II. i
Lorsqu'au son de la trompe nn ange de lumière Fera sortir les morts du sombre monument.
Ceux qui dorment dans la poussière.
Reprenant leur vigueur première.
Viendront tous devant Dieu paraître au jugement.
Le pécheur endurci, qui, vivant dans le crime. Se rendit du démon l'esclave et la victime.
Ainsi qu'un enfant criminel
Ira dans le feu de Tabime
Subir un supplice éternel.
Mais heureux le sort du fidèle !
Absous de ses péchés, affranchi de tous maux. Il ira recueillir, dans la gloire éternelle. Les doux fruits de la foi, le prix de ses travaux.
On remarque sur le devant un cardinal et nn évèque qui ne paraissent pas trop rassurés et qui aimeraient peut-être, mieux autre chose que cette prophétie à la Daniel.
Le second groupe, c'est la Mort qui avertit les qtectateurs de ce qu'ils deviendront, en leur montrant derrière elle une espèce de grande niche pleine de squelettes. Elle tient un tambourin, et à côté d'elle est une autre Mort qui tient une flûte. Toutes deux ont Tair d'appeler la foule comme les acrobates dans une foire.
Toi qui contemples ce tableau, Reconnais la laideur de la faible nature ;
Telle, un jour, sera ta figure, Fusses-tu des mortels aujourd'hui le plus beau !
J£AN HOLBËIN 291
Alors commence la danse des morts : le premier que le terrible squelette emmène est un pape, qui ne parait pas très-enchanté de cette préférence ; mais la Mort lui fait comprendre qu'elle devait bien cela à son rang, et que, comme c'est lui qui tient les clefs du paradis, la justice veut qu'il se l'ouvre le premier.
Sans trop de compliments, sans vous baiser la mulOy Je yiens vous ordonner, grand pape, de partir.
Il n*est ni dispense ni bulle Qui puisse de ma main jamais vous garantir. Sachant qu'à vous, saint-père, on doit la préférence^ A votre primauté je ne ferai point tort ; Je veux que, le premier, vous fassiez une danse
Au son du tambour de la Mort.
Ensuite la camarde emmène un empereur, qui ne semble guère plus satisfait que celui qui est parti devant pour ouvrir la route. Et, tout en jouant de la flûte et le retenant bien pour qu'il ne lui échappe pas, la Mort lui dit :
Quitte, puissant César, le sceptre et la couronne»
Et tout réclat qui t'environne, Tes grandeurs d'ici-bas dont Thomme est ébloui ;
Je ne respecte pas la pompe.
Et je veux qu'au son de ma trompe
Tu viennes danser aujourd'hui.
Plus loin, la Mort a affaire à une femme. C'est sans doute pour cela qu'elle est plus décemment vêtue.
Et TOUS, augoste impératrice.
Venez faire à la Mort le triste sacrifice De tout ce qu*à tos yeux le monde a de plus cher.
Je n'ai point égard à vos charmes.
Je suis insensible à vos larmes.
Donnez la main, il faut marcher.
Pais elle continue à suivre respectueusement la hiérarchie des puissances, observant ce qu'on doit aux positions, la flatteuse qu'elle estl se coiffant toujours de quelque chose qui ait rapport au patient qu'elle entraîne, depuis la mitre de l'évèque jusqu'au bonnet du bouffon ; toujours railleuse ou terrible, prenant la figure d'un damné qu'un serpent ronge quand elle fait danser un roi ou un empereur, prenant le corps décharné d'une vieille femme à la gorge flétrie, aux membres secs, quand elle emmène une jeune fille qui ne sait que plaisir et amour.
Ainsi, après l'impératrice, vient le roi, que la Mort traite comme les autres ; puis la reine, et autour de son cou s'enroule une vipère en guise de collier; puis un cardinal, et, cette fois, elle a, comme nous le disions, un serpent qui lui ronge le ventre, emblème des désirs qui, pendant sa vie, ont rongé le cœur de celui qui avait fait vœu d'abstinence. Elle arrive à lui gaie et railleuse en lui disant :
Ah ! je TOUS tiens, belle Éminence !
Il faut danser, point de dispense.
Ici, votre refus serait fort déplacé;
Aujourd'hui, votre pompe tombe Et Ton entonnera demain, sur votre tombe,
Un Requieseat in paee.
Puis vient l'évèque, qu'elle conduit sans miséricorde malgré la crosse et la mitre. Puis elle passe de la grandeur spirituelle à la grandeur temporelle, de Tévèque au duc. Cette fois, elle semble avoir encore moins de respect que quand il s'agissait de ceux qui tiennent leur loi de Dieu ; elle ne marche plus à côté d'eux, elle les entrdne en courant ; elle n'est plus railleuse, elle devient terrible.
. La duchesse suit son époux, comme doit le faire toute femme obéissante. — Viennent ensuite le comte, l'abbé, tous moins résignés les uns que les autres.
Après quoi, elle arrive au chevalier. Sans doute elle a pensé qu'elle aurait fort à faire, car elle est couverte d'une armure, en assez mauvais état^ du reste, et qui semble servir depuis longtemps. Elle s'est emparée de sa large épée, et elle dit au chevalier en lui passant le pied entre les jambes :
Pour le coup, chevalier, pends tes armes au croc ;
Tu n*entends rien à cette guerre.
La Mort, en t*assaillant et de pointe et d^estoc^
Te va bientôt coucher par terre.
Déjà c*en est fait de Tarmet,
Elle a saisi ton cimeterre,
Et, malgré ta bravoure, à ses lois te soamet. Un croc-eo-jambe acbèvera Taffaire.
Ensuite elle veut arrêter le jurisconsulte, et son ordre est bien en règle ; elle lui prouve qu'elle est parfaitement dans son droit, comme le loup le prouve à Fagneau, en lui disant, pour dernière oonclusioD, qu'elle est la plus forte. Après avoir conduit le sévère magistrat au pied du dernier tribunal, elle revient prendre un gros chanoine ; et au chanoine^ qui a mission de sauver l'âme, succède le médecin, chargé de guérir le corps. Mais celui-ci parait avoir bien des morts à se reprocher; car il recule tant soit peu devant la route qu'il a fait suivre à d'autres. La Mort est encore plus insensible à ses plaintes qu'elle ne Ta été à celles de ses prédécesseurs, et elle va droit son chemin, sans s'inquiéter de sa résistance, et se contente de lui donner ce dernier avis :
Disciple d'Hippocrate, Esculape nouveau.
Toi qui contre la mort inventas cent remèdes,
Il faut enfin qne ta lui cèdes.
Elle va, de ce pas, te conduire au tombeau. Apprends que de ton art la docte expérience
N*est que trop sujette au hasard , Et que, malgré tes soins^ tes drogues, ta science, Il faut toujours mourir, ou plus tôt, ou plus tard!
Maintenant, c'est un gentilhomme qu'elle tire, et il faut avouer qu'elle tire vigoureusement des deux bras,
JEAN HOLBËIN 295
sans respect pour son nom, sans réserve pour son rang; olle lui dit cette vieille maxime, qui a été répétée tant de fois :
Sachez qu'un gentilhomme, ainsi que le valgaire. Doit par le même sort quitter cet univers. Avoir un m^me ciel ou les mêmes enfers.
Être mis dans la même terre
Et rongé par les mêmes vers*
Ici, c'est une femme qui tient un miroir et que la Mort entraîne sans pouvoir lui faire détourner les yeux de la glace ou elle se mire ; elle lui dit ce que Hamlet dit en tenant le crâne d'Yorik, sentence que le poëte a empruntée au peintre :
Voyez cette beauté dans sa faiblesse extrême,
Lorsqu'amonreuse d'elle-même
Et sans se lasser de se voir.
Elle va consulter cette glace fidèle.
Afin d'obliger sou miroir A lui dire cent fois qu'elle est aimable et belle: Je n'ai qu'à me montrer pour la remplir d'effroi : D'abord son sang se glace et ses roses p&lissent»
Ses yeux s'enfoncent, s'obscurcissent.
Elle devient semblable à moi.
Il faut cependant s'arrêter de temps en temps pour reconnaître, au milieu de ce burlesque terrible, de cette boofTonnerie railleuse, de cette simplicité de forme, de cette naïveté d'expressions, une vérité étonnante^ une poésie admirable; cette tète de mort qui n'est jamais la
même, qui, selon sa victime, devient ironique ou ybdgeresse, cette bouche qui tantôt rit et tantôt grince, ces yeux creux, tantôt ternes^ tantôt flamboyants, tout cela, jusqu'au costume burlesque que la Mort prend vis-à-vis de quelques-uns des trépassés, tout cela, disons-nous, est empreint de cette belle poésie allemande si puissante et si vraie.
A chaque groupe, la physionomie de la Mort est bien celle de la déité fatale qui n'a ni oreilles pour vous entendre, ni cœur pour vous plaindre^ qui oublie ceux qui l'appellent pour aller à ceux qui ne l'attendent pas, dont la main osseuse veut des fleurs à effeuiller^ d'heureuses et belles existences à détruire, des cœurs jeunes et aimants i dessécher, et qui, comme dans le tableau, passe sans les écouter sur les soufirants qui pleurent pour aller frapper de toute sa force à la porte des heureux qui chantent.
Après la fenune vient le marchand, dont la Mort prend les balances et l'argent ; puis la nonne, qui marche plus résignée que les autres, les yeux portés vers la terre, qui sera sa tombe, et les mains croisées sur son cœur, où Dieu mit la foi.
Ensuite, la Mort, qui s'est faite boiteuse, soutient un boiteux, lequel l'accueille comme une amie, et, de lui, elle passe à un ermite.
Celte fois, elle s'est attachée au ventre une lanterne
allumée, sur laquelle elle frappe avec deux os comme sur un tambour.
Voici le noir flambeau qui consume le monde ; Il n'est point d'habitant sur la terre et sur Tonde
Qui puisse en soutenir l'ardeur;
Je suis l'ange exterminateur. v
Si chez les potentats il n'est point de barrière
Capable d'arrêter mes pas, Qui pourra garantir de ma main sanguinaire
Le pauvre frère Nicolas?
Là, c'est un jeune homme qu'elle arrache à la vie malgré ses larmes et son repentir, sa jeunesse et son bonheur. A côté, c'est un usurier qu'elle étrangle malgré son or et à qui elle dil :
Je yais de cette main t'apprendre à lâcher prise ; Mais, avant qu'au tombeau ton corps soit étendu, Fais-y graver pour ta devise :
c En trop gagnant, j'ai tout perdu ! »
Plus loin, elle pousse une jeune fille par les épaules ; elle y met tous les sarcasmes de l'ironie, toute la volonté de la vengeance.
Après la jeune fille, c'est un musicien qu'elle conduit en lui jouant du violon ; puis un héraut, puis un maire, puis un bourreau ; et toujours cette même tête ironique, cette même physionomie moqueuse.
La voici maintenant qui court en faisant d'une main sonner des grelots et tenant de l'autre un bouffon ; et
la danse contiaue, inexorable et éternelle^ tantôt avec un mercier à qui la Mort prend sa marchandise, on avec un aveugle à qui elle coupe la laisse de son chien; tantôt avec un juif dont elle tire la barbe et auquel elle conseille, pour son bien éternel, de reconnaître Jésus comme roi de Sion, ou enfin avec un gros et gras cuisinier, bien rebondi, bien joufflu, qu'elle semble emmener avec satisfaction, et dont elle énumère les qualités comme des raisons de sa morl : j
Voici Mignot, en son vivant,
Petit ivrogue et gros gourmand ;
Il parait quu le camarade
N'est ni trop vieux, ni bien malade ; Il est gras et dodu ; bref, il tst ragoûtant.
Je vais essayer à Tinstant
De le mettre en capilotade ; Un tel mets pour les vers ne sera pas trop fade.
Quoique sans assaisonnement ; Je gage qu'à leur goût il sera si friand,
Qu'ils le mangeront sans salade.
Après le cuisinier, elle entraîne un pauvre paysan, et lui dit la fable de la Fontaine : la Mort et le Paysan, Le paysan du peintre ne parait guère plus décidé que celui du poëte.
Puis enfin Holbein, ou l'auteur inconnu, fait clore la danse par le personnage du peintre; il s'est naturellement réservé le plus beau rôle. On sait que la modestie n'est pas la qualité dominante des grands ar-
listes. Et, quand la Mort vient TavertiT qu'il faut faire comme les autres, qu'il faut jeter sa palette et ses pinceaux et la suivre, l'artiste lui répond avec calme :
Sachant que toate créature^
Esclave de la vanité, N'est aux yeux du Seigneur qu'une ombre, une peinture,
A peu près sans réalité.
Je suis plus que content de changer de nature,
De passer par la pourriture
Pour jouir dans Téternité
De la félicité future.
Viens, divin ouvrier, graver sur mon visage
Les traits vivants de son image, Et me rendre on portrait de la Divinité.
Enfin, la Mort fait suivre le mari par la femme, qui est aussi calme et aussi résignée que lui. Ainsi finit cette danse des morts, qui, commençant par le pape, finit par le peintre, et qui comprend, entre ces deux hommes, tous les rangs et toutes les positions sociales, depuis le roi jusqu'au paysan, depuis l'empereur jusqu'au cuisinier. — Le peintre a oublié le poëte ; c'est peut-être sous le prétexte que la poésie n'est qu'une peinture :
Ut pietura poesU,
Frédéric Zucchero, qui se trouvait à Londres en 1574, longtemps après la mort d'Holbein, arrivée en
300 ITALIENS BT FLAMANDS
1554, éleva le mérite du peintre jusqu'à l'égaler à RapbaëL
Quoique Texagération soit un peu forte, il faut cependant reconnaître à Holbein les qualités essentielles qui font un grand peintre : toute l'habileté de Texécntion, toute la poésie de la pensée, toute la connaissance de la couleur.
Outre les tableaux que nous avons cités, Holbein a fait plusieurs ouvrages pour les graveurs, les orfèvres et les antiquaires. H peignait de la main gauche, et dessinait i la pointe d'argent et à la plume. Il dut le talent de peindre à la gouache à un artiste habile, nommé Luca, dont il fit la connaissance à Londres, mais qu'il eut bien vite dépassé. I
Enfin, en 1554, comme nous l'avons dit plus haut, il mourut à Londres de la peste (i).
(i) Voir le voliime intitalé Trois Mattreê^ pour la biographie de Michel-Ange, de Titien et de Raphaël.