‹ Italiens et FlamandsChapitre 16 sur 24 · GUÉRARD BERCK-HEYDEN · texte numérisé non relu

GUÉRARD BERCK-HEYDEN

nurent aussi ; le prince s'arrêta : les seigneurs s'arrêtèrent; le prince dit que le tableau était fort beau: les seigneurs crièrent qu'il était admirable. On demanda Fauteur^ lequel, entendant le grand bruit qui se faisait autour de son tableau, commençait à croire que Job avait eu raison, et se consultait pour savoir s'il devait attendre ou se sauver.

Heureusement, il n'eut pas le temps d'accomplir ce dernier projet : on le saisit au collet et on l'amena devant l'Électeur, qui lui fit force compliments. Alors le bon Guérard déclara que le tableau n'était pas de lui seul, et que son frère Job en avait fait la meilleure partie. Guérard mentait; car, depuis son dernier rêve. Job ne peignait plus qu'en tâtonnant, et recommençait dix fois la même chose.

Mais, qu'il le crût ou non, l'Électeur apprécia la loyauté de l'artiste, et donna rendez-vous pour le lendemain à lui et à son frère.

Le lendemain venu, Guérard traîna Job chez le prince. Job était convaincu qu'il y avait dans ce rendezvous quelque traîtresse surprise dont il serait victime ; mais il se rassura en entendant les éloges de l'Électeur et les flatteries des courtisans.

Le même soir, le trésorier du prince alla porter au logement des deux artistes une somme considérable et deux médailles d'or.

Après cet ignoble abus de confiance, la vie d'André ne fut plus qu'une longue suite de honte et de remords.

Nous glisserons rapidement sur ses dernières années, quoiqu'elles ne soient pas moins importantes pour l'histoire de l'art ; mais le cœur nous manque pour assister au douloureux spectacle d'une nature avilie à ce point

De retour à Florence, il se cacha dans le couvent de l'Annonciation; et, en échange de Fasile qui lui était ofiert^ il peignit dans le jardin la Parabole du Maître de la vigne^ un Christ qu'on dirait dessiné par Michel-Ange, et une Déposition de croix dont les différents personnages respirent une mélancolie touchante.

Dans les sept années suivantes, il termina ses peintures de la confrérie dello Scalzo, exécuta beaucoup de fresques, parmi lesquelles il faut citer la Madone de la porte Pinti, respectée par la soldatesque pendant le siège de 1529, et fut chargé de la décoration du palais Poggio à Gajano, en compagnie de Francia Bogio et de Pontormo.

En 1525, André copia un tableau de Raphaël, le portrait de Léon X, avec une fidélité tellement surprenante, que Jules Romain lui-même, qui avait travaillé à l'original, ne voulut pas croire que ce fût une copie.

Cette copie, si célèbre par le récit de Vasari, à en croire les trois quarts des biographes, se trouverait à

Naples. Tout récemment encore, il s'est engagé à ce sujet, entre les savants napolitains et florentins, une polémique si vive et si terrible, pour savoir lequel des deux tableaux était de Raphaël , lequel d'André dêl Sarto^ que nous n'oserions pas intervenir dans ce nou* veau jugement de Salomon,

Le chef-d'œuvre si célèbre sous le nom de laMadanna del Sacco, achevé vers la même époque, est le digne pendant de son tableau à l'huile la Madonna de Stm- Francesco; ce sont les deux merveilles du genre.

IL fit aussi^ pour le même couvent de San-Salvi, dont nons avons parlé plus haut, une Cène digne, en tous points , de l'effet irrésistible qu'elle produisit sur les Florentins en 1529.

On avait abattu tous les édifices environnants avec une partie de l'église et du cloître pour empêcher que l'armée assiégeante ne s'en fit un rempart, lorsque les démolisseurs, arrivés tout à coup devant le chef-d'œuvre, s'arrêtèrent tous muets et immobiles d'admiration, comme si une puissance invisible avait paralysé leurs bras et leur langue. Ce sont les expressions de Thislorien Varecchi.

Mais la guerre et la peste, ces deux terribles fléaux de Dieu, s'étaient déchaînés sur Florence. André partagea les malheurs de sa patrie. Un de ses derniers oui^rages fut le magnifique Sacrifice d'Abraham^ par le*-

Raphaël venait de mourir lorsque le comte Baldassare, ambassadeur du marquis de Mantoue à Rome, demanda à Jules Romain, devenu par la mort de son maître un des premiers artistes de Tltalie, s'il voulait se rendre à la cour de Frédéric pour diriger les travaux de sa capitale et de son palais. Jules Romain accepta, après en avoir toutefois demandé la permission à Sa Sainteté, et quitta la ville sainte pour se rendre à Mantoue.

Le duc Frédéric n'avait pu mieux demander. Jules Romain était, en effet, ce qui se rapprochait le plus du grand peintre d'Urbin ; sa jeunesse s'était passée à suivre les leçons du divin maître, et plus tard à Taider. Ainsi^ lorsque Raphaël peignit, pour Léon X, les loges du Vatican, c'est Jules Romain qui exécuta plusieurs de ses dessins.

La Création WAdam et d'Eve est de lui; V Arche de Noé, le Sacrifice d'Abraham et Moïse sauvé des eaux par la fille du pharaon lui sont dus aussi. Le soubassement de la salle deTorre-Borgia, et, dans cette même salle, la Comtesse Mat hilde^ le Roi Pépin, Charlemagne, Godefroi de Bouillon, et les portraits des autres bienfaiteurs de réglise sont l'œuvre commune des deux peintres, et toutes les peintures que reconnaissait Raphaël n'en soQt pas moins de Jules Romain, quî^ tout en conservant l'honneur de l'exécution, n'a rien enlevé de la gloire de son maître, qui avait eu l'idée.

C'est qu'après avoir donné le dessin de ses travaux, dessin ou le grand peintre avait versé toute sa jioésîe et toute sa vigueur, l'élève n'avait plus qu'à suivre la route tracée, et qui servait à l'exécution de Toeuvre comme l'ouvrier sert à l'architecte. Tout ce charme de couleur et de ton que Jules donnait à ee qu'il faisait, il le devait k Raphaël, et, une fois l'œuvre terminée, le pinceau du maître n'avait besoin que de repasser une fois sur celui de l'élève pour compléter l'idée ; Raphaël restait donc le véritable- créateur, tout en abandonnant à Jules une part énorme de gloire qui commença sa grande réputation. C'est que la peinture est bien plutôt dans l'idée que dans l'exécution, bien plutôt dans les choses qu'on rêve que dans les choses qu'on voit, et la forme plus ou moins belle est à la pensée œ

JULES ROMAIN TSSl

que le corps humain est à Fàme, Fenreloppe d'une chose sainte et divine.

A cette époque, l'art n'était pas restreint dans les limites où on se plait à renfermer de nos jours ; on pouvait, quand on s'appelait Raphaël ou Michel-Ange, Ti" tien ou Bartolomeo, avoir à côté de soi, sans rien perdre àa son originalité personnelle, un autre peintre qui compdt vos pensées et ks exécutât»

Les premières œuvres de Jules Romain, toutes bettes qu'on les reconnaisse, ne sont que la reproduction d'une pensée supérieure, que l'introduction de la palette et du pinceau entre ISdée et la toile, qu'un des ressorte que fait mouvoir l'intelligence du peintre, et, puisque c'était Raphaël qui avait donné à son élève le talent qu'il possédait^ il ne faisait que reprendre son bien en faisant agir ce talent.

Donc, Jules Romain, malgré sa fécondité incontes* table, n'est pas et ne peut pas être une originalité à côté du divin Sanzio ; et son plus grand défaut, c'est d'avoir eu pour maitre un homme comme Raphaël.

Après les tableaux que nous venons de nommer, Jales Romain termina la plupart des fresques de la galerie d'ÂgostinoGbiji et travailla à la Seûnie Famille de Raphaël ; ce tableau fut donné au roi de France, avec une Sainte Marguerite et un portrait de la vîee-reine de Naples, dont Raphaël a peint seulement la tête et

dont le reste a été fait par Jules Romain, qm exécata aossi presque entièrement la SairUe Marguerite sur les dessins de son maitre.

Aussi, quand le duc Frédéric avait demandé Jules Romain, celui-ci était déjà trè&-connu et pouvait se dire le véritable héritier de Raphaël.

Après la mort de son maître, il avait fait construire, pour le pape Clément YII, sur le penchant de Monte- Morio, le palais connu sous le nom de Yigna de Médici.

Voici quelles étaient les dispositions de ce palais :

n avait une façade demi-circulaire comme un amphithéâtre et divisée par des niches et des fenêtres posées dans l'ordre ionique, avec un goût admirable. — On a pensé encore que Raphaël en avait donné les dessins, tant l'exécution était parfaite ; ainsi, du jour où l'élève faisait quelque chose d'original et de vraiment beau, on l'attribuait tout de suite au maitre. — Dans l'intérieur du palais, Jules Romain exécuta un grand nombre de peintures, surtout dans la galerie où se trouvait au milieu d'autres statues antiques le Jupiter qui fut envoyé plus tard à François I" par la famille Farnèse. Aux peintures de Jules dans cette galerie, Jean dIJdine joignit des grotesques; mais la plus belle chose est une fresque de l'élève de Raphaël représentant Polyphème entouré d'enfants et de petits satyres. Jules Romain^ aidé de Fattore, se mit ensuite à con-

tinuer les œuvres inachevées du maître ; ils allaient même peindre, d'après les cartons destinés à la grande salle du Vatican , les quatre sujets tirés de l'histoire de Fempereur Constantin ; mais l'ouvrage ne fut pas terminé. C'est qu'au pape Léon X , qui était mort empoisonné, le jour de la prise de Milan, venait de succéder Adrien VI, et que ce nouveau pape n'aimait pas les arts comme son prédécesseur ; il en avait donné une preuve quand, entrant dans le Vatican, il mutila avec un marteau les statues antiques qm l'ornaient en disant :

— Sunt idola paganorumf C'était la foi devenue pape qu'Adrien VII, mais la foi simple et sans éclat ; c'était la papauté nue et religieuse de saint Pierre et non plus le règne magnifique et étincelant de Léon X, et le contraste était trop fort, le changement était trop brusque pour qu'on le supportât sans murmurer.

Courtisans et artistes étaient confondus dans un même oubli par le nouveau pontife, et les grands peintres de l'époque, à la tête desquels était Jules Romain, mouraient littéralement de faim. Mais, après un an de pontificat, Adrien alla rendre compte à Dieu de sa mission, et toutes choses rentrèrent dans leur premier état. Il fit lui-même son épitaphe, qui était : Adriamts VI hic situs est qui nihil sibi infelicius in vitd quant quod

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imperavit duxit ; et sur la porte de soa médecin une mUia inconnue en grava une antre, écbo de la voix da peuple et des grands ; a Au libérateur de la patrie ! »

Clément VII, bâtard de Julien de Médicis^ prit la place d*Adrien ; c'était le neveu de Léon X.

Jules Romain et le Fattore se remirent à l'œuvre que Tavénement du dernier pape avait interrompue ; mais ils firent enlever l'enduit que ïUq)bAël avait préparé pour peindre à l'buile, conservant seulement deux figures, la Justice et la Douceur, qu'ils avaient peintes eux-mêmes quelque temps auparavant.

Le premier des quatre tableaux que peignit Jules, représentait Constantin adressant une allocution à ses soldats ; dans le haut du tableau sont inscrits ces mots : In hoc signo vinces, à côté d'une croix rayonnante portée par trois petits anges; aux pieds de Constantin, est un nain qui essaye de se mettre un casque sur la tête.

' Le second tableau était la Bataille de Ponte-MoUe, où Maxence fut mis eu déroute par Constantin. Tous les personnages de cette composition sont groupés avec ' un art infinL Maxence est près de s'engloutir au mUieii du Tibre. L'abus du noir, qui était le grand défaut de Jules Romain, nuit beaucoup à ce tableau, resté cependant un modèle du genre.

Le tfoisième sujet que Jules plaça dans cette salle fut

le Baptême de Constantin. Saint Sylvestre, sous les traits de Clément VII, baptise Constantin ; divers personnages entourent le pape, et, parmi eux, on remarque le favori de Sa Sainteté, messer Nicolo Vespuccio, chevalier de Rhodes, surnommé le Cavallerino. Jules peignit au-dessous de ce tableau, en clair-obscur, Constantin bâtissant Saint-Pierre.

Enfin, dans le quatrième et dernier tableau» Jules figura la donation que Constantin fit de Rome au pape. Ce sujet, placé au-dessus de la cheminée, montre en perspective Saint-Pierre, où Ton voit les cardinaux, les prélats^ les chantres, et les musiciens. Constantin offre au pape saint Sylvestre, représenté par Clément VII, la ville de Rome, comme la niontrent les médailles antiques. Des femmes d'une grande beauté regardent cette cérémonie dans l'attitude de la prière. Un vieillard demande l'aumône près d'un enfant qui joue avec un chien, et les gardes refoulent le peuple* Jules Romain s'est peint lui-même dans ce tableau, où figurent également le comte Baldassare et d'autres grands seigneurs contemporains.

Quand le travail fut terminé, le pape voulut faire oublier à l'artiste l'indifférence de son prédécesseur, et Jules Romain reçut une récompense digne de l'œuvre. Il fit encore, avec le Fattore, une Assomption de la Vierge^ envoyée à Pérouse ; puis il se mit à travailler

seul, et peignit la Vierge à la Chatte et le Christ frapj^ à la colonne. Ce dernier tableau fut donné à l'église de Santa-Francoia, à Rome.

MesserMatteo Gio-Giberti, qui fut, depuis, évêque de Vérone, lui demanda les dessins d'un escalier et de quelques appartements que l'on construisait en brique prèis de la porte du Vatican, et qui donnaient sur la place Saint-Pierre ; puis il peignit, pour ce même Giberti, le Martyre de saint Etienne. Ici, Texpression est vraiment céleste ; c'est bien^ dans le mourant, cette foi puissante qui fait sa mort sur la terre et qui va faire sa vie dans le ciel ; et les yeux du saint martyr, au moment suprême, semblent voir distinctement le divin Sauveur pour lequel on le tue.

Dans réglise de Santa-Maria-de- Anima, à Rome, Jules Romain exécuta un très-beau tableau à l'huile où Ton voit la Vierge, sainte Anne, saint Joseph, saint Jacques, le petit saint Jean et saint Marc, l'évangéliste, agenouillés à côté d'un lion. Une femme,, occupée à filer, regarde une poule et ses poussins ; des enfants soutiennent un pavillon au-dessus de la Vierge ; un édiflce en amphithéâtre et orné de statues complète le tableau^ auquel il faut encore reprocher cette tendance au noir^ qui, comme nous l'avons dit, est le défaut capital du peintre.

Jules, comme Raphaël, avait des élèves qui l'aidaient ;

Bartolomeo de Castiglione, Tommaso Paparello de Cortone, Benedetto Pagni de Pescia ; des deux premiers, on ne connsdt rien ; mais ceux qu'il employait le plus souvent étaient Giovanni dal Leone et Raffaello dal Colle, de Borgo-San-Sepolcro. Ces deux élèves exécuèrent, près de Tancienne Monnaie in Banchi, les armoieries du pape Clément VII, et le second, seul, fit, d'après un carton de Jules, dans un demi-cercle de la porte du palais du cardinal délia Valle, une Vierge couvrant l'Enfant Jésus d'une draperie; d'un côté est saint André, et de l'autre saint Nicolas. Cette peinture est fort belle.

Ainsi, à son tour, Jules Romain donnait ses dessins à ses élèves, les chargeant d'exécuter ce qu'il n'aurait pas eu le temps de faire, car il travaillait très-lentement; toute sa verve, toute son imagination, toute sa vigueur passaient dans les dessins, qu'il faisait très-vite, et le charme se perdait un peu quand il mettait des mois ou des années à reproduire ces dessins qu'il avait faits en quelques heures. Cela est, du reste, facile à comprendre. L'exécution, aussi prompte que la pensée, doit toujours être plus belle, car alors, toute la poésie et toute l'imagination du rêve passent immédiatement dans la forme; la pensée qu'on veut reproduire est une ombre à laquelle il faut donner un corps, et plus on attend, plus elle fuit sous la main qui veut la reproduire.

Nous avons oublié de dire que, dans la salle de Constantin, Raphaël avait placé au-dessus de toutes les portes des niches ornées d'enfants qui tiennent des lis, des diamants, des plumes et autres emUèmes de la maison de Médicis, et que, dans Tintérieur de ces niches, Jules Romain peignit à fresque plusieurs pontiffê, accompagnés chacun de deux Vertus ; parmi les papes, on distinguait Damase P% Alexandre I", saint Léon m, saint Grégoire et saint Sylvestre. ♦

Le dessin de Jules Romain représentant ce dernier prouve ce que nous disions tout à l'heure : il y a lûen plus de révélation dans la première forme que dans la seconde, et la peinture^ toute belle qu'elle est, ne vaut pas le dessin.

Sur le mont Janicule, d'où l'on aperçoit toute la ville de Rome et où fut la maison de Martial, Jules Romain fit bâtir, pour son ami Baldassare Turini de Pescia, un palais dont il orna les appartements de stucs et de peintures, reproduisant, entre autres, plusieurs traits de la vie de Numa Pompilius, dont le tombeau avait été là jadis ; puis, dans la salle des bains, il exécuta, avec ses élèves, les fables de Vénus, de Cupidon, d'Apollon el d'Hyacinthe.

C'est à cette époque que le comte Baldassare lui proposa de venir à la cour de Mantoue. Jules Romain alla, comme nous l'avons dit^ demander à Sa Sainteté la

permission de quitter Rome ; il n'était sans doute pas fâché de s'éloigner de l'austère pontife, qui, tôt outard, aurait pu apprendre que les seize gravures obscènes de Marc-Antoine, accompagnées des sonnets de l'Arétin, avaient été faites sur les dessins de Jules. Clément VII ne le sut qu'après le départ du peintre, et le poëte n'eut que le temps de fuir pour échapper à la colère du pape.

Jules fut parfaitement reçu à Mantouc ; le comte le présenta à Frédéric, qui lui donna une maison magnifiquement meublée comme à un hôte royal, qui lui envoya des présents comme à une puissance, et lui donna son plus beau cheval comme à son meilleur ami. Pais ils s'en allèrent, le prince et le peintre, à un trait d'arbalète de la porte San-Bartiano, au milieu d'une prairie où Son Excellence avait des écuries pour ses haras, et Frédéric demanda à Jules de lui faire bâtir là une maison de campagne comme il la bâtirait pour lui-même, et le peintre se mit à l'œuvre.

Il disposa d'abord une grande salle avec une suite d'appartements des deux côtés, et, comme il n'avait à proximité ni carrières ni pierres dures, il se servit de briques revêtues de stuc pour former les colonnes, les chapitaux, les corniches, les portes, les fenêtres et tous les autres ornements de l'édiflce.

Le corps principal du palais que fit construire Jules

Romain, présente un carré parfait. La cour, coupée en croix par quatre entrées, forme également un grand quadrangle ; par une de ces entrées, on allait dans un vestibule qui conduisait à une galerie donnant sur le jardin ; deux autres galeries, décorées de peintures et de stucs, menaient à différents appartements. Jules fît peindre par ses élèves Benedetto Pagni et Rinaldo de Mantoue, les chiens et les chevaux favoris du duc qu'il avait dessinés lui-même ; ces deux élèves peignirent aussi,à rhuile, le Mariage de Psyché et de Cupidon et la Vengeance de Vénus; sur les murailles se trouve le reste de l'histoire de Psyché , peinte à fresque ; une foule d'Amours environnent Psyché, qui est au bain, et ils versent sur elle des essences et des parfums ; Mercure, de l'autre côté, prépare le banquet nuptial. Des satyres soutiennent Silène sur son âne, et deux enfants tettent les mamelles d'une chèvre ; deux tigres sont couchés aux pieds de Bacchus, appuyé sur un buffet aux côtés duquel se tiennent un chameau et un éléphant; ce buffet est cintré et recouvert d'un berceau de verdure, de pampre, de raisins, et garni de trois rangs de vases d'un goût bizarre, de bassins, de bocaux, de tasses et de coupes de diverses formes, que l'on croirait d'or et d'argent, tant l'imitation est parfaite. Près de là, Psyché, entourée de femmes qui la servent et la conduisent, voit au loin apparaître Phœbus sur son char attelé

de quatre chevaux; et Zéphire,^ïouché sur des nuages, rafraîchit l'air en soufflant dans une corne.

A part le Bacchus, le Silène et les deux enfants avec la chèvre, ce sont les élèves de Jules Romain qui ont exécuté cette composition, que, du reste, le maître a presque entièrement retouchée.

De la pièce de Psyché, on passait dans une salle ornée d'une frise à deux rangs, que Primaticcio fit sur les dessins de Bologne et qui commencèrent la réputation du peintre de Fontainebleau; c'est une imitation de bas-reliefs de la colonne Trajane.

Dans le vestibule était l'histoire ^ Icare et les Douze Mois de Vannée ; puis, voulant sans doute montrer que lui aussi pouvait avoir la puissance et la vigueur, il construisit une salle où l'architecture et la peinture mêlées produisaient un effet merveilleux. II représenta les Titans foudroyés 'par Jupiter; rien n'y manquait, voûtes, colonnades, rochers immenses ; c'était enfin une œuvre d'une conception gigantesque et une idée complètement neuve. Le haut de la voûte représentait le ciel, d'où le maître du monde lance sa foudre contre les Titans ; Junon semble aider son divin époux ; la déesse Opis, effrayée par les éclats du tonnerre, fuit avec ses lions; elle est suivie de Mars, de Vénus, de Momus, des Grâces et des Heures ; Saturne, Diane et Janus s'enfuient dans les airs; Neptune s'affermit sur

son trident ; Pallas et les Muses contemplent tranquillement le combat; Pan sauve de la foudre une nymphe qu'il tient entre ses bras ; Apollon, sur son char, est assisté par quelques Heures ; Bacchus et Silène sont entourés de satyres tremblants ; Vulcain, armé de son marteau, regarde Hercule, qui parle à Mercure; les géants ont entassé les rochers, et en portent d'autres sur leur dos ; Briarée se débat sous des morceaux de roc, et d'autres géants sont écrasés par des débris de temples et de colonnes. Au milieu de cette immense composition, Jules a placé une cheminée, et, dès qu'elle s'allume, on voit de nouveaux géants dévorés par les flammes et Pluton , suivi des Furies, se précipitant au fond des enfers sur son char, tiré par des chevaux décharnés. Ces rochers, ces montagnes, ces édifices, semblent près de s'écrouler et d'écraser quiconque oserait pénétrer dans cette salle, pleine de terreur et de carnage I Le plancher fut pavé de petits cailloux ronds pour que l'illusion fût complète, si bien que Fœuvre n'a ni commencement ni fin, comme le ciel, et qu'une fois entré dedans, on peut se croire au milieu d'une immense campagne. Cette salle est d'un efiet surprenant, mais c'est plutôt grand que ce n'est grandiose.

Ce fut Jules Bomain qui présenta Benvenuto Cellini au duc de Mantoue, lequel commanda au ciseleur un reliquaire pour renfermer quelques gouttes du sang de

Jésus-Christ, rapportées par Longin. Le peintre et Torfévre étaient amis intimes et ce fut sans doute Jules qui conseilla à Benvenuto de venir en France ; car, quoiqu'il eût refusé, lui, il comprenait les immenses avantages qu'un homme du talent de Benvenuto pouvait trouver à la cour de François!".

Une fois ce palais achevé, Jules restaura le château du duc de Mantoue, construisit deux grands escaliers et décora plusieurs appartements de stucs précieux; dans une salle d'histoire, il peignit la Guerre de Troie, et, dans une antichambre, douze tableaux à l'huile audessus des portraits des douze empereurs du Titien.

Aussi Jules Romain ne se reposait pas un seul instant ; c'était l'homme infatigable, et sa pensée veillait toujours. Après ce que nous venons d'indiquer, il fit un tableau à Thuile, à Sant' Andréa de Mantoue, pour la chapelle de la signora Isabella Buschetta ; ce tableau représentait la Vierge et saint Joseph adorant V Enfant Jésus y placé entre saint Jean l'évangéliste et saint Longin. Rinaldo , d'après les dessins de son maître , exécuta, sur les murs de cette chapelle, le Crucifiement du Christ entre les larrons, et les Fidèles honorant le sang de JSotre-Seigneur ; ensuite Jules peignit luimême, pour le duc, une Vierge occupée à laver le Christ encore enfant, pendant que le petit saint Jean lui verse Teau ; dans le fond, plusieurs femmes vien-

nent visiter la mère de Dieu. Ce tableau fut donné {» le duc à la siguora Isabella Buscbetta, dont le peintre plaça le portrait dans un petit tableau de la NalivUé de Notre-Seigneur. Jules Romain fit encore un Saint Jefume et un Alexandre , à San-Domenico ; il termina, pour messer Ludovico del Fermo, un Christ mort que Joseph et Nicodème mettent au tombeau; à côté sont les trois Maries et saint Jean l'évangéliste ; pourmeso GirolamOy son ami intime, il peignit à fresque, sur une cheminée, Vuleain forgeant des flèches pendant que Vénus trempe dans un vase celles qui sont achevées ^ les pla^ dans le carquois de son fils.

Quand on écrit la vie de Jules Romain, c'est pre»)Qe

une nomenclature de tableaux que Ton fait ; son eu-

tence est si uniforme, son travail est si continu, qa^

n'y a aucune particularité ni pour lui ni pour ce qci

l'environne ; il n'y a pas dans son histoire d'aventures

comme dans celle de Benvenuto ; sa naissance^ sa vie.

sa mort sont simples ; il marche droit sur le cheuiit

qu'il se trace et qu'il parcourt sans obstacle, ne qoiM

pas sa patrie, préférant le palais du duc de Mantoue

la cour du roi François P% disparaissant tellemes^

dans son travail, que la fortune n'a aucune prise scr

lui et ne donne aucun événement exceptionnel à sa^it

Il était encore à Mantoue quand, le 30 décembre 13^

Jean de Médicis y mourut des suites d'un coap^

mousquet, et ce fut lui que TArétin choisit pour reproduire les traits de ce seigneur. Jules moula le masque sur nature et fit un portrait que garda longtemps le poëte.

Ce fut lui aussi qui^ lorsque Charles-Quint passa à Mantoue, composa des décorations de théâtre, et fit élever des arcs de triomphe, pour recevoir l'empereur.

Un jour, les digues du Pô se rompirent et les quartiers bas de la ville furent inondés ; quatre brasses d'eau couvraient les rues ; ce fut encore Jules qui remédia à cet accident^ et, lorsqu'on se plaignit au duc que, sans son autorisation, l'artiste rebâtissait des quartiers de la ville et en faisait abattre d'autres, le duc répondit que quiconque s'opposerait aux travaux de son architecte l'insulterait lui-même et qu'il saurait punir les mécontents.

Jules se construisit pour lui une maison vis-à-vis de San-Barnaba ; il en décora la façade de stucs coloriés ; il enrichit l'intérieur de peintures et de morceaux antiques que lui avait donnés le duc.

Ce qu'il fit de dessins pour Mantoue est incroyable; rien ne s'élevait dans la ville que Jules n'en eût donné le plan ; il rebâtit l'église de San-Benedetto et roma de peintures.

Ce fut à lui que Matteo Gio-Giberti, évèqoe de Vérone, demanda des dessins pour iaire peindre entière- II. iâ

ment la tribune de sa cathédrale par le Moro, qm, dans la Lombardie, jouissait d'une grande réputation.

Maestro Niccolo et Gio-Battista Rosso étaient charge d'exécuter pour le duc de Ferrare des tapisseries teintes d'or et de soie ; ce fut Jules qui fournit au duc des dessins pour ces tapisseries. Battista de Mantoue a gravé ces dessins, ainsi que plusieurs autres compositions du peintj*e, telles que : un Médecin posant des vefdouses à une femme, une Fuite en Egypte où l'on Toit quelques anges qui courbent des branches audessus de la tète de l'Enfant Jésus pour qu'il puisse y cueillir des fruits ; Rémus et Bomulus allaités par une louve au bord du lïbre^ Pluton, Jupiter et Neptune tirant a,u sort la terre, le ciel et la mer ; Meline tenant la chèvre Alphée, qui nourrit Jupiter et des Prisonniers qu*on torture.

On ne peut pas plus se reposer qua^id on écrit la vie de cet homme qu'il ne se reposait hû-mème de son travail Partout des dessins, des tableaux, des staixies; ici, c'est un architecte ; là, c'est un peintre ; enfin., c'est l'homme le plus fécond de son époque. Mais, au milieu Je cette fécondité, il manque quelque chose; on cherche, parmi toutes ces compoâtÎDns fort belles, jf ne sais quoi de grand ou de divin, comme ehez Michel- Ange ou Rapha^, et devant aucune de ces peintures on ne rêve comme devant celles de ces deux maître.

C'est que Jales Romain avait assez de talent pour servir à Rapbaél, mais qu'il n'avai* pas assez de génie pour le remplacer ; son maître avait bien pa' lui donoer tous les secrets da Tart, mais il y a lane révélation intérieure, une poésie intime qui ne se transmet pas comme une succession, et Raphaël, qui était à la fois* an girand peintre et rm grand poëte, n'avait pu faire de Jules Romain qu'un grand peintre. Du reste, tout ce que l'art peut avoir de ressouirces, il l'avait; tout ce qu'on peut faire avec un pinceau, il le faisait; et, de même que Raphaël, il devait laisser d'excellente élèves, et pourtant il n'en avait amené qu'un seul avec lui i Mantoue; et, là, il avait trouvéunetouteautre école que la sienne , de* vieux principes à oublier et de nouvelles voies à s'ouvrir.

Jules Romain était l'homme à qui il fallait des élèves; les siens pouvaient réclamer une bonne part dans ses œuvres ; tout ce que Jules fit seul respire l'ennui ; il faut, pour qu'il travaille, un monde autour de lui, comme il feiot à Michel-Ange la solitude. Jules en est-il pins grand et Michel- Ange plus petit? L'un trouve tous ses élèves assez habiles peur finir ses tableaux, l'autre ne trouve pas d'ouvriers assez adroits poujr faire- ses outils. £t disons-le encore, ce n'est pa& au miMeu d'un bruyant atelier que vient l'inspiTation des choses saintes oa in^ndioses, comme ce n'est pas^ dans les vastes compo-

sitions que cette inspiration se révèle. Jales Romain était l'iiomme d'apparat, l'homme des fêtes, Thomme de rimpromptu ; il fallait qu'il sentit remuer autour de lui, comme il faut que d'autres rêvent^ et, une fois sa fougue jetée dans un dessin, il n'avait pas la force d'en faire le tableau.

Il avait fait pour Mantoue ce que Léonard de Vinci avait fait pour Milan ; il avait trouvé les Gonzaga, qui^ lorsqu'il vint, adoptèrent les arts avec amour, mais qni ne l'auraient jamais fait s'il ne fût pas venu ; c'était un élan à leur donner et il le leur donna, il faut le dire, puissant et vigoureux; si bien que, lorsqueCbarles-Quint, en traversant Mantoue, croyait voir des maisons sales et noires, il trouva des palais magniGques, et il dit :

— Cette ville ne valait pas jadis un marquisat, et elle vaut maintenant* plus qu'un duché.

Et ce fut à Jules que le marquis Frédéric dut de s'appeler duc de Mantoue.

Outre la réforme architecturale, il avait accompli celle de la peinture ; il avait trouvé des peintres pieux et doux, gracieux et timides, et, au milieu de leurs compositions simples, il avait jeté son pinceau vigoureux et sa couleur accentuée ; et tout ce qu'il pouvait donner, il le leur donna, c'esirà-dire sa touche souvent brutale, qui jurait au milieu du délicieux coloris de ïlaphaêl quand le mjaitse se faisait remplacer par l'élève.

n renversa donc l'école du Mantegna, et ceux qu'il avait trouvés faisant des miniatures et de petites toiles l'aidèrent dans sa Guerre des géants. Raphaël eut-il agi de même? eût-il substitué les grandes toiles aux petites, et le goût des choses grandes à l'amour des choses douces?

Jules paya donc largement sa dette à Mantoue pour l'hospitalité qu'elle lui avait donnée, et, quand le duc mourut, il crut pouvoir la quitter; mais le cardinal Gonzaga le retint, car il avait autant besoin de lui que Frédéric.

Un peu plus tard, Michel-Ange découvrit son Jugement dernier et Giorgio Vasari envoya à Jules trois iessins des Sept Péchés. mortels faits d'après le divin Buonarotti ; Jules s'en inspira pour peindre une cha- * pelle dans le palais du cardinal : il représenta saint André et saint Pierre abandonnant leurs filets pour suivre le Christ, et la pêche des poissons pour faire la pèche des hommes.

Ce tableau est le plus beau de Jules, et l'inspiration lui en venait de Michel-Ange.

Peu de temps après, il se rendit à Bologne avec To-

fano Lombardino, architecte milanais ; il allait faire de

nouveaux dessins pour remplacer ceux de Baldassare

Peruzâ qui devaient servir à orner la façade de l'église

de San-Petronio, et qui avaient été perdus. Il réussit

ià.

comme toujours, et revint à Mantone richement récompensé.

Sur ces entrefaites, Antonio de San-Gallo mourut à Rome^ etlescMnmîseaires de Saint-Pierre firent appeler Jnles poop terminer FédiSee; maàs, outre que le cardinal s'opposait à son départ, l'artiste était malade, et bientôt dieyait se terminer sa carrière si bien remptie. n mourut à Maivtoue en 1546, âgé de cinquante-quatre ans.

Il laissait xm fils qu'en souvenir de so» mûtre 0 avait appelé Rapbaël; mais ce fils mourut quelques temps après lui.

Joies Romain fut enterré dans FégKse de San-Bastiana, vis-à-vis de la maison qu'il s'était bâtie, et Ton plaça sur sa tombe ces deux vers latins :

Romanus moriens secum très Julius artes Abstulit; haad miseras quatuor imus erat.

Nous avons vu ce qu'était le peintre ; voilà ce qu'un contemporain dit de l'homme.

Jules Romain était d'une taille moyemie ;. il avait une belle figure, labarbe et les cheveux noirs, les yeui de même couleur et pleins de gaieté et de vivacité ; sa mise annonçait l'élégance ; sobre, afiable, prévenant, U vécut toujours d'une: manière honorable. j

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