l'eau, signes de la soumission, à son pouvoir. Les Spartiates, pour toute réponse, enterrent l'un et noient l'autre, tandis que les Athéniens mettent à mort Vinterprètequi a souillé la langue ionique d'une pareille proposition. Darius envoie cent dix mille hommes contre la Grèce, et Miltiade les attend à Marathon pour y cueillir ces lauriers qui empêcheront Thémistocle de dormir.
Xerxès part à son tour; le fils veut venger le père ; pendant sept ans, il fait des préparatifs immenses; ce n'est plus une armée qu'il emmène, c'est une nation qui le suit ; douze cents vaisseaux partent du cap Sigée et vont percer le mont Athos ; avec le reste de ses troupes, qui ont mis sept jours et sept nuits à passer l'Hellespont sur un pont de bateaux, il remonte la Cherso* nèse de Thrace, côtoie les rivages de la Macédoine, du mont Rangée au mont Olympe, traverse la Thessalie,
laisse vingt mille hommes aux Thermopyles^ déborde dans la Phocide et dans la Béotie, inonde l'Attique^ entre dans Athènes qa'il tronre vide, poursuit les Athénleos à Salamine, se fait dresser un trône sur le rivage, et donne le signal du combat^ qui dure toute la jour^ née; et, à la fin de la journée, Thémistocle peut dormir tranquille, il n'a plus rien à envier à Miltiade; Salamine a fait le pendant de Marathon.
Xerxès se sauve, laissant Mardonius réunir les dé-bris de son armée, qui se montent à trois cent cinqoante mille hommes ; mais, tandis que le roi fugitif traverse sur une barque cet Hellespont qu'il a fait battre de verges, Çausanîas tue son lieutenant à Platée le noème jour que Léontychidas détruit sa flotte à ttycale. Toute cette multitude menaçante s'est évanouie Gooune la poussière que disperse un tourbillon^ La Grèce respire, et rart> cette fleur de la paix, se redresse et sourit aux premiers rayon» du soleil, qu'avalent obscurci les traits des Perses*
Panénus, le frère de Phidias, assistait à cette grande épopée ; en lui le génie da la peinture fit alliance avec famour de la patrie; il peignit la BaiaUle de Jfo-
rathon^ et déjà, dit Pline, la couleur était si familière aux peintres, et Tar-t marchait à si grands pas vers sa perfection, qu'il représenta dans son tableau les capitaines athéniens, Miltiade, Câllimaque et Cynégire, et les deux chefs des barbares, Datis et Artapherne.
Et cependant Panénus n'en fut pas moins vaincu aux jeux pythiens par Timagoras de Chalcis, qui, laissant un instant le pinceau pour la lyre, chanta luimême sa victoire.
A Panénus et à Timagoras de Chalcis succédèrent ApoUodore, maître de Zeuxis, et Évenor, père de Parrhasius; l'élève effaça le maître, et le fils le père; et ApoUodore se plaint lui-même, dans des vers qui existaient encore du temps de Pline, que Zeuxis lui ait enlevé la palme de son art.
En effet, Parrhasius et Zeuxis sont les deux astres du beau siècle de Périclès; .tous les autres peintres qui brillent autour d'eux ne brillent qu'après eux; Timanthe, Eupompe et Androcydes ne sont que leurs satellites.
Selon toutes les probabilités, Parrhasius avait quelques années de plus que Zeuxis : si avancée que fût
déjà la peinture, il lui avait fait faire encore de nouveaux progrès, en s'occupant de la symétrie, en jetant des Gnesses dans le visage, en disposant gracieusement les chevelures, en donnant de la vie aux lèvres, et en dessinant avec plus de soin qu'on n'avait fait jusqu'à lui les pieds et les mains ; de sorte que les formes mouvantes atteignirent sous son pinceau une perfection que nnl ne dépassa depuis. Il en résulta que longtemps ses tablettes et ses portefeuilles servirent de modèles, et qu'au dire d'Antigone et de Xénocrate, les Vasari et les Lanzi de l'époque, beaucoup qui vinrent après ce Michel-Ange antique, ne se firent pas faute de prendre dans ses cartons des figures tout entières qu'ils placèrent dans leurs tableaux.
Parmi les nombreuses compositions de Parrhasius, on remarquait un Thésée qui, du temps de Caligula, était encore au Capitole ; un Chef de flotte^ qui était à Rhodes ; un Méléagre, un Hercule et un Persée^ tableau trois fois frappé de la foudre et, par conséquent, trois fois saint ; un Grand Prêtre de Cybèle et une Atalante amoureuse qu'acheta Tibère, et qu'il fit mettre, l'un
dans sa chambre à coucher, et l'autre dans son alcôve
même; un Bacchus, si merveilleux, qu'il donna naissance au proverbe corinthien-: a Qtf est-ce que cela auprès dé Baechusl » un Coureur' \xmi armé, courant dans une lice, et sur le corps duquel il semblait voir couler la sueur, et un autre Haplititès^ qui, arrivé au but, dépose tout haletant ses armes. Mais ce qu'il fit de plus ingénieux, l'œuvre pour laquelle il lui fallut à la fois la pensée la plus profonde et l'esprit le plus délié, €*est le peuple d'Athènes, si varié et cependant si unique, si inconstant, si injuste, si colère, et à la fois si «xorable et si compatissant ; le peuple d'Athènes, si glorieux et si humble, si férocement intrépide et si timidement fuyard ; le peuple d'Athènes enfin personnifié . par un homme à qui il aurait fallu trois tètes comme au géant Géryon, et sur la figure duquel cependant il trouva moyen de peindre toutes ces expressions si variées et si contraires, qu'avant de voir ce miracle de l'art on eût pu croire que l'une excluait l'autre, et que^ par conséquent, la chose était impossible.
Aussi de tels succès avaient-ils rendu Parrhasius presque insensé : il s'intitulait le prince des peintres et le roi de l'art; il se disait descendant d'Apollon, et af--
INTRODUCTION il
fiiinait qu'à Tépoque où il peignait son Hercule tk UndoSj le fils de Jupiter .et d'Âlcmène Ini apparaissait en songe, ne jugeant pas indigne àt loi de Tenir poser devant un pareil maître.
Zeuiis, de son côté, n'était pas moins orgueilleux ; il faisait broder son nom en or sur ses manteaux ; il donnait son ii/eméneaoxAgrigentins, et son Dieu Pan m roi Achélaus (1), disant qu'aucun homme ne pouvait payer de pareils ouvrages* G^est de lui le magni^ fique Jupiter assis sur son trône el entouré des dieux, qni se tiennent debout ; 'l'Hercule au berceau , qui étouffe deux serpents en présesee d'amphitryon et de sa mère, ainsi que la fameuse Junan Ladnietèm, dédiée au temple de cette déesse par les Agrigentins, qui eoasentirenl, avant qu'il commençât ce tableau, à faire passer devant lui leurs filles nues, parmi lesquelles le peintre choisit dnq des plus belles, qui posèrent devant lui, tantôt ensemble, tantôt séparément, afin qu'en extrayant de chacune la beauté qui lui était pro*pre, il pûl, en réunissant toutes ces beautés en une
{i) Roi de Macédoine, prédécesseur d'Alexandre le Grande au* qMlil eit antéiieiic da aoboote à foiiaateet dfx ans.
seule, arriver aussi près que possible de la perfection.
Deux pareils rivaux devaient entrer en lutte ; car les hommages de la moitié de la Grèce ne suffisaient pas à chacun d'eux, et il fallait qu'il y eût un vainqueur. Zeuxis peignit des grappeg de raisiii si arrondies, si veloutées, si franchement détachées de leur treille, que les oiseaux vinrent les becqueter. Parrhasius voulut produire sur les hommes la même illusion que son antagoniste avait produite sur les animaux : il prit une grande toile sut* laquelle il peignit un rideau avec tant de vérité, que Zeuxis, tout glorieux du succès de ses grappes, s'approcha pour soulever ce rideau, qu'il croyait lui cacher l'œuvre de son rival, et que ce ne fut qu'en touchant k toile qu'il s'aperçut de la tromperie. Zeuxis était plus franc que les modernes : il s'avoua vaincu.
Nous avons rapporté cette anecdote si connue, parce que, dix-huit siècles plus tard, nous verrons les mêmes jeux se renouveler entre Michel- Ange et Raphaël.
Après les maîtres de l'art, Timanthe fut le premier parmi les autres peintres ; ne pouvant pas s'élever] à leur hauteur d'exécution, il se réfugia dans l'ingénieux :
c'était de lui, le Héro^ que Ton voyait encore à Rome du temps de Vespasien, dans le temple de la Paix, que cet empereur avait fait bâtir en même temps que le Colisée, c'est-à-dire soixante et dix à soixante et quinze ans après le Christ; c'était do lui, le tableau qui représentait Po/yphème endormi j et dans lequel il avait placé, pour faire comprendre que son personnage principal était un géarit, de petits satyres qui mesuraient avec un thyrse le pouce du cyclope ; enfin c'était de lui, cette Tphigénie^ chef«-d'œuvre de sentiment, où, après avoir, comme
' le dit Valère Maxime, représenté Ulysse abattu, Calchas sombre, Ajax furieux, et Ménélas pleurant, il jeta un voile sur la tête d'Agamemnon, avouant en homme de génie que l'art était impuissant pour rendre l'expression
% du visage d'un père sur le point de voir égorger sa fille. Eupompe venait après lui : son ouvrage le plus connu est son Vainqueur gymnique^ tenant une palme à la main ; sans doute, il fit encore d'autres tableaux loués par les contemporains, mais oubliés par la postérité, car ce fut de lui que data un troisième style ; jusque-là, il n'existait que deux écoles : l'école athéaienne et l'école ionique. Eupompe créa le style sioyonien.
i4 ITALIENS ET FLAMANDS
QuaDt à Androcydes, ou sait peu de chose de lui^ si- Qon qu*il excellait à peindre les difféveats animaux, et surtout les poissons.
Pamphile sortit des ateliers d'Ëupompe. Il était d'Ampbipolis, petite ville située aux confins de la Macédoine et de la Thrace. C'était non-seulèment un peintre, mais encore un savant, et il fit faire un nooveau pas à Fart en appliquant rarithmétique et la géométrie à la peinture. On ne connaissait de lui, même du temps de Pline, que quatre tableaux : le premi^^ qui représentait V Intérieur d'une famille ; le second, un Combat donné devant la ville de Flim, place forte deTAchaïe; le troisième, une Victoire des Athéniens y et le quatrième, un Ulysse dans son vaisseau. Ce fut lui, tant l'art saus sa direction devint noble et grand, qui Ijl rendre c^te loi, que tous les enfants de condition libre, sans exception, seraient tenus d'apprendre le dessin, tandis que, par la même loi, il était interdit de l'enseigner aux esclaves ; quant à lui, il ne prit aucun écolier qui ne s'engageât à rester dix ans chez lui, et à lui payer pour les dix ans d'études un talent attique, c'est-à-dire à peu près deux mille quatre cents francs
de notre monnaie. C'est à cette double condition qu'Apelles devint son élère.
ÂpeUes parut, comme le Gorrége, après les grands maîtres, qui croyaient avoir tout pris. Mais, comme le Corrége, il s'aperçnt qu'il lui restait la grâce, oubliée par eux, peu^-ètre parce qu'ils la regardaient plutôt comme une fille de la terre que comme un enfant du del.
ApeUes était de Gos ; il naquit sous ce beau ciel à la lumière duquel, six cents ans auparavant, Homère avait Ouvert les yeux. Sa patrie, ainsi que la Vénus qu'il devait peindre, sortait du sein des eaux pareille à une corbeille de fleurs. Dès son enfance, le beau avait frappé ses regards ; il s'y était habitué comme à une chose iamilière : aussi, aux premiers essais de ses pineeaox, l'école attiqae reconnut-elle qu'elle allait posséder le plus grand de ses msdtres passés et à venir.
ApeUes vit la fin du siècle de Périclès et le commencement du siècle d'Alexandre, c'est-à-dire tout ce qu'il y a eu de plus grand peut-être dans le monde. Ses contanporains étaient Protogène, sur lequel, disait-il, il n'avait qu'une supériorité, c'était celle de savoir ôter à
iC ITALIENS ET ^FLAMANDS
temps la main de dessusses tableaux; Amphioû et Asclépiodore, auxquels il se reconnaissait inférieur, au premier pour Tordonnance, et au second pour les mesures ; enfin, Aristide de Thèbes, par l'étude duquel il apprit à peindre l'homme moral, c'est-à-dire à ne faire du corps qu'une enveloppe diaphane, à travers laquelle on aperçoit l'âme et ses passions.
Apelles est le point culminant de l'art grec : en lui tout est réuni, sentiment, exécution, ordonnance. Ses portraits traduisent si exactement la ressemblance des personnes qu'ils représentent, qu'un devin prédit ce qui arrivera à ces personnes comme s'il étudiait leurs destinées sur elles-mêmes : si les raisins de Zeuxis trompent les oiseaux, ses chevaux, à lui, font hennir les cavales. Enfin, chez lui, comme chez Homère, Diane se mêle à la troupe dansante des jeunes filles qui célèbrent un sacrifice en- son honneur, et il rend, à l'aide du pinceau, si heureusement la description du poëte, que le poëte est vaincu.
Parmi les privilèges ordinaires du génie, Apelles avait celui de beaucoup produire : il est vrai de dire qu'il ne passait pas un jour sans travailler, sinon à ses
tableaux, du moins, à des esquisses ou à des dessins. Aussi ce qu'il a fait est innombrable. Ceux de ses tableaux qui étaient les plus connus sont : la Pompe sacrée de Mégaby se, pontife de Diane à Éphèse ; Clytus se préparant au combat^ et prenant son casque des mains de son écuyer; V Homme efféminé, qui appartenait aux Samiens, lesquels le gardaient comme un trésor ; son MénandrCy roi de Carie, qui était la propriété des Rhodiens. Ses chefs-d'œuvre étaient dispersés par toute la terre. Alexandrie avait son Gorgosthènes le tragédien. Éphèse avait son Alexandre le Grand tenant la foudre^ qui avait été payé vingt talents atliques, non point que l'auteur eût fixé un prix à ce tableau, mais parce que, lorsqu'il s'agit de l'estimer, on le couvrit de pièces d'or, et que toutes ces pièces réunies firent ensemble'quarante-huit mille francs de notre monnaie (1). Enfin Rome avait ses Dioscures, sa Victoire et son Alexandre le Grand, sa Bellone enchaînée au char du roi de Macédoine. Si bien que, du temps de Néron, on
(I) C'est ce tableau qui lai faisait dire orgueilleusement qu*il j ayait au monde deux Alexandre : Tnn inyincible, qui était fils de Ptdlippe ; et l'autre inimitable, qui était fils d'Apelles.
voyait encore ees deux tableaux dans la partie la plus fréquentée du forum d'Auguste; seulement, à la tète du vainqueur de Darius, Claude avait &it substituer celle du vainqueur d'Antoine.
Outre ces tableaux, on connaissait encore d'Apelles un portrait du roi Antigone, qu'il avait peint de profil parce qu'il était borgne ; un Néoptolème combattant à cheval contre les Perses ; Achélaûs^ en compagnie de sa femme et de sa fille ; un Hercule vu de dos et retournant la tète^ dont le visage, quoique inachevé, on ignorait pour quelle cause, était aussi expressif que s'il eût été exécuté avec le fini le plus précieux ; enfin son chef-d'œuvre, la Vénus Anadyomène, qui fut dédiée par Auguste au temple de son père César, mais qui, endommagée par l'humidité, s'écailla et tomba par morceaux^ si bien que Néron, quelque temps après qu'il fut monté sur le trône, se trouva forcé de lui en substituer une autre de la main de Dorothée.
Comme s'il eût deviné le sort qui attendait ce tableau, Apelles était à Cos, sa patrie, occupé à peindre une seconde Fentes, qui, d'après son opinion, devait encore être supérieure à la première, lorsque la mort le
surprit. La tète et la poitrine seulement étaient finies, le reste n'était qu'ébauché ; mais ce qui en existait fut unanimement reconnu si merveilleux, qu'aucun peintre n'osa accepter la tâche d'achever le chef-d'œuvre interrompu.
Gomme Zeuxis, Àpelles eut son Parrhasius et son limanthe : l'un se nommait Protogène et était de Gaunus; l'autre se nommait Aristide et était d« Thèbes.
Protogène était resté longtemps pauvre et dans l'obscurité; car, toujours mécontent de ce qu'il avait fait, il le retouchait sans cesse, et il était arrivé à Tâge de cinquante ans, assure-t-on, qu'on ne connaissait encore de lui que ses peintures navales du Propyléon. Hais enfin parut le Jalistus, dont parlent Gicéron, Pline et Strabon, et qui, de leur temps, était, à Rome, dédié au temple de la Paix. Jalistus était le fondateur de Rhodes^ comme Gadmus de Tbébes, et Thésée d'Atiiènes, et le pdntre avait choisi le moment où il reçoit de la ville, sa fille, la palme due aux bienfaiteurs des peuples.
Rhodes seule possédait ce tableau, mais la Grèce toat entière le connaissait : si bien que le roi Démé-
trius Poliorcète, étant venu assiéger la ville, n'osa y me'.tre le feu de peur de brûler ce chef-d'œuvre, et, pour épargner une peinture, se retrancha une victoire. Ce ne fut pas le seul hommage que Démétrius rendit à Protogène : comme Tatelier du peintre était dans un dés jardins du faubourg de Rhodes, c'est-à-dire au milieu du camp même des assiégeants, le roi apprit que Protogène, qui alors travaillait à un tableau représentant un Satyre amoureux et jouant de la double flûte, n'avait point interrompu son ouvrage, malgré le tumulte du siège. Il le fit venir aussitôt, et lui demanda d'où lui venait une pareille tranquillité. Alors Protogène répondit qu'il savait bien que Démétrius faisait la guerre aux Rhodiens, mais non aux arts. La réponse plut au roi, et, pour que Protogène prit continuer de travailler avec tranquillité, il mit des sentinelles à sa porte, et de temps en temps l'envoyait chercher pour causer avec lui ; maïs, voyant que de cette façon il lui faisait perdre trop de temps, il finit par aller le visiter lui-même entre deux assauts. Cette circonstance, comme on le pense bien, ne contribua point médiocrement à la réputation de ce tableau.
Protogène fit enoore une Cydippe; un Néoptolème; PhUisque^ l'auteur tragique, méditant; tin Athlète; le Roi Antigonej père de ce même Démétryis Poliorcète dont il était devenu l'ami ; et enfin la Mère du philosaphe Aristote, qui lui persuada d'entreprendre une série de tableaux représentant les actions principales d'Alexandre le Grand.
Ce dernier tableau porta la renommée de Protogène à QQ si haut degré, qu'Apelles^ qui ne le connaissait que de réputation, résolut d'aller lui faire une visite à Rhodes, qu'il habitait. Nous avons déjà dit quelle était l'opinion du peintre de Cos sur celui de Caunus, et ces étemelles retouches, dont l'accusait Apelles, étaient d'autant plus inutiles, qu' Apelles seul avait peut-être la main plus sûre que Protogène.
Apelles débarqua à Rhodes et se rendit droit à l'atelier de Protogène. Ce peintre était absent ; une vieille était seule préposée à la garde d'une tablette immense destinée à un tableau, et sur laquelle il n'y avait encore rien de peint. La vieille, interrogée, répondit que Protogène était absent, et demanda ce qu'il y aurait i lui dire à son retour: Apelles, pour toute ré-
poDse, prit un pinceau, le trempa dans la couleur, et traça sur toute la longueur de la tablette un trait d'une telle hardiessse et d'une telle ténuité, qu'on eût dit qu'il avait été tiré avec un crayon et à l'aide d'une règle. Puis il dit à la vieille :
— Quand Protogène rentrera, tous lui montrerez ce trait, et voilà tout.
Mais, lorsque Protogène rentra, avant même que la vieille eût ouvert la bouche, il s'écria :
— Apelles est venu.
Alors il prit le même pinceau ; il conduisit sur le trait déjà tracé un linéament d'une autre couleur, mais si subtil, que la couleur primitive le débordait de chaque côté; puis il dit à la vieille que, si l'étranger revenait, elle n'avait qu'à loi montrer la tablette, et à lui dire:
— Voilà ce que vous cherchez.
Apelles ne manqua point de revenir, et la vieille, obéissante, s'acquitta de sa commission; mais, pour être repoussé, Apelles n'était point vaincu : il reprit le pinceau, et, ie trempant dans une troisième couleur, il traça un troisième trait qui tranchait par le milieu les
deux autres lignes^ ne laissant plus d'espace intermédiaire où tracer^n quatrième linéament, si subtil qu'on le supposât. En voyant cette miraculeuse fermeté de pinceau, Protogène s'avoua vaincu, et, cessant la lutte, courut sur le port cherclier son rivaL
Dès lors Protogène ne voulut rien peindre sur cette tablette^ qu'avait deux fois sanctifiée A pelles, et le tableau, blanc à Texception des lignes tracées, resta ainsi, objet d^étonnement pour les curieux et presque dlncréduliié pour les artistes. Si bien qu'on le vit à Rome, dans la maison qu'Auguste possédait au Palatin, parmi les plus beaux tableaux de l'école grecque, jusqu'au moment où cette maison fut consumée par un incendie ; la maison fut rebâtie moyennant une contribution volontaire d'an denier par personne, tant Auguste était populaire à cette époque ; mais les chefs-d'œuvre qui la décoraient, et parmi lesquels étaient l'Apollon des Sarin ddei (1) et le Jupiter tragédien^ furent à tout jamais perdus. ^
C'est ainsi qu'on peut voir aujourd'hui encore dans
(1} Ainsi nommé parce qu'il avait été d'abord placé dans le quartier de Rome appelé les SandaiiariL
la Farnésine, au milieu des gracieuses compositions de Raphaël^ la tète colossale du Jupiter Olympien, charbonnéepar Michel-Ange.
Le second rival d'Apelles était Aristide, duquel il prit, comme nous l'avons dit, l'expression des grandes passions. En effet, Aristide, auquel, selon Pline, on reprochait un peu trop de dureté dans les couleurs, s'était appliqué surtout à rendre les perturbations de l'âme dans les crises suprêmes. Aussi son plus beau tableau était celui qui représentait une ville prise d'assaut, et qui avait pour sujet une mère blessée et mou- ' rante vers laquelle son enfant se traînait. Mais, comme c'était au sein même que la mère avait été frappée, le peintre avait exprimé surson visage la crainte que son enfant ne suçât son sang au lieu de son lait. Après la prise de Thèbes, ce tableau fut transporté par Alexandre le Grand à Pella, sa patrie. ^
Outre ce tableau, Aristide peignit encore des Quadriges en course; un Suppliant dont on croyait entendre la plainte ; un Bacchus et une Ariane^ dans lesquels on distinguait l'ivresse du dieu et l'ivresse de la femme ; une Bihlis^ morte d'amour pour son frère
Caunus, au moment même où elle venait d'expirer ; un Tragédien accompagné d'un jeune garçon^ qui resta suspendu au temple d'Apollon jusqu'à ce que le préteur Marcus Junius, vers l'époque des jeux Apollinaires, qui, selon Macrobe, se célébraient tous les ans à Rome au mois de juillet, l'ayant donné à restaurer à un peintre^ ce peintre le gâta^ soit par maladresse, soit par jalousie; un Vieillard qui montre à un enfant à jouer de la flûte^ dédié au temple de la Foi, que les vieux Romains avaient bâti sur le Capitole, à côté de celui de Jupiter très-bon et très-grand, afin de faire comprendre que celai qui manquait à sa parole manquait aux dieux; enfin une Bataille, dans laquelle il y avait plus de cent figures, et qui lui fut payée par Mnazon, tyran d'Élatée, mille drachmes par figure; et une peinture représentant un Malade, que le roi Attale paya cent talents, c'est-à-dire deux cent quarante mille francs de notre monnaie.
Et cependant Apelles dépassa tout cela. Les rpis se disputaient ses ouvrages, et peut-être plus d'une fois^ comme fit Charles V pour le Titien, Alexandre le Grand ramassa-t-il son pinceau ; car Alexandre était non-seu-
lement, le protecteur, mais encore Tami d'Apelles, et il fallait que cela fût pour que celui-là qui avait tué Glytus, dans un moment de colère, donnât Campaspe à Âpelles, dans un moment de pitié.
Aussi est-ce à Apelles que s'arrête la période ascendante de l'art grec. Zeuxis avait déjà trouvé le grand, Apelles chercha le beau. Après ces deux maîtres, qui vécurent à soixante ans de distance à peu près, les autres peintres, n'ayant plus rien à inventer, imitèrent, et la décadence commença avec l'imitation.
Et puis aussi, faut-il le dire? cet état florissant de l'art, qui alla sans cesse grandissant du siècle de Périclès au siècle d'Alexandre, fut peut-être dû, car les choses s'enchaînent entre elles, à l'état florissant de la politique.
En eflet, comme nous l'avons dit plus haut, ce flot de barbares qui, à la suite de Xerxès, était venu inonder la Grèce de Troie à Sakmine, avait été refoulé par Thémistocle, Pausanias et Cimon, et avuit laissé, en se retirant, la capitale de l'Attique presque détruite ; mais, après les généraux qui avaient fait la Grèce libre, vint l'homme l'État qui devait faire Athènes grande ; et
Périclès devait semer les chefs-d'œuvre sur cette terre engraissée par le sang de rënnemi.
Les Grecs, pour avoir sans cesse devant les yeux le danger auquel ils avaient éphappé, et pour que ce danger entretînt le patriotisme dans la jeunesse, avaient décidé qu'on ne relèverait ni les temples abattus, ni les maisons brûlées ; mais, après trente-cinq ou quarante ans, ces ruines commencèrent à fatiguer leurs yeux, et Périclès, comme Néron, vit moyen de faire sortir de la ville détruite une ville plus belle.
Alors Athènes fut le rendez-vous de tous les artistes ; on vit s'élever à la fois des temples, des théâtres, des aqueducs et des ports : Phidias, l'auteur du Jupiter Olympien; Praxitèle, l'auteur de la Vénus de Gnide; Scophas, l'auteur de V Apollon Palatin^ luttèrent ensemble, et taillèrent les temples que devaient peindre Zeuxis, Parrhasius et Timanthe.
n y eut Bien au milieu de tout cela la guerre du Péloponèse entre Sparte et Athènes, qui dura vingt-sept *W, je croîs, et dont Thucydide nous a laissé l'histoire; Biais, comme le dit Winkelmann, ces guerres entre ^es du même pays, entre peuples voisins, entre
hommes parlant la même langue et adorant les mêmes dieux, ressemblaient plutj5t • à des querelles d'amants, qui ouvrent l'esprit et qui engagent le cœur, qu'à ces luttes mortelles dont la Grèce était sortie victorieuse mais sanglante. En effet, Athènes et Sparte luttaient nonseulement avecTépée, mais encore avec le maillet et le pinceau : comme aux temps plus rapprochés de nous où les républiques de l'Italie rivalisaient entre elles de grandes actions et de grands monuments, Sparte et Athènes déployaient toutes leurs ressources pour faire pencher la balance chacune de son côté, et, tandis qu'Athènes élevait ôon Parthénon, son Odéon et son Céramique, Sparte achevait, avec les dépouilles de Salamine, son portique des Perses, où, mêlées aux statues des libérateurs de la patrie, étaient sculptées les images des généraux barbares qu'ils avaient vaincus.
Puis, pendant tout le temps que dura cette guerre, et Diodore de Sicile prend soin de nous le dire, pas un instant les artistes ne perdirent de vue le grand jour où leurs ouvrages, exposés aux yeux de toute la Grèce, étaient soumis au jugement de leurs contemporains : ces jours étaient ceux des jeux olympiques, qui rêve-
naieDt tous les cinquante mois, et ceux des jeux isthmiques, qui revenaient tous les trois ans. Alors, d'une convention unanime, du cap Ténare au mont Pangée, de Céphalonie à Chios, toutes les hostilités cessaient ; on déposait les armes sanglantes pour revêtir les habits de fête. De toutes les parties de la Grèce, on s'acheminait joyeusement vers Élis ou vers Cori;ithe, et, pour que nul ne fût privé d'un spectacle si attendu et si désiré, pendant ce grand jour il y avait trêve même pour les bannis : ainsi confondus dans cette grande fête artistique, les Grecs, de tous les partis et de toutes les nations, oubliaient un instant les malheurs passés et les maux à venir, pour ne penser qu'à la splendeur que le concours de tant de grands hommes allait répandre sur la patrie.
Aussi les grands hommes, exacts au rendez-vous donné, parurent-ils presque tous à la fois. Vers la soixante et quinzième olympiade; le philosophe Phéré- (âde commença d'écrire en prose ; vers la soixante et dix-septième olympiade, Hérodote, quittant la Carie, Tint lire en Élide son Histoire aux Grecs assemblés ; vers le même temps, Eschyle, reposé de la bataille de
Salamine^ donnait la première tragédie régulière qui eût été faite depuis la soixante et unième olympiade, époque où l'art dramatique avait été inventé; Épicharme, poëte et pMlosophe, faisait jouer les premières comédies, et Simonide, excité par les vers d'Homère, qu'avait, dans la soixante-neuvième olympiade, commencé de chanter le rapsode Cynœthus de Syracuse, achetait par ses poëmes et ses élégies cette protection de Castor et de PoUux qui lui valut le surnom d'Aimé des dieux. Alors tout marchait à la perfection qui est le but de tout. Dans la bouche de Gorgias, Téloquence, qui, jusque-là, n'avait été qu'un instinct, devenait une science; Athénagoras ouvrait son école et donnait des leçons publiques de philosophie à Athènes ; Pindare et Corinne se disputaient le prix delà poésie, qu'enlevait cinq fois Corinne ; Sophocle succédait à Eschyle, et Euripide à Sophocle. Lorsque éclata la guerre du Péloponèse, Socrate avait déjà quarante ans, Hippocrate en avait trente, Aristophane en avait quinze, Antisthène était né, et Platon était sur le point de naître.
Enfin, quatre cent trente et un ans avant le Christ, cinquante ans 3fj^ Texpédition de Xerxès, l'année
même où Phidias achevait sa statue de Pallasy la guerre fut déclarée entre Sparte et Athènes ; et telle était la richesse de cette dernière ville, que, lors de son alliance avec Thèbes contre Lacédémone, on leva sur elle et sur son territoire une contribution de cinq mille sept cents talents attiques, c'est-à-dire de treize millions huit cent mille francs de notre monnaie.
Ce fut la première année de cette guerre qu'eut lieu, sur le théâtre d'Athènes, le combat d'Euripide, de Sophocle et d'Euphorion, qui avaient, chacun, fait une tragédie de Médée, Euripide l'emporta sur ses rivaux. Et, au dire de Plutarque, l'amour des Athéniens pour les jeux scéniques était tel, que les représentations successives des Bacchantes^ de Phœmce, d'OEdipe, A*Antigone et d'Electre, leur coûtèrent plus cher que ne leur avait coûté la guerre contre les Perses. Trois ans après la représentation de Médée, Eupolis donna ses comédies. Dans la quatre-vingt-septième olympiade, Aristophane fit jauer ses Guêpes^ et, pendant l'olympiade suivante, on représenta les Nuées et les Açharw«w. Cbs représentations portèrent le goût des Athéniens pour ces spectacles à une telle rage, que, vere la
qui lui avait servi de modèle poar sa Vénus Anadyomène, et de rendre <me loi qui conférait au seul Apelles le droit de le peindre.
Enfin, trois cent trente-troifi ans avant le Christ, ^mme Darius Codoman, continuant Tœuvre de ses prédécesseurs, qui, depuis cent cinquante ans, tenaient en servitude la Grèce d'Asie et attaquaient la Grèce d'Europe, tantôt avee des millions d'honunes, tantôt avec Tof et l'intrigue, rêvait une troisième invasion, Alexandre, après avoir détruit Tbèbes a Texception de la seule maison de Pindare, lève trente mille hommes d'infanterie et quatre mille dnq cents eavalieK, rassemble une flotte de cent soixante galères, se munit de soixante et dix talents, prend des vivres pour qusmite jours, dit adieu à Apelles, part de Pella sa patrie, longe les côtes d'AmphipoIis, passe le Strymoa, franchit TEubée^ arrive en vingt jours à Sestos, débarque sans opposition sur le rivage de l'Asie Mineure, visite lerojraume de Priam, couronne de fleurs le iomb&axi d'Achille, son aïeul maternel; traverse le Granique^ bat les satrapes, tue Mithridate^ soumet la Mysie et la Lydie, prend Sardes, Milet, Halicarnasse ; s'empare de la Gaiatie,
ieLeuctres et de Mantinée amenèrent cette glorieuse P ensanglantée par la mort d*Épaminondas. C'était répoque où florissaient Parrhasius, Zeuxls, Pamphile et Timanthe. Nous avons dit quels étaient ces grands hommes, nous avons énuméré les chefsd'œuvre qu'ils avaient produits; ils s'éteignaient au Dîomentoù la Macédoine, restée jusqu'alors dans l'obscurité, commençait à s'élever par le génie de Philippe, et quelques-uns d'eux virent encore peut-être, avant defennerles yeux, ce fol incendie du' temple de Diane çoi éclaira la naissance d'Alexandre.
Apelles était né à cette époque. Comment le roi de ^It alliaïïce avec le roi de la guerre, comment le Ibûmïne devint l'ami da héros, on Tignore ; seuit, ce qu*on sait, c*est qu'Alexandre viëitait faminent Apelli^ç, puisqu'un jour qu'Alexandre parlai tic peiulare dans mn atelier, et raisonnait à tort et |î^ttr5isut cet art, Apelles lui conseilla, en souriant, *' «^ Ui!r<i, attendu qm les petits garçons qui broyaient iiinrtitv,^iu riaient de Tentencire parler k ■'.eau' înt Alexandre de
ses maîtresses.
peu à peu, comme ont coutume de s'élever les villes, mais elle surgit tout armée comme Minerve du cerveau de Jupiter.
Le jeune vainqueur revient et trouve sa ville bâtie et habitée ; elle a des dieux dans ses temples, un peuple dans ses rues, des vaisseaux dans ses ports ; l'Egypte nouvelle va succéder à la vieille Egypte, à cette Egypte mystérieuse descendue de TÉtbiopie avec le Nil, et qui n'existe plus que dans les ruines d'Éléphantine et de Thèbes. Memphis la Troyenne, qui leur a succédé, va bientôt passer à son tour, si bien que la belle cité grecque n'a pas de rivale à craindre et que, sûr de ses destins, son fondateur peut marcher à de nouvelles victoires.
Couchée entre son lac et ses deux ports, baignant ses pieds dans le golfe Cyrénaïque et mirant son front dans la mer de Syrie, Alexandrie écouta le retentissement de ses pas, qui s'enfonçaient vers TEuphrate et le Tigre. Une bouffée du vent oriental lui apporta le bruit de la bataille d'Arbelles ; elle entendit comme un écho sombre la chute de Babylone et de Suse ; elle vit rougir à l'horizon l'incendie de Persépolis ; puis enfin cette ru-
meur lointaine se perdit derrière Ecbatane, dans les déserts de la Médie, de l'autre côté du fleuve Arius.
Huit ans après, Alexandrie vit entrer dans ses murs ua char funèbre roulant sur deux essieux, autour desquels tournaient quatre roues à la persane, dont les rayons et les jantes étaient dorés; des tètes de lion d'or massif, dont la gueule mordait une lance, formaient Tornement des moyeux : il y avait quatre timons à chacun desquels était attaché un quadruple rang de jougs, et quatre mulets étaient attelés à chaque joug ; chacun d'eux avait sur la tète une couronne d'or, des sonnettes d'or aux deux côtés de la mâchoire, et autour du cou des colliers chargés de pierres précieuses. Sur ce char était une chambre d'or voûtée, large de huit coudées et longue de douze ; le dôme était orné de rubis, d'escarboucles et d'émeraudes ; au-devant de cette chambre régnait un péristyle d'or soutenu par des colonnes d'ordre ionique, et dans ce péristyle étaient appendus quatre tableaux. Le premier de ces tableaux représentait un char richement travaillé ; un guerrier y était assis, tenant en main un sceptre magnifique, et autour de lui marchait la garde macédonienne et le
bataillon des Perses avec leur avant-garde formée par les opiites. Le second tableau se composait du train des éléphants armés en guerre, portant sur leur cou les Indiens et en croupe les Macédoniens couverts de leurs armes. Dans le troisième, on avait figuré les corps de cavalerie, imitant les manœuvres et les évolutions du combat. Enfin le quatrième représentait des vaisseaux en ordre de bataille et prêts à attaquer une flotte que Ton voyait dansée lointain. Au-dessus de cette chambre, c'est-à-dire entre le plafond et le toit, tout l'espace était occupé par un trône d'or carré, orné de figures en relief d'où pendaient des anneaux d'or, et dans ces anneaux d'or étaient passées des guirlandes de fleurs qu'on renouvelait tous les jours. Au-dessus du faite était une couronne d'or d'une assez grande dimension pour qu'un homme de haute taille pût tenir debout dans le cercle qu'elle formait ; et, lorsque la lumière du soleil frappait dessus, elle lui renvoyait ses rayons en éclairs. Enfin, dans cette chambre, qui formait le centre du char, était couché sur des aromates le cadavre d'Alexandre.
Celui qui se disait un dieu avait fait à Babylone un
excès de table, et la mort, à treate-deux ans, était venue lui rappeler qu'il n'était qu'un homme.
C'était un des douze capitaines que la mort de leur général avait faits rois, et un des quatre qui devaient conserver leur r(^aume, qui menait le deuil. Dans ee grafld partage du monde, aceompU autour de ce eercueil, Ptoléaiée, fils de Lagus, qui se vantait d'être le frère d'Alexandre, et qui était certainement l'un de ses fias chers favoris, avais pris pour lui l'Egypte, la Cyrénaique, la Palestine, la Phénieie et l'Afrique ; puis, comme un palladium qui devait, pendant trois siècles et demi, conserver l'empire chez ses descendants, il avait détourné de sa route le corps d'Alexandre, et le ruoenait demander une tombe à la ville à laquelle il avait donné un berceau.
Voilà donc ce que vit Apéllee. Quoiqu'on ignore l'époque précise de sa mort, il est certain qu'il survécut i Alexandre, puisque Pline raconte, comme une preuve de son habileté à saisir la ressemblance, qu'une tempête l'ayant jeté sur la côte d'Egypte et contraint de débarquer à Alexandrie, d'autres peintres, jaloux de lui, subornèrent le bouffon du roi, qui l'invita fausse-
ment à venir souper avec son maître. Sans doute Ptolémée, tout auteur (i) et tout amateur des sciences et des arts qu'il était, n'aimait point personnellement Apelles; car à peine l'eut-il aperçu, qu'il se leva farieux, et, montrant à l'artiste ses vocatores^ lui demanda lequel d'entre eux l'avait invité de sa part. Apelles alors prit au foyer un charbon éteint et commença de tracer un portrait sur la muraille. Mais, avant même que la tête fût finie, Ptolémée l'arrêta. Aux premiers traits, il avait reconnu son bouffon.
Pendant tout le règne d'Alexandre, et tandis que le conquérant allait chercher des aventures dans la Perse et dans l'Inde, les Grecs, sous le gouvernement d'Antipater, avaient joui d'une longue paix; ce fut sans doute pendant cette paix, dont Tindolente douceur fit relâcher Sparte elle-même de son austérité, que fleurirent, successeurs des Phidias, des Praxitèle et des Myron, Lysippe de Sicyone, qui fondit en bronze les vingt et une statues équestres des gardes à cheval d'Alexandre, lesquels perdirent la vie au passage du Gra-
(i) Ptolémée avait écrit une relation des campagnes d'Alexandre qui a été perdue.
nique en défendant celle de leur maître, et qu'après la conquête de la Macédoine Métellus fit enlever de Dicée et transporter à Rome ; Agésandre, Polydore et Athénodore, auteurs du Laocoon; etPyrgotélès, le graveur, qui avait, comme Apelles en peinture et Lysippe en statuaire, le privilège de graver seul la tête d'Alexandre.
i Tacite dit qu'après la bataille d'Actium, Rome ne
produisit plus rien de grand ; Pline, qu'après la mort I d'Alexandre l'art s^éteignit. Les deux propositions sont peut-être un peu absolues. Tacite était contemporain de Sénèque, de Pline, de Pétrone et de Lucain ; et Pline, tout en disant que l'art cessa à compter de cette époque (cessavit deinde ars), parle cependant du Taureau Famèse d'Apollonius et de Tauriscus, et du Tor^e d'un autre Apollonius. Quant aux peintres, il est vrai que tous ceux qu'il nomme ne sont plus que des peintres de second ordre.
C'est qu'aussitôt la mort d'Alexandre, le monde, et nous entendons toujours par le monde ce point de la terre où la civilisation brille, le monde, disonsnous, ne fut plus que chaos et confusion.
Alexandre, en mourant, avait laissé son anneau à Perdiccas. Chez les anciens, l'anneau, c'est-à-dire le ; sceau, était le signe visible de la souveraineté. Ses neuf collègues, qui étaient Antipater, Polysperchon, Eumène, Cratère, Antigone, Ptolémée, Séleucus, Lysimaque et Cassandre, lui dévolurent la régence des enfants d'Alexandre. Mais, comme il voulait profiter de ce titre pour s'emparer de la monarchie universelle, il fut égorgé en Egypte, où il combattait Ptolémée, l'an 322 avant le Christ, c'est-à-dire dix-huit mois à peine après la mort d'Alexandre,
Antipater lui succéda. — Son lot, à lui , c'était la Macédoine, TÉpire et la Grèce. Or, Athènes, chez laquelle l'esprit de liberté renaissait, se souleva contre Antipater et fît prepdre les armes aux autres villes de la Grèce i mais, vainqueur à Lamia, il prit Athènes, et mourut léguant la régence à Polysperchon, en réservant ses États à son fils Cassandre.
Polysperchon, en héritant de la régence, hérita des troubles qu'elle menait avec elle. Athènes fut reprise par lui. A son premier siège, elle avait perdu Démosthène; à son second siège, elle perdit Phocion. Puis,
INTaODUCTION 43
comme il voulait déposséder Cassaadre des États que M avait légués son père, il rappela Olympias, la mère d'Alexandre, pour la mettre à la tète du gouvernement; si bien que, tout en combattant, disait-il, pour les intérêts des fils d'Alexandre, il finit par les égorger tous deux, ainsi que leur aïeule.
Eumène, qui de simple soldat était devenu un des capitaines les plus chéris d'Alexandre, au point qu'il lui avait fait épouser une de ses femmes, était peutêtre le plus dévoué aux intérêts de la malheureuse famille qui servait de prétexte à toutes les ambitions* Mais, dans le partage du monde, il n'avait obtenu que la Cappadoce, dans laquelle Antigone, son voisin, ne lui permit jamais de s'établir sérieusement. Il n'en fît pas moins ce qu'il put en brave capitaine, battit Antipater et tua Cratère. Mais, livré à Antigone, il fut étranglé à son tour, l'an 515 avant, le Christ, c'est-àdire huit ans à peine après la mort d'Alexandre,
Cratère jouissait d'une grande réputation parmi Ibb Macédoniens : un instant il fut question d'enlever la légence à Perdiccas pour la lui donner ; mais le choix d'Alexandre l'emporta sur la sympathie générale* Allié
d'Antipater contre Eumène, il se fit tuer, comme nous l'avons Yu, trois cent vingt et un ans avant le Christ.
Antigone avait eu l'Asie en partage, et avait pris le premier le titre de roi. Lui aussi, comme Perdiccas, rêva un instant la monarchie universelle et fut mer- . veilleusement secondé dans cette intention par son fils Démétrius, qu'on appela Poliorcète ou preneur de villes, et qui était celui-là même qui rendit, lors du siège de Rhodes, un si public hommage à Protogène ; mais, sa puissance naissante ayant effrayé les autres capitaines d'Alexandre, ils se liguèrent contre lui, et Antigone fut tué à la bataille d'Ipsus, c'était trois cent un ans avant le Christ. Les choses allaient vite, comme on le voit ; vingt ans à peine s'étaient écoulés depuis la mort d'Alexandre, et il ne restait plus, de cette splendide cour de généraux qui l'entouraient, que Ptolémée, Séleucus, Lysimaque et Cassandre.
Dans tout ce chaos qui annonçait les derniers jours de la Grèce, les Athéniens, comme nous l'avons dit , avaient essayé de reprendre leur liberté ; mais, défaits à la bataille de Lamia, ils furent, forcés d'acheter la paix en payant les frais de la guerre, et de recevoir
\me garnison macédonienne à Munichia ; alors les proscriptions commencèrent, les républicains échappés à la bataille de Lamia furent poursuivis de tous côtés par leurs ennemis, arrachés des temples où ils s'étaient réfugiés^ et partie mis à mort, partie envoyés en Thrace. Ceci se passait sous Antipater.
11 est vrai qu' Antipater étant mort, Athènes eut quelque temps de répit. Polysperchon, à qui il avait laissé la régence, et Gassandre, son fils^ à qui il avait ' laissé son royaume, se prirent de querelle entre eux ; " il y eut même plus : Polysperchon, voulant se faire des amis parmi les Athéniens^ rendit un décret qui abolissait les ordonnances d* Antipater et les rendait à la liberté; aussi s'attachèrentr-ils à lui de corps et d'âme. Malheureusement^ le songe ne fut pas long : Gassandre battit Polysperchon et Alexandre son fils; etNicanor, ^Q lieutenant^ envoyé à Athènes, mit de nouveau garnison dans le port du Pirée et dans la citadelle Munichia, et installa comme gouverneur de la ville Démé- Wus de Phalère, qui était de la famille de Gonon.
Tout le temps du gouvernement de Démétrius fut ttne trêve : aussi Athènes reconnaissante lui éleva-
4e ITALIENS ET FLAMANDS
t-elle, dans Tespace d'un an/cent soixante statues de bronze, parmi lesquelles il y en avait d'équestres et en char.
Mais, après avoir pris Rhodes, le preneur de villes prit Athènes : Cassandre fut vaincu par Démétrius Poliorcète, et la Macédoine conquise ; Démétrius de Phalère s'enfuit de TALtique et alla demander un asile à Ptolémée. Mais à peine eut-il quitté la ville qui, la veille, Tadorait encore comme un dieu sauveur, que le peuple gratta son nom de tous les monuments publics, renversa et fondit toutes ses images, et, pour enchérir sur les statues de bronze élevées à Démétrius de Phalère, décida qu'il serait élevé des statues d'or à Démétrius Poliorcète. L^art était déjà bien tombé, comme on le voit, puisqu'on estimait déjà la valeur delà statue, non point d'après l'artiste qui l'avait faite, mais d'après le métal dont elle était composée.
Le revirement parut à Démétrius Poliorcète trop prompt pour être sincère ; cet enthousiasme fut tenu par lui pour lâcheté ; il traita les descendants des Miltiade, des Thémistocle et des Phocion comme ils méritaient d'être traités : aussi, lorsque Antigone fut tué à
la bataille d'Ipsus, se révoltèrent-ils contre Démétrius. Malheureusement, Démétrius , tout battu qu'il était, était encore à craindre ; on avait cru le preneur de Tilles mort, il n'était que blessé, blessé mortellement, blessé dans sa puissance, mais blessé comme un lion dont l'agonie est longue et terrible.
Démétrius, dépossédé de l'Asie, se retourna contre l'Europe, prit et reperdit des provinces comme il avait pris et reperdu des villes, fut un instant roi de Macédoine, et, pendant cet instant, chassa Lachares, chef de la révolte athénienne, fortifia le Musée et y mit garnison.
Alors tout fat dit pour celle qui avait été la reine de la Grèce. Tgut ce qui lui restait de grand ou de beau disparut. Aigle ou cygne, tout s'envola et alla chercher un air plus libre ou un air plus doux. L'un alla demander asile à Ptolémée, l'autre à Séleucus ; celui-ci se réfugia en Sicile, celui-là à Pergame.
Terminons avec la Grèce, à laquelle nous reviendrons p^us tard à la suite des armées romaines.
Cependant quelques vieux Grecs restaient encore qui pir'^îçnt à leurs enfants des temps de Marathon, de
Salamineet de Platée. A leur voix, quatre villes à peine nommées jusque-là dans l'histoire, Phare, Tritée, Patras et Dyme, formèrent une association. Nul çie fit attention à cette ligue, tant elle sembla d'abord méprisable. Ce fut cependant la même qui fut appelée depuis la ligue achéenne.
C'est qu'en effet, dès qu'elles eurent un centre de réunion, toutes les villes de la Grèce se réunirent pour une cause commune. Aratus et Philopœmen, les derniers des Grecs, comme Brutus et Cassius furent depuis les derniers des Romains, se mirent è la tète de leurs compatriotes. La Grèce respira un instant dans l'espérance de sa régénération. Cet instant donna Ménandre, Épicure, Zenon et Euclide.
Mais la vieille jalousie qui existait entre les Ëtoliens et les Achéens amena une guerre, et la rage des deux partis alla si loin, que, lorsqu'elle ne pouvait plus frapper les hommes, elle frappait les monuments et lea statues. Les Ëtoliens, étant entrés dans une ville de Macédoine, nommée Dios, et l'ayant trouvée déserte, abat tirent les murs, renversèrent les maisons, brûlèrent e brisèrent les statues. Autant fut fait au temple de Ju
piter à Dodone en Épire, où ils ne laisaèrent pas pierre
sur pierre.
Les Macédoniens et les Achéens ne demeurèrent pas
en reste avec leurs ennemis, S'étant emparés deux fois
deTherma, capitale des Ëtoliens, ils n'épargnèrent, la
première fois, que les temples et les statues des dieux ;
i la seconde, tout disparut. Pergame eut le même sort : le roi Philippe , après l'avoir prise , non-seulement en fit abattre les temples, mais encore fit briser les pierres de ces temples en petits morceaux pour qu'ils ne passent point être rebâtis. L'Élide elle-même, qui jusque-là, à cause de ses jeux publics, avait été respectée, perdit son privilège et cessa d'être pour l'art un lieu d'asile.
Puis vint le tour d'Athènes. D'abord tranquille et sous la protection ou plutôt la dépendance des rois de Macédoine et d'Egypte, elle avait vu le commencement de cette guerre sans y prendre part; mais, ayant quitté le parti macédonien, Philippe marcha contre elle, la ••nt, brûla l'Académie, saccagea les temples et brisa >^itesles statues. De leur côté, les Athéniens rendirent
a décret qui ordonnait d'anéantir non-seulement
tontes les images de ce prince, mais encore tontes celles des personnes de sa famille, de quelque sexe qu'elles fussent. La destruction répondait à Tappel de la destruction.
Pendant ce temps mouraient, assassinés ou empoisonnés, la veuve de Cassandre et ses deux fils; c'étaient les derniers débris de la famille d'Alexandre. Quarante ans s'étaient écoulés à peine depuis que le conquérant de rinde avait fondé un empire plus grand que n'avait été la monarchie perse et plus grand que ne devait être la monarchie romaine, et déjà il ne restait plus trace de celui qui, pour me servir des paroles d*un historien moderne, avait traversé l'horizon avec la rapidité de réclair, l'éclat du soleil et les calamités de la foudre.
Cependant cette volée d'artistes qui, effrayés par le bruit des armes et par la vue du sang, étaient partis d'Athènes, s'étaient abattus en Egypte, en Asie, en Sicile et en Asie Mineure, et avaient été reçus par Ptolémée, par Séleucus, par Hiéron et par Attale, comme des envoyés des dieux qui devaient consacrer leurs monarchies chancelantes du sceau de leur génie. Jetons donc successivement les yeux sur chacun de ces quatre eni-
INTRODUCTfOIÎ 5!
pires, et voyons oe que Tart y produisit dus sa dernière période.
Presque toutes les statues que les artigtes grecs exécutèrent en Egypte sont faciles à reconnaître, soit qu'on les ait p^rouvées complètes, soit qu'on n'en ait retrouvé que des fragments ; car elles sont en pierre libyque, c'est-à-dire en porphyre, en basalte ou en granit : ces statues 6(mt rares, attendu l'extrême difficulté de travailler ces pierres ; en revanche ; les médailles d'Alexandre étaient renommées pour leur finesse et leur intelligeiiee, et soai préférées de beaucoup, par les amateurs, aux médailles athéniennes. Quant à la peinture, on la perd de vue, et^ comme les tableaux n'étaient point datés du lien où ils étaient faits, les œuvres des artistes grecs d'Alexandrie se confondent avec celles des autres peintres de la décadence.
Séleiiciis n'avait pas été moins hospitalier pour l'art iBgitif que Ptolémée Soter ; mais il avait transporté le siège de sa capitale à Séleucie, c'est-à-dire assez avant dans l'Asie pour interrompre toute communication entre la colonie et sa métropole : il en résulte que, parmi les artistes qui se rendirent célèbres a la cour des pre-
miers Séleucides, on ne connaît guère, et en<5ore grâce à Lucien, qu'Hermoclès de Rhodes, auteur de la statue du beau Combabus. Quant à la peinture, il est presque impossible d'en retrouver des traces.
£n arrivant en Sicile, au contraire, les exilés purent croire qu'ils n'avaient point changé de patrie : c'étaient des ancêtres communs qu'ils retrouvaient, c'étaient des frères qui leur offraient l'hospitalité de la famille. Dès les temps les plus reculés, sous Gélon, sous Hiéron, sous les deux Denys, Syracuse avait été à la Sicile ce qu'Athènes était à la Grèce, et ses portes du temple de Pallas^ ciselées en or et en ivoire, étaient, au dire de Cicéron, ce qu'on avait jamais fait de plus beau en ce genre.
Agathocle régnait alors ; il avait été, disait-on, potier dans sa jeunesse, ce qui lui avait appris les règles du dessin et donné le goût de l'art. 11 reçut doije les artistes à bras ouverts, fit frapper force médailles qui représentaient d'un côté une tète de Proserpine, et de l'autre une Victoire qui posait un casque sur un trophée : il fît exécuter, en outre, un tableau représentant un combat de cavalerie où il avait commandé en per-
soDue, sans doute dans son expédition d'Afrique, et fit eiposer ce tal)Ieau dans le temple de Pallas, où le trouva Harcellus.
Hiéron n lui succéda; lui aussi, simple citoyen de Syracuse^ avait été proclamé roi d'une voix unanime : c'était un prince magnifique^ qui, ne sachant comment occuper ce monde d'artistes qui habitait son royaume, en choisit trois cents des plus habiles et les chargea de lui construire le plus beau vaisseau qui eût jamais été fait. Au bout d'un an, le vaisseau flottait sur la mer de Sicile, plutôt avec l'aspect d'un palais qu'avec celui d'un navire : il avait, de chaque côté, vingt rangs de rames ; il renfermait des aqueducs et des jardins, des bains et des temples ; mais son chef-d'œuvre était une chambre dont le pavé de mosaïque représentait toute V Iliade.
Les dieux récompensèrent Hiéron ; il vécut quatrevingt-dix ans et en régna soixante et dix : ce fut l'âge doré de la Sicile.
Attale régnait à Pergame ; il avait amassé de tels trésors, qu'on disait : «Riche comme Attale. » Ce fut lui qui offrit, des tableaux grecs, ces prix incroyables que rapporte Pline ; on juge de ce qu'il fit pour les artistes,
54 ITALIENS ET FLAkâNDS
bisant cela pour lears œuvres. Lui et EmBèoe, saa fils, fureat des dieux pour la pauvro Orèce «Kpifaste ; aoseî Sicyone fît-elle ériger à Attale une statue gigaatesqoe qu'elle plaça dans uu lieu publie, près de orile f ApoUon, et la plupart des autres yilles du Pâopoaèseen fireat-elles autant pour Ëum^e.
Us avaient à leur cour, ootre quatre stobiûres fameux qui se ncHnmaient Pyromachus, Higone, Stratonicus et Ântigone, plusieurs peintres qui liaient chargés de représenter les batailles qu' Attale et Eumène aTaient gagnées oontre les Gaulois, dans la Mysie, et un mosaïste célèbre, nommé Sosus, qui avait fait le fameux pavé appelé la Mmson non balayée^ et la Colombe buvMnt dtms une jatte.
Ce furent eux eucore qui, pour encourager les savants et protéger les lettres, fondèrent cette fameuse bibliothèque de Pergame, à laquelle les Ptolémées donnèrent une rivale ; elle fut bientôt si considérable et si riche (quoique, dans la louable intention de l'emporter sur leurs confrères des bords du Nil, les savants hellespontins y eussent fait entrer près d'un tiers de livres apocryphes), que Ptolémée, jaloux, défendit l'exporta-
INTIIODUCTÏON 55
tioQ da papyrus ; mais à cette défense les Pergaméniens ié(K)adireDi «i éerivaat sar des peaux de mouton préparées : de là rinventioa da parchemiii.
Parmi les beaux tableaux que possédait Attale, on dtait surtout VAjixx d'Apollodore et le Malade d'Aristide ; on se rappelle qu'i) avait payé ce tableau cent taimte attiques, c'est-ànlire deux cent quarante mille francs de notre monnaie.
Ce fiit vers ce temps que Ton vit poindre à l^rizon occidâital on peuple qui commença à donner à tous les rois d'Orient quelques craintes, par la manière rapide dont U s'élevait : ce peuple était le peuple romain.
YcHci en deux mots l'hi^ioire de ce peuple d'abord inaperçu, et qui bientôt devait conquérir le monde. Qnate erait trente-deux ans après la prise de Troie, au commenoement de la septième olympiade , Cbarops étant archonte à Athènes dans la première année de son gouvernement de dix ans , Numitor, roi des Albains, ayant donné à Romulus et à Bémus le canton dans lequd ils avaient été élevés, ils sortirent d'Albe coodaigant diacun une colonie.
Arrivés au pied du mont Palatin, terme du voyage, une contestation s'éleva entre les deux frères sur le lieu le plus favorable à la fondation de leur ville : les Àlbains prirent parti pour l'un et pour l'autre ; un combat s'engagea, Rémus fut tué, quelques-uns disent par Romulus lui-même. Trois mille hommes se rallièrent autour du vainqueur, sans s'inquiéter si ce vainqueur était un fratricide.
Alors, comme rien ne faisait plus obstacle à sa volonté, Romulus fixa un jour pour offrir aux dieux un sacrifice propitiatoire : ce jour arrivé, il fit son sacrifice, ordonna à chacun d'en faire un autre selon ses moyens, et, allumant un grand feu, il sauta le premiei à travers les flammespour se purifier ; tous l'imitèrent.
Ensuite, ayant convoqué le peuple sur le mont Palatin, il attela un bœuf et une vache à une charrue, et, traçant lui-même un sillon autour de la montagne, il dit:
— Voilà où seront les murs de ma ville, et cette vilie s'appellera Rome.
Puis, lorsque ses murs furent élevés, lorsque son eaceinte renferma le nombre de maisons nécessaires à s3.
population, Romulus rassembla tous ses habitants, satisfait qu'il était d'avoir été choisi pour conducteur de la colonie, et d'avoir donné son nom à la ville nouvelle.
U voulait consulter le peuple sur le choix du gouvernement ; il lui proposa, en conséquence, trois formes d'administration différentes : la monarchie ou le gouvernement d'un seul homme, l'oligarchie ou le gouvernement de plusieurs magistrats, la démocratie ou le gouvernement du peuple; quant à lui, quelle que fût laiorme adoptée^ il déclarait être prêt à s'y soumettre et ne refusait ni de commander ni d'obéir.
Le peuple, après avoir délibéré, répondit qu'il voulait suivre le gouvernement de ses ancêtres, qui l'avait rendu heureux, et que, fixé comme il Pétait pour la royauté, il n'en voyait pas d'autre que Romulus qui convint au trône, tant à cause du sang royal qui coulait dans ses veines, qu'à cause du courage qu'il avait déployé depuis qu'ils étaient sortis d'Albe.
Romulus répondit à son tour qu'il n'accepterait cet bonneur qu'autant que les dieux le ratifleraient, et, le peuple l'ayant unanimement approuvé, il indiqua un
jour pour consulter les augures ; oe jour, il sortit de sa tente de grand matin, et, après avoir immolé des -vidU mes, il s'adressa aux dieux pirotectecirs de la oolonie^ les priant de lui indiquer, par quelque signe favorable, si c'était leur volonté qu'il acoeptât le pouvoir royal : au même instant^ un éclair venant de gauche à ditnte sillonna le ciel ; et Romulus, élu par les hommes et adapté par les dieux, fut nommé roi de Rome«
Il lit alors le recensement de son peuple ou plutôt de son armée, et il se trouva qu'il avait autour de lui t2K>is mille hommes d'in&nterie «t trois cents cararliers.
Ce fat Je noyau du peuple romain.
Alors il le divisa en trctts corps qull nomma tribos, et leur donna trois die£s qu'il appela trobuns; puis il sabdivisa ces trois tribus en trente suitres corps qu'il appela curies, et leur d(»ma trente chefs qu'il appela calions ; enfin il subdivisa de nouveau diaque curie «n dix corps qu'il nomma décuries, et leur doniai des chefi qu'il nomma décurifODS.
U y avait donc trois tiskias, tenia ^aaïkms et tarois cents décorions.
Le partage des homines terminé, il passa au partage te terres, qu'il divisa en trente parts égales, réservant la part des dieux et la part de la République.
Pais, le partage des homines et de la terre achevé, iamoltts passa au partage des emplois et des honneurs ; il choisit les plus braves et les plus instruits de ses sujets, et les nomma patridens*; les autres furent appe^ lés plébéiens.
Yoid quels étaient les devoirs de chacun :
Le roi se réservait la souveraine sacriôcature, la garde des lois et des coutumes du pays, le soin de veiller à l'exacte observation du droit naturel . et h droit civil, la rédaction des traités et des conventions, le jugement des grands crimes, la faculté d'assembler le peuple, de convoquer le sénat, de dire son avis le premier, de conclure à la pluralité des voix et d'exécuter les décisions; enfin le commandement des annéss et la souveraine autorité dans la guerre : il réunissait donc le pouvoir religieux au pouvoir militaire, le pouvoir législatif au pouvoir exécutif.
Le nourrisson de la louve s'était, comme on le voit, iait une part de lion.
Les patriciens avaient le soin du culte des dieux, rendaientlajustice, etaidaientle roi dans le gouvernement.
Les plébéiens étaient chargés des fonctions qui exigeaient moins de capacités et de richesses ; ceux qui ne remplissaient aucune charge, et ce fut le plus grand nombre, s'appliquèrent à Tagricuiture, à l'entretien des troupeaux et à l'exercice des n^étiers.
Les patriciens se convoquaient par des hérauts, les plébéiens se réunissaient au son de la trompette.
Ce fut la base du gouvernement de Rome.
La pondération des pouvoirs ainsi établie entre les trois corps de l'État, et lorsque chacun connut sa puissance, ses droits et ses devoirs, Romulus s'occupa de l'agrandissement du royaume et de l'augmentation des individus.
Dans ce but, il rendit trois lois.
La première défendait aux parents de tuer leurs enfants avant qu'ils eussent trois ans accomplis, à moins qu'ils ne fussent estropiés et monstrueux à leur naissance ; dans ce cas, on les faisait voir à cinq voisins, et, selon le sentiment de ceux-ci, on les mettait à mort, ou on les laissait vivre.
La seconde accordait asile aux peuples mécontents de leurs gouvernements. Entre la capitale et la citadelle s'étendait un bois de chênes fort touffu : Romulus consacra ce bois, y bâtit un temple, et en fit un lieu d'asile pour toute personne libre.
La troisième était la défense de passer au fil de l'épée la jeunesse des villes vaincues, Tordre de ne point la vendre, de ne point laisser en friche les terres conquiT ses, mais de déclarer la conquête colonie romaine, et, comme telle, de la faire participer à une partie des avantages réservés aux citoyens romains.
Le gouvernement établi par Romulus dura jusqu'au moment où Brutus chassa les rois, c'est-à-dire jusqu'à Tan 243 de la fondation de Rome, qui corresponde Tan 510 avant Jésus-Christ. Brutus était contemporain dBarmodius et d'Aristogiton.
Alors, quoique le nouvel ordre de choses prit le nom de république, le fond resta à peu près le même ; seulement, un léger changement s'opéra dans la forme : le pouvoir, réuni auparavant dans les mains d'un seul roi, fut partagé entre deux magistrats et, de viager qu'il était, devint annuel ; on appela les nouveaux chefs
consuls, afin que, par ce nouveau nom introduit dans la langue romaine, ils se trouvassent avertis de ne rien faire sans consulter les citoyens.
Ces consuls héritèrent non-seulement de l'autorité royale, mais encore de l'appareil du pouvoir souverain : cet appareil consistait en une troupe de douze licteurs marchant toujours devant le consul sur une seule ligne et armés de simples faisceaux de verges de bouleau, qu'ils surmontaient d'une hache quand ce magistrat sortait de Rome.
Les patriciens qui avaient fait la révolution l'organisèrent à leur profit en se réservant le consulat. Ils laissèrent bien l'élection au peuple ; mais, comme les consuls ne pouvaient être pris que parmi la noblesse, et que les consuls nommaient les sénateurs, ils se trouvèrent ainsi maîtres de la République, par le consulat et la sénatorerie.
Quoique le peuple se f&t promptement aperçu du réseau aristocratique dans lequel il était enveloppé, cet état de choses dura^quelque temps. Puis, comme dans toutes les situations où les intérêts des masses sont cchûqlpromis^au profit d'une minorité, un accident, >qui au
premier coup d'œil paraissait n'avoir aucun rapport avec la cause réelle du malaise populaire, vint apporter nne' modification dans le système gouvernemental.
À cette époque, tout citoyen devait à la République le service militaire sans indemnité ; ce qui fit que beau» coup de plébéiens qui ne vivaient que de leur travail se trouvèrent obligés, par suite de fréquents appels sons les drapeaujc> de contracter des dettes. Bientôt ces dettes s'accumulèrent au point que les débiteurs devinrent insolvables. Tourmenté par ses créanciers, et ne trouvant aucun appui dans le patriciat, le peuple réclama des sénateurs ua adoucissement à son sort. Cet adoucissement Im fut durement refusé. Le peuple alors se décida à une banqueroute générale ; il émigra tout entier, suivi des femmes et des enfants, et se retira sur nne montagne distante d'une lieue et demie de Rome, à peu près, ne laissant dans la ville que les consuls^ les sénateurs et la noblesse.
Le patriciat, effrayé de cette désertion, envoya des ^lobassadeurs aux mécontents ; les mécontents exigèrent : 1« Tabolition des dettes contractées pour le service da la patrie ; 2"* l'élargissement des détenus ; 3° la
création de deux magistrats selon Tite-Live, et de cinq, selon Platarque, lesquels choisis parmi les plébéiens, devaient les protéger contre l'avidité des riches, rinsolence des patriciens et les injustices du sénat.
Ces trois demandes furent accordées : les dettes furent remises, les débiteurs élargis ; les nouveaux magistrats, choisis dans l'armée parmi les chefe de corps, prirent le nom de tribuns du peuple, et la colline qui avait offert un asile aux opprimés fut appelée le mont Sacré. A compter de ce jour,4es plébéiens eurent entre les mains leur force légale ; mais d'abord cette force fut seulement défensive, les tribuns n'étant et ne devant être que de simples protecteurs : en conséquence, ils n'avaient aucun costume particulier, marchaient sans suite, accompagnés seulement d'un seulviateur, et perdaient leur puissance en sortant des portes de la ville.
Mais tout pouvoir, si faible qu'il soit à sa naissance, grandit vite s'il a été procréé par les besoins de la majorité, et bientôt le droit d'opposition ne suifit plus au tribunat. Il se lassa du rôle passif qui lui était dévolu, et une occasion se présenta bientôt où il put faire l'essai du pouvoir actif qu'il était à même d'exercer.
INTBODUCTION 65
Neuf à dix ans après la chute des Tarquins, une famine aifreuse s'étant fait sentir, le sénat, dans lequel étaient concentrées toutes les richesses^ fit venir du blé des pays environnants, et Marcius Coriolan proposa de donner le blé à moitié prix au peuple si le peuple consentait à renoncer à ses tribuns. Les tribuns, menacés dans leur existence, répondirent en citant Coriolan devant le peuple, et, quoique le fier patricien refusât de comparaître au tribunal populaire, il fut jugé et condamné.
À compter de ce moment, la puissance des tribuns alla sans cesse croissant; le pouvoir populaire, une fois en face du pouvoir aristocratique, ne lui donna ni paix ni trêve. Bientôt le consulat cessa d'être circonscrit parmi les patriciens ; et les magistratures les plus importantes, passant par la brèche faite à la constitution primitive, descendirent jusqu'au peuple, tandis qu'au contraire il est prouvé par les témoignages de Caton dlJtique, de Cicéron, de Plutarque et de Titelive, que jamais un noble ne put obtenir le tribunat. En effet, Auguste fut le premier que Ton décora de ce Utre.
Et maintenant, yoici datis quelle progression, malgré ses révolntions intestines, malgré Tinvasion des Gaulois et malgré la guerre étrangère contre Pyrrhus, le peuple romain en était comme population à Tépoque où nous sommes arrivés, c'èst-à-dire cinquante ou cinquante-cinq ans après la mort d'Alexandre.
Grâce aux lois qu'il avait fondées, lorsque Romulus, après trente-sept ans de règne, fut emporté par une tempête, Rome comptait quarante-sept mille âmes, tant habitants que sujets.
L'an 220, ce nombre montait, selon Fabius Pictor, le plus ancien historien romain, à quatre-vingt mille hommes en état de porter les armes.
L'an 395, époque de la prise de Rome par les Gau-loiSf et qui correspond, à dix ans près, à la guerre de Thèbes et de Lacédémone, c'est-à-dire à l'époque où Athènes était en pleine floraison, la République comptait, selon Tite-Live, cent trente-deux mille citoyens.
Enfin, Tan 500, c'est-à-dire à Tépoque où nous sommes arrivés, sa population était augmentée du double; ce qui peut porter le chiffire total, toujours au dire de Tite-Live, et en y comprenant les femmes, les
vieillards et les eofants, à huit cent mille âmes, à peu près.
Maintenant, nous allons voir, an moment où l'art tombait chez les Grecs vieillis, où Tart en était chez ce peuple à peine adulte, qui devait grandir avec tant de rapidité et tomber avec tant de bruit.
Gomme on l'a vu, les Romains étaient un peuple guerrier; élevé par les armes, il se soutenait par les armes; il lui fallut près de cinq cents ans de lutte pour consolider son droit de bourgeoisie dans le Latium : lorsqu'on combat pour jsa propre existence, on n'a guère de temps à perdre pour les choses de luxe.
D'abord, au dire de Plutarque, Numa avait rendu une loi qui défendait de représenter la Divinité sous une forme humaine; de sorte que Varron rapporte que, pendant les cent soixante et dix premières années de la République, c'est-à-dire de Romulus à Servius Tullius, on ne vit, dans les temples de Rome, ni statues ni images des dieux.
Cependant la ville n'était point dénuée de toute espèce de monuments de ce genre. Il existait une statue de Rofflulus, et Denys dUalicarnasse parle, comme d'un
ouvrage remontant à la plus haute antiquité, de la louve du Capitole qui allaitait Romulus et Rémus^ et Pline ajoute que Tarquin l'Ancien, Plutarque dit Tarquin le Superbe, fit venir des artistes du pays des Yolsques pour exécuter en terre cuite le Jupiter Olympien et le quadrige qui fut placé sur le faîte du temple. De plus, Appien (dans sa Guerre civilCy livre i, page 168) affirme que, du temps des Gracques, et pendant les troubles qu'ils excitèrent, c'est-à-dire environ six cent vingt ans après la fondation de Rome, on voyait encore les statues des anciens rois à l'entrée du Capitole.
D'ailleurs, une chose essentielle s'opposait, chez les Romains, aux progrès de l'art de la statuaire : dans le traité conclu avec Porsenna, après la mémorable aventure de Mutins Scévola, il fut stipulé, à ce qu'assure Pline, que le fer ne serait employé qu'à des instruments d'agriculture. De cette manière, les outils manquant pour tailler le marbre, on dut avoir recours à la fonte : aussi voyons-nous que le plus grand honneur qu'on pût rendre à un citoyen était de lui élever une colonne ou une statue de bronze ; encore cette statue.
comme celle d'Horatius Codés, qui était érigée dans le temple de Vulcain, et celle de Clélie, que Sénèque vit encore et dont il parle dans ses Consolations à Mareia, lîepouvailr^lle être que de trois pieds de hauteur.
Quant aux portraits des particuliers qui n'avaient point été jugés dignes des honneurs publics de la statue, la piété privée les faisait exécuter en cire ; c'étaient de simples médaillons enclavés dans des cadres, afin qu'on pût les emporter avec soi lorsqu'on changeait de maison, ou les promener dans les pompes funèbres de la &mille (1). Aussi, dit Pline, lorsqu'il mourait un citoyen de marque, voyait-on assister à son convoi une telle quantité d'ancêtres, que le mort était littéralement accompagné d'un peuple portant le même nom qaeloi.
C'était le temps où les vertus étaient fières encore fètre des vertus et voulaient être perpétuées; aussi, en même temps qu'un arbre généalogique tracé sur la muraille étendait ses rameaux jusqu'à chacune de ces médailles, les cases des archives se remplissaient de
(1) iNec mea tune longa spatietur imagine pompa > {Propcru), ^ n, eleg. un.
manuscrits oontenant les faits et gestes de ceux dont ia maison offrait les portraits. En outre, il y arait en dehors et autour des portes d'autres e£Sgies représentant les actions glorieuses des propriétaires de ces maisons, ainsi que les trophées ennemis qui en avaient été la récompense , et, quels que fussent les acquéreurs de ces maisons, ils ne pouvaient enlever les effigies et les trophées, de sorte qu'elles continuaient de triompher même en changeant de maître, et qa'un lâche yr^ardait à deux fois pour passer ce seuil qui lui criait à haute voix d'être brave.
Ce fut Appius Glaudius qui, pendant son consulat avec Servilius, Tan 258 de Rome, quinze ans après la chute de Tarquin, donna le premier l'eiemple de cet hommage rendu à ses ancêtres en dédiant, dans le temple de Bellone, des boucliers à leur effigie ; autour de ces boucliers étaient leurs noms et des inscriptions rappelant les principales actions de leur vie. Cet exemple fut imité, et bientôt, cet honneur s'étendant des morts aux vivants, on vit de grands boucliers représentant le chef de la famille, tout entouré de petits médaillons où étaient modelés les portraits de ses enfants.
Cette eoatume dura longtemps; car, plus de quatre eeats ans après, Marcus Ëmilius Lépidus, qui, l'aa ^1 de Rome, eut pour collègue au consulat Quintus Latatîus, plaça les écussons de ses ancêtres dans la basilique Émilienne. Il y avait plus : jusqu'à Tincendie du Gapitole arrivé du temps des guerres de Marius et de Sylla, on voyait, attaché au-dessus de la porte du temple de Jupiter Capitoliu, le bouclier d'Asdrubal, qm avait été rapporté d'Espagne par Mardus, et qui était tombé dans ses mains quand ce vengeur des Scipioas avait forcé le camp du général carthaginois. Au reste, à cette époque d'ignorance et de vertus antiques^ riodifférence était si grande pour la matière, que ce fat Marcus AaQdius qui, ayant été préposé i la garde et i l'entretien duCapitole, l'an 575 de Rome, apprit aux sénateurs que les écussons à portraits, que l'on avait pris jusqu'alors pour des boucliers de cuivre, étaient des boucliers d'argent.
Pendant les quatre premiers siècles de la fondation de Rome, l'art, comme on le voit, ne fit donc aucun progrès chez les Romains. Cependant, vers Tan 53, Sparius Gassius, consul, avait fait faire une statue de
Cérès en bronze, et, en Tan 417, on avait érigé les premières statues équestres aux consuls Lucius Furius Camillus et à G. Marcius, vainqueur des Latins. Mais ces divers monuments étaient sans doute exécutés par des Étrusques; car, en Tan 461, les Romains étaient encore si ignorants en statuaire, que Spurius Carvilius, vainqueur des Samnites, ayant voulu couler en , fonte un Apollon colossal, fait des casques, des cuissards et des cuirasses des vaincus, fut forcé de faire venir à Rome un artiste étrusque. Or, l'an 461 de -^ Rome correspondait à la 121« olympiade, c'est-à-dire , trente-quatre ou trente-cinq ans après la mort d'A- ^^ lexandre, époque à laquelle l'art grec, arrivé à son , apogée depuis plus d'un siècle, était déjà bien près d'entrer dans sa décadence. L'artiste étrusque s'en tira, au reste, à son honneur, et sa statue, qui était si grande, qu'on pouvait la voir de la montagne d'Al- ^ bano, fut transportée plus tard dans la bibliothèque du ^ temple d'Auguste, où Pline la vit vers la moitié du^ premier siècle de l'ère chrétienne. Quant au marbre, il n'en était pas le moins du monde question, et, comme le territoire possédé à cette époque par les Ro-
mains né renfermait encore aucune carrièi*e de ce genre, il était si rare, que, longtemps encore après
l'époque où nous sommes arrivés, le censeur Fulvius iil transporter à Rome les tuiles de marbre qui courraient le temple de Junon Lucinia, situé près de Grotone, pour en faire la couverture d'un nouveau temple que lui-même avait fait vœu de bâtir. En même temps, son collègue, le censeur Émilius, faisait>paver un marché de la même matière ; mais, pour garantir cette merveille d'une trop prompte destruction, on l'avait entourée d'une palissade qui ne s^ouvrait que certains jours de la semaine.
Au reste, il était facile de reconnaître les statues antérieures à la lâO" olympiade, c'est-à-dire à l'an 451 de la fondation de Rome, en ce qu'elles avaient tontes la barbe et les cheveux longs, les barbiers, au dire de Plutarque, étant vers cette époque seulement venus de Sicile. Scipion l'Africain portait encore cette coiffiire primitive dans son entrevue avec le roi Massi-
Quant i la peinture, c'était encore par les Étrusques qu'elle était pratiquée à Rome ; ils avaient orné de
leurs fresques un temple de Gérés -, et ces fresques passaient pour de tels chefs-d'œuvre, que, lors de la reconstruction de ce temple, on enleva ces peintures eu sciant, pour les conserver intactes, une partie de la muraille. Et il fallait bien que cette pénurie d'artistes indigènes fût grande, puisque Quintus Fabius, qui, après la bataille de Cannes, fut envoyé à Delphes pour <X)nsulte]: l'oracle, l'an 450 de Rome, reçut, pour avoir peint le temple du Salut, situé sur le Quirinal, le surnom de Pictor, qui fut depuis affecté à l'illustre famille Fabia. Au reste, ces peintures demeurèrent à Rome, comme les premiers essais de l'art, jusqu'au règne de €laude, époque à laquelle ce temple fut brûlé.
Deux ans après, Tibérius Gracchus, ayant remporté sur les Carthaginois, commandés par Hannon, une grande victoire, fit peindre, dans le temple de la Liberté à Rome, les fêtes qu'il avait données à son armée dans la ville de Bénévent. Ces fêtes consistaient en dîners publics dans lesquels on voyait les citoyens servir les vainqueurs, qui cependant n'étaient en grande partie que des esclaves à qui Tibérius Qracchus avait promis la liberté.
INTRODtJCTION 75
PacQvios, neveu d'Ënnius et poëte comme son oncle, fat le diernier citoyen recommandable, qui, au dire de Pline, exerça l'art de la peinture. Il avait décoré le temple d'Hercule situé dans le marché aux Bœufe, et le socoès de ses pièces de thé&tre avait donné une nouvelle célébrité i ses autres travaux ; mais, vers le même temps, les Romains, qui^ ainsi que je l'ai dit, commençaient i devenir une puissance, ayant été appelés par les Étoliens à leur secours contre les Achéens, et ayant passé du parti de leurs premiers alliés i celui de leurs ennemis^ eurent occasion de comparer les peintures grecques aux essais informes qu'ils avaient vus à
L'admiration pour les productions étrangères les ayant naturellement conduits au mépris des productions indigènes, ils jugèrent inutile de se donner une plus longue peine pour arriver au degré de perfection où étaient parvenus les Grecs, et trouvèrent qu'il était bien plus simple d'envoyer i Rome des ehefs^i'œuvre tout bits que de perdre leur temps à essayer d'en faire. Au i^este, cette campagne des Romains eut un résultat excellent pour l'art. Quintus Flaminius prit Gorinthe et
força Philippe à une paix dont l'un des articles fut qu'il évacuerait toutes les îles grecques dans lesquelles il avait garnison, et cela avant le retour des jeux isthmiques. Cette convention exécutée, Quintus Flaminius déclara les Grecs libres. Les Grecs tombèrent à genoux^ et, dispensés de lui obéir comme à un maître, l'adorèrent comme un dieu. Gela se passait après la seconde guerre punique, c'est-à-dire vers l'an 197 avant le Christ.
Ce moment de liberté produisit en Grèce une recrudescence de l'art; quelques maîtres reparurent, de second ordre il est vrai, mais hommes de talent, sinon de génie : c'étaient les Antée, les Polyclète, les Callistrate, les Athénée^ les Callixène, les Pythias et les Métrodore, dont les productions, mentionnées par Pline, signalent le dernier âge de l'art grec.
Mais les premiers chefs-d'œuvre apportés à Rome le furent par Claudius Marcellus et venaient de Syracuse, qu'il avait prise : c'étaient des statues et des tableaux du beau temps et de la belle école grecque ; aussi ces statues et ces tableaux destinés à la décoration du Capitole et à l'ornement d'un temple, qu'au dire de Plu-
tarque il éleva vers la porte de Capène, produisirent-ils un véritable enthousiasme.
Den fut de même pour la ville de Capoue : Fulvius Flaccus, Payant prise, la dépouilla de tous les objets d'art qu'elle possédait, et les envoya à Rome.
Pois, vers le même temps où Scipion TAfricain détmisait Carthage, Mummius prit Gorinthe et trouva, dans la lave qui coulait de l'incendie, ce précieux métal composé d'or, d'argent et de bronze, pour lequel devaient se ruiner les Romains du temps de Claude et de Néron.
Eaiin^ Ântiochus fut vaincu ; et cette victoire, en livrant aux Romains l'Asie Mineure jusqu'au mont Taums, leur livra ces richesses étranges, inconnues, ioouïes, où devaient, au pied du tombeau des Gracques et des Scipions, s'éteindre les restes de leurs vieilles vertos.
A partir de ce moment, Rome marcha vers la mo- MTchie universelle, absorbant au profit de sa propre gloire tout ce que, dans ses conquêtes successives, elle trouva de grand et de beau. Alors elle ne comptait plus » population territoriale comme aux temps dont parle
Tite-Live, mais la population de Rome seule ; et cette population, au dire d'Ëusèbe, cinquante ans avant le Christ, c'est-à-dire du temps de César, se montait à peu près à trois millions d'habitants, non compris les femmes, les enfants, les vieillards et les étrangers; mais alors Rome était la capitale du monde, et partout où n'était pas Rome, il n'y avait rien.
C'est qu'en effet, arrivée à cette époque, Rome n*est pis encore la reine du monde, elle n'en est que la mdtresse. A soa territoire italien, qu'elle a conquis avec tant de peine, et après cinq cents ans de lutte, Duilius a réuni la Sardaigne, la Corse et la Sicile ; Sdpion, l'Espagne ; Paul-Emile, la Macédoine ; Sextius, la Gaule Transalpine ; Scipion Émilien, le littoral de l'Afrique ; Pompée, la Syrie et le Pont ; Marias, la Numidie ; Jules César, les Gaules et l'Angleterre; enfin elle a hérité : la Bithynie, de Nicomède; Pergame, d'Attale ; et la Libye, d'Apion ; si bien que les limites de la République s'étendent, à l'orient, jusqu'à l'£uphrate ; au midi, jusqu'au grand désert ; au nord jusqu'à la Germanie ; à l'occident, jusqu'à l'Atlantique.
Depuis longtemps, la Rome de bois a fait place à
la Rome de brique, et la Rome de brique, i son tour, (sommence à disparaître sous les pieds de la Rome de oarbre. Circonscrite d'abord dans le sillon que la charme de Romulus a tracé autour du mont Palatin, elle a siiGcessivement fait craquer ses trois enceintes de murs, eavahi les six collines qui entouraient son berceau, et couvert de ses fauboui^, de ses jardins et de ses villas, le territoire qu'elle avait trouvé occupé par sept peuples. Comme un riche patricien a un château d'été, la volaptaeuse qu'elle est a une ville de campagne qu'on appelle Naples. Les dépouilles du monde entier sont yenaes, comme nous Tavons dit, grossir son trésor ; les ehefe-d'œuvre de la Grèce, envoyés de Syracuse par Uarcellus, de Gorinthepar Mummius, et d'Athènes par Sylla, ornent ses places publiques et ses palais. H y a pins : inhabile à la peinture et à la statuaire, elle s'est réfugiée dans l'architecture, et elle s'essaye à bâtir ees monuments gigantesques dont elle couvrira le UK)nde ; déjà elle a bâti ou va bâtir sur son Forum la Ittilique Émilia, dont les deux cents colonnes sont de iDarbre de Phrygie ; le temple de Saturne, qui renferme le trésor de la République et dont le fronton est suiv
monté de dieux marins sonnant de la trompette; le temple de Yesta, qni est oouYert en airain de Syracuse ; le temple de la Fortune, dont le péristyle est soutenu par dix colonnes ; le temple de Castor et Pollux, qui est situé sur l'emplacement de la fontaine où les deux frères divins se baignèrent en revenant de combattre avec l'armée romaine ila bataille de Régile ; le temple de la Félicité, qui occupe l'emplacement de l'ancienne curie Hostilia; enfin, le Grœcostase, où les ambassadeurs des rois étrangers attendaient l'audience du sénat romain.
Sur son Champ de Mars, en entrant par la porte Flumentane, on aper^it, isolés entre la voie Triomphale et le Tibre, les trois temples de l'Espérance, de Junon Reine et de la Piété ; tandis que de l'autre côté de la voie s'élèvent : le forum Olitorium, où les paysans des environs viennent étaler le produit de leurs jardins ; le temple de Janus, qui n'a été fermé que deux fois encore depuis cinq cent cinquante ans qu'il est bâti ; le temple d'Apollon, qui touche à la maison de Quintus Cicéron, frère de l'orateur; le théâtre de Cornélius Balbus, qui fait face au temple de l'Hercule aux Muses ; le temple
de Bellone et sa coloDDette guerrière, du haut de laquelle on lance la javeline hostile vers le côté du monde où Rome veut porter la guerre ; le cirque de Flaminius, qui a donné son nom à toute la région ; le théâtre de Pompée, où pour la première fois, depuis le 3 toiles de Grotone, au milieu de la Rome républicaine, le marbre aristocratique a été employé, et devant lequel s'étend un portique qni repose sur cent colonnes dont les intervalles et les extrémités se ferment avec des voiles d'étoffe attaliques, tandis que, derrière lui, sa curie touche, par une promenade plantée d'arbres et ornée de statues, au stade Jules César; puis, à Textrémité opposée du Champ de Mars, en le traversant dans toute sa largeur, pour aller du Tibre au mont Quirinal, le temple dlsis, au milieu de ses jardins ; et enfin les Septa Julia, bazar splendide, où Ton vend des coupes de myrrhe, des tables de bois en citre, des lits d'écaillé incrustés d*or, des vases d'airain de Corinthe, des statues de Polyclète, des plats ciselés par Évandre; et des vases murrhins qui viennent du royaume des Parthes, et dont quelques-uns valent jusqu'à trois cent mille francs. Dans ces temples, devant les péristyles, sous les porti-
ques, drcalent, non pins 1^ matrones du temps de Cornélie, Têtues de longues stoles qui couvraient leur poitrine et retombaient jusqu'à leurs talons, enveloppant leur taille des plis du palla, couvertes d'un voile qui cachait leur visage, et dont les enfants étaient les seuls bijoux, mais d'élégantes coquettes, qui se sont fait apporter aux portes Thriompbale, Flumentane ouCarmentale^ mollement étendues dans des litières aux rideaux de soie et d'argent, précédées de deux coureurs africains ceints autour des reins seulement, pour mieux faire ressortir Tébène de leur peau, de la toile la plus fine et la plus blanche d'Egypte, portées par six esclaves vêtus de magnifiques j?enti2é»^ accompagnées d'une suivante qui, à l'aide d'un parasol couvert de plumes ^e paon, intercepte les rayons du soleil, et suivies de deux Libur^ mens qui tiennent chacun un petit marchepied qu'ils posent, lorsque le cortège royal s'arrête, chacun d'uu côté de la litière, afin que la dame paresseuse n'ait pas même besoin de faire un signe pour indiquer de quel côté elle veut descendre.
A l'entrée du champ^ car on disait alors à Rome le champ, comme on dit aiyourd'hui à Paris le bois, à
INTRODUCTION SZ
rentrée du champ, dis-je, elles ont laissé dans leurs Mères leurs manteaux, et elles n'ont conservé qu'une tuniqne si légère et qu'un voile si transparent, qu'on dirait d'nne vapeur tissue.
Elles marchent suivies d'esclaves, vieilles ou laides, ombres que la Mauritanie ou la Libye ont fournie à * Icar beauté, froissant entre leurs mains des boules d'ambre jaune qui donnent d'abord une fraîcheur douce, pais, en s'échauffant, un parfum suave. Quelques-unes, encore plus raffinées dans leurs recherches contrela chaleur, portent autour du cou, au lieu de colliers, de petits serpents privés, qu'elle laissent flotter sor leur sein pour le rafraîchir par le contact de ces ammaux à sang glacial, tandis qu'autour d'elles comme antour de nos femmes modernes, dablias vivants des Toileries, papillonnent les dandys, s'empressent les trouuli et les beaux, ces modèles de l'élégance romaine, qni ont tellenent raffiné tout, qu'à leur avis Alcibiade n'était qu'un crocbeteur : on les reconnaît facilement à leur chevelure parfumée de baume et de cinnamome qalls partagent au milieu de la tète et que le fer roule en longs anneaux des deux côtés de leurs tempes; i
leur visage sans barbe ou à leur barbe taillée avec art, de manière que les uns n'ont que des moustaches et les autres qu'un collier; à leur toge transparente ou pourprée, dont les manches démesurées couvriraient la main toute entière, s'ils n'avaient soin d'élever la main pour que ces manches, en se retroussant, laissent voir leurs bras polis à la pierre ponce, et leurs doigts couverts, dès le mois de mars, de bagues d'été, trop faibles qu'ils sont, par la chaleur naissante du printemps, pour porter encore leurs bagues d'hiver. Les uns ont le visage couvert de vermillon et de mouches, comme les histrions grecs qu'on met en étalage aux boutiques des marchands d'esclaves, et font siffler des baguettes sur lesquelles ils ne peuvent s'appuyer, tant elles sont frêles et pliantes; les autres parlent d'un ton mou et languis- . sant, et marchent en s'appuyant sur l'épaule d'un jeune . et bel esclave circassien, comme si les travaux hercu- ^ léens de leurs nuits ne leur laissaient pas de force pour leurs promenades du jour; ceux-ci, au contraire^ se^^ balancent et sautillent en marchant, comme si leurs pas étaient réglés par une musique qu'eux seuls en-^J tendent; ceux-là, enfin, qui sortent des thermopoles la
langue encore épaissie par le vin cuit qu'ils ont bu, chantent les voluptueuses chansons de Cadix et d'Alexandrie^ dont une courtisane nue leur a fait entendre les airs sur la flûte tibicine. Tous ont aux portes du champ leurs équipages, qui les attendent pour les ramener chez eux ; ce sont des mules espagnoles chargées de riches housses de pourpre et de harnais couverts d'or, guidées par des coureurs aux robes retroussées, dont le pas est si agile, qu'ils devancent la monture de leur maître, quelle que soit l'allure qu'elle prend. Ce sont des cisii légers, espèces de tilburys antiques, garnis de tapis précieux, auxquels on attelle trois chevaux de front, et devant lesquels courent, en aboyant, une troupe de chiens molosses aux cous parés de colliers d'or armés de pointes de fer ; des petorita^ imités des chars gaulois, dont la conquête transalpine a fait naître la mode, et dont les ciselures d'airain, d*ivoire ou d'argent rehaussent, par des détails élégants, la forme tant soit peu commune ; enfin, au milieu de cette foule d'es elaves et de maîtres, circule le parasite, au visage souriant, qui cherche un dîner qu'il payera avec des louanges, et le mendiant, aux cheveux ras, qui
8e ITAWENS ET FLAMANDS
assure sa marche sur un bâton entouré de bandelettes.
Maintenant, descendons de raristoeratîe an peuple, et voycHos ce que c'était que ces trois millions d'honmus qui fourmillaient dans les mes de la capitale du monde.
C'était un mélange singulier de Tieux Romains, de provinciaux, d'hommes libres, de citadins et d'étrangers. La citoyenneté s'était étendue d'un côté jusqu'à ll&uphrate, et de l'autre jusqu'à l'Océan, de sorte que, de tous les points de l'empire, il arriYait des citoyens à Rome, qui, de son côté, renvoyait des colonies aux deux bouts de l'univers. C'était le grand système de la drculation du sang appliqué au monde tout entier ; le Capitole était le cœur, et les voies publiques les artères : de tons les points de cette immense circonférence dont il était le centre, ce peuple avait vu successivement arriver les richesses de l'Asie, de l'Afrique, de l'Egypte et des Gaules; il avait tant d'or, que, du temple de Saturne, qui ne pouvait plus le contenir, on en porta une partie au Capitole : il avait tant de statues, que ses rues en étaient encombrées; on fut obligé de rendre un édit pour enlever la faculté d'en dresser
de nouvelles à quiconque de ses propres deniers n'aulût pas restauré un édifice public ; il avait tant de temples, de basiliques et de bains qu'un million d'hom<mes, plutôt quo de remonter tous les soirs dans leurs chambres du sixième ou septième étage, se couchaient dans les entre-cûlonnements et sous les portiques ; aussi savait-il bien, ce peuple^ qu'il était devenu grand seigneur, et ne voulait-il plus travailler : il aband<»inaiten conséquence les métiers et le conunerce à ses esclaves, et, quand la &im le pressait, il s'amassait sur la place publique et demandait, de sa voix puissante et univer<selle, du pain. Alors on lui distribuait, sous le nom de gratification (1), des aumônes de trente, de quarante, de cent, de deux cents sestercft par homme : seize millions y passaient en un jour. Qu'importe! Borne n'avait-elle pas vingt rois pour tributaires? A peine l'argent touché, il allait dans ses tavernes, où, pour un as, il trouvait à se repaître, et, une fois repu, il revenait demander des spectacles. Alors on le rangeait aux deux côtés de la voie Triomphale, et l'on faisait passer devant lui Paul-Émile remontant le Tibre
(l)Goii|^aria.
8UP la galère capitane du roi Persée, Pompée traînant à sa suite le roi des Juifs, la sœur de Mithridate, la mère de Tigrane, douze fils de rois, cent vingt satrapes et deux cent quarante généraux ; César yëtu du costume de Jupiter très-bon et très-grand, les bras et la figure couverts de vermillon^ précédé de trois cents enseignes conquises, et suivi de trois tableaux dont le premier représentait Lucius Scipion se jetant dtms les flots; le second, Pétréius se poignardant au milieu d'un repas ^ et le troisième, Caion d'Utique se déchi-: rant les entrailles. Puis, lorsqu'il était las de voir passer en personne des rois captifs, et, en image, des républicains qui voulaient rester libres, on faisait venir pour lui des él^hants de l'Inde, des crocodiles du Nil, des serpents d'Afrique, des rhinocéros de Zahara, des danseurs de Cadix, des gladiateurs des Gaules, des histrions d'Athènes. On ouvrait les cirques, les théâtres et les naumachies, et, après avoir dépensé un milliard en jeux ou en fêtes, César venait humblement demander à ce peuple souverain s'il était satisfait et s'il voulait bien le nommer pontife ou préteur.
Et il le nommait à toutes les charges auxquelles il
désirait être nommé! c'est que César était à la fois le modèle de l'aristocratie et l'idole du peuple : nul homme peut-être n'a jamais été un type plus parfait de son temps.
Après avoir dit ce qu'était Rome, l'aristocratie et le people, disons donc ce qu'était César, et Ton aura une idée conlplète de ce qu'était cette époque, où il y avait à peu de place pour l'art, que l'on comprendra qu'elle ait dû amener sa complète décadence.
A l'heure où nous sommes arrivés, César a cinquante ou cinquante-cinq ans, la taille haute, les membres arrondis, le teint blanc, lenezaquilin, les lèvres grosses, les yeux noirs et vifs comme ceux d'un faucon, la barbe épilée avec soin, et la tête ceinte d'une couronne de laurier sauvage qui empêche devoir qu'il est chauve. Sur sa tunique, qui est faite d'une étoffe asiatique, brodée de palmes d'or, il porte la toge sénatoriale qu'on appelle le laticlave à cause du nœud de pourpre en forme de clou qui lui sert d'ornement. Contre l'habitude, ce vêtement chez lui est bordé d'une frange d'or qui lui descend jusqu'aux mains, et, contre l'habitude eocore, ses mains ne portent d'autres bagues qu'un
simple anneau de fer antique, récompense de la vertu guerrière ; enfin sa ceinture, au lieu de serrer le bas de sa taille, flotte libre et lâche, et ses brodequins d'écarlate sont fermes et retenus par leur croissant d'or. Quand il passe vêtu de ce costume, descendant vers le le portique de Pompée ou montant auG^itole, chacun s'écarte devant lui, lui livre passage et se met à sa suite comme à celle d'un empereur.
C'est que, comme nous Tavons dit, cet homme, c'est César, c'est-à-dire le type le plus parfait qui ait jamais existé; la nature lui a accordé tous les accomplissements. Les autres hommes ont des défauts et des qualités; lui^ il a tous les vices et toutes les vertus; si bien que l'on dit à la fois de lui : a C'est une femme, d et « C'est un héros ; d c'est le divin Jules, qui, par ses aïeux maternels, remonte à Âncus Marcius, quatrième roi de Rome, et, par ses aïeux paternels, à Vénus, déesse de la beauté; c'est César l'homme aux quatre feces : César l'ambitieux, César le prodigue. César le voluptueux, et César le conquérant.
César l'ambitieux, qui, étant enfant, a rêvé qu'il violait sa mère, et en a auguré qu'il conquerrait le
monde; qui, à l'âge de vingt-cinq ans^ pleurait devant la statue d'Alexandre, honteux de n'avoir rien fait encore à rage où celui qu'il s'était proposé pour modèle avait déjà conquis l'Asie et llnde ; qui préférait être le premier d'un pauvre village des Alpes que le second à Rome; qui, grâce à son alliance avec Pompée et avec Pisoa, a pu, comme il l'a dit, marcher sur toutes les tètes, et qui a sans cesse à la bouche cette maxime , que, s'il est permis de violer les lois d'un pays, c'est pour se faire empereur!
César le prodigue, qui sans patrimoine, a acheté le pontificat, et le pontificat lui a coûté quatre millions ; qui a acheté le consulat, et le consulat lui a coûté six millions ; qui a acheté la questure, et la questure lui a coûté huit millions ; de sorte qu'arrêté par ses créanciers au moment où il allait partir pour l'Espagne, le riche Grassus a été obligé de répondre pour lui de vingtcinq millions, la moitié de ses dettes à peu près, quoiqu'il eût, quelque temps auparavant, volé au Gapitole trois mille livres pesant d'or en lingots, qu'il avait remplacées par du cuivre doré ; César le prodigue, qui partagea aux pauvres les champs hellatienB réservés
aux dieux, et les plaines de la Campanie réservées à la République ; qui faisait aux fermiers de TËtat la remise d'un tiers de leur bail, et donnait à chacun de ses soldats un esclave et un quartier déterre; qui, plus ricbe et plus puissant que les rois, faisait des cadeaux aux rois, envoyant aux uns dix mille captifs et aux autres vingt millions ; qui, à propos de la mort de sa fille, donna un combat de gladiateurs et un repas à tout le peuple, ce que personne n'avait fait avant lui ; qui, à l'occasion de ses victoires, fit célébrer des fêtes publiques dans lesquelles on joua des comédies en cinq langues différentes, des jeux dans lesquels les enfants des premières familles d'Asie et de Bithynie dansèrent la pyrrhique, des chasses pour lesquelles on fit descendre dans le Cirque trois cents lions, trois cents tigres, quarante éléphants et deux armées ; des naumachies dans lesquelles, sur un lac creusé à ses frais, des galères à deux, trois et quatre rangs de rames se heurtèrent sous les noms de flotte tyrienne et égyptienne ; enfin des repas pour lesquels on dressa dans les rues et sur les places vingt milles tables, trois fois renouvelées par jour pendant cinq jours, et autour desquelles on ver-
sait le via de Chio par amphores et le vin de Crète par tonneaux I
César le voluptueux, qui commença par être la maîtresse de Nicomède et qui finit par être l'amant d'Octavie ; qui fit raser une de ses maisons située dans le quartier des courtisanes afin de la faire rebâtir plus en harmonie avec les plaisirs auxquels elle était destinée; qni portait avec lui, à la guerre, des parquets en marqueterie et des pavés en mosaïque; qui attaqua la Grande-Bretagne dans Tespérance d'y trouver des perles pins grosses et plus blanches que celles d'Orient ; qni, dans les édits de Bibulus, son collègue, était qualifié du titre de reine de Bithynie, et qui répondit en fiant à cette injure que Sémiramis s'était assise seule sur le trône assyrien, et que les Amazones avaient dominé une partie de l'Asie ; qui, mari de toutes les femmes et femme de tous les maris, avait eu pour maîtresses Posthumie, épouse de ServiusSulpicius; Lottie, épouse d'Aulus Galbinius ; TertuUie^ épouse de Grassus ; Mncie, épouse de Pompée ; Eunoé, épouse du roi more Bogude; et qui, pour une nuit d'amour, avait donné à Servilie une perle de douze cent mille francs, et, pour
une nuit de plaisir, le rojaame d'Egypte à Cleopâtre.
' César le conquérant, qui, faisant ses premières armes en Asie^ a commencé par obtenir la oouronne civique au siège de Mitylène ; qui, passant en Espagne, a soumis la Galice et la Lusitanie ; qui, fraadiissant les Alpes et descendant dans les Gaules, a emporté de force huit cents villes, subjugué trois cents peuples, soumis toute la parlie de notre France située entre le Rhône et le Rhin, c'est-à-dire, au calcul de Saétone, un circuit de trois millions deux cent mille pas ; qui, n'ayant plus rien à faire sur le continent, traversa le détroit et conquit l'Angleterre ; et qui, n'ayant pins rien à fiadre hors de l'Italie, revint conquérir Rome, où il triompha cinq fois pour avoir vaincu Arioviste, Caractaeus, Arsinoé, Pharnace, Jubaet enfin Pompée, qui avait Jhii-mème vaincu douze millions cent quatre-vingt mille honunes, coulé i fond ou pris huit cent quarante-six vaisseaux, reçu à composition quinze cent trente-huit villes et soumis tout le pays qui s'étend depuis le lac Maréotis jusqu'à la mer Rouge, ainsi que l'atteste Tinscription gravée dans le temple qu'à son retour de TA-
sie le vainqueur de Tigrane, d^Artocès, de Darius, d'O- Tosaet d'Antioehus, avait éleyé à Minerve.
Enfin César l'heureux, qui, au moment où il allait pent-ètre gâter cette belle vie et perdre cette grande popularité, trouva ime vingtaine de fous comme Brutos et CassiuSy poicur lui épargner la honte d'un revers, bsouirance d'une maladie et les infirmités de la vieillesse.
Voilà la ville, voilà le peuple, voilà les hommes qui se sont constitués» de leur propre autorité^ les héritiers do monde; et le monde, obéissant, a livré dans son agonie tout ce qu'il possédait do riche, de beau et de. grand : ses trésors, ses tableaux, ses statues; puis Rmne, conmie le gouflrede Curtius, a tout englouti, et va 88 refermer sur eux.
On comprend qu'au milieu d'une semblable vie, d'une pareille agitation, d'une telle lutte, il était impossible à Rome de cultiver les arts : la vie politique dévorait tout. On commençait par acheter Tédilité ; l'édilité s'accordait, il est vrai, par l'élection ; mais elle n'en coûtait que plus cher, car il fallait acheter les électeurs. En général, on j laissait son patrimoine ; mais
le premier pas était fait, et, en se ruinant, on avait agrandi son crédit. L'édilité était gratuite ; mais, si on n'y touchait rien, en revanche, on y dépensait beaucoup, car il fallait, au moins deux fois Tan, donner des jeux au peuple. Le peuple était-il mécontent^ il tournait à un autre qui promettait plus que vous n'aviez donné, et il vous laissait sans patrimoine et sans crédit ; était-il content, il vous nommait préteur, c'està-dire roi : roi de la Grèce, roi de TÉgypte, roi de l'Espagne, roi de la Gaule ou roi de Syrie; et plus que roi, car la province qu'il vous donnait ainsi, c'était votre province ; les temples des dieux, c'était à vous ; les palais des chefs, c'était à vous ; les maisons des citoyens, c'était à vous ; vous pouviez tout prendre, tout piller, tout emporter, sans que personne eût le plus petit mot à dire ; à moins que vous ne fussiez maladroit ou insolent comme Verres, et que vous n'eussiez eu le malheur de tomber sur quelques diamants, or, argent, airain, statues^ tableaux, bronze de Corinthe» tapis de Perse, vase murrhins. Alors vous faisiez trois parts : la part des dieux, la part du peuple, votre part. Ce que vous ne vouliez pas, vous le donniez aux dieux; le
peuple était un peu plus difficile : il lui fallait des bains et des cirques ; le tiers de ce que vous aviez volé y passait, mais il vous restait encore les deux tiers pour vous ikire bâtir des maisons avec des bibliothèques, des galeries, des cabinets de curiosités. Alors, assis dans Totre chaise d'ivoire, vous faisiez le Mécène, vous deveniez artiste au milieu des chefs-d'œuvre de l'art, et vous ladsiez venir quelque pauvre sculpteur grec, non pas même pour qu'il fît devant vous une statue, mais pour qu'il cassât la tète de quelque chef-d'œuvre de Praxitèle ou de Phidias pour y substituer la vôtre*
Les commencements du règne d'Auguste achevèrent de ramer l'art en Grèce; car, quelques villes de l'Attique, de l'Élide et de l'Achaïe ayant pris le parti d'Antoine, et Antoine ayant été battu à Actium, ces villes perdirent leurs privilèges ; et Auguste, pour punir les Athéniens, leur ôta entre autres choses la ville d'Érétrie et l'Ile d'Ëgine. Tout ce qui restait d'artistes en Grèce quitta dès lors ce malheureux pays, et s'en vint chercher fortune à Rome.
Le moment était bon : tout le monde était las de guerre; Pompée avait été assassiné en Egypte, Caton
s'était ouvert les entrailles à Utique, Brutus avait péri sur le champ de bataille de Philippes, Antoine était mort de ses blessures dans la pyramide de Gléopâtre ; il ne restait plus rien de la vieille Rome; Auguste demeurait seul et vainqueur; il venait de fermer le temple de Janus^ et, dans un beau moment d'enthousiasme, il avait dit : « J'ai reçu une Rome de brique, je laisserai une Rome de marbre; » et^ comme il avait prononcé ces paroles assez haut pour qu'elles fussent entendues de ses courtisans^ ses courtisans s'étaient mis à l'œuvre : Àsinius PoUion avait fait bâtir un sanctuaire à la Liberté; Balbus, un théâtre; Philippe, des murs; et Agrippa, son Panthéon, dix ou vingt aqueducs, cent cinquante fontaines et cent soixante et dix bains.
Aussi y eut-il un moment de recrudescence pour l'art, comme parfois, au commencement de l'hiver, il y a des jours si doux, que, trompées à ces derniers rayons du soleil, quelques roses tardives sourient et fleurissent. Aussi Tite-Live, son contemporain^ et Horace, son flatteur, appellent-ils Auguste, l'un le fondateur des temples> et l'autre le restaurateur des arts. En efiet, outre les monuments qui furent élevés sous son
règne, Auguste fit tailleretfondrequelqnes belles statues; entre autres, celles qu'il plaça dans son forum, et représentant les Romains qui avaient contribué à la gloire de la patrie. Mais déjà le style de ces ouvrages commence abaisser étrangement^ ainsi qu'on peut en juger en comparant avec les ouvrages du temps d' Alexandre et de Périclès la propre statue d'Auguste, qui le représentée l'âge de trente à trente-cinq ans, avec un gouvernail à ses pieds.
Quant à la peinture, elle jeta aussi une dernière lueur : il y eut, entre autres peintres, un certain Timomaque de Byzance, qui avait fait, sous Jules César, un 4/00: et une Médée, connus par deux épigrammes, l'une d'Ausone, et l'autre d'un auteur anonyme; les deux tableaux furent payés par César quatre-vingts talents ^ques, deux cent mille livres à peu près de notre monnaie, et placés par le dictateur dans le temple de Vénus Génitrix. Timomaque fit encore un Oreste, une fyhigéme en Tauride et une Gorgone qui passe pour son chef-d'œuvre.
A Timomaque il faut joindre un certain Arellius, son contemporain, qui ne s'était pas rendu moins ce-
lèbre par son libertinage que par ses talents, et i qui Pline reproche de prendre les modèles de ses déesses parmi les courtisanes de Rome ; et le peintre Amulius, lequel avait fait une Minerve qui regardait le spectateur de quelque côté qu'on Tenvisageàt ; et qui, aussi grave et aussi sévère que son confrère Arellius était libertin et léger, ne quittait jamais sa toge pour peindre, même lorsqu'il peignait des plafonds et qu'il était forcé de s'écbafauder ; mais nous ne parlons de ce dernier que pour mémoire, car à peine était-il né sous Auguste.
Mais ce qui acheva de perdre la grande peinture fut le goût que prit l'empereur pour la peinture de genre en effet, il fut le premier, au dire de Pline, qui couvrit les murailles de ses appartements de marines, de paysages et de marchés. Grâce au goût qu'il avait manifesté, et que chacun s'empressa de suivre, on vit bientôt les murailles se couvrir, non-seulement à l'intérieur, mais encore à l'extérieur, de métairies, de portiques, de boulingrins, de bois, de bosquets, de viviers, de fleuves et de rivages, au gré de toutes les fantaisies, et embellis de promenades de toutes sortes; il y avait des rivières avec des bateaux qui remontaient et qui des-
cendaient ; des grands chemins, avec des personnes de toutes conditions qui s'en allaient à la campagne^ sur des ânes ou dans des voitures ; des pécheurs qui tiraient le poisson de l'eau avec tous les filets inventés à cette époque; des oiseleurs qui prenaient des oiseaux au lacet et à la glu ; des vendangeurs cueillant le raisin, et des chasseurs poursuivant le gibier. Mais le chef-d'œuvre du genre, la peinture en réputation de l'époque, était une fresque représentant des hommes qm, à l'entrée d'un village, font prix avec des femmes pour les porter sur leurs épaules à travers une mare, de sorte que, tandis que les uns marchandent encore, on en voit d'autres chargés de leur fardeau féminin, déjà dans l'eau jusqu'aux genoux, semblant prêts à SQccomber sous le poids, et à tomber avec elles : situation qui excitait au plus haut degré l'hilarité de ceux qui regardaient.
ff Ah 1 ce n'est pas ainsi, dit Pline, que nous apparsdt la vénérable antiquité I Les grands maîtres que nous regrettons se seraient fait scrupule d'embellir ainsi des murailles pour le plaisir égoïste d'un seul homme : il leur fallait, à eux, des tableaux qui pussent porter leur
i02 ITALIENS ET FLAMANDS
gloire vers toutes les parties du monde, et non des peintures captives et enchaînées qu'on ne pourrait pas même sauver en cas d'incendie; ou bien, s'ils peignaient ainsi, c'était pour l'ornement d'une ville entière, dans les temples de quelqu'un des grands dieux, ou sous des portiques destinés aux promenades d'un peuple ; car alors le génie était en effet public, et un bien dont la nature généreuse voulait faire part à toute la terre. Protogène n'avait qu'une cabane, et on ne trouvait pas une seule peinture dans toute la maison d'Apelles. »
Et Pline avait raison de se lamenter ainsi sur la décadence de l'art; car Vitruve, l'architecte d'Auguste, trouvait déjà qu'on suivait dans les ornements ce goût dépravé dont nous retrouverons des' exemples sous la lave d'flerculanum et sous les cendres de Pompéi.
En effet, Auguste n'était point une de ces grandes natures, miroirs des grandes choses; c'était plutôt un bourgeois qu'un empereur^ et il y avait en lui beaucoup de la bonhomie spirituelle de Henri IV et des vertus de famille de Louis-Philippe ; quant au courage, ce n'était pas son côté brillant.
Aussi fut-il fort effrayé lorsqu'on vint lui annoncer la mort de Gésar^ et qu'il eut appris de quoi se composait la succession qu'il avait tant ambitionnée. C'était Qii graud homme à continuer, une grande vengeance à poursuivre, un grand pouvoir à consolider. Puis, après tout cela, 11 y avait encore un testament qui l'inquiétait fort, attendu que ce testament était entre les mains d'Antoine, et que, sous certains rapports, Octave ne se fiait pas trop à son illustre ami le descendant d'Hercule.
Il n'en prit pas moins sa résolution ; car, si la partie était dangereuse, elle était belle, et, tout bourgeois qu'il était de cœur. Octave était ambitieux d'esprit II quitta donc Apollonie, où il étudiait, et vint à Rome, rassuré par cette idée que, n'ayant pris parti ni pour les républicains ni pour les impérialistes, l'avenir lui appartenait d'autant mieux qu'il n'était point obligé de rompre avec le passé. C'était la position de Napoléon au 13 vendémiaire.
Octave comprit tout d'abord que les premiers amis qu'il devait s'assurer étaient les soldats de son oncle, qui le connaissaient à peine, ou plutôt ne le connais-
saient pas. Les vieilles légions des Gaules, d'Espagne et d'Egypte attendaient de leur côté avec impatience ITiéritier du vainqueur de Caractacus, de Vercingétorix et de Pompée, et sans doute elles s'en étaient fait une idée à leur taille, lorsqu'elles virent venir à elles un écolier de vingt et un ans à 'peine, petit,^pâle, boiteux, ayant peur du tonnerre, ayant peur du chaud, ayant peur du froid, portant un chapeau l'été, des bas l'hiver, et en tout temps une peau de veau marin, le plus efficace préservatif que l'on connût contre la foudre.
Le premier moment ne fut pas favorable à Octave : ses amis eurent beau dire aux vieux guerriers que leur futur maître était d'une des plus anciennes famille de Velletri; qu'à l'âge de quatre ans, tandis qu'il était en train de dîner dans un bois, un aigle avait enlevé le pain qu'il tenait à la main, était remonté vers le ciel et lui avait rapporté son pain tout mouillé de l'eau des nuages, ce qui était un augure suprême ; que cette taille de cinq pieds deux pouces, à laquelle il n'arrivait, il est vrai, qu'à Taide des semelles épaisses de ses sandales, était juste celle d'Alexandre le Grand. Ils
commençaient fort à murmurer déjà lorsque Octave, anliea de leur parler de leurs vieilles victoires, parla da testament de César, des legs qu'il leur avait laissés, et annonça qu'il était venu tout d'abord^ pour acquitter cette partie de son testament. Les soldats trouvèrent qoe, s'il se présentait mal, il parlait bien, et ils résolurent d'attendre quelques jours encore pour fixer leur opinion sur lui.
Hait jours après, les légions criaient :
— Vive Octave I
Hait ans après, le monde entier criait :
— Vive Auguste !
Ce sont les grands caractères qui commencent les révolutions, ce sont les caractères patients et tenaces qui consolident les monarchies.
Octave était, au reste, bien l'homme de l'époque : ni trop grand ni trop petit ; ne choquant ni l'aristocratie ni le peuple ; ne s'appuyant ni sur un principe ni sur un parti ; marchant pas à pas, et ne posant le pied sur nne idée que lorsqu'elle étaît devenue bien populaire. La chose était d'autant plus facile à Auguste qu'il n'était ni sanguin ni bilieux ; il avait les qualités négative^
qui sont l'apanage des lymphathiques. Tout était chez lui le résultat du calcul et non d'une impulsion. Il fut cruel sans être méchant, clément sans être bon, et sobre parce qu'il avait un mauvais estomac.
Il traversa ainsi la vie, occupé à la fois de petites et de grandes choses, pacifiant l'Italie, restaurant la vieille Rome, passant le jour et la nnit à rendre la justice, mais ne sortant pas si, le matin, on lui présentait mal ses sandales, la gauche pour la droite, par exemple, ce qu'il tenait à mauvais présage ; alors, au lieu d'aller jouer aux osselets avec les enfants, ou porter témoignage pour un de ses vieux soldats d'Actium, il restait chez lui à voir filer ses filles, et à écrire à Tibère des lettres sans orthographe, dans lesquelles il l'invite à ne pas se laisser aller à la vivacité de son âge, et à ne pas trop s'irriter du mal qu'on dit des princes, trop heureux qu'ils sont quand on ne leur en fait pas ; ou dans lesquelles il lui raconte qu'il n'est pas de juif qui observe mieux le sabbat que lui, attendu qu'il n'a mangé que deux bouchées dans son bain après la première heure de la nuit, et avant de se faire parfumer.
Il avait vécu près de soixante et seize ans, dont il
avait régné cinquante, à peu près, lorsqu'un jour qu'il était en train, au Champ de Mars, de s'acquitter, en face detoat le peuple, des cérémonies qui accompagnent la h d'an lustre, un aigle vola plusieurs fois autour de lui et, passant ensuite au faite du temple voisin^ se percha au-dessus de la première lettre du nom d'Agrippa. Auguste vit dans cet événement un présage de mort, et chargea Tibère, son coUègae, de prononcer les vœux que l'on avait coutume de faire pour le lustre suivant, attendu, dit-il, qu'il était ridicule de commencer ee qu'on ne pouvait accomplir ; puis^ voulant vivre aa moins pour lui les cent derniers jours que l'oracle consulté lui accordait, il partit pour Astura, parcourut la Gampanie, s'arrêta quatre jours à Gaprée, qu'à cette époque on appelait encore l'Heureuse, et, se trouvant plus mal^ fut obligé de s'arrêter enfin à Noie. Là^ sen* tant la mort s'approcher, il voulut mourir comme i avait vécu, se fit apporter un miroir, se fit peigner les cheveux, mit du rouge pour dissimuler même après sa mort le creusement de ses joues, et, ayant rassemblé ses amis autour de son lit, il leur demanda : *— Ai-je bien joué le rôle de la vie
Et, comme ils lui répondirent que oui :
— Alors, ajouta-t-il, battez des mains et applaudissez.
A peine avait-il dit, que la mort baissa le rideau, et que le plus grand comédien qui eût jamais existé rendit le dernier soupir.
Voilà Auguste. On comprend qu'un pareil homme devait préférer les tableaux de genre aux tableaux d'histoire, et la vue des paysages que chantait Virgile à la vue des grandes actions que peignaient Zeuxis, Parrhaius et Apelles.
A Auguste succéda Tibère. Celui-li du moins se dédommagea, dans la seconde partie de sa vie, de la contrainte hypocrite qu'il s'était imposée dans la première. Celui-là n'aimait pas les arts, et faisait peu bâtir ; car les statues, les tableaux et les monuments coûtent cher, et Tibère était avare ; le seul monument qu'il entreprit fut un temple à Auguste : aussi ne l'acheva-t-il point. Une fois seulement, il préféra un objet d'art à une somme d'argent : un -citoyen lui ayant légué un tableau de Parrhasius qui représentait Mé^ léagre et Atalante, avec liberté de recevoir à la place une sonune d'un million de sesterces, c'est-à-dire cent
quatre-vingt-dix-huit mille huit cents francs de notre monnaie, il préféra le tableau à la somme. Il est vrai qnele tableau représentait une peinture obscène^ et Tibère, au dire de Suétone, aimait fort ces tableaux à lafindesavie.
Cependant, sous le règne d'Auguste, était né dans QQ coin de la Judée, un enfant, et^ sous le règne de Tibère, était mort à Jérusalem un homme dont la naissance et la mort devaient changer la face du monde. Ce prédestiné était le Christ.
A Tibère succéda Caligula ; au tyran profond, le despote insensé. Celui-là ordonna que toutes les statues des grands hommes^ placées dans le Champ de Mars par Auguste, fussent renversées et brisées. Il avait encore une autre manie, c'était celle de se faire apporter les plus belles statues grecques, de leur faire casser la tête et de mettre la sienne à la place. A cet effets il avait envoyé en Grèce Memmius, le même dont il avait pris la femme, afln qu'il lui envoyât tout ce qu'il y restait de beau, et surtout la statue de Jupiter Olympien de Phidias. Heureusement, les architectes déclarèrent que le transport était impossible, attendu que, dans le
ItO ITALIENS ET FLAMANDS ,
trajet^ la statue, qui, comme on le sait, était d'or et d'ivoire, se briserait en mille morceaux. Cette réponse contraria fort Galigula ; mais il se consola en faisant brûler tout ce qu'il put trouver d'exemplaires de 1*/liade et de Y Odyssée : il avait juré d'anéantir Homère I
Heureusement, celui-là ne vécut pas âge d'hommng ; à vingt-neuf ans, Chéréas en ût justice; il fut assassiné comme il sortait du cirque, où il venait de voir un combat de gladiateurs.
Puis vint Claude : celui-là, c'est autre chose ; il n'était pas méchant, il n'était pas fou, il a'était que distrait : ce qui lui donnait l'air stupide. L'empire vint le chercher malgré lui, on le conduisit de force sur le trône, on le fit empereur à son corps défendant ; sans cet accident^ il fût resté un bon homme, aimant le jeu^ les bouffons, les femmes et les gros dîners. Aussi est-il bafoué par tout le monde : par Narcisse, son afirancbi, qui veille pour César tandis que l'on plaide devant César distrait ou César endormi ; bafoué par sa mère Antonie, qui l'appelait un monstre de nature, et qui, en réprimandant un esclave, lui disait : a Tu es plus
INTRODUCTION Hl
bète que Claude; » bafoué par Tibère, son oncle, à qui ûaYait demandé le consulat, et qui lui en envoyait les ornements sans le titre, avec quarante écus pour s'amuser pendant les fêtes de Saturne ; bafoué par ses camarades, qui, pendant qu'il dormait en ronflant après son lepas, loi mettaient aux mains ses sandales, afin qu'en se réveillant il s'en frottât les yeux avec la semelle; Ittfoué par ceux qu'il jugeait, et qui lui jetaient au visage leur stylet et leurs tablettes; enfin bafoué jiisqne par le ciel, qui lui donna pour femme Messaline.
Au milieu de tout cela, Claude fait le savant ; il écrit des traités sur la langue grecque et sur la langue Mue, et, ne pouvant inventer une lettre, il la retonme ; c'est Claude qui mit en vogue l'E renversé.
Pais, si Ton veut avoir une idée de son goût comme ^ste, nous allons en donner une preuve. Son dieu, c'est Auguste ; au forum , au sénat, dans la vie publique, dans la vie privée, il ne parle que d'Auguste. Il a deux iDagnifiques tableaux grecs représentant deux traits de la vie d'Alexandre, des tableaux d'Apelles, peut-être; il fait découper les têtes du conquérant de l'Asie, et
leur fait substituer celles du pacificateur du monde.
Là mort de Claude fut digne de sa vie, il fut empoisonné dans un plat de champignons; et,commeragoiiie tardait, on le rempoisonna avec les barbes delà plume dont on lui chatouillait la gorge pour le faire vomir.
Néron monta sur le trône. Celui-là, ce fut tout le contraire; il avait la prétention d'être artiste, et, sur quelques points , surtout en musique, il l'était réellement. Mais, malheureusement pour la peinture et pour la statuaire^ il avait été élevé par Sénèque, qui excluait les peintres et les sculpteurs du cercle des arts libéraux ; aussi Néron fit-il dorer une belle statue de bronze d'Alexandre qu'il possédait, et qui était de la main de Lysippe. L'intention était bonne; Néron était de cette époque où l'on croyait que le beau était le riche, et que le haut était le grand ; aussi commanda-i-il pour lui une statue de cent dix pieds de haut et un portrait de cent vingt. Peu^-être dira-t-on, pour défendre le successeur de Claude, qu'il transportait partout avec lui la fameuse Amazone de Strongylion ; mais Pline prend soin de nous dire que cette faveur dont elle jouissait lui venait de la beauté
toute particulière de ses jambes, beauté qui Tavait fait surnommer Eucnémon.
La fantaisie qu'il prit àNérou de faire bâtir une maison dorée fut le dernier coup porté à la Grèce, cette étemelle mine où les empereurs romains allaient chercher tout ce qu'ils avaient de beau : en conséquence, il y envoya un affranchi nommé Acratus, et un demisavant appelé Secundus Carinas, qui, du seul temple d'AppoUon de Delphes,' tirèrent cinq cents statues de bronze, et des autres villes une foule de chefs-d'œuvre de marbre, parmi lesquels se trouvaient très-probablement V Apollon du Belvédère et le Gladiateur Bor- ^hèie, qui furent trouvés tous deux à Antium, patrie de Néron.
On comprend que, lorsqu'on avait sous la main une pareille ressource, il était fort inutile de se donner la peine de faire peindre des tableaux ou de faire fondre des statues; d'autant plus plus que, grâce à la décadence dans laquelle l'art était tombé, la fonte ne réusôssait pas toujours : témoin le fameux colosse de Xéno- ^loie, qui sortit du moule tout contrefait.
Aussi, ouvrons Pline au chapitre II du livre XXXV
de son Histoire naturelle, et écoutons comme il se plaint non-seulement de la décadence de l'art, mais encore du mépris dans lequel il est tombé :
« Autrefois, dit-il, c'était la peinture qui avait la gloire de transmettre aux descendants la figure des ancêtres ; aujourd'hui, tout est changé : on modèle sur des boucliers d'airain des simulacres d'argent qui n'oDt jamais qu'une sourde ressemblance avec ceux qu'ils veulent représenter; quant aux statues, on se contente d'en changer les tètes, et les épigrammes qui courent à ce sujet sont assez publiques. On aime mieux être regardé pour la matière que d'être reconnu par la ressemblance ; et cependant nos galeries sont pleines de portraits de nos ancêtres, et nous honorons encore la peinture dans les images des autres, tandis que nous la méprisons pour nous-mêmes ; si bien que nous n'attachons de prix qu'à celles qui sont d'une asse2 riche matière pour que nos héritiers les fassent fondre, ou qu'un voleur les enlève à l'aide d'un nœud coulant ; et c'est ainsi que le grand art de la peinture s'en va. »
Oui, en effet, et Pline avait raison ; oui, l'art païen s'en allait, mais il ne s'en allait pas seul ; il s*en allait
avec ses croyances, ses quatre-vingts empereurs et ses six mille dieux ; il s'en allait fouetté par Tart chrétien, encore invisible comme l'ange d'Héliodore ; il s'en allait trébuchant au milieu des orgies et des bûchers, glissant dans le vin et dans le sang; il s'en allait au milieu de cet effroi prodigieux, de ce soupçon incessant qui clouait Tibère à Caprée et chassait Néron de BaoIL Un malaise inouï, une folie incroyable, un vertige éternel atteignait ces hommes placés au faite de la société antique. C'est qu'ils n'avaient plus ni foi ni espoir : c'est qu'ils sentaient sur leur tête un olympe vide, et sous leurs pieds des catacombes pleines.
C'est que Rome était arrivée à une de ces époques mystérieuses, époques de transition pendant lesquelles s'accomplissent des choses inouïes qui, tout en se rattachant au passé, préparent déjà l'avenir. Elle conuQençait à éprouver, cette orgueilleuse qui allait Changer bientôt sa couronne contre la tiare, ces frémissements mystérieux et étranges qui accompagnent la naissance ou la chute des empires; elle sentait tresaiUir en elle l'enfant inconnu qu'elle devait bientôt mettre au jour, et qui déjà s'agitait sourdement dans
lie ITALIENS ET FLAMANDS
ses vastes entrailles : c'est que, comme nous Tavons dit^ au-dessous de cette civilisation supérieure et superficielle qui s'agitait à la surface de Rome, s'était glissé un principe nouveau, souterrain et invisible, portant avec lui la destruction et la reconstruction, la mort et la vie, les ténèbres et la lumière ; c'est que le christianisme naissant était le feu inconnu qui, échauffant cet immense creuset, y faisait bouillonner comme de l'or et comme du plomb les passions bonnes et mauvaises. Seulement, l'or se précipitait et le plomb restait à la surface : les catacombes étaient le récipient mystérieux où s'amassait le trésor de l'avenir.
Presque en même temps que Dieu nous conservait dans la cité souterraine les premiers vestiges de Tait chrétien, un accident merveilleux nous conservait les derniers échantillons de l'art grec. Tout semblait bouleversé dans la nature ; le Vésuve, qui se taisait depuis des siècles et que Strabon considérait comme éteint, se réveilla tout à coup : d'abord vers la cinquantième année de notre ère et sous le règne de Claude ; puis l'an 63, tandis que Néron chantait sur le théâtre de Naples, qu'il ne veut pas quitter, quelque chose qu'on
lui dise, avant qu'il ait achevé son air ; enfin, en 79, piemière année du règne de Titus, l'éruption dura trois jours, le vent porta des cendres jusqu'en Egypte et en Syrie ; et, lorsque le calme fut de retour on s'aperçut que Rétine, Oplonte, Tegianum, Tauranie, Gose, Veseris, Stables, Herculanum et Pompéi avaient dispara.
Ainsi à quelques pas l'un de Tautre, comme nous l'avons déjà dit. Dieu nous gardait les premiers essais deTart chrétien et les derniers vestiges de Fart grec.
Titus régna deux ans seulement ; mais Suétone dit qu'en deux ans Titus fit plus pour l'art que n'avait fait Tibère en vingt-deux : il fit élever plusieurs monuments à Britannicus son ami ; entre autres, une statue dlvoire. Il y avait à sa cour quelques artistes remarquables encore : témoin la tète colossale qui reste de lui et dont l'auteur est inconnu, et la Julie gravée par Évodus sur une aiguë-marine.
Dans les moments où Domitien ne piquait point des mouches avec son épingle d'or, il faisait bâtir des temples; mais, quelques précautions qu'il prît pour arriver ^un heureux résultat, il était empêché par le point de
ilB ITALIENS ET FLAMANDS
décadence même où l'art était arrivé ; les colonnes de marbre pentélique qa*il avait fait travailler à Athènes furent gâtées par les ouvriers romains, qui les achevèrent, si bien, ditPlutarque, qu'elles y perdirent jusqu'à leur belle forme.
Au reste, il est diffiicile de retrouver des exemples de Tart sous Domitien, le sénat ayant fait briser ses statues.
Quant aux peintres, les derniers dont parle Pline furent Cornélius Pinus et Accius Priscus, qui peignirent le temple de l'Honneur et celui de la Vertu, rebâtis par l'empereur Vespasien .
En effet, à partir de cette époque, la peinture disparaît et livre la place à l'agonie de sa sœur la statuaire, qui, quoique son aînée, doit durer plus qu'elle, et qui, bien qu'elle Fait précédée, doit encore lui survivre : forte de son origine immortelle, la pauvre fille de la Grèce se débat près de deux siècles, et les dernières lueurs qu'elle jette parfois, aussi brillantes que ses plus beaux rayons, éclairent le forum de Nerva, la statue de i Métius, Épaphrodite, la colonne Trajane, l'arc de triom-
j phe d'Ancône, la villa Adrien, les deux Centaures de
marbre noir, la tète colossale d'Antinous, le Méléagre du Belvédère, la statue équestre de Marc-Aurèle, le rhétenr Aristide, enfin l'Hercule appelé l'Hercule Commode,
Ce furent là les derniers soupirs de Tart proprement dit: on an après Commode, arriva Septime Sévère. On'on jette un coup d'œil sur l'arc de triomphe bâti pir lui, et qu'on n*exige pas que nous allions plus loin. DeMarc-Aurèle à lui, il n'y a que douze ans; mais ces doQze ans sont un abîme où tous les souvenirs du beau ffltique se sont engloutis.
Maintenant, au moment d'abandonner l'art antique pour Tart moderne, la forme païenne pour le sentiment ctelien, voyons d'où vient que les Égyptiens et les Bnifiques furent si promptement dépassés par les Grecs, et pourquoi ceux-ci sont restés, et resteront prokablement toujours, les maîtres de Fart.
Une des premières conditions pour reproduire le ^ est de l'avoir devant les yeux ; or, sous ce rapport, les Égyptiens, ces premiers maîtres de l'art, n'é- ^ent point, il faut en convenir, favorisés par la na- ^^ : comme chez les Chinois, chez les Hottentots et
chez les Lapons, leurs hommes et leurs femmes avaient un carai^re de figure unique ; de là l'absence de variété. Ces hommes étaient gros et lourds ; ces femmes, ces mères fécondes , étaient des vierges fort peu attrayantes, et les uns et les autres avaient ce teint basané qui leur a fait donner le nom d'Égyptiens, ou brûlés par le soleil. Ces beaux Égyptiens, dont parlent les deux satiriques latins, étaient des Égyptiens d'Alexandrie, c'est-à-dire des Grecs nés de parents grecs.
D'un autre coté, grâce à l'imagination ardente des peuples d'Orient, qui ont plus de tendance à chercher l'extraordinaire que le beau^ les Égyptiens comme les Perses, au lieu de se faire des dieux à leur image et de tendre à élever la nature divine par la perfection des formes, se choisirent des dieux fantastiques et monstrueux : Osiris avait une tête d'épervier, Anubis avait un museau de chien, Isis avait des cornes au front, et les sphinx, ces étranges hermaphrodites du Nil, avaient,, comme on le sait, la tète d'un homme, le sein d'un^ femme et les griffes d'un lion. Les Égyptiens n'avaient donc chance de trouver le beau ni sur leur terre ri dans leur ciel.
INTRODUCTION 12i
Ce n'était pas tout : de même qu'il était ordonné à leurs médecins de ne jamais s'écarter des recettes inscrites aux livres sacrés, il était prescrit aux ouvriers en peinture et en sculpture de ne jamais chercher un autre style que le vieux style : nous disons ouvriers et non point artistes, car c'étaient de véritables ouvriers, ceux-là qui se mettaient à tailler du porphyre et à barbouiller des tombeaux, non point par une inspiration de leur génie, mais parce que leurs pères en avaient fût autant avant eux. Quant aux progrès du côté de l'anatomie, il était bien convenu que ces malheureux manœuvres n'en pouvaient faire aucun, toute section d'un corps étant défendue ; les embaumeurs eux-mêmes, qui ne pouvaient pratiquer leur industrie qu'en faisant une incision sur le côté du mort, étaient, aussitôt l'o- . pération terminée, poursuivis à coups de pierre et arec des cris et des malédictions par les parents et les aïois decelui ou de celle qu'ils venaient d'embaumer (1).
Aussi, depuis les siècles inconnus où elle commença jusqu'au jour où les Ptolémées barrèrent le Nil avec kw nouvel empire, la peinture égyptienne n'a-t-elle
(i) Diodore de Sicile, V^inkelmann.
fait que peu de progrès : ce sont toujours les mêmes figures roides et profilées, dénuées d'anatomie, de grâce et de pittoresque, avançant roidement un pied sur l'autre, quelquefois même peintes tout en bleu, comme le petit Osiris sur fond noir retrouvé à Herculanum.
Toutes ces choses s'opposaient donc, comme on le voit, à ce que les Égyptiens trouvassent le beau à la manière dont les Européens l'entendent.
Quant aux Étrusques, ils étaient dans des conditions meilleures, et firent des progrès plus rapides.
Après le siège de Troie, et tandis que la Grèce était troublée par ces mille petites guerres civiles qui suivirent la grande guerre asiatique, les Étrusques demeurèrent en paix ; aussi peut-on fixer à peine à dix ou onze siècles avant le Christ les commencements^ de la peinture chez eux ; en outre, leur gouvernement était démocratique ; les douze peuples qui formaient le corps de la nation s'assemblaient à des jours indiqués et avec des droits égaux ; ces droits des peuples, qui se répartissaient sur les individus, donnaient à chacun une idée de sa propre valeur, et c'est dans cette conviction
de la liberté et du pouvoir individuel qu'est le germe de toutes les grandes choses.
Hais une raison s'opposait, chez les Étrusques, à ce que l'art dépassât une certaine limite : c'était le caractère guerrier et mélancolique de la nation; comme chez les anciens Scandinaves, l'homme semblait, chez enx, fait pour la guerre, c'est-à-dire pour la destruction ; toutes leurs figures sont armées, et^ sur les tombeaux eux-mêmes, symboles dans tous les pays du repos éternel, les bas-reliefs représentaient toujours quelques scène sanglante et mortelle. C'est qu'ils avaient inventé les premiers les combats sur les tombeaux, et qu'Us avaient cru faire un hommage à la mort par la mort même.
Aussi étaient-ils la terreur des peuples voisins : qnand les Tarquins revinrent à Rome, à leur tète, en avant de l'armée, marchaient les prêtres armés de ser^ pents et de torches allumées ; leurs oracles étaient les pins sombres, et leurs livres sacrés, au dire de Gicéron, remplissaient de terreur ceux qui les consultaient ; enfin, au lieu d'un seul Jupiter Tonnant, ils avaient neuf dieux lançant la foudre.
Et peut-être, malgré ces dispositions contraires au développement de l'art, les Étrusques fussent-ils arrivés, à force d'études, à atteindre, sinon le beau, du moins le grand, si cette prospérité qui suivit la guerre de Troie n'avait pas été interrompue par le voisinage des Romains. L'agression de Porsenna avait été injuste et violente : ils étaient venus attaquer le lionceau ; le lionceau se fit lion, et le lion les dévora. Après la mort d'Élius Volturrinus, tué à la bataille de Lucumo, c'està-dire vers la cent vingt-quatrième olympiade, Tan 474 de la fondation de Rome, l'Étrurie devint province romaine. Douze ans après. Marins Flavius Flaccus s'empara de Bolsène, la ville des artistes, et fit transporter, de cette seule ville à Rome, deux mille statues. Il arriva dès lors — les Étrusque transportés hors de l'Étrurie — ce qui devait arriver, presque en même temps, des- Grecs transportés hors de la Grèce : l'art étrusque s'arrêta court, et entra dans sa décadence avant d'avoir atteint son apogée.
• n n'en fut point ainsi des Grecs ; plus favorisés que leurs aînés sous le rapport du ciel et de la terre, habitant un climat que Minerve elle-même avait choisi
INTRODUCTION i25
comme le plus doux et le plus tempéré qu'elle eût trouvé dans le monde, il se trouvèrent tout d'abord placés dans ce milieu favorable à tous les développements : l'art esi comme les fleurs, il ne peut éclore que dans cerlaiDs climats et sous une certaine température ; les Lapons et les Hottentots n'ont ni arts ni fleurs.
£n Grèce, au contraire, au dire d'Hérodote, régnait une température mixte entre rhiver et l'été; Athènes etGorinthe, situées toutes deux dans la plus belle âtoalioa du monde, étaient entourées d'un air limpide, qui permettait à l'œil, même à des distances considérables, de saisir, sans être gêné par le brouillard du Nord ou les éblouissements du Midi, la proportion exacte des objets. Aussi le beau fut-il constamment le dieu qu'adorèrent les Grecs.
Eq effet, chez les Grecs, l'homme devenait divin dès qill était beau ; les prêtres de Jupiter Adolescent, ceux d'Apollon, ceux de Mercure étaient choisis parmi les jeunes gens qui avaient remporté le prix de la beauté ; 'es habitants d'Égeste, en Sicile, avaient fait élever un temple à un Crotoniate, nommé Philippe, parce qu'il ^^t le plus bel homme qu'ils eussent jamais vu. Un
des quatre souhaits que faisait, dans une vieille chanson grecque^ Simonide à ses amis, était d'avoir une belle figure (i). A Sparte, les femmes conservaient dans leur chambre à coucher des statues de Narcisse, d'Hyacinthe et de Castor et PoUux, pour avoir de beaux enfants. Démétrius de Phalère avait été surnommé par les Athéniens Charitoblépharos (2). Enfin, la laideur et la vieillesse étaient tellement odieuses aux Grecs, que, chez eux, les Parques étaient jeunes, les Euménides étaient belles, et que Minerve, la déesse de la sagesse, c'est-à-dire de toutes les divinités, celle à qui il était le moins permis d'être coquette, jeta sa flûte dans le fleuve aussitôt qu'une nymphe lui eût dit que jouer de cet instrument lui déformait le visage.
Il y avait plus : comme, pour poser d'avance des bases positives à la beauté, les artistes grecs avaient établi des degrés de l'homme au dieu, afin que Ton pût sûrement monter de la terre au ciel, et redescendre du ciel sur la terre ; cette grande échelle angélique que
(1) Les trois autres étaient d'avoir une bonne santé, de posséder des richesses bien acquises, et de se livrer à la joie avec des amis, f 2) Sur les paupières duquel siègent les grâces.
Jacob, endormi sur la pierre de Bethel, n'avait vue qu'en songe, ils l'avaient publiquement dressée pour escalader l'Olympe. Télèphe était le type de Tenfant, Ganymède le type de Tadolescent, Méléagre le type du jeune homme, Jason le type du héros, Castor et PoUux les types du demi-dieu, Apollon le type du dieu ; d® même qu'en redescendant de l'autre côté dé l'échelle, on trouvait Vénus d'abord, puis successivement les Grâces, les Muses, les Naïades, les Nymphes, et Psyché, type gracieux de la femme, comme Vénus était le type sublime de la déesse. Ainsi le peintre ni le statuaire ne pouvaient s'égarer, ils tenaient en main le fil d'Ariane, et ce fil les conduisait tout droit de la beauté bamaine à la beauté céleste, en leur montrant les unes après les autres toutes les beautés intermédiaires.
Les Grecs avaient encore compris que la beauté n'est point une^ et que plusieurs expressions delà beauté sont belles: ils avaient, en conséquence, reconnu l'impossibilité de Tondre toutes les beautés en une seule, et avaient créé des types différents; ainsi Vénus était la beauté voluptueuse, Junon la beauté fière, Diane la
i2S ITALIENS ET FLAMANDS
beauté chaste^ Minerve la beauté sévère, Hébé la beauté ingénue, et les Muses la beauté expressive.
Enfin ils avaient été plus loin encore ; et, pour reculer la beauté au delà de la nature, au delà des croyances, au delà du possible, ils avaient créé l'hermaphrodite, afin de réunir, de mêler, de fondre ensemble les beautés réunies de l'homme et de la femme, de la déesse et du dieu.
Aussi les Grecs furent-ils les rois du beau, et, étant les rois du beau, demeurèrent-ils les princes de l'art.
Mais, comme tout ce qui est humain, l'art grec accomplit sa période; période brillante, lumineuse, magistrale. Nous l'avons accompagné dans son vol, nous l'avons salué à son apogée, nous sommes redescendus avec lui sur la terre, nous l'avons vu se diviser, s'éloigner^ se perdre ; laissons-le donc enfoui avec ses statues, ses tableaux et ses médailles, jusqu'à ce que Nicolas de Pise le retrouve sur le sarcophage de la comtesse Mathilde, et passons à l'art chrétien qui doit lui succéder, mais qui ne doit pas l'atteindre.
Cependant, malgré les avertissements écrits par la
main de Dieu sur les murs du festin, le monde païen coûtiouait son immense orgie : c'est que ces torrents de nations qui s'étaient jetés dans le grand fleuve romain y avaient charrié plus de limon que d'eau pure ; c'est que l'empire, en ^héritant des arts, de la science et des richesses des peuples, avait aussi hérité de leurs vices : la corruption était entrée dans les cours^ la débauche dans les villes, la mollesse dans les camps. Enfants dégénérés de leurs ancêtres, les hommes suaient sous le poids de manteaux si légers, que le vent les soulevait; filles dégénérées de leurs mères, les femmes passaient leurs journées aux bains et en sortaient voilées pour entrer dans des maisons infâmes ; fils dégénérés de leurs aïeux^ les soldats sans cuirasse, couchés sous des tentes peintes, buvaient dans des coupes plus lourdes que leurs épées. Tout était devenu vénal, conscience des citoyens, faveurs des épouses, services des guerriers; la morale jeune et pure de l'Évangile n'eût point été comprise de ce monde usé et corrompu ; la race primitive, arrivée au sacrilège, avait été détruite par les eaux ; la race secondaire, arrivée à la corruption, devait être détruite par le fer et par le feu. Dieu
se révèle à Constantin ; Constantin prépare à la hâte son arche sainte, quitte Rome, aborde à Byzance avec la semence de chaque art, comme Noé avait abordé au mont Ararat avec le germe de chaque race ; et, comme Dieu avait ouvert les cataractes du ciel, il lâcha sur le monde les écluses de la terre.
Alors, du fond de contrées inconnues, que Ton croyait les unes désertes, les autres fabuleuses, au nord, au midi, à l'orient, se lèvent à grand bruit des hordes innombrables de barbares qui se ruent à travers le monde, les uns à pied, les autres à cheval, ceux-ci sur des chameaux, ceux-là sur des chars traînés par des cerfs. Les fleuves les charrient sur leurs boucliers, la mer les apporte sur leurs barques ; ils vont chassant devant eux les populations étonnées et soumises, comme les bergers chassent les troupeaux avec le bois de la houlette, et renversent jiations sur nations ; car Dieu a dit : « Je mêlerai les peuples du monde comme Touragan mêle la poussière de la terre, afin que, de leur choc, les étincelles de la foi chrétienne jaillissent sur , toutes les parties du globe, afin que, non-seulement les temps , mais encore les souvenirs des temps soient
abolis, et que toutes choses soient faites nouvelles.»
£til fut fait comme Dieu avait dit. Attila, Alaric et Genseric se partagèrent le monde ; Tun marcha sur Latèce, l'autre sur Rome, l'autre sur Garthage. Et, comme la lave du Vésuve avait recouvert Herculanum, Stables et Pompéi, la lave de la barbarie recouvrit les nations.
Piiis,lorsqu'eurent passé ces hommes qui, dans leur instinct sauvage devançant le jugement du monde, s*apppelaient eux-mêmes le marteau de l'univers, ou le fléau de. Dieu ; lorsque le vent eut emporté la poussière qae soulevait la marche de leurs armées ; lorsque la tomée de tant de villes incendiées fut remontée aux deux; lorsque les vapeurs sanglantes qui s'élevaient de tant de champs de bataille furent retombées sur la terre en rosée fécondante , quand l'œil enfin put distinguer quelque chose au milieu de cet immense chaos» il aperçut des peuples jeunes et renouvelés se pressant autour de quelques vieillards qui tenaient d'une main Ityangile et de l'autre la croix.
Ces vieillards^ c'étaient les Pères de l'Église.
Ces peuples, c'étaient les Francs, les Burgundes et les
Visigoths se partageant la Gaule ; c'étaient les Ostrogoths, les Longobards et les Gépides se répandant en Italie ; c'étaient les Alains, les Vandales s'emparant de l'Espagne ; c'étaient enfin les Pietés, les Scots et les Anglo-Saxons se disputante' Angleterre.
Puis, de place en place, quelques colonies de vieux Romains, espèces de colonnes antiques plantées par la civilisation, et demeurées debout au milieu de la barbarie.
Maintenant, voyons ce qu'était devenu l'art au milieu de cette grande catastrophe.
Le départ de Constantin pour Byzance, où il avaitenimené avec lui tout ce qui restait de peintres grecs, avait laissé Rome libre de suivre la voie chrétienne dans laquelle ses artistes naissants étaient entrés. A peine sortis des catacombes, où dans l'obscurité et le secret ils avaient, avec la pointe d'un couteau, tracé sur les murs funéraires des représentations informes et symboliques de leur croyance nouvelle, ils se trouvaient devenus tout à coup de persécutés triomphateurs, en face des vastes basiliques qui s'élevaient à Gonstantinople et à Rome en l'honneur de ce Dieu qui, la veille encore, avait
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ses martyrs. Mais plus le changement était grand, plus la lumière était vive, et plus les artistes nouveaux, guidés
par la foi, plus encore que par le talent, se mirent ardfinimentà l'œuvre ; et ce fut alors qu'on vit succéder à la peinture allégorico-biblique des catacombes qui promettait la résurrection, la peinture triomphale qui annonçait que l'heure de cette résurrection était enfin amvée. En effet, qu'on interroge la peinture des catacombes, partout c'est l'allégorie, c'est-à-dire l'espérance. Jonas sort du ventre de la baleine, Lazare se lève de sa tombe, la colombe rentre dans l'arche, le phénix renaît de sa cendre, le prophète Élie monte dans son char de feo, le bon pasteur ramène au bercail la brebis égarée. Qu'on interroge les basiliques, partout c'est la réalité, c'est-i-dire. le triomphe. Jésus trône dans sa gloire, iém couronne sa mère, Jésus redescend sur la terre appuyé sur saint Pierre et sur saint Paul, ces deux colonnes vivantes de sa primitive Église.
Alors éclate le schisme qui va séparer l'art grec de Tart romain. Avant de discuter sur la forme immatérielle du Christ, on va disputer sa forme visible ; Tertalien, saint Cyrille et saint Justin disent que, par hu«
milité, le Christ a rerèta une apparence abjecte, tandis que saint Jean^Chrysostome et saint Grégoire de Nyese prétendent au contraire que le Christ n'a voilé sa beauté divine, qu'autant qu'il était nécessaire pour ne pas éblouir les yeux des hommes. La dispute dura cinq siècles et ne fot tranchée en Occident que lorsqu'on s'appuyant sur l'autorité de saint Ambroise, de saint Augustin et de saint Jérôme, le pape Adrien i**, élu en 77â, décida que Jésus, comme un second Adam, était le modèle des formes accomplies.
Mais, depuis longtemps, les peintres avaient pris parti dans cette grande querelle : les Grecs^ e'est-i-dire les Orientaux, pour TertuUien, saint Justin et saint Cyrille ; les Romains, c'est-à-dire les Occidentaux, pour saint Chrysostome et saint Grégoire de Nysse. Il en résulta deux types bien différents, bien séparés, bien distincts ; car, tandis que les artistes romains cherchaient le beau, espérant monter jusqu'à la Divinité, les artistes grecs cherchaient le laid, espérant descendre jusqu'à elle.
Ainsi, tandis que, dans le cimetière de Saint-Calixte, l'image du Christ, une des plus anciennes qui soient sorties du pinceau chrétien, représente un homme de
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trente à trente-cinq ans^ an visage ovale, A laphysiono* mie douce et mélancolique^ aux longs cheveux partagés sur le haut de la tète et retombant sur les épaules, les basiliques grecques nous offrent le portrait du Sauveur sous la forme d'un homme sans âge, amaigri, avec une barbe longue et avec le teint cadavéreux : type de laideur que les Byzantins n'ont jamais voulu embellir, abîme de dégradation d'où ils ne sont jamais soitis. Il en fut de même pour Marie : les chrétiens occidentaux en firent une jeune et belle vierge, les chrétiens orientaux en firent une vieille et noire matrone.
Ainsi il est facile, même dans ces temps d'obscurité de reconnaître les deux écoles : chaque fois que se pré* sente une madone au teint noirâtre, aux mains amaigries, aux doigts démesurés, tenant dans ses bras quelque enfant aussi laid qu'elle; chaque fois qu^ se présente un Christ en croix, informe, maigre et noir comme ime momie, avec des flots de sang sortant de ses blessures, c'est l'œuvre d'un artiste grec; chaque ibis, an contraire, qu'on rencontre l'une ou l'autre de ces images saintes, où l'artiste, a essayé de peindre une bdle vierge pleine de douleur ou un beau jeunehomme
plein de résignation, c'est l'œuvre d'un artiste romain: nous disons romain, bien entendu^ sans circonscrire ce mot dans les murailles d'une ville, mais seulement dans les limites d'une école.
C'est à cette école qu'il faut rattacher les peintures dont le pape Léon I*% contemporain de Valentinien m, fit couvrir une des murailles de la basilique de Saint-Paul, et qui représentent la série des papes depuis saint Pierre jusqu'à lui, c'est-à-dire une collection de quarantensix portraits ; et celle que Jean 1", Félix lY et Jean m firent exécuter dans les catacombes, devenues la sépulture ordinaire des pontifes romains, et qui remontent, les unes à l'an 450, et les autres à la moitié du vi" siècle.
Ce fut malheureusement vers cette époque que Jastinien reconquit l'Italie. Tout conquérant impose ses lois, ses dogmes et jusqu'à ses hérésies. Justinien ramena avec lui à Rome les descendants de ces artistes
grecs que Constantin avait emmenés à Byzance ; et, par ^ l'influence qu'ils reprirent, si l'art italien nefîitpas étouffé, son progrès au moins fut suspendu par la lutta qu'il eut à soutenir contre la décadence grecque. De*
puis deux siècles^ il soutenait la lutte ; puis, au bout de cette période, Léon llsaurien monta sur le trône.
Léon risaurien étaient contemporain de ce Jézid qui venait de détruire toutes les statues en Syrie. Sans éducation aucune, ayant passé une partie de sa jeunesse avec les Juifs et avec les Arabes, le nouvel empereur avait pris d'eux la haine des images, dont il regardait le ealte comme une idolâtrie; en conséquence, après avoir commencé la destruction sur un crucifix qu'il trouva dans le vestibule de son palais, H envoya^ dans toutes les provinces de son empire, dans toutes les îles de TArchipel, des soldats chargés de brûh^r tous les tableaux et de briser toutes les statues qu'ils trouveraient dans les églises et dans les couvents, avec ordre d'arracher la barbe et de crever les yeux aux moines qui essayeraient de s'opposer à cette exécution.
Quelques moines fugitifs arrivèrent à Rome et racontèrent ce qui se passait dans la partie orientale de l'empire : à peine si on pouvait les croire, lorsque parvinrent à Rome les édits de Léon. Ces édits ordonnaient la destruction des images, et menaçaient, s'ils
n'étaient exécutés, les récalcitrants de toute la colère de l'empereur.
Mais, en s'éloîgnant du lieu d'où elles partaient, les menaces de l'empereur perdaient de leur puissance : les Romains, les grands adorateurs de la forme, se révoltèrent contre Gonstantinople; chacun courut aux armes, comme aux beaux jours de la République; une espèce de croisade stationnaire s'organisa ; et, pendant ce temps, comme, en attendant l'escadre et l'armée qu'on lui disait parties de Gonstantinople pour appuyer les volontés de Léon, le peuple n'avait rien à faire, il s'amusa à briser les statues de Tlconoclaste.
Heureusement pour l'art, toutes ces persécutions n'aboutirent qu'à détacher Rome de Gonstantinople : tous les efforts des empereurs inconoclastes échouèrent contre la résistance des Occidentaux. Naples seule prit le parti de l'empire, et elle en fut punie par l'empreinte ineffaçable que les Byzantins laissèrent chez elle, et qui eut pour résultat peut-être de la laisser sans école au milieu des écoles de Pise, de Sienne, de Rome, de Florence, de Bologne et de Venise.
Gependant peu s'en fallut que le même eflbt ne fût
produit par rhospitalité que les Romains donnèrent aux Grecs fugitifs, qui vinrent renforcer les Grecs conquérants restés en Italie depuis Justinien : des couyents tout entiers avaient émigré, et, comme c'était à cette époque dans les couvents que s'étaient réfugiés la littérature, les sciences et les arts, l'influence des peintres grecs s'accrut au point que sans doute Adrien, effrayé par les productions monstrueuses qui sortaient de leur pinceau, rendit pour les combattre la déclaration que nous avons déjà citée, c'est-à-^re que le Christ était le modèle de toute perfection.
Mais, pendant que Rome et Byzance luttaient ainsi pour savoir ce qui l'emporterait de la beauté et de la laideur, de l'art romain ou de l'art grec, un troisième art s'était fait jour à travers cette couche de barbarie qui avait recouvert l'Allemagne, la France et la Lombardie ; c'était, si l'on peut l'appeler ainsi, Tart gallo-germanique.
Celui-là, né dans l'ignorance complète des chefsd'oBuvre de l'antiquité aux premiers rayons de la religion ebrétienne, devait se développer dans sa force et dans sa liberté septentrionales : c'est ce qn'il fit, et ks
premières traces qu'il imprima, traces effacées aujoiird'hui et dont il ne reste plus souvenir que dans l'histoire, furent les peintures que Théodore, roi des Goths, 1 ordonna d'exécuter sous les portiques et dans les palais bâtis par ses ordres à Pavie, à Ravenne et à Monza. Ea leur succédant, les Lombards trouvèrent ces peintures comme des modèles à suivre^ et, tout arien qu'il était, Astolphe, leur roi^ récompensa, dit l'histoire, un peintre nommé Aripert, qui avait peint à fresque les murailles de son palais ; de plus, la reine Théodelinde Ct peindre sur les murs de Monza les principaux traits de l'histoire des Lombards. Ce fut aussi vers cette époque que les peintures de l'église de Saint-Nazaire de Vérone furent exécutées ; et, selon toutes les probabilités, ces peintures appartenaient à l'école lombarde, c'est-à-dire à l'art germanique. Cependant cet art, tout individuel qu'il est, n'acquiert d'importance réelle qu'à partir du siècle qui s'ouvre par le couronnement de Charlemagne: c'est qu'alors ils ne se circonscrit plus dans les Gaules^ où, au dire de Fortunatus, la palme était remportée par les nationaux sur les ultramontains, et où Grégoire de Tours et ses contemporains l'employaient à, orner
les églises de Saint-Peq)etuus, les basiliques de Toulouse, de Saintes, de Bordeaux, et de Saint-Germaindes-Prés, ni dans la Lombardie, où 11 a décoré tour à toor les palais des rois goths et de leurs successeurs ; mais il se présente à Rome avec Charlemagne, et, pour y acquérir son droit de bourgeoisie, il vient exécuter la grande mosaïque du palais de Latran et imprimer aux iigares du Christ, de saint Pierre et de saint Paul, ce caractère primitif de l'art chrétien que commençaient à oublier les Romains et que n'avaient jamais connu les Grecs.
Malheureusement, ce monument est le seul qui reste des réparations ordonnées par Adrien P' et des fondations exécutées par Léon m : les travaux du même genre exécutés sous le portique de Sainte-Suzanne et dans Péglise de Sainte-Croix de Jérusalem ont été remplacés par les fresques du Pinturiccio.
Mais^ à défaut de ces peintures que Charlemagne faisait exécuter dans son oratoire, à l'aide des contributions levées à cet effet, et dont lui-même détermine le chiffre dans ses Capitulaires, à défaut de celles qu'il invitait Offa^ l'un des rois de l'heptarchie, à faire exé-
<iuteràsoa exemple dans les églises d'Angleterre; à défaut enfin de celles qu'il ordonnait à ses missionnaires de faire exécuter encore en Saxe et en Gîermanie, afin qu'ils parlassent à la fois anx yeux et aux oreilles des hérétiques, restent la Bible latine conservée dans le cloître de Saint-Galixte à Rome, le Psautier delà bibliothèque de Vienne, les d^ix Bibles de Charles le Chauve, dont l'une «st à Munich et l'autre à Paris, et enfin le Bénédictionnàl deOodemann, évèque de Winchester, chef-d'œuvre de calligraphie et de miniature, qui est aujourd'hui la propriété du due de Devonshire.
Mais alors il y a, dans les trois branches de l'art que nous avons successivement décrites, un tempe d'arrêt pendant lequel chacun attend le résuUat des prédictions qui annoncent pour l'an iOÛO la fin du monde : toute la fin du x"" siècle s'écoule en prières et en pèlerinages; de toutes parts, on interrompt les travaui commencés, tant est grande la certitude que le présent n'a point d'avenir et que, si on continuait de travailler, l'on travaillerait pour le néant. Enfin l'année Caitale passe, le ciel couvert de nuages s'éclaireit : c'est ton-
jours la même nuit, mais c'est une nuit où brillest des étoiles.
Le XI* siècle retrouve les trois écoles, le pinceau à la main. L'école gallo-germanique s'est fixée à Saint-Gall : c'est là que les traditions laissées par les deux peintties calligrapbes Modestus et Sintrame sont recueillies par e moine Notker, peintre et poète ; par le moine Tutilon, peintre, poète, ciseleur, musicien et statuaire ; et enfin parle moine Jean, que l'empereur Othon lE fit Tenir à Aix-la-Chapelle pour y pmndre une chapelle, travail dont il se tira avec un tel succès, que, ne connaissant pas de récompense pécuniaire qui put payer un pareil chef-d'œuvre, l'empereur le fit évèque de liége.
Quant à l'école romaine^ elle est de son côté à l'œuvre en l'année lOf 1 : ses élèves peignent, à la voix de Sergius IV, l'église dtJrbin, et, à cette heure, il est encore pos^Ue de distinguer sur ses murs quelques scènes tirées de rËvangile et quelquen compositions fournies par la légende de sainte Cécile; son caraettee est bien particulier, les figures n'ont rien du costume oriental, les draperies y sont traitées avec ttie
certaine mollesse ; aussi Lanzi n'hésite-t-il pas à Taiiribuer au pinceau italien.
Quant aux Grecs, ils sont occupés à exécuter les mosaïques de Saint-Marc de Venise, de Saint-Jean de Florence et du baptistère de Pise.
Au milieu de ces trois écoles, — dont Tune par son progrès, et Tautre par sa décadence, nous entraîneraient trop loin,; — nous suivrons dans son développement l'école italienne ; car c'est celle qui doit effacer toutes les autres par la lumière qu'elle répandra sur le monde.
Dieu a mis six jours à faire la Genèse, lltalie a mis six siècles à accomplir la sienne. Lltalie est la terre privilégiée du ciel : la Grèce a eu le siècle de Périclès, la France aura le siècle de Louis XIV : lltalie seule comptera trois âges, le siècle des Étrusques, le siècle d'Octave, et le siècle de Léon X.
Les peintures souterraines du dôme d'Aquilée succèdent, en i030, aux peintures de l'église dUrbin ; le chœur de la même église en renfermait d'autres qui furent recouvertes en 1733, mais dont les dessins existent: elle représentent, entre autres choses, les portraits
àa patriarche Popone, de l'empereur Conrad et de son fils Henri.
La Notre-Dame de Fiésoles est de la fin du même siècle, ou tout au plus du commencement du siècle sui- Tant ; malheureusement, le visage de Notre-Dame en . est retouché, mais les deux autres portraits qui se trouvent près d'elle sont mieux conservés.
Pais vient TégliseSainte-Marie-r Ancienne à Orvieto, avec ses peintures de 1199, ainsi que ces mille images de Notre-Dame attribuées à saint Luc; mais tout cela, dilLanzi, est d'une médiocrité qui fait de l'exécution, non un art^ mais un mécanisme^ lequel glorifie peutêtre la religion, mais défigure certainement la nature.