‹ Italiens et FlamandsChapitre 3 sur 24 · MASACGIO DE SAN-GIOVANNI · texte numérisé non relu

MASACGIO DE SAN-GIOVANNI

progrès exécutés par Brunellesco, Donatello et Ghiberti dans la statuaire, Masaccio venait de les appliquer à la peinture ; de sorte que, d'un seul bond, il avait laissé un abime entre lui et ses devanciers.

Un des premiers tableaux de Masaccio fut le Christ délivrant un possédé , dans lequel, outre le mérite des ligures, il y avait, pfour l'époque, une étude merveilleuse de la perspective : tableau qui, du temps de Yasari, appartenait à Ridolfo Ghirlandaïo. Mais le mérite de ce tableau fut bientôt effacé par un autre représentant une Annonciation ; en effet, la scène se passait dans un palais soutenu par un double rang de colonnes, et non-seulement ces colonnes fuyaient par la combinaison des lignes, mais encore par une si habile dégradation de la couleur^ que Tart dans son époque la plus florissante ne fit rien de plus complet sous ce rapport.

En outre, il avait peint, à Sainte-Marie-Nouvelle, Due Trinité qui, vers la fin du xvi® siècle, était encore sur l'autel Saint-Ignace, mais qui s'est perdue depuis ; i l'église de Sainte-Marie-Majeure, une Notre-Dame avec une Sainte Catherine et un Saint Julien^ une Vie de Sainte Catherine ^ une Nativité du Christ et un Saint Julien qui tue son père et sa mère ; à la chapelle des Cannes de Pise, une Notre-Dame avec l'Enfant Jésus dons ses bras, et aux pieds de la Madone, quelques an-

ges qui jouent des instruments, parmi lesquels il ea était un qui jouait du luth et qu'on voyait, tout ea jouant, prêter l'oreille à l'harmonie du son qui naissait sous ses doigts ; — puis des histoires de la vie de saint Pierre, de saint Jean-Baptiste et de saint Nicolas; — puis les Trois Rois Mages, avec une suite de serviteurs à pied et de soldats à cheval, qui offrent des présents au Christ; — puis enfin, à son retour à Florence, deux portraits d'homme et de femme nus, tableau qui, du temps de Vasari, était au palais de Palla-Rucellai.

Alors, et quoique ces ouvrages dépassent de beaucoup tout ce qui se faisait de son temps, quoique les études de Masaccio, qui embrassaient les trois branches de l'art du dessin, fussent les premières qu'un seul homme eût faites si complètes, il comprit qu'il lai manquait encore quelque chose, et il partit pour Rome afin d'y compléter son éducation par la vue des chefs-d'œuvre de l'antiquité.

Sa réputation l'y avait précédé : aussi à peine fut-il arrivé dans la ville pontificale, que l'église Sainl-Clément lui ouvrit une de ses chapelles où il peignit un Christ en croix entre les deux larrons et un Martyre de sainte Catherine^ qui existent encore aujourd'hui, mais qui, malheureusement, ont été si lourdement rei touchés, que les restaurations successives qu'ils on*

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subies lenr ont entièrement enlevé leur caractère primitif. Puis, là comme à Florence^ les cbefe-d'œuvre se succédèrent sous ses pinceaux, chefieHl'œuyre qm, dans les divers bouleversements que Rome a subis, ont été détroits ou se sont perdus. Il venait d'achever une Somte Marie des Neiges et était en train de peindre d'après nature le portrait du pape Martin et celui de l'emperear Sigismond , lorsqu'il apprit que Côme le Père de la Patrie était rappelé de son exil. Or, comme riilustre exilé l'avait en grande amitié et que lui l'a- Tait en grande vénération, à peine eut-il appris son Rtour, qu'il acheva en toute hâte son travail commencé, et s'en revint à Florence. C'était juste au moment où MasoUno de Panicale venait de mourir, laissait inachevée la chapelle des Brancacci aux Carmes. te fît obtenir à Masaccio la continuation de cette <*apelle, et Masaccio, avant de l'entreprendre, voulant donner une idée des progrès qu'il avait pu faire depuis ton départ de Florence, tenta, comme essai, le Sainû M qui était près de la corde de la cloche, et qui ^^t encore du temps de Vasari, mais qui fut jeté à ferre lorsque l'on bâtit la belle chapelle Saint-André Corsini,

Ce fut pendant qu'il travaillait à ce Saint Paul que l'église des Carmes fut consacrée. La consécration d'une ^lise était, à cette époque, une chose trop importante

pour qu'on ne chargeât point la peinture d'élerniser le souvenir de cet événement: aussi Masaccio fut-il chargé de représenter la procession, travail qu'il exécuta en grisaille au-dessus de la porte qui va dans le couvent, et tout le long de la muraille du cloître ; et, parmi les citoyens qui suivaient en grand nombre cette procession, la tète couverte de capuchons ou le corps enveloppé de manteaux, il peignit d'après nature^ et de manière à ce que chacun les reconnaissait à la première vue, Philippe Brunellesco, Donatello, son ami, Hasolino de Panicale, son maître^ Antoine Brancacci, qui lui avait fait faire la chapelle, Nicolas d'Uzzano^ Barthélemi Yalori^ Laurent Ridolfi^ ambassadeur de la République, et Jean de Médicis, père de Gôme TAncien. Puis, cette fantaisie achevée, Massaccio se remit à son œuvre. Ce fut alors qu'il &t cette magnifique chapelle, qu'il reprit des mains de Masolino et que Philippino reprit des siennes, et dans laquelle il peignit la Résurrection du fils du roi faite par saint Pierre et saint Paul ; Saint Paul puisant dans le ventre dupaisson l'or dont il doit payer le tribut de César (I) ; et enfin le fameux Baptême^ où, parmi ceux qui viennent de quitter leurs habits, est la figure du trembleur. Mais,

(1) Ce fat dans cette fresque que, parmi les apôtres, il peignit au miroir son propre portrait, si ressemblant, dit Vasari, qa'on eût cru le roir loi-même.

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là, comme s'il eût aecompli son chef-d'œuvre, le pineeaa lui tomba des mains, et il mourut, Vasari dit à Tingt-slz ans, Baldinucci dit à quarante, tous deux disent par le poison.

Cette chapelle fut dès lors le sanctuaire où vinrent tour i tour s'agenouiller tous les peintres : Jean de Fiësoles, Alessio Baldovinetti, André del Castagno, Verrocchio, Dominique Ghirlandaïo, Léonard de Vinci, Pierre Pérugin, Barlholomée de Saint-Marc, Michel- Ange Buonarotti, Raphaël (1), Granaccio, Laurent de Gredi, André del Sarto, le Rosso, Baccio Bandinelli et Jacques de Pontormo. a Car, dit Vasari, avantMasaccio, il f avait des tableaux qu'on pouvait dire peints, tandis que, les siens, on pouvait les dire vivants, d

C'est qu'outre sa perspective qui est exacte, outre ses raccourcis qui sont admirables, outre ses nus qui sont savamment dessinés, outre ses draperies qui sont sobres et naturelles, toutes choses qui, à un degré inférieur, iraient été trouvées avant lui, il trouva une chose nouveUe et inconnue jusqu'alors : l'expression.

£n effet, l'expression est à l'art ce que l'âme est à la matière. Dieu crée l'homme, l'homme a du sang, des 06, des chairs ; mais l'homme n'est encore qu'une ma-

il) Raphaël fit plus que d*y prier; car il y prit TAdam et Sfe (lUttés da paradis qu'il peignit aux loges da Vatican*

iU ITALIENS ET FLAMANDS

chine : Dieu le ioudie du doigt, il onvre les yeux, il pense, il sent, il exprime.

L'expression est donc l'extrême résultat de l'art La perspective est pour les algébristes, le dessin est pflor les pédants, le coloris est pour les imagistes : l'expression est pour quiconque a une àme. Ce fut pour l'avoir trouvée que Masaccio resta grand parmi les grands peintres.

Masaccio Ait enterré dans la chapelle même qui vivait par lui, et par laquelle il devait vivre ; aussi n'at-il d'autre épitaphe que les magnifiques fresques qui l'entourent, et qui restèrent sans rivales jusqu'à ce que Raphaël eût peint les stanze du Vatican.

Vers la fin de Tannée 1452, sous le dogat du malheu- Kw François Foscare, qui, huit ans auparavant, avait «i^ forcé de signer la sentence de son fils Jacques, et îni, cinq ans plus tard, devait être déposé lui-même, un peintre étranger, que précédait une grande réputation arriva à Venise.

On le nommait Antoine de Messine, selon l'habitude ^Q temps, qui consistait à ajouter presque toujours, au prenom qu'on avait reçu sur les fonts de baptême, le nom du pays 011 l'on avait vu le jour. Il passait pour «voir hérité du secret d'un peintre flamand; secret îni donnait à ses tableaux un coloris si vif, que jusques *lws, à ce qu'on assurait, jamais l'art n'était parvenu i 8e rapprocher à ce point de la nature.

L'école vénitienne venait de naître, en retard sur ffeole florentine et l'école siennoise de près de deux

siècles. — Cela venait-il des traditions des peintres byzantins, qui avaient toujours tenu, depuis le x* siècle, atelier ouvert à Venise? Les critiques le disent, et il faut toujours croire à ce que disent les critiques.

Toute cette jeunesse ardente, génération qui devait voir naîlre Titien et mourir Gentile de Fabiano, était donc en émotion des premières œuvres qu'allait faire paraître le peintre étranger, lorsque^ deux mois après son arrivée, un portrait fut exposé qui sembla dépasser toutes les promesses faites. C'était celui d'un sénateur.

Jamais, en effet, on n'avait vu peinture si éclatante, tons si harmonieux, nuances si mollement fondues. Venise tout entière battait des mains devant ce tableau.

Le lendemain, un jeune seigneur, arrivé depuis trois jours de Padoue, à ce qu'il disait, se présenta chez le peintre pour faire faire son portrait. Le prix, débattu un instant, fut fixé à vingt ducats d'or, et, comme l'étranger paraissait pressé de retourner à Padoue, la première séance fut fixée au lendemain. Seulement, Antonello recommanda fort au jeune seigneur de revenir avec le même costume qu'il portait ce jour-là, ce costume, tant il était élégant dans sa coupe et harmonieux dans ses tons^ paraissant avoir été drapé par un statuaire et assorti par un peintre.

A l'heure dite, le jeune homme arriva. C'était, du moins en apparence, un de ces élégants inutiles qui

passent leur vie à suivre les femmes aux églises ou les princes à la chasse ; d'art, à ce qu'il disait du moins, il nes'en était jamais occupé, l'aimant d'instinct comme tout Italien de cette époque aimait l'art, mais raisonnant sur celui de la peinture surtout avec une ignorance qui fit plus d'une fois sourire le savant professeur auquel il s'était adressé pour conserver ses traits à la postérité.

£t cependant le jeune homme suivait le travail du msdtre avec une curiosité remarquable. Dans l'opération première^ qui consistait à préparer ses couleurs sur la palette et à les délayer avec cette substance inconnue^ qui était sans doute le secret d'Antonello, il ne l'avait pas perdu de vue une seule seconde, si bien que le peintre en avait fait l'observation à son modèle. Ce à quoi celui-ci avait répondu, avec une naïveté channante, qu'il n'y avait rien d'étonnant à l'attention qa'ii portait à tous ces détails, attendu que c'était la première fois nonnseulement qu'il voyait un peintre à l'œuvre, mais encore qu'il entrait dans un atelier.

Antonello le crut, tant il y avait de bonne foi dans l'accent et dans le regard du jeune seigneur, et continoa d'opérer devant lui sans aucune défiance.

La première séance s'écoula ainsi. Antonello voulait remettre la seconde au surlendemain ; mais l'étranger* toujours prétextant la hâte qu'il avait de quitter Venise,

insista si résolument, que le peintre prit rendez-vous avec lui pour le lendemain.

Le lendemain, même attention carieuse de la paît du modèle ; cependant abandon encore plus grand de la part du peintre. L'étranger était si ignorant en art, qu'il n'y avait pas de crainte qu'il ne lui surprit son secret ; cependant, soit hasard, soit reste de défiance, soit tout bonnement excès de politesse, Antonello ne laissait pas un instant l'étranger seul.

Le jour suivant, l'étranger se présenta à la même heure; mais, cette fois, au moment où Antonello délayait ses couleurs, le jeune homme se hasarda à loi demander, de l'air le plus indifférent qu'il put prendre, quel était l'ingrédient qu'il employait pour cette liquéfaction. Ce à quoi Antonello répondit que c'était un élixir qu'il avait inventé et qui lui coûtait si cher à composer, que c'était à cause de cet élixir, plutôt encore qu'à cause de leur perfection, qu'il avait été forcé d'augmenter le prix de ses tableaux.

L'indiscret se le tint pour dit et ne fit pas d'autre question à ce sujet.

Mais, au milieu de la séance, une jeune fille, qui posait comme modèle pour les premiers peintres vénitiens, vint frapper à la porte d' Antonello, qui l'avait fait demander : Antonello, prévenu qu'elle attendait dans la chambre voisine, lui fit rappeler que c'était

pour le soir et non pour le matin qu'il l'avait fait demander ; mais elle répondit qu'elle était venue le matin parce qu'elle n'avait pas le temps de venir le soir, qu'il eût donc à Texaminer à l'instant même, ou qu'elle le prévenait qu'elle ne reviendrait plus.

Antonello passa en grommelant dans la chambre voisine, en priant le jeune seigneur de l'excuser; ce qoe celui-ci fit de l'air le plus gracieux du monde.

Mais à peine Antonello eut-il refermé la porte derrière lui, que l'étranger ne fît qu'un bond de son fauteoil à la bouteille qui contenait le précieux élixir, remplit de son contenu un petit flacon préparé sans doute à cet effets et, remettant la bouteille sur la planche et le flacon dans sa poche, s'en revint prendre sa place et sa pose accoutumées, si bien qu'Antonello, en rentrant cinq minutes après, le retrouva où il l'avait laissé.

Cependant le portrait s'avançait; une heure ou deux de travail encore, et le chef-d'œuvre était achevé : il fut donc convenu que, le lendemain à la même heure, le jeune seigneur viendrait prendre sa dernière séance.

Avant de quitter le peintre, le jeune homme, qui paraissait enchanté, le força, quoique le portrait, comme nous l'avons dit, ne fût pas terminé, à recevoir les vingt doeats d'or qui étaient la totalité du prix convenu. An-

tonello fit d'abord quelques difficultés ; mais la peinture était si près d'être achevée^ qu'il finit par les accepter.

Le jeune seigneur sortît aussitôt et s'éloigna d'un pas assez mesuré ; mais à peine eut-il tourné l'angle de la rue, qu'il courut au canal le plus proche, se jeta dans une gondole et ordonna au gondolier de le ramener chez lui le plus vite possible.

Dix minutes après, il s'élançait dans une chambre ou plutôt dans un atelier dont les murailles étaient couvertes d'études de madones, de saints et de christs, saisissait une palette, versait quelques gouttes de la précieuse liqueur dans le récipient, délayait ses couleurs, et s'assurait, par quelques touches jetées sur une toile, qu'au moment où il saurait la composition de l'élixir dont il venait d'apporter un échantillon^ il serait aussi savant qu'Antonello.

Restait à savoir de quelles matières se composait cet élixir.

n l'examina au jour, le goûta du bout de sa langue, en versa quelques gouttes sur du papier, puis sur des étoffes, et vit avec le plus grand étonnement que cet élixir était tout simplement un corps gras qui ressemblait tout à fait à de l'huile.

11 courut chez un alchimiste de ses amis, lui donna le flacon, le pria d'examiner la liqueur qu'il contenait

et dé lui dire quelle était cette liqueur. L'alchimiste, à la premièpe vue, se mit à rire, en lui disant que c'était de l'huile ; et, à la seconde, il affirma que c'était de l'huile de lin.

Le jeune homme ne revenait pas de son étonnement. En rentrant, il acheta une bouteille d'huile tout entière, passa la journée à peindre d'après le nouveau procédé qu'il venait de surprendre, et, le soir, il ne lui restait plus aucun doute, il était aussi savant qu'Antonello de Messine.

Le lendemain, ilserenditchez celui-ci à l'heure convenue; mais, lorsque Antonello le pria de prendre sa pose accoutumée, le jeune homme lui répondit en riant que c'était chose inutile qu'ils se fatiguassent davantage l'un etPautre et qu'il finirait tout seul le portrait commencé.

Alors Antonello le regarda avec étonnement ; mais le jeune homne pria le peintre de lui prêter sa palette, et, prenant un pinceau, il se mit à exécuter avec une habileté extrême la chaîne d'or qui pendait au cou de son propre portrait.

Ce jeune peintre qui venait de surprendre le secret qa'ÂQtonello avait hérité de Van Ëyck était Jean Uellin (1).

(î) Antonello de Messine fit deux voyages à Venise, Tun yers <AS1, l'autre vers iÀ75: mais il est probable que ce fut pendant le rreoder qa*eut Ueu Tévénement que nous venons de raconter.

Jean Bellin avait alors vingt-six à vingt-sept ans, et était né vers 1426. Comme Gentil Bellin, il était fils de Jacques P% élève du peintre ombrien Gentile di Fabriano, auquel le sénat de Venise fit une pension d'un ducat d'or par jour et donna l'autorisation de porter la robe de sénateur. C'est en mémoire de ce digne maître que Jacques avait appelé son premier liis Gen-* tile.

Nous avons parlé de l'école byzantine, qui avait trouvé à Venise une seconde patrie. En effet, dès le VI* siècle, Lanzi, dans sa Scuola veneziana, parle d'ar- j tistes grecs qui vinrent orner de mosaïques les églises ;^ de Grado et de Torcello, Le doge Silvo, vers la fin du | XI* siècle, fit venir une autre colonie d'artistes, byzan-- |i tins comme les premiers, pour travailler à la basilique- . i de Saintp-MarÈ. Enfin, en 1204, Gonstantinople ayant -{ . été prise par les croisés partis pour prendre Jérusalem,-^^ presque tous les artistes, refluant devant ceux qu'ils ap-^ pelaient les barbares et qui, s'il faut en croire la rela*^ , ion de Nicétas, méritaient bien ce nom, se réfugièrenl^o à Venise, où ils fondèrent cette école grecque qui ré* ^ gna sans partage jusqu'à la fin du xiu* siècle, et qui^ jusqu'au xviii* y a conservé des représentants.

Mais, en opposition à cette école, dont nous avons. .

marqué l'influence et suivi la chute dans notre in-

%i troduction , était venue se placer une autre écol '

aussi progressive que celle-là était statioonaire ; c'était celle qae le Giotto avait fondée à Padoae , et doDtles premiers représentants âirent Jean et Antoine de Padoue, Giusto, Quaziento, Avonzi, Aldigbieri et Sgnarcione. Ce dernier, qui en était le chef, comptait dans son atelier, au commencement du xv"^ siècle, cent trente-sept élèves.

31ais, à Sqnarcione, le mouvement religieux et idéa* liste imprimé à cette école par son fondateur s'arrête ; il disparaît momentanément pour faire place aux preiDières révélations du paganisme. Squarcione avait beaucoup voyagé ; il avait visité la Grèce, et retrouvé iotaets grand nombre de chefs-d'œuvre mutilés aujourd'hui ; il avait visité l'Italie, et, près des souvenirs iusiècle de Phidias, amassé ceux du siècle d'Auguste ; puis enfin il était revenu à Padoue^ rapportant à sa patrie une magnifique collection de bas-reliefs, de statues et dessins. Or, Padoue, grâce à son université, âait la ville classique par excellence, et la peinture, diligéepar le Squarcione, suivit l'exemple que déjà defois plos d'un siècle lui donnait la littérature. André Mantegna sortit de cette révolution arti&tifae.

Alors aux inspirations saintes et religieuses succé- '^t les compositions païennes, les bacchanales, les %)ries, les triomphes des Césars, dont les gravures.

s'élevant au nombre de quarante sa moins, nous ont laissé la reproduction ; les deux tableaux que nous possédons à la galerie du Louvre, dont le premier représente les Neuf Muses dansant au son de la lyre d'Apollon^ Mars et Vénus debout, Vulcain dans sa forge, Mercure et Pégase^ et dont le second représente la Lutte du bon et du mauvais principe ; tableaux qui, à l'époque où Schlegel vint à Paris, le frappèrent tellement, qu'il raconte qu'il s'arrêtait souvent devant eux, et qu'il convient que Dante seul lui paraît porter l'allégorie à un égal degré de grandiose et de hauteur.

Mais là devaient s'arrêter les progrès de l'école naturaliste, et Mantegna lui-même devait s'arrêter à ce point de sa carrière, ébranlé dans ses plus profondes convictions.

Ces changements dans les principes de l'élève chéri de Squarcione, qui, en favew* de son amour pur de l'antique, l'avait adopté pour son fils, lui furent apportés par Jacques Bellin, conservateur pieux des traditions idéalistes, qu'il tenait, comme nous l'avons dit, de Gentile de Fabriano. Bientôt, au reste, la fille acheva l'ouvrage du père, et Mantegna, en devenant le beaufrère de Jean et de Gentil Bellin, se rallia entièrement à l'école religieuse, dont son idolâtrie d'un instant l'avait écarté. Ce fut alors que Mantegna fit son Histoire de

rapôtre saint Jacques dans l'église des Ermites de Padoae, et son Saint Marc de l'église Sainte-Justice.

JeanBellin et son frère, au contraire de Squarcione etde Mantegna, étaient restés purs de toute hérésie. l'iDvasion du paganisme n'avait eu aucune influence snreaxet surtout sur Jean, qui demeura toute sa vie soQs Tinfluence du mouvement religieux, et qui fut, arecPérugin et Francia, un des derniers champions de l'école idéaliste.

Au reste, à cette époque, Venise avait, soùs le rapport de ces dernières idées, une puissante auxiliaire en Allemagne. Van Eyck ou Jean de Bruges, comme on voudra l'appeler, le même qui avait inventé la peintore à l'huile, dont Jean Bellin avait surpris le secret ; Hemmelinck, son disciple, le plus suave, le plus grarieux, le plus mystique de cette école; Albert Durer, le peintre-graveur dont la réputation chez les Italiens du Nord balança un instant celle de Raphaël, entretenaient te relations d'amitié et d'harmonie de sentiments *Tec les peintres vénitiens, que Titien et Véronèse tt'avaient pas encore détournés de la voie primitve.

En effet, Venise était admirablement située pour >B maintenir dans ce sentiment : touchant d'une main •w peintres allemands, qui ne s'en écartèrent jamais ; «^ de l'autre à l'école ombrienne, qui, encore aujour-

d'hui , a ua représentant dans Overbeck, ce peintre da 1 XV siècle égaré parmi nous.

Les premiers tableaux que fit Jean Bellin d'après sa nouvelle manière furent : pour les pères de la Charité, un Sauveur au Jourdain, et, pour les religieuses des Miracles, un Saint Jérôme au désert.

A Saint-Job^ il représenta la Vierge assise sous un dais soutenu par des pilastres pareils à ceux de l'autel dans lequel le tableau était encadré. Les pilastres, dit Ridolfl, étaient en perspective et si parfaitement semblables aux autres, qu'on eût cru à la continuation du relief. Aux deux côtés étaient saint Job et saint François regardant la croix avec amour, et saint Sébastien, magnifique étude de nu^ et saint Louis, tous deux remarquables par le pieux respect qu^ils paraissent porter à la mère du Sauveur. Trois anges assis aux pieds de la Vierge, et dont l'un joue de la viole, l'autre du luth et l'autre du violon, complétaient cette délicieuse composition, l'une des plus suaves qui soient sorties du pinceau de Jean Bellin.

Vers le même temps, il fit pour le grand autel de San-Giovanni-del-Tempio un Sauveur au Jourdain, qui passa alors pour un chef-d'œuvre. Dans un coin était le cavalier prieur agenouillé et portant une croix sur sa poitrine. Une vue de montagnes bornait l'horizon.

Il exécuta encore à Saint-Michel, petite île voisine de Murano, deux autres tableaux : l'un qui représente la Vierge et l'Enfant Jésus^soîni Pierre et saint Paul, deux saintes de l'ordre dans des niches, avecle portrait de Pierre Pruele, procurateur de Saint-Marc et patron de l'autel ; l'autre, dans la chapelle de Marini Giorgio, et qui avait pour sujet le Christ ressuscité^ avec ses gardiens armés autour du sépulcre et les Marie s'approchant à travers un paysage semé d'arbres et peuplé d'animaux.

Mais la grande œuvre de Jean Beilin, son œuvre vitale, l'œuvre à laquelle il consacra les plus belles années de son existence, fut la décoration de la salle du grand conseil, qu'il entreprît en compagnie de son frère, qui à ce moment arrivait de Constantinople, où il s'était rendu sur la demande du sultan Mahmoud. Comme on le voit, la réaction de l'Occident contre rorfent était complètement opérée, et c'était maintenant Byzance qui empruntait ses artistes à Venise.

Cette décoration de la grande salle du conseil avait ponr programme, non pas des faits historiques, — car nne critique raîsonnée, celle de Raumer, a prouvé, depuis, que tout ce que l'on avait dît de l'insolence du pape qui mit le pied sur le cou de l'empereur, et qui, am fameux Petro et non tibi répondit par le non moins fameux Mihi et Petro, était une imagination des

poètes légendaires des siècles précédents ; — mais un poème national, fait à la manière de nos romaus de Charlemagne.

Cette épopée, qui, du patois vénitien et de la forme légendaire, était passée, sous la plume de Casetto de Bassano, à l'état de poëme latin, avait, comme nous l'avons dit, fourni le programme de plusieurs compartiments qui furent distribués entre Jean Bellin et son frère, et dont le sujet était l'intervention des Vénitiens dans des démêlés du pape Alexandre in avec l'empereur Frédéric et leur réconciliation à Venise, le 23 juin

Deux de ces tableaux furent exécutés par Jean Bellin, et les autres par son frère.

Ceux qu Wcuta Jean Bellin étaient :

Le premier, le doge Ziani descendu du Bucentaure pour faire la soumission de la République au pape Alexandre IQ, qu'on venait de reconnaître sous son déguisement de moine, dans le couvent de la Charité ; cette inscription latine, écrite au-dessous, expliquait le sujet:

a Prima nocte declinavit apud canonicos Sancti-Salvatoris, qui duxerunt eum ad monasterium Sanct^B-Ma-l riâB-Charistatis ; ibique, in forma serviebat. »

Le second était la prétendue BatailU entre le dogel et le prince Ot/ion, et ce tableau fut celui qui passa pour le chef-d'œuvre de Jean Bellin.

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Le moment choisi par le peintre était le moment le plus acharné du combat : le doge Ziani et le jeune Othon, fils de Frédéric, poussent Tune contre Tautre te flottes de la République et de l'Empire ; au premier plan est un vaisseau à la poupe dorée, sur lequel le doge reçoit un auguste prisonnier qui n'est autre que le jeune Otbon lui-même; tout autour de ce bâtiment le combat continue, les navires se heurtent, les grappins s'accrochent, les flèches obscurcissent Tair comme un nuage, les épées et les haches retombent sur les boQcliers comme sur des enclumes, la mer ensanglantée estcouvertede débris de cordages, d'armures, d'hommes tombés à l'eau et qui tâchent de regagner leur bord. Tout cela exécuté avec ce fini de détail et ce bonheur d'expression qui font le cachet particulier de cette pre^ mière école vénitienne, laquelle tenait à la fois du Pémgia et d'Albert Durer.

Malheureusement, ces chefs-d'œuvre de Jean et de Gentil Bellin, ont disparu de nos jours. L'incendie de 1577 détruisit tout, et les restaurations faites par les artistes de la décadence changèrent tellement le caractère de ces tableaux, qu'il est impossible d'y rien retrouver de leur naïveté primitive et de leur premier sentiment.

Mais ce qui existe encore de Gentil Bellin et ce qui

donne une idée assez complète de ce que pouvaient I. 10

être les choses perdues, c'est un tableau que possède la galerie de Milan ; ce sont des Femmes écoutant prêcher saint Marc^ en costume turc, et les trds compositions qu'il exécuta pour la confrérie de Saint-Jean Tévangéliste, et qui sont à l'Académie des beaux-arts de Venise.

Ces trois tableaux représentent chacun un Miracle opéré par un fragment de la vraie croix, que Ton y conserve précieusement.

Le premier a pour sujet un jeune homme de Bresda blessé dangereusement à la tète et guéri instantacément par suite d'un vœu que fait son père pendant qu'on porte cette relique en procession ; et, comme dit Rio dans sa Poésie chrétienne^ pour montrer que les dispositions du cœur étaient en parfaite harmonie avec les occupations du pinceau, l'artiste a mis au bas de sa peinture cette simple et touchante inscription :

I GentiUs Bellinus, amore incensus crucis. 1^96. »

Les deux autres tableaux, signés de lui aussi, repré* sentent le pieux André Yendsamini retimnt la précieuse relique du canal où elle était tombée, et un membre de la confrérie guéri de la fièvre quarte.

Revenons à Jean Bellin, dont son frère nous a un instant écarté.

Venise possède encore de lui quatre précieux ta- Umhx : l'un dans la sacristie dei Frari, représentant la

Madone sous un dais, avec deux anges qui jouent du lath à ses pieds, et saint Nicolas^ saint Benoit et deux autres saints qui se tiennent debout à côté d'elle.

L'autre, qui est 4. Saint-Zacharie, est encore une Madone tenant l'Enfant Jésm dans ses bras et ayant près d'elle saint Pierre, sainte Madeleine, sainte Catherine et saint Jérôme. Ce dernier est, on ne sait pourquoi, vêtu en cardinal ; à ses pieds, comme d'habitude, est un ange jouant de la viole, et il porte la signature du peintre et la date de 1505. Cette peinture passe pou une des plu$ belles de l'auteur.

Le troisième est à Saint-Jean-Chrysostome et représente un Saint Jérôme au haut d'un rocher, tenant un livre à la main. Il est accompagné d'un saint Christophe et d'un saint Louis.

Le quatrième est dans la chapelle de la Conception à Saint-François-de-la-Vigne, il représente une Notre- Dame et un Saint Sébastien.

Et maintenant, tout ce que nous pourrions dire de Jean Bellin ne serait qu'une sèche nomenclature de ses œuvres, qu'un froid catalogue de ses tableaux répandus par toute Htalie, par toute l'Allemagne, par toute l'Angleterre et par toute la France, et qui furent le produit de près de soixante et dix ans de travail.

Mais ce qu'il y a de remarquable dans cette longue carrière, c'est ce progrès étemel et sans décadence au-

cune, que Ton remarque depuis le commencement jusqu'à la fin tie la carrière tout inspirée de cet homme : chez lui comme chez Titien, son élève, l'art va toujours s'élargissant, et les tableaux du vieillard sont, contre toutes les règles habituelles, les frères aînés des tableaux du jeune homme ;.si bien qu'il y a -un tel progrès entre eux, que, sans cet air de famille qui dénote une même paternité, on serait tenté de croire qu'il n'a pas fallu moins d'un siècle et de plusieurs générations pour que l'art arrivât à franchir une telle distance.

Après avoir surpris au commencement de sa vie le secret de Van Eyck, mort en 1450, Jean Bellin vit venir à Venise^ en 1506, un autre peintre ultramontain qu'une immense réputation précédait dans le nord de l'Italie. Ce peintre était le fameux Albert Durer.

D'abord, la réception que les Vénitiens firent à l'orfèvre de Nuremberg fut mélangée de quelque froideur. Ses gravures, genre de travail que ces ardents admirateurs de la couleur estimaient médiocrement, ne pouvaient donner qu'une idée fort imparfaite de ses tableaux; mais le vieux Jean Bellin alla à son jeune confrère, le patronna près des familles patriciennes, lui ouvrit la porte de tous les palais qui lui était ouverts à lui-mêm^,et, à quelque prix que ce fût, voulut avoir un tableau d'Albert Durer.

JEAN BfiLLIN . 173

A l'âge de quatre-vingt-huit ans, Jean Bellin fut appelé à Ferrare par le duc, qui voulait lui faire peindre une Bacchanale. Ce fut dans ce voyage qu'il se lia avec TArioste, qui, en souvenir non-seulement d'amitié, mais eocore d'admiration, consigna le nom du vieillard à côté de ceux de Léonard de Vinci et de Mantegna.

E queî che furo a* nostrî di e son ora, Leonardo, Mantegna e Giovanni Bellino.

Dante, cent ans auparavant, avait fait la même chose pour Cimabue et Giotto.

Enfin, parvenu à l'âge de quatre-vingt-dix ans, plein dejoiffs et d'honneurs, ayant vu passer devant lui tout ce qu'il y avait eu de grand en Italie, en Allemagne et en France, Jean Bellin mourut le 29 novembre 1516 et fut enterré près de son frère, dans l'église des apôtres saint Jean et saint Paul.

Nous voici arrivé au peintre idéaliste par excellence, à Pierre Vannucci, dit le Pérugin.

Pierre Vannucci naquit, non pas à Pérouse, comme le dit Vasari, mais à Cittàrdella-Pieve , comme le prouve une multitude de tableaux signés Pefrus de Castro-Plebis, Sa famille était pauvre, mais non pas de basse condition ; on trouve des actes qui prouvent que, jusqu'à la fin de 1427, elle jouissait du droit de bour-

Ce fut en 1446 environ, six ans après la mort de Masaccio, six ans avant la naissance de Léonard de Vinci, que naquit celui qui devait mettre le pinceau aux mains de Raphaël.

n y a des hommes deux fois grands, grands par euxmêmes, grands par l'élève qu'ils ont fait. Sur ce point, certes, le Pérugin peut soutenir la comparaison avec

Verrocchio, le maître de Léonard de Vinci, et avec Ohirlandaïo, le maître de Michel- Ange.

En outre, à l'examiner comme artiste providentiel (si cela peut se dire), Pérugin fut la dernière digue opposée par l'art chrétien à l'art païen : Pérugin mort, à part quelque ressouvenir de son maître, qui perce encore dans les madones de Raphaël, le naturalisme triomphe et l'idéalisme est perdu.

Pérugin vint à Pérouse à l'âge de onze ans, et entra comme fattorino (je ne trouve pas de mot français qui rende ce onot italien) chez un peintre : le nom de ce peintre, on l'ignore ; les uns disent que c'était Benedetto Buonûgli, d'autres que ce fut Niccolo Alunno. Vasari ne le nomme pas ; il se contente de dire que, quoique ce professeur inconnu ne fût point un maître, il avait les maîtres en vénération.

Toute cette première partie de la vie du Pérugin reste obscure ; on sait seulement qu'il travaille avec ardeur chez ce maître inconnu, lequel l'excite sans cesse, en lui citant de grands exemples^ par l'appât de la gloire et de l'argent : il en résultait que le jeune homme demandait toujours , non -seulement à son maître, mais encore à tous ceux avec lesquels il pouvait parler de son art^ en quel lieu étaient les meilleurs peintres; et chacun lui répondait: a A Florence ! x> car, en effet, c'était à Florence qu'avaient brillé Giotto, frère

Jean de Fiésoles, Masaccio et Benozzo Gozzoli. Quant â Francia, cette étoile de l'école de Bologne, et à Léonard de Vinci, cet astre de Técole lombarde, ils étaient à peine nés lorsque Pérugin faisait cette éternelle question.

Avec un homme aussi décidé que Tétait le Pérugin à devenir un grand peintre, une pareille réponse devait porter ses fruits. Aussi, un beau matin, riche d'espoir mais fort léger d'argent, le jeune homme partit pour Florence.

Sous quel mailre étudia-t~il dans l'Athènes moderne, c'est ce que personne ne sait encore : les uns lui donnent André Verrocchio pour maître, et le font, par conséquent, condisciple de Léonard de '.Vinci ; les autres, Pierre Borghèse, ce grand professeur de géométrie ; les autres enfin, Nicolas de Foligno. Malheureusement, deux faits positifs empêchent que ni Verrocchio ni Pierre Borghèse aient droit à cet honneur : Verrochio avait cx)mplétement cessé de peindre lorsque le Pérugin vint à Florence, et le Pérugin n'avait que dooze ans lorsque Pierre Borghèse perdit la vue. Reste donc Nicolas de Foligno, contre le préceptorat duquel aucune objection ne s'élève, et dont le talent a une grande analogie avec ce qu'on appela depuis le style péruginesque.

Quoi qu'il en soit, le jeune artiste était pauvre, mais

dO.

fort, mais résola : habitué dès Tenfance à la misère, la misère passée et la misère présente n'étaient rien pour lui ; sa pauvreté se dorait aux rayons de Tavenir, et jamais un seul instant il ne parut douter de la gloire et de la fortune qui lui étaient promises par la voix de sa conscience.

En attendant, le pauvre rêveur était dans une mansarde sans meubles et sans lit, couchant dans un coffre^ et ne possédant qu'une table et une chaise ; ajoutant les nuits à ses journées trop courtes, et dessinant chez lui quand il ne pouvait plus peindre dans râtelier de son maître ; ne s'inquiétant ni du chaud, ni du froid, ni delà faim, et répondant gaiement à ceux qui le plaignaient :

— C'est l'habitude de Dieu d'envoyer le beau temps après la tempête.

Tant d'efforts et de constance eurent enfin leur prix: on lui commanda quelques travaux dans le couvent de Saint-Martin, situé hors de la porte al Prato et qui fut ruiné depuis, pendant le siège de Florence ; et, aux Gamaldules, un Scdnt Jérôme, que l'expression de son visage et la savante anatomie de son corps feraient regarder du premier coup comme un chef-d'œuvre. Dès lors tout était dit, le temps des épreuves était passé pour le Pérugin, les commandes arrivaient de toutes parts, l'argent les suivait; et à son premier proverbe :

« Après la pluie le beau temps, » Buccéda un second adage, qu*il mit en principe avec autant de conce <îue le premier : c'est que, « pendant] les beaux jours, il faat bâtir la maison où l'on s'abritera pendant les mauvais, b

De là, sans doute, cette réputation d'avarice que Vasari fait à Pérugin, oubliant que cet artiste, cupide selon lui, au plus fort de son talent, et lorsque, par conséquent, chaque coup de son pinceau était payé au prix de For, ne demandait qu'une omelette pour prix des magnifiques peintures dont il avait orné l'oratoire annexé à la confrérie des Blancs, située en face de la maison qu'il habitait*

Nous reviendrons là-dessus, et nous dirons comment la haine que portait Michel- Ange au Pérugin fut par* tagée par Yasari, son élève infime et son admirateur exagéré.

Ce fut vers ce temps que le Pérugin exécuta pour les dame» de Sainte-Claire un Christ mort, dont le merveilleux coloris étonna les maîtres eux-mêmes : c'est que l'artiste, qui ne voulait négliger aucune partie de son art, avait appris des GesfMti, ces grands peintres sur verre, l'art de préparer les couleurs miné- ^ pales.

Ce tableau est aujourd'hui dans le palais Pitti. Sa couleur merveilleuse s'est à peu près évanouie par le

long temps où il fut exposé aux rayons du soleil dans l'église de Sainte-Claire ; mais ce que n'ont pu lui ôter ni le soleil ni le temps, et ce qu'on y retrouvera encore, c'est la merveilleuse ordonnance des personnages; ce sont ces belles tètes de vieillards, pleines d'onction et de majesté ; c'est enfin la profonde douleur répandue sur le visage des Marie, qui contemplent en pleurant le Christ trépassé.

François de Fouille vit ce tableau en passant à Florence, et voulut l'avoir ; mais les religieuses refusèrent de le lui vendre. Le prince leur en offrit trois fois le prix qu'elles l'avaient payé, et, en outre, une copie de la main du même artiste : à ces conditions, elles consentirent ; mais alors ce fut Pierre Pérugin qui refusa, quelque prix que François de Fouille lui offrit de cette reproduction, disant qu'il n'était pas sûr que la copie atteignît jamais la valeur de l'original.

Comme on le voit, et quoi qu'en dise Vasari, Pérugin n'était donc point capable de tout pour de Targent.

Outre les tableaux et les fresques que nous venons de dire, Pérugin exécuta encore de sa main beaucoup de peintures dans le couvent des frères Gesuati, situé hors de la porte Pinti; couvent qui fut jeté à terre pendant le siège de Florence : si bien qu'on ne put en sauver que les tableaux, qui furent transportés dans l'église délia Colza.

Deux de ces tableaux étaient, run le Christ au jardin, entouré des apôtres qui dorment (tableau qui se trouve aujourd'hui à TAcadémie des beaux-arts), et une Piété y que Ton peut voir aussi dans le même lieu, mais qui ne peut se comparer, pour la conservation, au premier que nous avons cité. Au reste, comme composition et comme sentiment, ces deux tableaux sont magnifiques.

A partir de ce moment, les commandes se succédèrent avec une telle rapidité, que nous ne pouvons plus guère que nommer les différents tableaux qui venaient ajouter à la réputation toujours croissante de l'artiste.

Ce furent d'abord un Crucifix ayant à ses. pieds la Madeleine, saint Jérôme, saint Jean-Baptiste et saint Jean-Colombin : ce Crucifix est aujourd'hui encore à l'église délia Calza.

Puis, dans le même couvent des Gestmti, une fresque représentant l'Adoration des magesj fresque dont la composition savante et l'exécution achevée excitaient l'admiration de Vasari.

Puis, dans le même couvent encore, une autre fresque représentant le bienheureux saint Jean-Colorabin recevant l'habit religieux des mains du pape Boniface.

Enfln, toujours dans le même couvent, une Adora-

tian des bergers, qui ne cédait en rien aux deux fresques que nous venons de citer.

A propos de ces trois fresques, Vasari raconte une anecdote qui prouve que Pérugin n'était point aussi malhonnête homme qu'en un autre lieu il voudrait le faire croire. Il y avait dans ces trois tableaux de grandes portions de ciel; et le prieur, qui était à la fois fort orgueilleux pour l'honneur de son couvent et trèsavare de sa bourse, avait recommandé au Péragin de peindre ces ciels à l'outremer; mais, comme l'outremer était une couleur fort chère, il craignait en même temps que le peintre n'eût l'idée d'en distraire une certaine quantité, pour s'épargner la peine d'en acheter lorsqu'il travaillerait pour son propre bompte; il demeurait donc là, fatiguant Pérugin de ses recommandations pendant tout le temps que l'artiste exécutait les parties azurées de son tableau. Pérugin, qui avait fait honneur de la présence du prieur à son amour de l'art, s'aperçut bientôt qu'il s'était trompé et que ce qu'il avait pris pour de l'enthousiasme était tout bonnement de la défiance; il résolut alors de donner une leçon au bon prieur, et s'avisa pour cela d'un expédient assez simple : le prieur, comme pour aider Pérugin, tenait à la main le sachet dans lequel celui-ci trempait son pinceau pour y prendre l'outremer; l'artiste donnait deux ou trois coups sur la fresque; puis, comme

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si la couleur était épuisée, il abandonnait lepinceau, qu'il déposait dans un godet plein d'eau, en prenait un autre, donnait trois ou quatre touches encore et posait à son tour le nouveau pinceau près du précédent. Le prieur suivait d'un air d'etfroi son outremer, qui passait avec une rapidité effrayante de son sachet sur la muraille, secouant la tète de temps en temps avec douleur^ et se contentant de dire :

— Quelle quantité d'outremer absorbent ces abomi-' fiables dels 1

— Vous le voyez vous-même, répondait Pierre. Puis, le prieur parti, il recueillait l'outremer qui

lestait au fond du godet, et c'était la meilleure partie, lorsqu'il en eut une quantité suffisante :

— Révérend prieur, dit l'artiste en lui remettant le paquet qu'il aurait pu soustraire, voici de l'outremer qui TOUS appartient; ce sont les économies que j'ai fai* tes sur vos fresques, di que je vous rends; reprenez-les, et n'oubliez pas qu'il faut avoir deux poids et deux mesures en ce monde, et qu'il n'y a qu'à perdre lorsqu'on tnute les honnêtes gens comme s'ils étaient des voleurs.

La leçon profita au prieur, et il laissa désormais Péfugin accomplir seul et à sa guise toutes les portions de cid qui lui restaient à faire.

Ces travaux achevés, Pérugin partit pour Sienne, où

il peignit, dans Téglise de Saint-François^ un tableau que Vasari regardait comme un de ses chefs-d'œuvre, et qui malheureusement périt dans l'incendie qui dévora cette église au milieu du xvii* sièele ; dans l'église de Saint-Augustin, un Crucifix avec plusieurs saints et saintesagenouillés,lequelCrwd^aîluifutpayédeuïceii1s écus d'or, et existe encore aujourd'hui dans la même église ; puis il revint à Florence, afin d'exécuter pour l'église de San-Galloun Saint Jérôme faisant pénitemj que Vasari a vu de son temps dans l'église Saint-Jacques au delà des fossés, mais qui a disparu de nos jours sans qu'on ait pu savoir ce qu'il était devenu ; un Christ mort entre saint Jean et la Madone, qu'on voyait sur l'escalier de la porte de Saint-Pierre-Majeur, et qui, quoique exposé à l'action de l'air, garda sa fraicbeur comme s'il venait de sortir de la main de l'artiste : lo^ de la démolition de l'église, cette peinture fut conservée par les soins du sénateur Albizzi , qui la fit transporter au second étage de son palais, où on la voit encore.

Les autres tableaux de cette belle époque du Pérugin sont les suivants :

Une Piété, qu'il exécuta pour l'église de Sainte-Croix;

Un Saint Sébastien^ que Bemardino de Rossi lui acheta cent écus d'or, et qu'il revendit quatre cents au roi de France ;

LE PÈRUGIN 185

Une Assomption de la Vierge, miracle de sentiment et d'idéalité, commandée par les moines de Vallombreuse, et qui se trouve à cette heure à l'Académie des beaux-arts de Florence ;

Une autre Assomption de Notre-Dame ^ avec les apôtres agenouillés et en extase autour du tombeau : cette peinture, commandée par le cardinal Carafifa, est encore dans la cathédrale de Naples. Ce fut là que la vit le célèbre André de Salerne, lorsque, pris d'admiration à sa vue, il résolut de quitter Naples pour venir étudier sous le Pérugin ; mais, en passant à Rome, il rencontra Raphaël et n'alla pas plus loin, préférant se Mre rélève de l'élève que celui du maître;

Une Ascension de Notre-Seigneur, que l'on retrouve . aujourd'hui encore dans la cathédrale de Borgo-San- Sepolcro;

Enfin une Madone et l'Enfant Jésus dans les nuages, qui, après avoir été enlevés de la chapelle \izzani et transportés à Paris, sont maintenant dans la galerie de Bologne.

Cette suite de tableaux, tous plus beaux et plus estimés les uns que les autres, firent à Pierre Vannucci une telle réputation, que le pape Sixte IV le fit venir à Rome, et voulut qu'il concourût à orner la chapelle qu'il avait fait bâtir, et où, plus tard, Michel- Ange devait peindre le Jugement dernier.

Là, il peignit Moïse trouvé sur les ecmx, le Baptême du Christ, Jésus donnant les clefs à saint Pierre, et sur la face du fond, c'est-à-dire au-dessus de l'autel, l'Assomption de la Vierge avec le pape en prière : ce fut ce dernier tableau que l'on gratta pour faire place à la fresque de Micbel-Ange.

Il exécuta, en outre, dans la tour Borgia quelques sujets tirés de l'histoire du Christ ;

A Saint-Marc, l'histoire de deux martys ;

Enfin, les fresques du palais Colonna, travaux qui ajoutèrent encore à sa réputation et à sa fortune : si bien, dit Vasari, qu'il revint à Pérouse (d'où il était sorti pauvre et ignoré) riche de gloire et riche d'argent.

Là de nouveaux travaux l'attendaient. Il y exécuta :

Dans la chapelle des Seigneurs, un tableau à l'huile, représentant la Madone et plusieurs saints, qui fait partie aujourd'hui de la galerie du Vatican ;

A Saint-François-^eZ-ifon^e , deux fresques représentant, l'une l* Adoration des mages, l'autre le Martyre de quelques franciscains mis à mort par lesoudan d* Egypte-,

A Saint-François-deî-Convew^o , deux tableaux à l'huile, l'un représentant SairU Jean, l'autre la Résurrection de Notre-Seigneur ;

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Dans réglise dei Servie deux autres tableaux représentant : Tun la Transfiguration de Nôtre-Seigneur, qui existe encore^ mais qui a beaucoup souffert; l'autre Y Histoire des mages;

A Saint-Laurent, dans la chapelle du Crucifix, Notre- Dame, saint Jean, les autres Marie, saint Laurent et saint Jacques ;

A l'autel du très-sain1>^crement, sur lequel est conservé l'anneau qui servit aux fiançailles de la Vierge, un Sposalizio;

Enfin, il peignit à fresque toute la salle du Change, où Ton voit encore aujourd'hui les portraits de Fabius Maximus, de Socrate, de Numa Pompilius, de Camille, de Pythagore, de Trajan, de Lucius Sicinius, de Léonidas, d'Horatius Coclès, de Fabius, de Périclès, de Cincinnatus ;

Puis, sur l'autre façade, ceux des prophètes Isaïe, tfoîse, Jérémie, Daniel, Salomon, David, ainsi que les ùoages des sibylles Erythrée, Libyque, Tiburtine et Delphique.

Ce fut pendant cette station à Pérouse qu'un pauvre peintre d'Urbin amena à Pierre Vannucci un enfant lui donnait des espérances en peinture, et que Pérupn reçut au nombre de ses élèves : cet enfant était Raphaël.

Deux ans après, l'élève travaillait déjà aux tableaux

du maître; et Ton montre encore aujourd'hui au voyageur qui passe à Pérouse les parties de ces tableaux qui avaient été exécutées par le futur auteur des Stanze et de la FoTTiarine.

Maintenant, il semble que l'œuvre providentielle du Pérugin soit remplie : il a reçu des mains de son père celui qui sei:a le plus grand peintre de tous les temps; il lui a appris tout ce qu'il pouvait lui apprendre. Raphaël le quitte vers l'an 1502. Pérugin a atteintràge de cinquante-six ans, son talent ne fera plus que décroître, n en est ainsi de la fleur qui produit le fruit : quand le fruit paraît, la fleur se fane, se dessèche et meurt.

Malheureusement, Pérugin devait se survivre; malheureusement, grâce à la facile exécution que lui avait donnée ses œuvres multipliées, et grâce à la réputation que lui avaient donnée ses chefe-d'œuvre, Pérugin devait, vingt ans encore, aller en décroissant ; mais Pérugin avait trop fait pour que ses dernières productions, si faibles qu'elles fussent, pussent le défaire.

Ses derniers coups de pinceau furent pour une peinture à fresque commencée par son élève Raphaël, vingt ans auparavant, dans l'église de Saint- Silvestre.

Pierre Pérugin mourut en 1524, survivant ainsi de plus de trois ans à son élève Raphaël, dont il >^^

LE PËRUGIN i89

grandir la gloire, sans que jamais cette gloire, si éclatante qu'elle fût, parût lui inspirer le moindre sentiment d'envie. Ce fut au château de Fontignano qu'il rendit le dernier soupir, sans avoir voulu recevoir les sacrements, dit une tradition du pays, ce qui fut cause qu'on l'enterra en terre profane et près d'un chemin ; depuis, dit-on encore, il fut exhumé et déposé dans un lieu plus voisin de l'église, peut-être même dans le cimetière.

Ce refus des sacrements et cette inhumation en terre profane sont fort débattus de nos jours, après avoir longtemps passé pour article de foi. D'abord Vasari, qu'on n'accusera pas de partialité envers le maître de Bapbaêl et Tennemi de Michel-Ange, lequel, dans sa haine des choses cabnes, douces et simples, appelle Pénigin une mâchoire^ Vasari, qui était contemporain du Pérugin, ne raconte pas un mot de toute cette histoire, et dit tout simplement : «Enfin, arrivé à l'âge de soixante et dix-huit ans, Pérugin termina sa carrière à Castelàella-Pieve, où il fut honorablement enterré. »

Puis ne serait-ce pas rêver une trop cruelle opposition entre l'homme et ses œuvres que de tenir pour libertin,impie et athée, celui dans l'esprit duquel le Seigneur avait mis à un si haut degré le sentiment religieux? Est-ce par dérision qu'en exécutant son propre portrait, il écrivit sur cette clef qu'il tient à la main,

et qui doit dans sa symbolique espérance lui ouvrir le ciel, cette devise, que Ton peut supposer avoir été la sienne : Timete Deum ? Est-ce enfin l'œuvre d*uii homme sans foi que cette éternelle Madone, éternellement reproduite, et chaque fois avec un charme de plus, chaque fois avec un nouveau développement de beauté, un nouveau perfectionnement d'idéalisme ; si bien que, chez lui, la Vierge en est arrivée à n'avoir plus rien de mondain, et à n'appartenir à la terre que par le sentiment de mélancolie qui indique que la créature céleste qu'on a sous les yeux est cependant destinée à souffrir une des plus grandes douleurs humaines, la perte de son enfant? Est-ce enfin par calcul que, pendant cette longue existence qui dura plus de trois quarts de siècle, et qui compte soixante années successives de productions, pas un seul tableau profane ne sortît des mains de l'artiste ? Et à quelle époque cela? A l'époque où les Médicis payaient au poids de Tor les ruines mythologiques, qu'ils substituaient peu à peu sur les murailles de leurs palais, et jusque sur les parois des hôpitaux, aux sujets sacrés, qui avaient été jusqu'à eux le seul programme sur lequel se fût exercé le pieux pinceau des peintres? Tout au contraire, nous ne trouTons pas dans toute la vie du Pérugin trace d'un seul tableau commandé, soit p^ Laurent, soit par Pierre, soit par Julien, quoiqu'un tableau al-

légorique (le seul peut-être de ce genre que Pérugin ait exécuté, le Combat de V Amour et de la Chasteté) prouve victorieusement une flexibilité de talent qui, si la voix de sa conscience n'eût été là pour retenir l'artiste, eût pu le plier aux gracieuses compositions de la mythologie grecque.

Mais non, Pérugin était le digne continuateur, au contraire, de ces hommes qui, puisant une partie de leur talent dans la foi, emportèrent avec eux le grand secret de la peinture idéaliste ; et il devait clore, avec Francia et frère Bartholomée de Saint-Marc, la liste de ces hommes privilégiés du Seigneur et delà Vierge, dont ils étendaient la religion en reproduisant leurs

Léonard naquit au château de Yinci, dont on voit ttcore aujourd'hui lès ruines près du lac de Fucecchio, tké à quelques lieues de Florence : de là son nom * Léonard de Vinci. C'est le fils naturel d'un notaire. ferles, le proverbe qui dit que les enfants de l'amour S)Dt plus heureusement doués que les autres dut acquérir une nouvelle faveur de l'exemple qu'apporta le jeune Léonard, prédisposé à l'élégance, à l'art, à la ^ÊQce. Sa figure était belle ^ sa taille admirable- "^ent proportionnée, son esprit disposé à comprenfc avec facilité et à s'appliquer avec persévérance, Qiose rare ! avec la rectitude de jugement du mathé- B^cien, il avait l'imagination brillante de l'artiste ; ^avecla frivolité apparente de l'homme du monde, application profonde de l'écolier. Aussi, en voyant son

iisàlafoispoëte, géomètre, mécanicien, peintre, dan-

seur, écuyer et musicien, le brave notaire ne savait-il véritablement à quelle spécialité il devait destiner celui que tout le monde s'accordait à regarder autour de lui comme un prodige de précoce universalité, lorsque l'enfaut tira son père d'embarras en optant lui-même pour la peinture. Le bon notaire prit alors quelques-uns des dessins de son fils, et les alla porter à André Verrocchio, autre phénomène du même genre, et qui s'était luimême acquis une quintuple réputation comme peintre, statuaire, graveur, orfèvre et musicien. Verrocchio regarda les dessins avec une attention qui indiquait l'importance qu'ils avaient à ses yeux, et demanda à maître Pierre (c'est ainsi que se nommait le père de Léonard) quel était l'artiste dont il le tenait ; ce à quoi maître Pierre répondit que l'artiste était son propre fils, bambin âgé de douze ans. Verrocchio n'en voulait rien croire ; on lui amena l'enfant, qui traça sous ses yeni quelques figures d'hommes, d'animaux et de fleurs. U fallut bien alors que l'incrédule Verrocchio fût convaincu, et le jeune Léonard entra dans la boutique du maître qu'il devait bientôt surpasser.

Trois ans après, André Verrocchio peignant pour les moines de Vallombreuse un tableau de Saint Jean baptisant Jésus, Léonard fit dans ce tableau cet ange si plein de grâce qu'on montre encore aujourd'hui comme son premier ouvrage, et que son maître trouva si par-

fait, qu'il ne voulut point y retoucher : il resta tel qu'il était sorti du pinceau de l'élève de quinze ans. Mais, tout en devenant un grand peintre, Léonard n'abandonnait ni les autres arts, ni les sciences; il jouait de différents instruments, et, entre autres, d'une lyre dont il était à peu près l'inventeur ; cbimiste habile, il s'amusaît quelquefois à former, par le mélange de matières ino dores, quelque odeur détestable, qui forçait tous ceux qui se trouvaient dans l'appartement à §*enf air ; d'autres fois, il appliquait la mécanique à la mystification : un fauteuil, où un critique impertinent se croyait bien solidement assis, se mettait tout à coup à courir autour de la chambre, au grand effroi de celui qui se trouvait ^ctime de cette locomotive inattendue ; il faisait des oiseaux qui volaient tout seuls, des quadrupèdes qui mar cbaient par un mécanisme intérieur; il trouvait des machines propres à percer des rochers; il inventait des instruments qui soulevaient des poids énormes : un jour, il proposa d'enlever l'église Saint-Laurent, et de la replacer sur une autre base. Aussi ne parlait-on à Florence que du jeune Léonard de Vinci. Cette réputation s^étendit jusque dans les campagnes environnantes : îin jour, un paysan vint trouver ser Piero^ et, lui apportant une espèce de bouclier, qu'il avait fait avec le tronc d'un figuier, le pria de faire couvrir ce bouclier de peintures par son fils; peu lui importait lesquelles :

au reste, il laissait l'artiste parfaitement libre de sa fantaisie. Comme le notaire, grand sénateur de chasse et de pêche, avait souvent trouvé dans ce même paysan un excellent compagnon, il se chargea de la commission, prit le bouclier et le remit au jeune Léonard. Léonard commença d'abord par redresser le bouclier au feu ; puis il le^fit polir, puis il l'enduisit de blanc. Pendant tout ce travail, il rêvait à la chose qu'il peindrait dessus, et se détermina pour une tête de Méduse : alors il rassembla mystérieusement dans son atelier, fermé à tout le monde, des couleuvres, des lézards, des chauves-souris, des crapauds, des grillons, des sauterelles, des papillons de nuit ; et, de tous ces êtres hideux, de ces reptiles bizarres et terribles, il composa un seul monstre qui, sortant d'un rocher, lançait la flamme par les yeux, et la fumée par la bouche et par les narines. C'était la Méduse qu'il avait rêvée.

Alors, satisfait de son œuvre, Léonard place le bouclier dans un jour favorable, l'encadre de mousse et de branches d'arbre, appelle son père et le lui montre. Hercule y eût vu une nouvelle hydre à combattre, et fût tombé sur le bouclier à grands coups de massue. Ser Piero n'était pas un Hercule : il poussa un grand cri de terreur, et se» retourna vers la porte avec Tinteution de s'enfuir le plus vilement qu'il pourrait. Léonard l'arrêta.

— C'est bien, mon père, lui dit-il; j'en suis venu à mon désir : ce que vous prenez pour un monstre vivant et inconnu n'est rien autre chose que la peinture que vous m'avez demandée ; prenez le bouclier de votre paysan et emportez-le.

Ce disant^ le jeune Léonard jeta bas la mousse et les branches d'arbre, prit la rondache, et la présenta à son père, lequel ne savait encore s'il devait la prendre ; mais, lorsqu'il se fut bien convaincu que c'était, en effet, un miracle de l'art et non point un jeu de la nature, il ne se le fit pas redire à deux fois : il prit le chef-d'œuvre et l'emporta ; seulement, comme il fallait un bouclier au paysan, ser Piero acheta un vieil écu de hasard, sur lequel était un cœur percé d'une flèche, et le donna comme chose fort précieuse à son compagnon, qui, heureusement pour lui, se connaissait mieux en chasse et en pêche qu'en peinture. Quant à la Méduscj il la vendit cent ducats à des marchands, lesquels la revendirent bientôt trois cents écus au duc Galéas.

Vers le même temps, Léonard s'occupa de deux compositions bien différentes. L'une était une Vierge, près de laquelle il plaça une carafe d'où s'échappait un charmant bouquet de fleurs, qui paraissaient si fraîchement cueillies, que la rosée perlait encore dessus; l'autre était un Neptune^ dont le char traîné par des chevaux marins fend une mer toute peuplée de tritons.

de néréides^ d'orques et de dauphins. Or, si Ton veut savoir vers quelle époque étaient achevés ces ouvrages, c'était vers 1478, cinq années avant la naissance de Raphaël, lorsque Michel-Ange n'avait que quatre ans ! Aussi, selon toute probabilité, Léonard de Vinci gagnaitil un argent fou : sans autre fortune que son art, il était le jeune homme le plus élégant de Florence, avait les plus beaux chevaux de la Toscane, et menait près des femmes un train de prince. Or, d'après la façoa dont son brave homme de père avait escamoté à son profit la Tête de Méduse y on peut penser que l'argent que le jeune Léonard jetait ainsi à pleines mains ne sortait pas des coffres du vieux notaire.

Que sont devenus tous les chefs-d'œuvre que le futur auteur du Cénacle fit dans cette première partie de sa vie?

Sans doute, pour la plupart, ils se perdirent :oa sait seulement qu'il exécuta beaucoup de portraits, parmi lesquels étaient celui d'un capitaine de bohémiens nommé Scaramuccia et celui d'Amerigo Vespucci; qui, à cette époque, n'avait pas encore donné son nom à un monde. C'est de cette période aussi que date laTête de Méduse entourée de serpents^ qui estaujourd'hui dans la Galerie des Ofiices, et qu'il ne faut pas confondre avec celle que Léonard peignit sur la recommandation de son père; enfin l'ébauche d'une

Adoration des mages, gui se trouve à l'Académie des beaui-arts de Florence, et ua graad cartou d'Adam et Evtj qui ne nous est point parvenu.

Maintenant, comment se fait-il que les Médicis, ces chercheurs d'hommes, qui découvrirent|Michel-Ange à treize ans, ne paraissent avoir fait aucune attention à Léonard de Vinci, le plus élégant cavalier, le plus grand peintre, le plus fort mécanicien de Florence à cette époque? C'est un de ces mystères d'injustice comme la vie des grands hommes en recèle toujours quelques-uns.

Aussi Léonard de Vinci était-il déjà résolu à quitter Florence, lorsqu'on vint lui proposer de s'attacher à Louis-Marie Sforza, qui d'avance voulait, à force de gloire, se faire pardonner sa future usurpation.

En effet, trois écoliers, échaufiPés par la lecture de Tit^Live, avaient cru refaire de l'histoire antique^ et venaient d'assassiner Galéas.

Son Gis, âgé de huit ans, lui avait succédé sous la tutelle de son oncle, ce même Louis-Marie Sforza dont uoos venons de parler, et qu'on appelait il Moro, non point (comme l'ont répété les uns après les autres les historiens qui ont traité de cette époque) parce qu'il avait le teint basané, mais tout simplement parce qu'il portait un mûrier pour armes.

Or, on avait parlé à Louis-Marie Sforza de Léonard

de Vinci, et Louis-Marie Sforza fit demander au jeune homme de quoi il était capable.

n est curieux de voir l'opinion que Léonard de Vinci avait de lui-même à l'âge de vingt-huit ans.

Voici ce qu'il répondit :

a Mon très-illustre seigneur, ayant vu et examiné attentivement jusqu'à ce jour les travaux de tous ceux qui se réputent maîtres et inventeurs d'instruments de guerre, et ayant reconnu que l'invention et le résultat de ces machines ne sont rien autre chose que ce qui est parfaitement connu jusqu'à ce Jour, je m'efforcerai, sans porter préjudice à personne, de me faire comprendre de Votre Excellence en lui révélant mes secrets. En attendant le temps opportun d'en venir à cet effet, je mettrai sous les yeux de Votre Excellence la note suivante :

D l*" J'ai un moyen de faire des ponts très-légers, et propres à être transportés facilement, à l'aide desquels on peut poursuivre ou fuir l'ennemi ; j'en ai d'autres qui sont incombustibles, faciles à lever et à poser, et j'ai, de plus encore, des secrets pour brûler et détruire ceux des ennemis.

» 2"" Je sais comment on peut, pendant le siège d'une place, tarir l'eau des fossés, et faire une multitude de ponts volants à échelons, et toute sorte d'autres instruments propres à faire réussir ladite expédition.

» 3" Item : Si/par la hauteur des ouvrages, ou par la force du lieu, on ne pouvait, dans le siège d'une place, faire usage de bombardes, j'ai le moyen de ruiner toute citadelle ou forteresse qui ne serait point bâtie sur le roc.

» 4** En outre, je possède le secret de faire des bombardes très-commodes, et faciles à transporter, avec lesquelles on peut lancer en détail la tempête et dont la fumée peut, en épouvantant l'ennemi, le jeter dans la confusion.

» 5® Item : Au moyen de chemins creux, étroits et tracés en zigzag, j'ai encore la faculté de faire avancer jusqu'à un certain..., dans le cas où il faudrait passer sous des fossés ou sous un fleuve.

» 6» Item : Je fais des chariots couverts, sûrs et indestructibles, lesquels entrent dans les rangs de l'enaemi avec leur artillerie, si bien qu'il n'y a si grande quantité de gens d'armes que ces chariots ne rompent ; en outre, derrière ces chariots, et protégée p^r eux, rinfanterie peut s'avancer sans aucun empêchement.

» 7" Item : Le cas échéant, je ferai des bombardes, mortiers et des passe-volants tout à fait inconnus, de très-belle et très-utile forme.

» 8® Là où les bombardes seraient insuffisantes, je composerai des catapultes, des balistes, des trébuchets et d'autres instruments hors d'usage, et d'une admi-

rable efficacité ; enfin, selon les différents cas, je composerai une infinité de moyens offensifs.

» 9* Et, lorsque le combat se livrerait sur mer, je puis encore construire une multitude d'autres instruments offensifs et défensifs, des vaisseaux qui résisteront aux coups des plus grosses bombardes ; je puis enfin composer des poudres et des fusées (i).

» 10® En temps de paix, je crois pouvoir soutenir la concurrence avec quelque architecte que ce soit pour la construction des monuments publics ou des maisons particulières; il en est de même pour conduire tout cours d'eau d'un lieu à un autre.

» 11** Item : Je conduirai à bonne fin tous travaux de sculpture en marbre, en bronze ou en terre; et pareillement en peinture, j'espère pouvoir souteniravantageusement la comparaison avec qui que ce soit.

» Je pourrais encore donner mes soins à la statue équestre qui doit être élevée à la gloire immortelle do seigneur votre père d'heureuse mémoire, et à celle de la noble maison des Sforza.

» Et, si quelques-unes des choses dites étaient jugées impossibles ou infaisables, je déclare que je suis prêta en faire l'expérience dans votre parc ou dans quelque autre lieu qu'il plaira à Votre Excellence, à laquelle

(1) Il est sans doute ici question du feu grégeois, dont Léonard de Vinci donne la recette dans ses manuscrits.

je me recommande le plus humblement que je puis. y> La réponse de Sforza ne se fit pas attendre ; il invitait Léonard à venir à sa cour. Le jeune homme, plein de joie et d'espérance, quitta donc Florence pour Milan; répoque précise, on Tignore ; il est probable cependant que ce fut vers Tan 1486.

Et, maintenant que Léonard s'était ofiTert à Louis- Marie Sforza comme mécanicien, comme ingénieur, et, au besoin, comme peintre et comme statuaire, voulezvous voir de quelle façon il se présenta à la cour de Milan ; je traduis textuellement Vasari :

«Léonard, précédé de sa grande renommée, vint à Milan, et fut présenté au duc Ludovic Sforza, successeur de Jean Galéas. Le duc aimait beaucoup à entendre jouer de la lyre, parce qu'il en jouait lui-même; aussi Léonard arriva-t-il avec l'instrument qu'il avait fabriqué presque en argent massif, et auquel il avait donné la forme de la tète osseuse d'un cheval ; forme bizarre, mais qui ajoutait aux sons quelque chose de plus sonore et de plus vibrant. Dans une joute musicale, Léonard surpassa tous les instrumentistes qui avaient été appelés pour se faire entendre ; de plus, il fut reconnu le plus habile poëte improvisateur de son temps. Aussi le duc, après l'avoir enlendu, fut-il tellement épris de ses talents, qu'il le combla de compliments et de caresses, et lui demanda même un tableau

d'autel, la Nativité de Notre-Seigneury que le prince j offrit à l'empereur quand il fut terminé. »

La première œuvre d'art qu'exécuta Léonard de Vinci, reconnu par Louis Sforza le premier joueur de I lyre et le premier improvisateur du temps, fut donc (nous le savons grâce à Vasari) un tableau de la Nativité de Notre-Seigneur.

Ce tableau eut un tel succès, que Louis Sforza commanda aussitôt au peintre le portrait de ses deux maitresses , Cécile Galerani et Lucrèce Crivelli, les deux plus belles personnes de Milan. Le portrait de Cécile, qui^ elle aussi^ était poète, s'est perdu depuis, et il n'en reste qu'une copie à l'Ambrosienne ; quant à Lucrèce, qui sait? c'est peut-être cette femme inconnue, vêtue de brocart rouge et or, que nous possédons au musée de Paris.

Tout en exécutant ces travaux particuliers, Léonard avait mission du duc de lui composer une académie. Cette académie exista; mais, comme le portrait de Cécile, elle disparut, elle et les savants qui la composaient, si bien qu'il ne reste plus que le sceau de l'artiste qui l'avait instituée, et qui porte cet exergue : Academia Leonardi Vinci.

Puis vint la commande de la fameuse statue équestre dont l'artiste avait tant désiré obtenir l'exécution; elle suivit probablement de très-près la livraison des ta-

bleaux de la Nativité et des portraits de Cécile et de Lucrèc?, car nous trouvons dans les manuscrits de Léonard cette note écrite de sa main :

6 Je commençai la statue le 23 avril 1490. o

Et, à propos dé cette note, un mot sur un étrange, caprice de Léonard, celui de tous les peintres peut-être qui a le plus écrit : c'est qu'à la manière des Hébreux, il écrivit constamment de droite à gauche. Pourquoi cela? Pour dérouter les curieux, disent les commentateurs.

Comme nous n'avons pas de meilleure raison à donner, bonne ou mauvaise, nous reproduisons celle-là.

Léonard demeura à Milan, selon toute probabilité, comme nous l'avons dit, de 1486 à 1499. Voici, outre les œuvres déjà susmentionnées, la série de ses travaux pendant quinze ans.

D'abord il s'occupa constamment du modèle de sa statue équestre, qui fut, pendant douze ans de sa vie, 'e fond sur lequel, pour ainsi dire, il broda ses autres travaux ; en eflfet, on voit, par les notes mêmes de l'artiste, qu'il portait le plus grand intérêt à cette œuvre colossale, dont il fut obligé de renouveler plusieurs fois l'armature.

Puis, en outre, et comme, à ses moments perdus, il «omposa toutes les décorations destinées aux fêtes données à l'occasion du mariage de Jean Galéas et d'Isabelle

d'Aragon ; ces fêles, qui devaient surpasser en splendeur celles dont fe fameux Brunellesco avait été le directeur à la cour de Florence, fureat pour Léonard (si Ton en croU enem'e ses notes) l'objet d'une grande préoccupation.

Puis, revenant saos cesse à la mécanique, sa science favorite, il se charge de l'irrigation des prairies duMi- . lanais, détourne des cours d'eau, invente des machines hydrauliques d'an effet inouï, et répand sur tout le sol milanais cette fertilité Surnaturelle et cette verdure colossale qui, aujourd'hui, fait encore l'admiration des peintres qui traversent ces magniflques paysages sans se douter que c'est à leur confrère Léonard de Vinci qu'ils doivent ces premiers plans dont Dieu, avec la masse neigeuse des Alpes, avait d'avance fait les sublimes lointains.

En outre, il écrivit, et toujours de droite à gauche, selon son habitude, son Traité de peintitrey son Tro^^ de perspective^ dont parle Benvenuto Cellini ; son Tmii\ du mouvement local ^ que cKe^ dans une lettre, son | ami frère Luc Paciolo ; son Traité de la lumière et à» ombres, qu'il relate lui-même et dont on possède, as reste, le manuscrit ; son Traité des mouvements du corfi de l'homme, et enfin son Traité d'anatomie du cheval^

£n outre, il avait lait trois ouvrages qui n'ont ptf été retrouvés» i

Le premier était une série de dessins, dans laquelle il indiquait la manière de se servir de toute sorte d'armes, soit pour attaquer, soit pour se défendre ;

Le second, un recueil de trente moulins de formes et d'usages différents;

Le troisième, un ouvrage sur le vol des oiseaux.

Le vol des oiseaux avait , en effet, fort préoccupé Léonard de Vinci ; car non-seulement il reste tous les dessins qu'il a faitis sur les différents vols des oiseaux, mais encore, de temps en temps, les marges de ses manuscrits sont recouvertes d'images d'ailes artificielles et mécaniques, destinées à faciliter cette éternelle et fantastique recherche du vol de l'homme.

Déplus, et en même temps^ Léonard introduisait dans le Milanais la gravure sur bois et la gravure sur cuivre.

Puis, revenant à la peinture, qui, sans être son art de prédilection, était cependant celui dans lequel il devait exceller, il faisait le beau tableau de la Vierge ttrec l'Enfant Jésus ^ saint Jean et saint Michel, le seul des tableaux de Léonard qui porte une date, 1492. '

Puis il exécuta à l'huile, dans le réfectoire de Sainte- Marie- des-Grâces, à Milan, les portraits de Louis Sforza, de sa femme et de ses enfants. Ce fut comme il achevait ^ portraits, c'est-à-dire vers 1496, que le tableau qui

devait être regardé comme son chef-d'œuvre, et, par conséquent, éterniser sa mémoire, lui fut commandé : nous voulons parler de la magnifique composition du , Cénacle, plus connue sous le nom de la Cène.

Comme toujours, Léonard de Vinci, en sa qualité de chimiste, se préoccupa d'abord des moyens matériels d'exécution.

Léonard avait malheureusement décidé qu'il peindrait son tableau à l'huile, suivant en cela la nouvelle méthode exportée d'Allemagne en Italie par Jean de Bruges ; en effet, l'huile, qui admet toutes les relouches qu'il convient à l'artiste de faire, allait admirablement au génie talonneur de Léonard de Yinci, cet éternel désireur de l'impossible, c'est-à-dire de la perfection. Il prépara donc lui-même non-seulement les huiles, mais encore l'enduit sur lequel il devait peindre; aussi les soins de l'architecte chargé par Lous Sforza de préparer à son peintre favori le local du nfectoire de Sainte-Marie-des-Grâces, se bornèrent-ils à peu de travaux et surtout à peu de dépenses, comme on peut le voir par la note suivante retrouvée dans ses livres :

Item , per lavori fatti in refettorio dove dipinge Leonardo gli Apostoli, con una finestra^ livre 37 f soldi 16. »

Un an auparavant, le Montorfano, artiste déjà plus

que médiocre, avait peint, à Tuns des extrémités de ce réfectoire, Jésus entre les deux larrons.

Puis, les moyens matériels préparés, Léonard passa aux travaux de la pensée.

D'abord il fît un carton de grandeur égale à celle qu'il devait donner à son tableau, c'est-à-dire de trente et un pieds quatre pouces de large et de quinze pieds huit pouces de haut.

Puis ensuite il peignit séparément les figures des douze apôtres et celle de Jésus.

Enfin, il reBt une troisième fois ces mêmes tètes au pastel.

Maintenant, veut-on savoir comment Léonard procédait, en général, pour ses tableaux, et comment parliculièrementil procéda dans son chef-d'œuvre, qu'on lise ce fragment publié en 1554 par Jean-Baptiste Giraldi ; il est tiré de son Discours sur le roman et la comédie, et nous l'empruntons au bel ouvrage de Stendhall, De h peinture en Italie :

a Le poète dramatique doit suivre Texemple du fameux Léonard de Vinci : ce grand peintre, quand il devait introduire quelque personnage dans un de ses tableaux, s'enquérait d'abord en lui-même de la qualité de ce personnage, s'il devait être du genre noble ou vulgaire, d'une humeur joyeuse ou sévère, dans un moment d'inquiétude ou de sérénité, s'il était vieux ou

21t) ITALIENS ET FLAMANDS

jeune, juste ou méchant ; après avoir par de longues méditations répondu à ces demandes, il allait dans les lieux où se réunissaient d'ordinaire les gens d'un caractère analogue, il observait attentivement leurs mouvements habituels, leur physionomie, l'ensemble de leurs manières; et, toutes les fois qu*il trouvait le moindre trait qui pût servir à son objet, il le crayonnait sur le petit livre qu'il portait toujours avec lui. Lorsque, après bien des courses, il croyait avoir recueilli des matériaux suffisants, il prenait enfin les pinceaux.

» Mon père, homme fort cunieux de ces sortes de détails, m'a raconté mille fois que Léonard employa surtout cette méthode pour son fameux tableau de Milan.

» Il avait terminé son Christ et ses onze Apôtres, mais il n'avait fait que le corps de Judas ; la tète manquait toujours, et il n'avançait pas son ouvrage. Le prieur, impatienté de voir son réfectoire embarrassé deTattirail de la peinture, alla porter ses plaintes au duc Ludovic, qui payait très-noblement Léonard pour cet ouvrage. Le duc le fit appeler et lui dit qu'il s'étonnait de tant de retard. Vinci lui dit q\fi\ avait lieu de s'étonnera son tour des paroles de Son Excellence, puisque la Térité était qu'il ne passait point de jour qu'il ne tra- -vaiMt deux heures entières à ce tableau.

» Les moines revenant à la charge, le duc leur rendit la réponse de Léonard.

» — Seigneur, lui dît Tabbé, il ne reste plus à faire qa'une téta, celle de Judas ; mais il y a plus d'un an que non-seulement il n'a point touché au tableau, ma» qu'il n'est pas même venu le voir une seule fois.

» Le doc, irrité, fait revenir Léonard.

» — Est-ce que ces pères savent peindre ? répond eelui-Gi. Ils ont raison, il y a longtemps que je n'ai mis le pied dans leur couvent ; mais ils ont tort quand ils disent que je n'em{ri[oie pas tous les jours deux heures au moins à cet ouvrage.

D — Gomment, dit le duc, si tu n'y vas pas?

» -— Votre Excellence saura qu'il ne me reste plus i iaire que la tête de Judas, lequel a été cet insigne co^ quia que tout le monde sait ; il convient donc de lui donner une physionomie qui réponde à tant de scélé^ ratesse ; pour cela, il y a un an et peut-être davantage, que je vais tous les joufs, soir et matin, au B^gheUûj où Votre Excellence sait bien qu'habite toute la car naille de sa capitale ; mais je n'ai pu encose trouver un visage de scélérat qui satisfasse à ce que j'ai dans ridée ; une fois ce visage Ivouvé, en un jour je finis I0 tableau. Si cependant mes recherches sont vaines, je prendrai les traits de 4» père pnew qui vient se ploiiidie de moi i Votre Exsellence, Éi qui, dTaiileurs, rem^

plit parfaitement mon objet ; mais j'hésitais depuis longtemps à le tourner en ridicule dans son propre , couvent. !

» Le duc se mit à rire, et, voyant avec quelle profon- , deur de jugement le Vinci composaitses ouvrages, com- ! prit comment son tableau excitait déjà une admiration si générale. Quelque temps après, Léonard, ayant ren- ' contré une figure telle qu'il la cherchait, en dessina sur la place les principaux traits qui, joints à ce qu'il avait déjà recueilli pendant l'année, le mirent à même de terminer rapidement sa fresque, d

Mais, s'il faut en croire Jean-Paul Lomazzo, qui a laissé un des meilleurs traités de peinture que nous ayons, la tète de Judas ne fut point la seule qui préoccupa fortement Léonard ; celle du Christ, à laquelle il fallait donner autant de douceur, d'élévation et de divinité qu'il fallait donner de bassesse à celle du traître, lui causa une peine non-seulement égale, mais plus grande encore. Nous traduisons et mettons sous les yeux de nos lecteurs un fragment du chapitre IX du premier livre de ce traité :

« Parmi les peintres modernes, Léonard de Vinci, peintre admirable, donna une si grande beauté et une telle majesté à saint Jacques le Majeur et à son frère dans le tableau de la Cène^ qu'ayant ensuite à peindre la figure de Jésus-Christ, il ne put l'élever au degré

d'idéalisme qui lui semblait convenable. Après avoir longtemps cherché, il alla demander conseil à son ami Bernard Zenale, qui lui dit :

» — 0 Léonard ! Terreur que tu as commise est si grande, que Dieu seul peut y porter remède ; car il n'est pas plus en ton pouvoir qu'en celui d'aucun homme de donner à des personnages une beauté plus grande et un air plus divin que tu ne l'as fait pour les têtes de saint Jacques le Majeur et de son frère : ainsi, laisse ton Christ inachevé ; car tu ne feras jamais qu'il soit le Christ près de ces deux apôtres.

B Et Léonard suivit ce conseil, comme on peut le reconndtre encore aujourd'hui, quoique la peinture ti^mbe en ruine. »

Lomazzo écrivait ceci vers l'an 1560, c'est-à-dire soixante-deux ans après l'achèvement du tableau de la Cène.

Léonard comprenait de quelle importance serait ce tableau pour sa renommée ; aussi, s'il faut en croire Matteo Bandello (que François !•' trouva si jovial conteur, qu'il le Bt évèque), pendant tout le temps qu'il y travailla, ce tableau fut-il la constante et éternelle préoccupation de l'artiste. Écoutez ce qu'en dit le bon évèque dans sa LVUI^ nouvelle :

a Au temps du prince Ludovic, quelques gentilshommes, qui étaient à Milan, se trouvèrents un jour

réunis au monastère des Grâces, dans le réfectoire des pères dominicains ; ils regardaient en silence Léonard de Vinci, qui achevait alors son tableau de la Cène. Ce grand peintre avait pour agréable que ceux qui voyaient ses ouvrages lui en dissent leur avis en toute liberté. Il venait souvent, dès le matin, au couvent des Grâces, «t (cela, je l'ai vu moi-même) il montait en courant sur son échafaud, où, une fois arrivé, il oubliait tout, jusqu'au soin de boire et de manger; de sorte que souvent il ne quittait point ses pinceaux depuis le lever du soleil jusqu'à ce que la nuit, en devenant tout à fait obscure, le mît dans Timpossibilité absolue de travailler plus longtemps. D'autres fois, au contraire, il était trois ou quatre jours sans toucher à son œuvre, la regardant seulement une heure ou deux les bras croisés, -et faisant sans doute sa propre critique en lui-même. Enfin je l'ai vu en plein midi, quand l'ardente canicule rend désertes les rues de Milan, quitter la citadelle, où il modelait en terre la statue équestre et colossale du père de Ludovic, et venir droit au couvent, sans chercher l'ombre, par le chemin le plus direct ; puis, arrivé là, donner en hâte un ou deux coups de pinceau à Tune de ses figures, et s'en retourner à llnstant même. »

Aussi, lorsqu'en 1498, époque à laquelle (selon le témoignage de Luca Paciolo) cette grande œuvre fut

LSONARD DE riNCI 315

terminée, et que Léonard l'exposa i f avide enriositéda pablk;, Teffiet qu'elle produisit fut-il tel, qu'aucune description ne peut le rendre, qu'auc«n éloge ne peut en donner une idée.

En effet, jamais jusque-là, et peut-^U*e jamais dopais, le 6111 de l'exécution n'avait été joint à un égal degré à la sublime ordonnance de la eomposîtion.

Tout le teonde oonnaitoe tableau par la belle gravure qa'en a faite Horghen : je ne tenterai done pas de le décrire ; je me bornerai à indiquer Tordre dans lequel soDt placés les apôtres, en commençant par le personnage debout à la gauche du spectateur.

Saint Baithélemi, saint Jacques le Mineur, saint André, saint Pierre, Judas, saint Jean, Jésus, saint Jacques le Majeur, saint Thomas^ saint Piûlippe, saint iUatthieu, saint Thaidée et saint Simon.

Je ne sache p«s qu'aucune gravure donne ces noms, qoi se trouvent inscrits au-*deesoas des personnages daas une vieille copie de lu Cène qui existe encore à Ponte-Gaprîasoo.

Puisque nous avons prononcé oe nom de Ponte^^dapriasco, racontons la tradition qui se rattache à cetta copie du chef-d'œuvre de Léonard de Vinri.

Un jour, un beau et élégant seigneur, qui fuyait Milan, vint se cacher dans ce village, où il reçut l'hospital.tc : en échange de cette hospitalité, il demanda des

couleurs et des pinceaux, et exécuta cette fresque. A la vue de la copie dont l'étranger venait d'enrichir leur pauvre bourgade^ les principaux du pays voulurent attribuer à leur bote un salaire quelconque; mais celui-ci refusa d'abord avec obstination : enfin, contraint de céder, il accepta soixante et dix écas qui lui étaient offerts ; mais aussitôt il descendit sur la place, et les distribua aux plus pauvres habitants de Ponte-Capriasco ; puis il alla dans l'église où il avait exécuté son œuvre, suspendit au pied du Christ la ceinture rouge qu'il avait l'habitude de porter, monta à cheval, et disparut.

Nul ne revit jamais le jeune étranger, nul ne sut jamais qui il était.

Ceci ce passait en l'an 1520.

Quant à Léonard de Vinci, Ludovic Sforza fut si enchanté de la perfection de son œuvre, qu'outre la somme qu'il lui avait promise, et qui lui fut fidèlement payée, il lui fit encore don de ce qu'on appelle en Italie une vigne : c'était une petite terre qui pouvait rapporter à peu près cent écus de rente.

La Cane achevée, Léonard de Vinci se remit à la statue équestre. Mais à peine était-il revenu à ce grand travail, qui touchaitenfln à son résultat, que Louis XU, en vertu de ses droits sur le duché de Milan, en fit la conquête en vingt jours : Ludovic , battu sur tous

les joints où il voulut résister, quitta précipitammont sa capitale, dont le vainqueur s'empara.

Léonard de Vinci resta : demeura-t-il par une philosophie insouciante, qdi, née chez lui du désir d'approfondir les choses de la science, lui faisait regarder cet événement comme.de peu d'importance? fut-il retenu par cet amour plus fort que la reconnaissance, et qui attache l'artiste à son œuvre? Nul ne le sait. Le fait est que Léonard de Vinci ne suivit point son bienfaiteur, et demeura à Milan.

Mais, s'il resta à Milan par égoïsme, cet égoïsme reçut une cruelle punition : les Français, à cette époque, aTaient conservé bon reste de la barbarie des Teutons leurs aïeux ; de sorte que, soit par insouciance, soit par haine, ils commencèrent par détruire tous les ornements et toutes les peintures que Léonard avait exécutés dans les palais du duc ; puis ils démolirent les écuries du palais de Galéas San-Severino, qui avaient été élevées sur les plans de Léonard ; enfin, ils prirent le modèle en terre de la statue équestre, à laquelle l'artiste travaillait depuis douze ans, pour but de leurs traits, et le criblèrent de flèches et viretons.

Le coup fut terrible pour le pauvre Léonard de Vinci : il vit qu il n'y avait rien à faire avec de pareils barbares; el, comme les vainqueurs, au lieu d'encourager les arts et les sciences avec les trésors dji vaincu, les

n^ ITALIENS £T FLAMANDS

dépensaient en tournois^ en bals et en fêtes, il quitta cette cour anti-artistique, et, accompagné de son élève Salai et de son ami fra Paciolo, il reprit le chemiQ de Florence, où il arriva heureusement.

Léonard de Vinci était alors arrivé à l'âge de quarante-sept ans.

Nous dirons plus tard comment, dans le malbear qui poursuivait Léonard de Vinci, cechef-d'cBuvre de peinture qu'il venait de composer devait à peine lui survivre.

Léonard s'établit à Florence. Là, il reprit les projets qu'il avait déjà proposés à Laurent : il calcula les moyens de rendre l'Arno navigable en le canalisant ; mais, ses calculs faits, il n'obtint aucune aide du gou^ vernement florentin, et fut obligé d'abandonner son projet, qui ne fut exécuté que deux siècles plus tard sous la direction de Viviani.

Force fut donc à Léonard de Vinci de revenir à la peinture, son pis-aller.

Ce fut alors qu'il fit le portrait de Ginevra d'Amerigo Benci, connue en France sous le nom de la belle Féronnière et celui de Mona Lisa, femme de Francesco del Giocondo^ oennue sous le nom de la Joconde^ qui (malgré lapénnrie d'argent où se trouvait François PO fut payé par lui quarante-cinq milb francs. Léonard de Vinci avait travaillé quatre ans à ce portrait, et le regarda toujours comme inachevé.

LÉONARD DE VINCI ti9

Cest à cette époqae que remonte aussi sa composition de la Vierge et sainte Anne^ dont le Musée de Paris possède une répétition peinte par Salai et retouchée par Léonard.

Sur ces entrefaites, César Borgia, qui avait entendu parler de Léonard de Vinci comme d'un homme dont les inventions guerrières pouvaient lui être utiles, le nomma ingénieur en chef de ses armées ; en effet, c'était un honmie précieux pour Borgia qu'un homme comme Léonard ! Cependant les services que le grand artiste rendit au conquérant de la Romagne sont restés inconnus : on sait seulement qu'il fit une tournée d'un an à peu près, et revint à Florence, après avoir visité Orbin, Pesaro, Rimini, Cesèna, Cesenatico, Sienne et Piombino.

Ce fat à son retour que Léonard de Vinci, nommé jfar Soderini (gonfalonier perpétuel de Florence) peintre de sa maison, fut chargé par un décret spécial de peindre la grande salle du conseil concurremment avec Michel- Ange.

En effet, en arrivant à Florence, à son retour de Milan, Léonard avait trouvé le jeune sculpteur en possesûon de l'admiration presque exclusive de ses compa- Iriotes. Michal-Ange avait alors vingt huit ans : quant i Raphaël, qui n'en avait qae dix-neuf, il n'en était mcore question que dans la boutique du Pérugin.

C'était un torrible rival à combattre que Michel- Ange 1 D'abord il arrivait, et l'on sait avec quelle facilité on accueille tout génie naissant dont on espère se faire une arme pour renverser les génies parvenus i leur apogée : c'est l'éternelle histoire du paysan fatigué d'entendre depuis si longtemps Aristide appelé le Juste.

Quinze ans plus tard, on devait attaquer Michel- Ange avec le jeune Raphaël, comme on attaquait Léonard de Vinci avec le jeune Michel-Ange.

Léonard accepta bravement le combat, et se prépara à la lutte.

Chacun des deux rivaux fit son carton : Léonard dans la salle appelée la salle du Pape, attenante à l'église de Sainte-Marie-Nouvelle; Michel- Ange dans l'atelier de l'hôpital de Sant'Onofrio. Tous deux avaient reçu pour sujet la bataille d'Anghiari, gagnée par les Florentins sur Nicolas Piccinino, général de Philippe-Marie Visconti. Chacun était libre de choisir l'épisode du combat qui lui conviendrait le mieux.

C'était une rude bataille que cette bataille d' Angbiari, et dont la mémoire méritait bien, au reste, d'être éternisée par le pinceau d'un Léonard et d'un Michel- Ange ! il y avait eu, tant d'un côté que de l'autre, un homme tué, encore était-ce par accident : ayant perdu les arçons, il avait été foulé aux pieds des chevaux.

Michel-Ange, cet admirateur du nu, ce savant peia-

LEONARD DE VINCI 2âl

tre de la musculature humaine, ce statuaire qui peutêtre avait encore eu plus* souvent à la main le scalpel que le ciseau, Michel- Ange choisit un épisode qui allait admirablement à son génie : c'était le moment où un gros Florentin,. en train de se baigner dans TArno, est surpris par Tavant-garde ennemie.

De son côté, Léonard de Vinci, qui savait que Michel-Ange avait eu peu d'occasions d'étudier les cheyaux, choisit un engagement de cavalerie.

Les deux cartons furent exposés en 1504 ; Florence se sépara en deux camps. Cependant, il faut le dire, la majorité des suffrages contemporains fut pour le jeune Michel-Ange.

La postérité ne fut point appelée à rectifier ou à confinner ce jugement, les deux cartons ayant été détruits.

La même année, Léonard perdit son père.

En 1505, Léonard reçut un message de Louis XIÏ, qui fiûvitait à venir en France. Enchanté de quitter Florence, qu'il trouvait avec quelque raison injuste envers lui, Léonard se hâta de traverser les Alpes.

En 1g06, il est à Blois : qu'y fait-il? Nul ne le sait. Les notes seules de ses manuscrits font foi qu'il y demeura pendant toute cette année.

En 1507, on retrouve Léonard en Lombardie : il existe une lettre de lui adressée à ses sœure, et datée

de la Ganonica sur TAdda; il y habitait la maison de François Melzi, un de ses plus chers et de ses plus fidèles amis.

Léonard paya cette hospitalité en peignant sur une muraille une Vierge colossale dont la tète sede avatf six palmes de haut Cette fresque exista jusqu'en 1796. En 1796, les soldats français^ dignes fils de leurs ancêtres du temps de Louis XII, allumèrent le feu de leurs marmites contre le mur sur lequel elle était| peinte : la tète de Marie et celle de l'Enfant Jésus ont seules été épargnées par la flamme et par la fumée; tout le reste de la fresque a disparu.

Plus heureux qu'en France, le biographe peut suivie Léonard en Lombardie ; un chapitre tout entier de ses manuscrits, intitulé Du canal de laMartezanaj indique] qu'il s'occupait :

1® Des moyens de diminuer les pertes qui résult^ raient pour le Lodigiano des eaux que l'on détoonerait de l'irrigation des terres de culture et des prairiefi en faveur de la navigation ;

2** Des moyens de remédier à cette perte en Gbe^ chant des sources actives, afin d'employer leurs eaaii l'irrigation des terres.

Au reste, près de ces notes d'art ou de sdence, ^ une note politique I Léonard travaillait alors pour Louis XII avec la même ardeur et probaUeneotk

même dévouement qu'il avait travaillé pour Louis Sforza : où eût dit que tous les événements contemporains tournaient autour de cet homme sans le toucher, et que, comme Archimède, occupé sans cesse de quelque problème, Télévation ou la chute d'un empire ne lui paraissait pas valoir la peine qu'il levât les yeux des lignes qu'il traçait sur le sable de son jardin.

Nous Dous trompons, il existe cependant une trace de cette grSnde catastrophe dans les œuvres de Léonard ; on lit en tête d'un de ses manuscrits : « Le duc Sforza a perdu l'État, ses biens et la liberté. »

Aucun de ces ouvrages n'a été achevé. Louis XII récompensa les travaux hydrauliques de Léonard de Vinci en lui donnant un cours d'eau à prendre dans le grand canal près San-Cristoforo.

Sur ces entrefait^ eut lieu la fameuse victoire d*Aipadel : Léonard fit le portrait du général vainqueur, Jean-Jacques Trivulce. Ce fut à cette occasion, à ce que fon croit, qu'il eut le titre de peintre du roi et des appointements fixes.

Trois ans après, les princes dltalie s'unirent pour chasser les Français; l'empereur Maximilîen et le pape Jules II entrèrent dans la ligue : les conquérants de h Lombardie repassèrent les Alpes ; et le jeune Maximî- « lien, flls de Ludovic Sforza et petit-flls de l'empereur, remonta sur le trône de son père.

tu ITALIENS ET FLAMANDS

Léonard de Vinci, fidèle à son système d'indifférence politique, fit alors le portrait du jeune duc, comme il avait fait celui de Ludovic Sforza et de sa femme. Mais sans doute, vu la misère des temps, Léonard fut mal récompensé de ce nouveau travail ; et, en 1513, il retourne à Florence avec Meizi et Salai, ses deux inséparables.

La famille des Médicis, longtemps exilée, venait de reprendre un double pouvoir^ pouvoir temporel, pouvoir spirituel : Julien était redevenu chef de Florence, le cardinal Jean venait de monter au trône pontifical sous le nom de Léon X.

Ce qui avait déterminé le départ de Léonard de Vinci de Milan était sans doute des ouvertures à lui faites par Julien de Médicis, car on lit dans ses manuscrits :

a Je partis de Milan pour Rome le 24 septembre 1514. »

En effet, Léonard accompagne Julien; et tous deux arrivent dans la ville éternelle pour le couronnement de Léon X.

Mais ce n'était plus seulement Michel- Ange que Léonard devait rencontrer à la cour de Rome, c'étaient Michel-Ange et Raphaël.

Cependant, vivement recommandé, comme Tétait Léonard, par Julien de Médicis, l'auteur de la Cène et

de la Joconde obtint la commande d'un ouvrage importaot Quel était cet ouvrage, on n'en sait rien : était-ce un tableau? était-ce une fresque? Tout ce qu'on sait, c'est que, sur cette commande, le peintre se mit aussitôt, selon ses habitudes chimiques, à distiller des herbes pour composer un vernis ; ce qu'ayant appris le pape :

— Certes, dit-il en haussant les épaules, nous n'aurons jamais rien de cet homme, puisque, avant d'avoir commencé son ouvrage, il pense déjà à la fin.

Ce propos fut rapporté à Léonard de Vinci, qui quitta aussitôt Rome. 11 y était resté un peu moins d'un an.

Selon toute probabilité, ce fut pendant cette période qu'il lit à Sant'Onofrio, dans ce même couvent où est enterré leTasse,une Madone portant T Enfant Jésus entre sesbras^ et qu'il exécuta pour BalthazarTurini, dataire ieLéon X, deux tableaux, plus la magnifique Madone Çoi, après être restée longtemps dans le palais des ducs de fcntoue, où elle fut volée par des soldats allemands, te vendue à l'abbé Salvador!, dont les héritiers la revendirent aux agens de Catherine n : ce tableau, l'un te plus parfaits de Léonard, est aujourd'hui au palais *e l'Ermitage.

Mais ce qui détermina surtout Léonard à quitter Home, c'est que le roi François I", après avoir travers '^ Alpes, à son tour, avait gagné la bataille de Mari-

22e ITALIENS ET FLAMANDS

gnan^ et venait de s'emparer du MilaDai&. Léonard de Vinci avait deviné François 1" : c'était là le prince qu'il lui fallait.

Léonard arriva à Pavie aa moment où la ville donnait une fête à ce vainqueur, qu'elle devait, quelques années plus tard, voir plus grand encore dans sa défaite qu'elle ne le voyait dans son triomphe : le roi étaitàtable avec les {^rincipau^eigneurs de sa cour, lorsque la porte s'ouvrit, et qu'on vit entrer un lion qui marcha droit an convive couronné, et qui, se dressant sur ses pattes de derrière, lui montra sa poitrine creusée et toute pleine de bouquets de lis. L'imitation de l'animal était si parfaite, que François 1" avait cru d'abord avoir affaire à un lion véritable ; mais, reconnaissant bientôt qne c'était une surprise, il s'informa à qui il devait cette galanterie : on lui répondit que c'était à Léonard de Vinci.

François P' connaissait Léonard, non-seulement de nom, mais encore par ses œuvres : il avait vu h CèM en passant à Milan, et il avait été tellement frappé de la beauté de ce chef-d'œuvre, qu'il avait fait venir ses ingénieurs, et qu'il s'était informé s'il n'y avait pas moyen de scier la muraille et de la transporter en France au moyen d'une armature.

L'accueil que François P' fit à Léonard de Vinci W donc tel que celui-ci pouvait le désirer. Il lui offrit d'à-

LÉONAttD DE VIRCI 227

bord de l'aceompagner à Bologne, où il devait avoir aoe eonféroiee avec Léon X : propoeition que le peintre accepta avec d'autant plus de joie qne c'était pour Léonard ane occasion de montrer au pape qu'il avait trouvé près d'un outre cette sympathie qu'il lui avait

Puis, i son retour à Milan, François P' proposa à Léonard de l'emmener en France avec le titre de son peintre et sept cents écus d'appointements.

Léonard avait soixantenjuatre ans; l'Italie était pleine ik la renommée de ses deux jeunes rivaux, Micbelbge et Raphaël : il accepta les offres du roi de hance, et, vers la fin de 1546, il repassa les Alpes avec M.

Léonard passa trois années, à peu près, en France : pendant ces trois années, il habita le château du Clou, près d'Amboise, faisant quelques projets de finaux, mais refusant absolument d'entreprendre aucune peintire.

En 1518, il sentit que la mort approchait, et, avant foe de mourir, dit Yasari, il tourna ses pensées vers 1» vérités catholiques.

Le 18 avril, il fit son testament : dans ce testament, il recommandait son âme à Dieu, à la glorieuse Vierge ihrie, et à tous les bienheureux et bienheureuses «ainles du paradis ; en outre, il exprimait son désir

d'être enterré dans l'église de Saint-Florentin à Amboise, et instituait pour son héritier François Melzi, cet ami que nous avons trouvé si souvent près de lui, et qui l'avait accompagné en France.

Une vieille tradition, bien souvent combattue, mais que rien n'a pu détruire, veut que François 1" aitlnimême assisté Léonard de Vinci au jour de sa mort, qui evit lieu le 2 mai 1519.

Telle fut la vie de l'homme dont le nom est resté presque l'égal des deux plus grands noms qui existent en art, de Michel-Ange et de Raphaël : précurseur de tous dçux, il était déjà à son apogée lorsque Michel Ange débutait par son groupe de la Piété^ et lorsque Raphaël entrait, conduit par son père, dans l'atelier du Pérngin : et cependant, moins heureux que l'auteur de Moïse et celui de la Transfiguration, aucune de ces grandes œuvres qui eussent pu supporter la comparaison avec celles de ses rivaux ne lui survécut pour plaider sa cause près de la postérité. En effet, nous avons vu comment le modèle de sa statue colossale W détruit; on ignore comment le grand carton de la salle du conseil de Florence a disparu. Disons maintenant comment fut anéanti le chef-d'œuvre du réfectoire de Sainte-Marie- des-Grâces.

Que nos lecteurs nous permettent encore d'emprunter à M. Stendhall ce dernier fragment :

cLorsqu'en 1515 le roi François P' entra en Italie, le Cénacle était encore dans tout son éclat ; aussi eutil, comme nous l'avons dit, l'idée de le faire transporter en France. Mais, dès Tan 1540, c'est-à-dire vingt et m ans à peine après la mort de son auteur, Armenini nous le représente déjà comme à demi effacé ; Lomazzo assure, en 1560, que les couleurs avaient bien vite disparu, el que, les contours seuls restant, l'on ne pouvait plus admirer que Je dessin.

» En 1524, il n'y avait presque plus rien à voir dans cette fresque, dit le chartreux Sanèse ; en 1652, les pères dominicains, trouvant peu convenable l'entrée de leur réfectoire, n'eurent point de remords de couper les jambes au Sauveur et aux apôtres voisins, pour agrandir la porte d'un lieu si considérable : on sent Met des coups de marteau sur un enduit qui déjà de toutes parts se détachait de la muraille 1 Après avoir coupé le bas du tableau, les moines flrent clouer l'écus- 8on de l'empereur dans la partie supérieure, et ces armes étaient si amples, qu'elles descendaient jusqu'à la iiie de Jésus. •

» Il était écrit que les soins de ces gens-là seraient aussi funestes au chef-d'œuvre de Léonard que l'avait été leur indifférence : en 1726, ils prirent la fatale réwlution de faire restaurer ce tableau par un nommé Belloti, barbouilleur qui prétendait avoir unjsecret ; il

23e ITALIETIS ET FLAIfANDS

en fil rexpérience devant quelques moines délégués, les trompa facilement, et enfin se fit une cabane couverte devant le Cénade : cacbé derrière eetle toile, il osa repeindre ea entier ce tableau de Yinci ; il le découvrit ensuite aux moines stopides, qui admirmnt la puissance du secret pour raviver les couleurs. Belloti, bien payé et qui n'était pas peu cbarlatan, donna atn moines, par reconsaissance, la recette dti procédé.

* Le seul morceau qu'il respecta ftit le ciel, dont apparemment il désespéra è'imiter avec ses: couleurs grossières la transparence vraiment divine : jirgez-en par le ciel charmant de ee tableau du Péragin qui est au bout du Musée.

» La partie pktisante de ce malheur, c'est que les louanges sur la finesse pleine de grâce dn pineeau de Léonard ne manquèrent point de continuer de la part des connaisseurs : un M. Gochin, artiste justement estimé à Paris, trouvait ce tableau fort dans le goût de Raphaël.

» A leur tour, les couleurs de Belloti se ternirent, et probablement le tableau fut encore retouché avec des couleurs en détrempe. Il fut question, en 1770, de le faire rétablir de nouveau; mais, cette fois, on délibérait longuement parmi le» amateurs, et avec une attention digne du sujet, lorsque^ sur la recommandation du comte âe Firmian, gouverneur de Milan j et, deplas^

LÈOMAAD D£ YIlîGf 231

hoiome d'esprit dont ce a'ost point là le plus beaa trait, le malheureux tableau fut livré à un M. Mazsa qui acheva de le ruiner : l'impie eut l'audace de racler avec un fer à cheminée le peu de cro&tes vénérables qui restaient depuis Léonard ! il appliqua même sur les farties qu'il voulait repeindre une teinte générale, afin de placer plus cofumodémeirî; ses couleurs. Les gens de {out murmurèrent tout haut contre le barbouilleur et son protecteur.

» Mazza n'avait plus à faire ou plutôt à défaire que les tètes des apôtres Matthieu, Thaddée et Simon, quand le pieur du couvent, qui s'était empressé de donner les nains à tout ce q<ue Son Excellence avait paru désirer, Atiat, mais trop tard, une i^ace à Turin. Son successeur, le père Galloni, dès qui! ent vu le travail de

Mazza, l'arrêta tout court.

bEq 1796, le général en chef Bonaparte alla visiter le tableau de Vinci : il ordonna que le lieu où étaient ces Kstes fût «ceœpt de tout logement militaire, et en signa même l'ordre sur son ^nou avant de remonter à cheval. Mais, peu après, un générail, dont je tairai le iU)m, se moqua de cet ordre, fit abattre les portes, et fit da réfectoire une écurie : ses dragoos trouvèrent même plaisant de lancer des morceaux de brique à la tète des apôtres. Après eux, le réfectoire des dominicains devint un magasin à fourrage : ce ne fut que

longtemps après que la ville obtint la permission de murer la porte.

» En 1800, une inondation mit un pied d'eau dans cette salle abandonnée, et cette eau ne s'en alla que par évaporation ; en 1807 , le couvent était devenu une caserne. Le vice-roi fit restaurer cette salle avec le respect dû au grand nom de Léonard. Sous ce goave^ nement despotique, rien do ce qui était grand ne se trouvait difficile ; le génie qui de loin civilisait lltalie voulut rendre éternel ce qui restait du tableau de la Cène y et, de la même main qui envoyait à l'exil l'auteur A'Ajace, il signait lé décret en vertu duquel le Cénacle a été copié en mosaïque de la grandeur même de l'original : entreprise qui surpasse tout ce que la mosaïque a tenté jusqu'ici, et qui touchait presque à sa fin lorsque l'étoile de Napoléon cessa de briller sur l'Italie.

» Pour le travail de l'artiste, il fallait une copie ; le prince confia ce travail à M. Bossi. En voyant la copie de la Chartreuse de Pavie, et celle de Castellazzo, on prend une haute idée du crédit que ce peintre avait à la cour du prince Eugène.

» C'est d'après la fresque de Castellazzo qu'a été fait le dessin de Matleini gravé par Morghen.

» Cette gravure est une des plus répandues, peut-êli'e qui soient au monde. »

PINTURICCIO

Sienne, la présomptueuse, qui ne voulait de peintres que ceux qui naissent chez elle, avait, pendant trois siècles, grâce à ses Guido, ses Duccio et ses Memmi, réalisé cette présomption. Mais enfin était arrivée une époque 011 le génie national s'était tari , où cet enfantement de grands hommes avait cessé, et ceux qui lui restaient ne rappelaient pas mieux ceux qu'elle avait perdus que le s.]uelette ne rappelle le corps.

Il avait donc fallu, un jour, que cette fierté séculaire tombât, et, ne pouvant plus se nourrir elle-môme, qu'elle appelât dans son sein une école étrangère ; c'est à Pérouse qu'elle s'adressa, et Pérouse lui envoya Benodetlo BuonOgUo d'abord, puis Pietro Vanucci, et enfin Bernardino Pinturiccio, l'élève du Pérugin et Tarai de Uaphaël. C'était donc une bonne fortune pour la ville

appauvrie; car, pour peu que le peintre envoyé eût

gardé quelque chose de son maître^ emprunté quelque chose à son ami, et reçu lui-même quelque chose de ! Dieu^ il pouvait à lui seul féconder cette stérilité universelle. C'est ce qui arriva, et, pour commencer, il écrivit son nom sur dix fresques magnifiques dans la cathédrale, et révéla à la ville étonnée un progrès dont elle ne se doutait pas.

GepeMdant, à Tépoque où Bernardino vint à Sienne, Raphaël était encore presque un enfant qui, comme s'il eût deviné qu'il devait mourir jeune, ne perdait pas de temps, et se faisait homme tout de suite. Pinturiccio avait donc prévu en lui un avenir exceptionnel, et, afin de le faire entrer le plus tôt possible dans cet avenir, il se l'était associé et avait pris ses croquis pour exécuter les fresques de Sienne. C'était toute une nouvelle école à créer; car la peinture profane avait jusqu'alors été fort négligée au profit de la peinture évangélique, surtout dans l'atelier du Pérugin.

Ces fresques devaient représenter la vie de Pie U, le pape poëte qui, après avoir été le plus violent adversaire des héritiers de saint Pierre, avait, pour arriver au trône légué par l'apôtre, démenti ses anciennes doctrines et renié ses premiers écrits, et avait tenté d'assembler toute la chrétienté pour une croisade contre les Turcs; expédition qui ne plut sans doute pas à

PINTURICCIO 235

Diea, car il en rappela le chef à lui avant qu'il eût pu lacommeucer.

Beroardino fit ses dix compositions ainsi divisées :

La première représentait la naissance du pape Pie II, en 1405, à Carsignano, appelé plus tard Pienza, du nom du pontife, qui, de cette bourgade, fit une ville. A côté de Pie lî, dont le nom, avant d'être pape, élait Enea, le peintre avait placé les portraits de son père Silvio Piccolomini et de sa mère Vittoria. Dans co même cadre, on voyait Enea avec Domenico, cardinal de Gaprasina, traversant les Alpes couvertes de neige et de glace pour se rendre au concile de Bàle.

La seconde montrait le concile envoyar^t Enea en ambassade à Strasbourg, à Trente, à Constance, à Francfort et en Savoie.

La troisième figurait Enea envoyé par l'antipape Félix auprès de Frédéric III, empereur d'Allemagne, qui lui trouva tant d'éloquence et d'esprit, qu'il lui décerna la couronne poétique, le nomma protonotaire, le mit au nombre de ses amis et le choisit pour son premier secrétaire.

La quatrième, c'est Enea envoyé par Tempereur Frédéric à Eugène IV, qui le nomme évèque de Trente, et ensuite archevêque de Sienne, sa patrie.

Après celle-ci venait celle représentant Frédéric, qui, voulant aller prendre la couronne impériale en Italie,

charge Eiiea de se readre à Télamone, port sieanois, pour recevoir sa femme Leonora, qui arrivait de Por- | tugal.

Puis venait le sixième tableau rappelant la mission I confiée par Frédéric à Enea pour décider Calixte IV à combattre les Turcs. Le pape se sert d'Enea pour éteindre la guerre allumée à Sienne par le comte de Pitigliano et d'autres seigneurs sous Tinstigation d'Alphonse, roi de Naples. La paix conclue, on déclare la guerre aux Orientaux ; Enea retourne à Rome et reçoit le chapeau de cardinal des mains de Calixte IV.

Puis c'est l'exaltation d'Enea à la papauté sous le nom de Pie II, après la mort de Calixte.

Puis c'était le marquis Lodovico Gonzaga accueillant avec magnificence le pape, qui entre à Mantouc pour | assister au concile qu'il avait convoqué dans le but d'armer les princes chrétiens contre les infidèles.

Venait ensuite la canonisation de sainte Catherine de Sienne, religieuse de l'ordre de Saint-Dominique.

Enfin le dixième et dernier tableau de cette série, c'était la mort de Pie II à Ancône. Un saint ermite camaldule aperçoit, suivant une légende, l'âme da pape portée au ciel par des anges au moment où elle dépouille son enveloppe terrestre. Pinturiccio a peini dans le même cadre la translation du corps de Pie II d' Ancône à Rome, au milieu d'une foule de seigneur:

PINTUaiGCIO 237

et (le prélats qui pleuraient la mort du saint-père. Tout cela était d'une couleur, d'une finesse et d'un éclat merveilleux.

Au milieu de la bibliothèque, le cardinal Francisco Piccolomini plaça le groupe en marbre des trois Grâces; le premier morceau de l'antiquité qui éveilla cette admiration qui allait devenir si funeste à l'art chrétien, et qui allait, comme nous l'avons déjà dit, faire changer par Michel- Ange la route tracée par Giotto et continuée par Péragin. ^

Ce qu'il y a de curieux et de beau dans la biographie des peintres de cette époque, c'est que^ partout où ils passent, ils trouvent une grande chose et coudoient un grand homme. Ainsi, quand Pinturiccio a fini ses fresques il va à Rome, où^ après avoir vu le trône pontifical occupé d'abord par Sixte IV, le fils du pécheur, le pape licencieux, l'enthousiaste de Sodome, et par Innocent Vni, le père de famille, il y voit monter Lenzuoli Borgia, Alexandre YL

Eh bien, laissons Pinturiccio peindre dans une des salles du Vatican le pape, sous la figure d'Alexandre II, en adoration devant la Vierge sous les traits de Julie Farnèse ; et voyons ce qu'était cçt homme dont le nom, avec ceux de Sforza et de Médicis^ a empli l'Italie et étonné le monde.

Le 10 août 1492, il y avait foule dans les rues de

2n ITALIENS ET FLAMANDS

Rome ei surtout auK abords du Vatican ; car Iddo> cent Ym était mort et c'était ce jour-li que l'un des trois concurrents sérieux à ]a papauté^ Roderic Borgia^ JaUen de la Rovere et Ascanio Sforza^ devait être élu. Tout le jour, le peufite avait aUendu, et, le soir^ il avait apfNris que l'élection était remise au kndemain; si bien que, le lendemain, il é^t revenu aussi attentif et aussi nomlareux que la veille.

Mais, depuis la veille, il s'était passé bien des choses: Julien de la Rovere et Ascanio Sforza s'étaient retirés, soil; qu'ils ne se crussent pas dignes du trône de sainl Pierre, soit qu'ils en reconnussent Roderic plus digue qu'eux, si bien que les voix données aux deux cardinaux étaiemt passées a.a troÎBième, qui les en avait même remerciés «d'avance eu donnant à l'an cinq mille ducats et en envoyant à l'autre quatre mulets chargés d'argent et de vaisselle.

Ce fut donc le nom de Roderic Borgia que, le il août 1492, on avait jeté au peuple et au monde.

Or, si Roderic se trouvait pape, c'était évidemment la main de Dimi ^qui l'avait poussé ; car jamais le jeune homme n'avait rêvé pour sa vieillesse la mission d'apôtre. En effet, né à Yalence en Espagne, en i4dO, issu, disent certains historiens, d'usé famille royale, s'il eût eu quelque ambition, c'est plutôt sur la couronne dfls rois que sur la tiare des papes qu'il eût jeté les

PINTORieClO Î39

yeux; mais loote aon ambition s'était bornée à devenir UD grand avocat, et cetle ambition s'était réalisée. Cependant Roderic était d'une nature trop ptiissante et d'un génie trop aventureux pour se contenter d'une Intte de paroles, et il se fit soldat comme son père; mais, après avoir mt.mtré son courage aussi vite qull avait montré son éloquence, il se dégoûta aussi de cette carrière, et, son père étant mort, il résolut de vivre à son caprice et à sa fantaisie. Alors, riche etoisif, il était devenu l'amant de Rosa Vanozza et avait eu d'elle cinq enfants -.François, César, Lucrèce et Giuflry; quant au einquième, on ignore son nom.

Pendant ce temps, son onde devenait pape sous le nom de Calîxte HI; et Roderic, perdit dans son amour et dans sa paternité, se contentait d'écrire au saint-père sans aller lui-même lui rendre hommage à Rome.

Cette retenue d'un de ses parents, au milieu des ambitions que le nouveau pontife trouvait à chaque pas sur son chemin, frappa singulièt*ement Calixte HT ; il Bavait la valeur du jeune Roderic, et, au moment où les médiocrités l'assiégeaient de tous côtés, cette capacité qui se tenait modestement à l'écart grandit encore à ses yeux ; aussi répondit-il à Hnstant même à Roderic qu'au reçu de sa lettre il eût à quitter l'Espagne pour l'Italie et Valence pour Rome.

Ce fut donc la volonté de Dieu, cachée sous Tordre

du saint- jière qui vint tirer le jeune homme de Toubli où il s'oubliait lui-même ; mais, comme s'il eût douté de cette volonté, il ne répondit pas à son oncle et continua sa vie accoutumée jusqu'à ce que, deux mois après, un prélat romain vînt lui-même, et cette fois avec l'ordre positif et formel dp Calixte El, le tirer de sa léthargie et le réveiller de son indiflërence.

Roderic partit donc pour Rome et Vanozza pour Venise, afin que la maîtresse et l'amant fussent moins éloignés l'un de l'autre.

La fortune tint >1s-à-vis de Roderic les promesses qu'elle lui avait faites. Le pape le reçut comme un fils et le fit tour à tour archevêque de Valence, cardina!diacre et vice chancelier. A toutes ces faveurs Calixle avait ajouté un revenu de quarante mille ducats, de sorte qu'à l'âge de trente-cinq ans, Roderic était riche et puissant comme un prince.

Il avait eu quelque peine à accepter le cardinalat, qui l'enchaînait à Rome, et eût préféré être général de TÉ ■glise, position qui lui eût donné plus grande liberlè d'aller à Venise ; mais son oncle Calixte lui fit entre voir la possibilité de lui succéder un jour, et, dès ce moment, Tidée d'êtie chef suprême des rois et de peuples s'empara tellement de Roderic, qu'il passa de la vie riche à la vie humble, de l'oisiveté au repentir, et devint un Salomon pour la sagesse, un Job pour la pa-

PINTURICCIO 241

tieoce.un Moïse pour la publication de la parole de Dieu.

Cela dura ainsi sous les pontificats de Pie II, de Sixte IV et dlnnocent Vin, jusqu'à ce que, le dernier pontife étant mort, Roderic reçût, en montant sur le trône, la récompense de son étrange et rapide conversion. Du reste, les efiets semblaient avoir prouvé la réalité de la conversion, les greniers s'étaient emplis, les accès de la famine avaient cessé, les assassins nocturnes avaient disparu, Rome était heureuse.

Voilà ce qu'on voyait ; mais ce qu'on ne voyait pas on ce qu'on n'osait pas redire si on le voyait^ c'étaient les incestueux amours des enfants du pape : de César et de François avec Lucrèce ; amours infâmes, jalousies terribles qui devaient faire naître entre les deux frères une haine profonde à l'issue sanglante.

En effet, un soir qu'il y avait souper chez Vanozza venue à Rome^ François avait reçu une lettre dont César avait cru reconnaître l'écriture. Après ce souper, les deux frères étaient montés à cheval, étaient sortis ensemble, et, arrivés au palais Borgia, s'étaient séparés : l'un, François, pour aller au monastère de Saint-Sixte, où s'était retirée sa sœur ; l'autre pour entrer au Vatican, où veillait son père. Puis, le soir, si bien faite que fût la police, il y avait un nouvel assassinat dans une rue de Rome, et, le lendemain, un nouveau cadavre

ians le Tibre.

C'est quelque temps après cet événement que Pinturiccio vint â Rome, et, quand il y arriva, c'était Julie Farnêse qui remplaçait Vanozza et qui essayait de consoler le pape de la profonde douleur où l'avait jeté la mort de son fils.

De là le tableau de V Adoration.

Enfin, pendant que Pinturiccio était encore à Rome, on dressait, te 23 mai 1498, un échafaud à Florence, et celui pour qui était dressé cet échafaud était le prophète Savonarole.

On sait l'influence qu'exerça le moine sur Fart chrétien : nous dirons dans la vie de fra Bartolomeo l'enthousiasme qu'on puisait à ses paroles, la foi qui naissait de ses révélations et qui avait toujours été grandissant depuis ses premiers discours sous le rosier de Damas, au couvent de Saint-Marc, jusqu'à l'époque où peintres et poètes, illuminés par sa voix, brûlèrent toutes leurs œuvres impies sur la grande place de Florence.

Eh bien, le moment était arrivé où l'apôtre devenait martyr, si bien que, comme nous l'avons dit, le 23 mai 1498, le bûcher promis au peuple s'éleva sur la place du Palais. A onze heures du matin, Jérôme Savonarole, Dominique Bouvicini et Silvestre MarafiB fii-i rent amenés sur le lieu de l'exécution, et, après avoi^ été dégradés de leurs ordres par les juges eeclésias^

PINTURICCIO 243

tiques, fnrent, au centre d'une immense pile de bois, attachés tous trois au même pilier. Alors Tévèque Papanoli déclara aux condamnés qu'ils les séparait de l'Église,

— De la militante I répondît Saronarole, qui, dès cette heure, entrait en effets grâce à son martyre, dans l'Église triompbante.

Ce fut tout ce que dirent les condamnés; car, en ce moment, un Ârraîriato, ennemi personnel de Savonarole, ayant franchi la haie que forinaient les soldats autour de réchafaud, arracha la torche des mains du bourreau, et mit lui-même le feu aux quatre coins du bûcher. Quant à Savonarole et à ses disciples, dès qu'ils virent la fumée s'élever, ils se mirent à chanter un psaume ; et la flamme les enveloppait déjà de tous côtés de son voile ardent, que Ton entendait encore le chant religieux qui allait frapper pour eux à la porte du del.

Maintenant, laissons s'éteindre avec le bûcher du prophète la haine du pape, et revenons à Pinturiccio.

Dans le château Saint-Ange, il couvrit les murs de grotesques, peiçnît plusieurs sujets de la vie d'Alexandre YI, fit les portraits de la reine Isabelle, de Niccolo Orsino, comte de Pitigliano, de Gianiacomo Trivulzi et d'autres parents et amis du saint pontife, au nombre desquels on remarque César Borgia, qui profita sans

doute de l'hiver pour se faire peindre : car^ lorsque arrivait le printemps, son visage, pâle et beau dans l'état ordinaire^ se couvrait de pustules qui en faisaient un objet d'horreur.

Puis, comme le peintre travaillait avec une rapidité merveilleuse^ les tableaux se succédaient à ne pouvoir les compter : cependant on connsdt encore de lui une Assomption dans la chapelle de PaoloTolosa, à Honte- Oliveto de Naples,la chapelle San-Bernardino, à Araiicie, et les quatre docteurs de l'Église sur la voûte de la grande chapelle Santa-Maria-del-Popolo; et enfin il avait cinquante-neuf ans quand il eut à faire une Nativité de la Vierge pour les religieux de San-FrancÙJCO de Sienne.

Pinturiccio se fit donner dans le couvent, pour travailler, une chambre qu'il pria les moines de débarrasser de tous les meubles qui s'y trouvaient, et il s'y installa.

Mais, soit qu'il eût été oublié, soit qu'il eût été laissé à dessein, Bernardino trouva un coffre dans un coin de cette chambre, et voulut l'enlever lui-même; mais, quelque effort qu'il fît, il ne put y parvenir, tant ce que ce coffre renfermait était lourd I Le soir, il demanda qu'on l'ôtât, ne voulant plus le retrouver le lendemain ; ce qui n'empêcha pas que, quand il se remit au travail, il ne le revît à la même place. Pinturiccio

PINTURICCIO 245

était à lui seul plus entêté que tous les moines, de sorte qu'il ne consentit à continuer sa Nativité que du moment où il serait débarrassé de ce vieux coffre.

On lui obéit. Mais voilà qu'en emportant la malheureuse boite, une planche, trop faible ou trop vieille, se détacha, et la salle fut inondée d'une pluie d'or pareille à celle que Jupiter fit tomber pour Danaé; seule^ ment^ celle-là n'avait rien de mythologique, et chaque goutte était un bon et magnifique ducat d'or.

Pinturiccio éprouva une telle douleur d'avoir fait enlever ce trésor et d'être ainsi passé à côté de la fortune sans s'en apercevoir, tandis qu'il n'avait qu'à se baisser pour la prendre, qu'il en mourut

Voilà la cause de sa mort^ telle que la donna sa femme; mais on peut n'en croire que ce qu'on veut quand on sait que, depuis longtemps, elle faisait le malheur de son mari par sa vie désordonnée, et qu'à l'heure où, soit pour une cause, soit pour une autre, Pinturiccio mourait^ elle déserta le lit du pauvre moribond pour se sauver avec un portefaix, soa amant.

Cela se passait en 1513. Il y avait donc dix ans que le pape Alexandre Yl était allé rendre compte à Dieu de sa mission sur la terre.

César, après avoir échappé au poison d'abord, après s'être sauvé de sa prison ensuite , avait été tué , le lOmars 1507, dans une bataille près d'un village ignoré

que Ton nomme Yiaae, ayant toutes les blessures par devant comme un Spartiate.

Quant à Lncrèoe, maîtresse incestoeuse. épouse adultère, mariée quatre fois : d'abord à un gentilhomme aragonais, ensuite à JeanSforza, déclaré impuisgantpar le pape, puis à Alphonse, duc de Brise^ia, assassiné par César, enfin à Alphonse d'Esté, fils d'Hercule, elle était morte la dernière, duchesse de Ferrare^ adorée par ses sujets comme une reine et chantée par TArioste et Bembo comme une déesse!

FRÂ BÀRTOLOM£0

Le mardi graâ de Tannée 1490, il y avait une foule immense qui se pressait le soir autour d'un vaste bûcher sur la grande place de Florence : c'est qu'il allait se passer une chose toute nouvelle; c'est que ce n'était plus, comme les années précédentes^ un feu de joie autour duquel on allait danser avec des chants d'amour, mais bien un véritable sacrifice où l'on allait prier; c'est que ce n'était pas depuis le matin des hommes ivres et joyeux qui apportaient de la paille et du bois pour le feu annuel, mais des artistes pieux qui jetaient là leurs œuvres profanes pour les brûler le soir ; c'est qu'enfin livres, statues, tableaux, tous ces trésors de la pensée, du ciseau, de la toile, se mêlaient, se confondaient pour ne plus faire, après quelques heures, qu'un amas de cendre et de poussière.

En effet, uu nouveau jour venait de se lever pour la

foi, une nouvelle révélation venait de surgir pour l'art. Une voix dominant lltalie et le monde venait de se faire entendre. Au nom du Christ, un nouvel apôtre venait de prendre le paganisme corps à corps et l'avait renversé sous lui, et, ce soir-là, devait avoir lieu le premier triomphe de l'apôtre, triomphe complet, éclatant, magniCque, donné par ce que l'Italie avait de grand parmi les artistes, et manifesté par l'abjuratioii et la perte de ce que l'art avait eu jusqu'alors d'irréligieux et de profane. Et l'abjuration était universelle, et le bûcher était immense, fait des chefs-d'œuvre de tous : poésie, arts, vers erotiques, statues aux contours voluptueux, tableaux aux formes lascives, images d'un ciel oublié, d'un Olympe perdu, de divinités anéanties, miracles de pensée et de travail, d'imagination et de poésie, dont le lendemain il ne resterait plus rien qu'un peu de fumée.

Et c'était la voix d'un seul homme qui avait fait cela; c'était la parole d'un humble apôtre qui venait de renouveler la foi ; c'était la pensée d'un pauvre moine qui venait de transformer l'art; c'était enfin la voix de Savonarole, qu'on avait d'abord délaissé comme un fou et qu'on écoutait comme un saint. La mission qu'il s'était imposée était grande et difficile, et le saint homme avait sans doute compris d'avance qu'un jour viendrait où il payerait la vérité de la vie, et où il complé-

FRA BARTOLOMBO 249

terait Tapôtre par le martyr. Aussi avait-il lutté de toutes ses forces et avec toute la conviction que donne une mission inspirée par Dieu. Il avait réussi, comme nous l'avons vu, et le sacrifice qui allait se faire n'était que l'expression matérielle de la transformation morale. Or, parmi ceux qui avaient apporté leurs œuvres au feu comme à la purification, et leur âme à cette nouvelle doctrine comme à la vérité, se trouvait un jeune homme aux mœurs austères et simples, au génie grand et par, qu'on connaissait sous ^e nom de Baccio délia Porta. Il avait à peu près vingt ou vingt-deux ans : c'était un des auditeurs les plus fervents de Savonarole, et l'an des hommes les plus croyants en Dieu. II avait écouté avec amour cette parole douce et vraie; il avait compris aussitôt cette âme puissante et inspirée, et le premier il avait rejeté comme profanes et sacrilèges tous ses tableaux passés qui ne se rapportaient point à Dieu. Alors que le saint prédicateur avait peine à rassembler vingt-cinq auditeur^, Baccio l'avait écouté, et depuis, chaque jour, il avait quitté son atelier pour réglise; son âme avait compris la lutte du moine contre les mœurs de l'époque, mœurs débauchées que le paganisme avait envahies depuis la cour des Médicis jusqu'aux écoles des jeunes gens, où rien n'était beau que les œuvres profanes de l'antiquité, où rien n'était tant oublié que les livres pieux.

La réforme qae teotait Savonarole ne s'arrêtait donc pas à la foi dans la pensée, mais ordonnait la chasteté dans l'art; et c'était là surtout que l'accomplissement de sa mission était rude et laborieux : partout des a^ tistes payés par une cour débauchée pour faire des œuvres licencieuses; partout l'irrévérence pour les choses divines; partout le paganisme, même sous les traits célestes de la Vierge et du Christ, se montrait palpable et visible, et souvent l'image de la Madone, même an foyer domestique, même sous les yeux des jeunes filles, n'était que le portrait plus ou moins nu de quelijae courtisane en renom.

Savonarole avait prévu que ce n'était pas sur des vieillards endurcis dans leurs pensées que sa voix aurait de l'iniQuence; que ce n'était pas le passé qu'il fallait changer, mais l'avenir qu'il fallait préparer: aussi n'était-ce que des jeunes gens qui venaient recueillir comme une manne céleste les leçons du grand prédicateur^ et^ comme nous l'avons dit, parmi ces jeunes gens se trouvait Baccio délia Porta.

Le lendemain du mardi gras, quand le sacrifice fat accompli, quand le bûcher fut éteint, le peintre vint trouver le moine au couvent de Saint-Marc, où celuici était lecteur.

— Mon père, lui dit-il, vous êtes juste et noble entre tous les hommes ; votre mission est sainte et grande

FRâ BARTOLOMEO 251

entre toates les missions: vous m'avez fait comprendre et croir»; désormais je veux consacrer ma vie et mon art à Dieu, et, tout obscur gue je suis, j'accours à vous, mon père, comme à la source de toute sagesse et de toute vérité. Permettez-moi de venir quelquefois dans ce couvent recueillir seul dans votre amitié la foi que TOUS répandez sur tous.

A partir de ce moment, Baccio devint non>-seulemeat le disciple de Savpnarole, mais son ami ; à partir de ce jour, grandit, avec la réputation du prédicateur^ la renommée du peintre, tous deux pleins du même zèle,^ enflammés du même courage, pénétrés de la même £Brvenr ; à partir de cette époque, commença la lutte commune de ces deux hommes, lutte de la parole et du pinceau, du principe et de Texécution, et tous deux semblèrent marcher de front, Baccio éclairé par le moine, Savonarole traduit par le peintre.

Avant l'apparition de Savonarole, Baccio vivait d^ enfoncé dans son art, et de temps en temps apparaissaient les fruits de cette solitude et de cette méditation : d'abord, deux Vierges pleines de la sainteté du cropnt et du génie du peintre, admirables toutes deux de piété et de coloris, ce double prestige de la foi et de l'art qu'il savait si bien répandre sur ses toiles ; puis, sur les deux volets d'un tabernacle en bois qui renfermait une Madone en marbre de Donatello, il peignit la Nativité et

la Circoncision en miniature, et, sur la partie extérieure de ces volets^ il exécuta eu grisaille et à l'buile f innonciation de la Vierge. Ensuite Gerorno, fils de Honna Dini, lui donna à peindre la chapelle du cimetière de l'hôpital de Santa-Maria-Nuova : c'est là que se trouvait la fresque du Jugemenû dernier; bien qu'inachevée, elle n'en augmenta pas moins sa réputation. Rien n'était grand et vraiment divin, en effet, comme le Christ entouré de ses douze apôtres et jugeant les douze tribus. Le dessin, que n'acheva pas Baccio, montrait de pauvres damnés pleins de honte et de désespoir, et la sainte béatitude des élus. C'est une œuvre que Gerorno Dini pria Mariotto Albertinelli d'achever.

Mariette Albertinelli était, pour ainsi dire, le frère de Baccio délia Porta : même atelier, même travail, mêmes joies, mêmes douleurs, fraternité complète de cœur et de talent. Mariotto, fils d'un batteur d'or, avait connu Baccio chez Gosimo Rosselli, où ce dernier étudiait, et, quand Baccio avait quitté ce premier madtre, Mariotto l'avait suivi. C'est à partir de cette époque qu'ils vécurent toujours ensemble, comme un seul corps, comme une seule âme. Mariotto était loin d'avoir le génie de Baccio ; aussi était-il presque son élève. Cependant ii iMtudiatant et suivit si bien sa manière, que souvent on confondait les tableaux des deux amis.

Voilà où en était Baccio quand Savonarole arriva de

Ferrare à Florence. Pendant sept années, le grand prédicatear fit sa grande réforme, malgré la faction des tièdes qui le dénonçaient à la cour de Rome, et aux menaces desquels il opposait le calme de sa conviction; malgré le paganisme invétéré qui se releva plus tard, mais qui, pour le moment, tomba sous sa parole.

Cependant on ne force pas impunément les hommes i entendre la vérité, et surtout la vérité de Dieu, celle qui proscrit tous les abus, qui veut étouffer les débauches, qui tend à détruire tous les vices. Pendant sept ans, nous Tavons dit, la voix de Savonarole parla plus haut que celle de ses ennemis ; pendant sept ans, il jeta celte semence qui devait germer dans l'avenir ; mais de pareils fondateurs n'assistent pas à leur gloire; mais les grands semeurs ne voient point la récolte ; et, quand il eut propagé sa parole, quand il eut répandu sa foi, quand il eut assez grandi son époque, il eut à son tour, comme son divin maître, son Calvaire et sa Passion, et il se trouva des juges et des bourreaux pour lui comme pour le Christ.

L'influence de Savonarole sur les artistes contemporains est trop grande pour que, dans la vie d'un peintre comme Baccio, on ne montre pas à chaque instant cette influence.

Ce n'est pas une digression, c'est une preuve, surtout quand on pense dans quel état il avait trouvé les arts

et comme il les laissa. Ce sont les œuvres d'ane époque qui la ^symbolisent et qui la classent dans raTemr;et c'est sous le soufSe de quelques hommes puissants par la fortune ou la pensée que naissent ces œuvres. Savonarole l'avait bien compris lorsqu'il avait voulu changer la route funeste qu'avaient prise les arts... Les Médicis et lui se trouvaient en face: les uns, avec le goût des ouvrages profanes de Tantiquité, avec des mœuis débauchées, n'aimant que les peintures païennes, ressuscitant dans les arts TOlympe oublié ; l'autre arrivant avec sa seule parole pour détruire^ avec sa seule pensée pour créer, ne mettant le beau et le vrai que dans Bien, et rassemblant bientôt autour de lui tout ce qui croit et tout ce qui pense.

Ce n'était donc pas, comme Jésus, une loi à donner, c'était cette même loi à faire suivre.

Deux ans après qu'il eut paru, la grande réforme avait commencé d'une manière ostensible; on briUait tout ce qu'il y avait de profane à Florence; on inunolait les chefs-d'œuvre des hommes à la gloire de Dieu. Mais ce n'était là que le sacrifice matériel des œuvres, et c'était surtout la destruction du principe que rêvait Savonarole ; car ce n'était qu'après avoir détruit qu'il pouvait reconstruire. H y a toujours quelque chose à abattre quand on veut fonder ; il a fallu que Dieu débrouillât le chaos avant de faire le monde. Et c'est pou^

fRA BARTOLOMEO 255

tant cette vérité incontestable, ce mot révélateur, Dieu, que les hommes ont éternellement cherché à détraire. Depuis le Christ, qui créait et à qui on n'a donné qu'une croix, jusqu'à Savonarole, qui répétait Jésus comme un écho, et à qui on a donné un bûcher^ de tout temps il a fallu des apôtres pour annoncer et des martyrs pour prouver.

Donc, l'apôtre devint martyr ; et, comme si avec lui s'en étaient allés toute sa pensée et tout son génie. Baccio délia Porta, devenu fra Bartolomeo, jeta ses pinceaux, quitta tout à fait l'atelier pour le cloître, la peinture pour les prières, la gloire du monde pour le culte de Dieu ; il se retira à Prato, et prit l'habit de saint Dominique, le 26 juillet de l'an 15O0. Alors Mariotto Albertinelli, chez qui l'amitié pour Baccio ne balançait pas la haine pour les moines, ne pouvant vivre avec son ami, voulut continuer l'œuvre qu'il avait commencée, et, ramassant les pinceaux du peintre devenu moine, il finit la fresque du Jugement dernier.

Pendant quatre ans que dura cette oisiveté pieuse que s'était imposée fra Bartolomeo, le moine dut avoir à lutter bien souvent contre l'artiste, et il est évident que, le jour où l'art reprendrait le dessus^ l'œuvre qui surgirait de ce repos serait à la fois sublime et divine. Souvent, lorsque le pieux frate se retirait dans sa cellule, pour prier Dieu d'éteindre ce feu qui finirait par lui

faire oublier son vœa, quelqaes-uns de ses frères venaient le trouver, et, comprenant ce combat inlérienr du génie comprimé et d'une promesse sainte, ils lui disaient, non pas qu'il pouvait sacriGer l'un à l'autre, mais faire marcher les deux de front; ils lai disaient que la manière d'être agréable à Dieu, était d'appliquer à sa gloire ce génie qu'on avait reçu de lui, et qu'il était de son devoir d'user du talent qu'il avait, pour révéler aux hommes toute la grandeur et toute la majesté de leur divin maître ; puis ils lui montraient comme preuves les fresques de Beato Angelico qui couvraient les murs du couvent.

Bernardo del Bianca avait fait construire, sur les dessins de Benedetto de Roverjemo, une chapelle dans l'abbaye de Florence admirable de sculpture ; Benedetto Buglione avait placé dans les niches des figures de saints en terre cuite ; mais, si belle et si riche que fût la chapelle, elle semblait incomplète, et c'était quelque chose comme l'âme qui manquait à l'œuvre, pour qu'elle atteignît son but divin. Fra Bartolomeo était le seul qui pût animer tout cela avec son pinceau. Les sollicitations redoublèrent, auxquelles répondirent les mêmes refus ; et, chaque fois qu'on reparlait au frate de peinture, il se mettait en prière comme pourchasser une mauvaise pensée, qui n'était autre que le besoin de produire, s'augmentant chaque jour de la résistance

de la veille, et devenant chaque jour plus difficile à combattre.

Enfin, après bien des sollicitations, après bien des refus, l'artiste l'emporta sur le pénitent; la pensée de gloire triompha de la pensée d'obscurité, et le moine redevint peintre.

Comme nous l'avons dit, la première œuvre qui sortirait de ce corps serait sublime et divine, et rayonnerait de toute la force du génie^ de toute la poésie de la foi. En efiet, le frate sembla résumer en une seule œnvre tout ce qu'il eût pu répandre de beautés depuis son premier jour de solitude, et le Saint Bernard qui naquit enfin était bien toute l'expression de la pensée céleste qu'il portait dans son sein [depuis quatre années. L'écrivain pieux tombe en extase en apercevant la Vierge soutenue par les anges et portant l'Enfant Jésus. C'est plus que de la peinture, c'est de la révélation. Une fois le premier pas fait, rien ne devait plus arrêter fra Bartolomeo; la lutte avait été trop longue pour que la victoire ne fût pas complète, et au Saint Bernard succédèrent plusieurs tableaux pour le cardinal Jean de Médicis et pour Agnolo, dont une Madone qui a aussi toute l'expression divine que le frate savait si bien répandre sur les choses saintes.

Fra Bartolomeo était un heureux prédestiné... Au début de sa carrière, il avait trouvé Savonarole pour

^grandir sa pensée; au milieu, il devait rencoQtrer Raphaël pour perfectionner son art. Après avoir étudié Léonard de Vinci^ c'étaient les deux seuls guides que Dieu pût lui envoyer pour faire de lui un saint et un grand homme, toute une religion et tout un art réunis dans deux hommes, compris dans deux noms : Savonarole et Raphaël. Aussi Bartolomeo devina-lril que le second allait compléter dans l'exécution ce que le premier avait complété dans la pensée ; mais, cette fois cependant, ce serait plutôt échange; et, si le fraie recevait quelque chose de Raphaël, celui-ci allait emporter quelque chose du frate*

De même qu'il avait été trouver Savonarole, Bacdo alla trouver Raphaël, et l'amitié qui l'unit au peintre fut aussi forte que celle qui l'avait uni à Tapôtre.

On ne peut s'empêcher d'admirer l'influence de ces deux grands génies sur le talent de Bartolomeo, influence visible et palpable, qui n'ôte rien à l'originalité personnelle du peintre, et qui cependant la complique ; il s'est trouvé placé entre ces deux grands soleils, et, quoique resplendissant lui-même, il s'est augmenté de leurs rayons.

Cependant, il faut l'avouer, les deux compositions de Bartolomeo qui suivirent immédiatement l'arrivée de Raphaël i Florence, n'ont encore qu'imperceptiblement subi l'influence du peintre dIJrbin. Elles gardeni

encore tonte cette originalité puissante et ce coloris admirable gui distinguent le frate. L'un des deux tableaux lut envoyé au roi de France, et l'autre, dans la composition duquel il entre une grande quantité de personnages et quelques anges qui s'élèvent en l'air en soutenant un pavillon, impressionna vivement Raphaël loi-même. Ici, Bartolomeo est tout à fait grand ; les anges sont d'un dessin si vigoureux, qu'ils semblent sortir de la toile, et à cette force de coloris se mêlent nne suavité céleste, un sentiment religieux, une fierté divine sur les figures des personnes qui entourent la Vierge. Dans le même tableau se trouve le mariage du thrist enfant avec sainte Catherine religieuse ; malgré Te ton obscur, rien n'est plus vrai. Ici,, comme nous le disions, ce n'est pas encore l'influence de Raphaël, mais e*est toujours celle de Léonard de Vinci* Tout cela vif, pour ainsi dire, depuis les deux figures de saint Georges et de saint Barthélémy jusqu'aux deux enfants, dont l'un joue du luth et l'autre de la lyre.

C'est probablement à la même époque qu'il exécuta Ta grande peinture à fresque représentant le Crucifien^ avec les saintes femmes pleurant au pied de la croix, qu'on voit dans un corridor du couvent de Saint- Augnstin de Sienne.

Vifr^-vis le Mariage du Christ, il peignit une Vierge trouvée de saintes. A l'aide des tons afiermis et habi-

lement fondas de ce tableau, il obtint une telle harmoaie dans les figures, qu'elles semblent vivantes, dit Yasari.

En 1501, Raphaël le quitta, et ce n'est vraiment que de ce moment que la peinture deBartolomeo se ressentit du séjour du divin Sanzio à Florence. Dans les tableaux du frate qui suivront ce départ, il y aura plas de suavité dans les contours, un peu plus d'expression céleste dans le visage de ses Vierges ; son style perdra ce côté de rudesse que lui donnait la fougue de son imagination, et prendra ces lignes mollement ondnleuses qui caractérisent les peintres ombriens ; mais il gardera toujours cette vérité de sujets, ce relief de formes au moyen des clairs-obscurs qui constituaient sa manière et dont Raphaël prendra quelque chose.

L'élève devait une visite au maître, le fidèle un pèlerinage au dieu. Aussi fra Bartolomeo voulutr-il voir les merveilles du puissant Michel-Ange et du doux Raphaël. U partit donc pour Rome, où il fut accueilli par Marianno Fratti, frate del Piombo, qui demeurait à Monte-Cavallo , au couvent de Saint-Sylvestre. B paya son hospitalité de deux tableaux représentant Saint Pierre et Saint Paul; mais il fut pour ainsi dire aveuglé sur lui-même par les chefs-d'œuvre qu'il voyait. Le fidèle tomba anéanti devant la puissance dn dieu, et c'est avec la conscience de son infériorité qu'il revint à Florence.

FftA BAmTOLOMEO 261

A son retour, malgré la résolotifHi qaH araît prise d'abandonner son ait» non plus par illusion, mais par défiance de Igi-mème, il ent à répondre i mie accusasation qn'il réfuta par mi dief-d'œuvre. On l'accasait de ne pouvoir peindre le nu^et, id, c'âaitnnpi^que Voa tendait, non pins a son art, mais bien à la chasteté de ses œuvres, et c'était dans le genre profane, qu'il avait toujoors foi, qu'on voulait le iaire tcMuber. 11 répondit par un Saint Sébastien entièrement nu, d*un coloris ^ d'an dessin si parfiiîts, de formes si belles et si pures, qoe la critique se tut. Seulement, fra Bartolomeo, qui n'était pas tombé dans des idées profanes, y fit tomber les dévotes, et les confesseurs entendirent de telles confidences an sujet de cette peinture, qu'ils durent faire retirer le Saint Sébastien de l'église où il était ; il fut depuis envoyé au roi de France.

Mais la critique ne se tait pas facilement : c'est une hydre à plusieurs tètes conmie celle de la fable, et il iant être un Hercule pour les trancher d'un coup. L'ac- CQsation reparut, mais sous une autre forme. Cette fois, on reprochait aux œuvres du frate d'être mesquines, et on lai demandait quelque chose de grand, n répondit par un Saint Marc gigantesque et grandiose. L'hydre avait trouvé son Hercule, toutes les tètes tombèrent.

Les menuisiers qui faisaient les bordures des tableaux en couvraient toujours un huitième, ce qui dé-

traisait les proportions et la symétrie de Toeuvre. Baitolomeo y remédia en faisant cintrer le panneau de son Saint Sébastien^ y figura nne niche qne Ton aurait pn croire réelle et exécuta les ornements qui devaient entourer son sujet; il fit de même pour le Saint Mare elle Saint Vincent. Celui-ci était représenté prêchant le jugement dernier. C'est bien fa ferveur du sainte c'est bien l'exaltation du prédicateur, c'est bien la double expression de l'bomme qui, pour ramener à la vertu, montre a la fois la récompense et le châtiment, cette double justice de Dieu. Malheureusement^ cette œuvre admiraWe, pour laquelle le frate avait employé des couleurs trop fraîches sur un enduit encore humide, s'était gercée bientôt et s'est tout à fait perdue depuis.

A son retour de Naples, un riche marchand florentin, Salvator Belli,sur la réputation du frate, lui commanda un Christ sauveur entouré des quatre évangélistes. C'était un sujet tout à fait dans le sentiment de Bartolomeo ; aussi il s'y livra avec amour et l'exécuta avec perfection. Dans le bas, deux enfants, d'un coloris frais* d'une exécution fine, tiennent le globe du monde c'est une des plus belles choses du frate, et l'encadrej ment de marbre est sculpté par Pietro Rosselli.

Ainsi Bartolomeo avait tout â fait repris sa vie d'ar tiste, il donnait à son art le côté pieux et saint qui 1 fit si grand, abandonnant aux frères le produit de se

tableaux et ne gardant strictement que ce qui lui était ûécessaîre pour acheter ses couleurs. Partout dans la m de cet homme la pensée religieuse domine , et il travaille toujours, sous l'influence de la révélation de Savonarole, pour la gloire de Dieu et non pour la sienne. Cependant, malgré la force que donne l'art, il arriva un jour où la santé du frate s'altéra ; des pensées^ qui pour son âme pieuse ne pouvaient être ni sombres ni funestes, s'emparèrent de lui et le portèrent à la contemplation de la mort. Il se retira dans l'un des monastères qui dépendaient de Saint-Marc, pour se préparer i attendre ITieure dernière. C'est sous ces impresâons qu'il peignit une Madone entre un saint Luc et un saint Etienne ayant à ses pieds un petit ange qui joue du luth. Cette figure d'enfant, qui se reproduit souvent dans les compositions de Bartolomeo comme la pensée gracieuse à côté de la pensée sévère, opposant son sourire et son chant à la grave austérité des prophètes, est pleine de charme, et le caractère en est ô céleste, qu'il ne paraît pouvoir être le résultat d'un procédé matériel. On comprend, en voyant ces tableaux, qu'ils sont nés d'une rêverie et d'une poésie intérieure îûi, plus calmes à cette époque qu'au temps de Savonarole, passent de l'âme au pinceau pleines d'une douceur angélique ; et il semble évident, quand on voit ces peintures radieuses, que ce sont les personnages

divins eux-mêmes qui Tenaient poser deyant le frate. Mais toute sa force et toute sa grâce, toute sa foi ettoat son art se sont résumés dans une grande composition qu'il exécuta à San-Romano. C'est encore une Vierge, Vierge miséricordieuse, sur un piédestal, et dont deux petits anges aux visages enfantins et célestes soutiennent le manteau, et à côté le Christ lançant la foudre sur les peuples. Ici, tout est grand, la pensée et l'exéculion : c'est l'œuvre d'un grand poète et d'un grand peintre ; c'est toute la profondeur de la pensée et toutes les finesses de l'art. C'est dans ce tableau qu'on Yoit que Bartolomeo possédait au plus haut degré l'art de la dégradation des ombres et cette magie qui donne un grand relief aux parties obscures; c'est parfait comme dessin et comme coloris.

Un autre tableau représentant le Père étemel au milieu d'un groupe d'anges, et dans la partie inférieure sainte Catherine de Sienne et sainte Catherine d'Alexandrie, ravies en extase, se trouve aussi à San-Romano.

C'est surtout dans cette composition que rinfiuence de Raphaël se remarque, et à untel point, qu'on crut ne reconnaître que le coloris de Bartolomeo appliqué aux contours gracieux des deux saintes. Il existe de ce tableau un dessin à la plume qu'on avait d'abord attribué à Léonard de Vinci, et dont on a reconnu le

véritable auteur, en le comparant avec le tableau de réglise de San-Romano,

Fra Bartolomeo revint à Florence^ et cette poésie lont son âme était pleine ne sembla plus avoir assez de la peinture pour se répandre. Il se remit à cultiver la musique et devint peintre et musicien en même temps; il chantait en travaillant. C'était en vérité une de ces organisations heureuses, une de ces natures privilégiées, un de ces génies prédestinés à qui Dieu devait accorder tout le talent des plus grands hommes, la piété des plus pieux, la réputation des plus célèbres; et, pour qu'il atteignit à ce résultat, il lui avait envoyé Savonarole et Raphaël, les deux compléments de son génie.

En face des prisons, à Prato, il fit une Assomption et plusieurs vierges pour les Médicis,dont le grand art, du reste, avait été de ne tenir aucun compte de l'esprit de parti chez les artistes, et de ne voir en eux que l'illustration qu'ils pouvaient donner à leur règne. Ainsi Bartolomeo, l'ami enthousiaste du prophète Savonarole, du confesseur implacable de Laurent de Médicis, tt*élait pour eux que Bartolomeo l'artiste, dont ils acheî^ent les tableaux comme des chefs-d'œuvre, dont ils fcbliaient les opinions premières.

Le frate avait l'habitude de préparer ses tableaux à

luile et en grisaille, et il les ombrait aussi à l'encre L 15

ou avec le bitume; c'est ce qu'on a pu voir dans les peintures que sa mort laissa inachevées.

Jusqu'à fra Bartolomeo, on reprochait souvent aux peintres la forme de leurs plis qui manquaient de souplesse et de naturel. Ce fut le frate qui le premier fit faire un mannequin en bois de grandeur d'homme, dont les jointures se reployaient à volonté, et qu'il recouvrait de l'étofiTe qu'il voulait peindre; cette invention, qui pardt si simple maintenant, lui est due,el personne avant lui, même les plus grands maîtres, n'avait pu saisir des draperies aussi vraies et aussi natarelles.

Fra Bartolomeo continuait donc dans ses œuvres son acte de contrition pour ainsi dire jusqu'à la mort; il n'a pas failli un seul instant à la promesse qull avait faite, et sous son infatigable pinceau se succédèrent les che& d'œuvre de sainteté dans l'abbaye des Moines-Noirs. La dernière création de ce pinceau, la dernière pensée de ce peintre, fut le tableau qu'il exécuta en grisaille pourle gonfalonier Pietro Soderinï. Tous les protecteurs de la ville et les saints dont les jours de fête correspondent? ceux des victoires remportées par Florence, sont représentés dans cette composition, et fra Bartolomeo s'y es^ peint lui-môme.

Une paralysie, provenant de son habitude de travail 1er au bas d'une fenêtre ouverte, lui ôta tout à fait Ta-

sage de ses membres, et, malgré les eaux de San-Felippo, qu'on loi avait ordonnées, et où il resta longtemps, il ne put se remettre complètement de cette attaque; enfin, il mourut d'une indigestion de figues. Il fut enterré i San-Marco le 8 octobre 1517.

Bartolomeo avait vécu quarante-huit ans, et, pendant ce temps, il avait vu passer les noms les plus rayonnants de Tart : le grand Léonard de Vinci, le gracieux Raphaël, le puissant Michel-Ànge; de ces trois grands génies, il avait pris quelque chose qu'il avait ajouté à 8oa génie naturel et original, et, tout en retrouvant dans ses œuvres le reflet de ces trois coloris, on jroit que ce n'est pas un emprunt, mais une conquête.

Fuis à tout cela s'étaient mêlés, comme nous Pavons dit, Tinspiratibn relijgieuse et le génie vraiment divin, soufflé par Savonarole ; et, répétons-le encore, le côté canctéristique de ce peintre, c'est cette éternelle et grande oaîveté dont brillent toutes ses œuvres* Quand Léonard et Michel-Ange ont à lutter l'un contre l'autre, ils ne se fient plus à un sujet religieux pour se vaincre ; ce sont des passions chaudes encore des événements récents ^'ils remuent, et ils produisent, Léonard, son tableau des Vétérans se faisant couper les poings pour rappor^

ter à Florence les drapeaux des Visconti; etBuonarotti, la Jeunesse florentine allant à la guerre pisane. Ces deux compositions sont bien les œuvres de deux pin-

ceaux géants; mais elles n'ont rien de plus vaste et de plus grandiose que cette imposante et calme figure de VÉvangéliste saint Marc. C'est qu'il faut le dire, la véritable poésie se trouve, non pas dans l'expression de nos passions humaines , mais bien dans le reflet de la grandeur et de la majesté divines : et, peintre on poète, plus la pensée se rapproche du Créateur, plus elle entrevoit la véritable poésie.

Dans la vie des hommes que la gloire expose nus et tels qu'ils sont aux yeux de la postérité, il y a toujours un côté sur lequel la critique peut mordre, une fêlure pour ainsf dire, par où l'on peut anatomiser l'homme et le génie : chez le frate, c'est impossible; l'uniformité est trop grande, le talent est trop vrai, la naïveté est trop naturelle, et, si l'on avait quelque chose à lui reprocher, ce serait sa mort un peu vulgaire ; mais la postérité serait bien exigeante si elle voulait forcer les artistes à mourir avec art.

a Moi, écrivait Albert Durer, j'ai réuni les écrits de mon père et ce qu'il a dit de sa patrie, de sa naissance et de sa vie. Oue Dieu lui soit propice, à lui et à nousl CuiDem propitius sit ut et nobis, amen! anno ^324. o

Puis il continue :

fi Albert Durer l'ancien, senior^ est né en Hongrie dans une bourgade appelée Eytus, où ses parents étaient laboureurs. Mon grand-père, Antoine Durer, vint dans sa jeunesse à la ville chez un orfèvre, apprit de lui cet état et se maria à une jeune fille du nom d'Elisabeth ; il eut d'elle une fille et trois fils, dont Tdné fut mon père très-chéri. De Hongrie, mon père vint en Allemagne, et il eut des rapports intimes avec leç artistes belges. H vint ensuite à Nuremberg en 1455,1e jour où Ton célébrait dans la citadelle les noces de Philippe de Berthaimer, et il travailla avec Jérôme Hertur l'ancien

jasqa'en 1467, époqae à laquelle il épousa sa fille. ^

Albert énumère alors tous les enfants de son père, au nombre de dix-huit; puis il ajoute avec une tristesse profonde :

a Ces enfants de mon père^ mes frères et mes sœurs, sont tous morts^ les uns dans la jeunesse^ les autres dans l'âge mûr, et nous ne restons' que trois tant qu^il plaira à Dieu^ mes deux frères André et Jean^ et moi*

» Mon père, malgré son travail, fut toujours pauvre, étant obligé de nourrir de son labeur une si nombreuse famille. Il fut en butte aux chagrins, aux malheurs et aux dettes, il fut bon chrétien, vivant dans robscuiité et le silence. Mon père nous éleva dans le respect et Tamour de Dieu, nous avertissant chaque jour d'aimer le Seigneur et le prochain : il m'affectionnait plus que les autres, parce qu'il me voyait appliqué aux travaux d'art. Il fut lui-même mon premier maître^ etj comme j'étais entrdné vers la peinture plus que vers l'orfèvrerie, je le dis à mon père, qui, bien qu'il vit avec chagrin ce goût décidé, parce qu'il croyait perdu le temps que j'avais donné à l'orfèvrerie, me mit, en i486, sous les ordres de Michel Woigemuth, pour trois ans. Dieu m'accorda en un aussi court espace une telle assiduité à cet art, que, malgré tout ce que j'avais à supporter de la part de mes camarades, je l'appris assez bien»

» Après mon apprentissage, je voyageai jusqu'en

1490. A mou retour, mon père contracta avec Jean Frej, dont j'épousai la fille, nommée Agnès. J'eus en dot deux cents florins et JeanFrey célébra la noce à ses irais. Bientôt mon père tomba malade et nul ne put le sauver. Sentant sa fin approcher^ il resta calme et résigné; me recommanda ma mère^ et mourut. Que Dieu loi soit propice! Depuis, je nourrissais mon frère Jean; çuant à André, il voyageait.

» Deux ans après la mort de mon père, je recueillis chez moi ma mère indigente jusqu'en 1513. Que Dieu ait son imel En 1321, ma belle-mère mourut, et mon beau-père deux ans après. »

Hien n'est aussi profondément triste que ce journal Viaud on pense aux heures de mélancolie amère pendant lesquelles il fut écrit, quand on songe que, chaque fois que le peintre reprenait la plume pour redescendre dans son passé triste déjà, mais bien moins triste que son présent, c'était après quelque nouvelle scène intérieure, car une douleur quotidienne et affreuse veillait au foyer de sa maison ; et cependant, quand il parle de sa femme, la cause de cette tristesse, le démon de sa rie, pas un reproche à elle, pas un reproche à Dieu ; puis on sent que cette pensée qui le brûle, et qu'il n'épanche pas au dehors, l'amène à se rappeler ceux ^'il aimait, et dont, enfant encore, il emplissait son cœur. Alors, il se souvient de son père mort, de ses .

frëres morts aussi. 11 voit que, de tout cet amour dont Dieu semblait l'avoir environné pour qu'il put plus tard lutter contre les choses de la vie, il ne lui reste plus rien à l'heure où il soufifre. Il voit qu'il faut s'isoler avec sa douleur, et, le soir, après quelque journée longue de travail et de tristesse, il s'enferme dans son atelier, et, là, le peintre, au milieu de ses productions, Thomme avec ses souvenirs se fait peine ; il jette librement sur le papier les scrupules de cette douleur qu'il ne peat garder, et qui, à force de lui serrer le cœur, finirait par lui tuer l'imagination, et, si cela arrivait, malheur à lui ! car il faut que, chaque jour, il entre assez d'or dans la maison pour que le mauvais génie de son âioe se taise.

Ce qui domine surtout dans ce journal, c'est ce respect filial, éternel et immuable qu'il voue à la mémoirt de son père. On devine, à ce récit vrai, simple, pat^ia^ cal des émotions de la famille, ce qu'il y avait de religieusement grand dans l'âme retournée à Dieu et qui invoque sans cesse comme son plus heureux souveoi) sur la terre, comme son plus puissant patron dans le ciel

Chaque fois que, dans cette famille nombreuse ef unie comme celle des premiers pères, il arrivait iB nouvel enfant, c'était sous une double invocation don blement sainte qu'il entrait dans ce monde.

Le soir de sa naissance, son père l'inscrivait à oôl

des noms de ses frères et de ses sœurs ; puis il donnait ' au nouveau venu, à son tour, deux noms : celui du saint qui présidait au jour de sa naissance et celui d'un grand artiste vivant, ce dernier fût-il au fond de TMlemagne^ au bout de la terre, et, après avoir reçu ces deux patrons, qui, suivant l'esprit religieux de son père, devaient le faire grand dans ce monde et heureux dans l'autre, l'enfant n'avait plus qu'à se laisser vivre, (arnn amour inaltérable veillait sur lui.

N'y a-t-il pas quelque cbose de vraiment chrétien et de vraiment grand dans cette communion intérieure qne le maître de la famille fait du saint et de l'artiste four que tous deux veillent à la gloire et au salut de son fils? N'est-ce pas une belle chose que ce vieillard & profondément croyant, qui prend pour intermédiaire entre sa prière et Dieu le saint du jour où nait son enbut, sachant qu'auprès du Seigneur, tous les saints, syant eu les mêmes mérites, ont la même puissance, à Texception du Christ et de la Vierge, qui, ayant plus «ouffert, ont plus obtenu?

Et le saint homme considère ce double patronage bmmeune chose toute simple et toute naturelle; à i^té du nom de l'enfant, il écrit son invocation aux deux parrains, puis tout est dit. H continue dans son ^e et chaque jour la prière écrite dans le livre de la Iknille*

, Gomme le dit le peintre lui-mèma, c'est lui que son père distingue entre les autres. H semble avoir eu pour Albert la révélation d'un avenir plus grand ou peutêtre un pressentiment d'une existence plus triste, les deux raisons qui peuvent augmenter l'affection d'un père, parce qu'elles parlent, l'une à son orgaeU, l'aube à son autour. Alors il veut le suivre dans sa route, il lui enseigne lui-même son art, et l'infloence de la religion du maître se manifeste plus tard dans le génie de l'élève.

En effet, au moment où Albert Durer parait, tout tend à une transformation générale. Le christianisme va recevoir une double atteinte, en art avec Raphaël et Michel-Ange, en croyance avec Luther*

L'école si chaste et si chrétienne du Pérogin, dont le pinceau semble béni par la mère de Dieu, va faire place à une autre école. Au sentiment idéal va succéder le sentiment de la forme. Les vierges poétiqueset célestes, les anges divins et bienheureux voilent leurs formessous la chasteté de leur tunique, et, n'ayant de la fenmM que le sentiment qui fait rêver, vont être remplacés par de$ madones plus humaines, par des anges plus terrestres, laissant déjà voir et deviner de la femme ce qui iait déârer : portraits de modèlesou de maitressesaimées dont le génie du peintre a pu retracer la beauté, mais n'a pu idéaliser le regard, créatures belles après tout, riches de

couleurs, de formes et d'attitudes chez Raphaël, paissantes de conception, de stature et de poésie large chez Michel-Ange, mais moins simples, moins chastes, moins saintes que ces blanches créations dont Giotto, frère Jean de Késole et le Pérugin ont étoile le ciel de Tart.

Eh bien, chez Albert Durer, se révèle encore cet amour de l'art chrétien qui va s'efifaçant et ne tardera pas à disparaître tout à fait. Et cependant le peintre aHemand n'étudia jamais les grands maîtres italiens. Toute son inspiration et toute sa poésie lui viennent donc de hii seul, enfant d'un pays qui, n'ayant pas l'air |Rir et le ciel bleu de l'Italie, ces deux sourires de la nature dans lesquels Bien se montre, rêve plutôt qu'il ne sent, et devine plutôt qu'il ne voit.

L'art arrivait donc à l'Allemagne a cette époque un peu comme son soleil lui arrive, taché d'ombre et ie brouillard, si bien qu'au moment où, à Florence et iHome, deux liouveaux apôtres, Raphaël et Michel- Ange, allaient prêcher une nouvelle doctrine, Albert Durer en était encore à débrouiller le chaos et à cher- *er son moule, qui, tout incomplet qu'il est peuWtre, l'en est pas moins beau.

En effet, c'est à peine si Albert Durer pouvait se serwde l'héritage que lui avaient légué ses prédéces- «urs; et cependant on conviendra qu'il a fait faire un ws immense à la peinture si l'on pense à ce qu'elle était

en Allemagne quand il Ta prise, et à ce qu'il en ayait . fait quand il est mort , sans ajouter qu'il découvrit encore la gravure, cette Amérique de l'art. !

Ce qu'il y a de remarquable aussi chez Albert Durer, c'est le charme, le goût et le fini des ornements. En Italie, le pays bleu, la maison n'est que le moyen de faire entrer le plus d'air possible entre quatre murs: de là les immenses palais, les immenses salles laissant toujours entrevoir, comme le plus bel ornement, quelque coin du ciel par quelque ouverture. En Allemagne, le pays gris, la maison n'est, au contraire, qu'un moyen d'exclure le plus possible l'air froid et malsain : de là les longues draperies, les vastes meubles, les fenêtres closes, dérobant toujours un ciel rayé de pluie ; de là les demi-teintes et le besoin d'ornements pour suppléer à la nature qu'on perd. On comprend donc l'étude que les Allemands, soit peintres, soit graveurs, devaient faire de ces sortes de choses qu'on méprise si fort lorsqu'on peut, comme à Florence et à Rome, découper ses tètes sur un fond bleu.

Mais aussi, avouons-le, ce ciel gris et sombre ajoute souvent à la création du peintre ou du poète une poésie qui ne peut naître du soleil. Celui qui veut créer, soit avec la plume^ soit avec le pinceau, et qui s'isole dans une de ces salles aux tentures tristes, au jour douteux, finit par donner au type qu'il rêve cette teinte mélan-

qa^il reçoit des objets extérieurs : c'est alors qu'il trouve, Rembrandt, ses fonds sombres ; Goethe, son Werther; Hoffmann, ses fantômes; Shakspeare, son Hamlet. Mais qu'un poëte grec ou latin s'enferme et se fasse, à l'aide de draperies et de fenêtres closes^ Bn jour inconnu^ et parvienne, à force d'imagination, à faire passer devant ses yeux un de ces types du Nord, â peine la fenêtre sera-t-elle ouverte, que le nouveau-né, ne reconnaissant pas sa patrie, disparaîtra dans un îayon de soleil ou se fondra dans un parfum de fleur, sans que jamais peintre ou poète puisse le ressaisir. C'est qu'il faut laisser à chaque pays son caractère, à ebaque climat sa poésie, à chaque homme sa pensée ; chercher dans la peinture et la poésie septentrionales ta rêverie de l'ombre et du brouillard, et dans les peintures et les poèmes méridionaux l'amour et la vie du ^leil ; lire Hoffman, Gœthe et Shakspeare le soir; lire Rrgile, Horace et TibuUe en plein jour, car on est tou- ^nrs sûr, en ouvrant un poëte grec ou latin, que levers ^a chanter au soleil, à moins que le poëte, comme Mde, n'ait écrit loin de sa patrie, dans un pays que 'exil faisait triste et sous un ciel que le regret faisait ombre.

Quant à Albert Durer, il avait donc, comme nous avons dit, outre l'influence mélancolique des objets

ztérieurs, l'influence de sa propre tristesse. C'est par I. i«

la douleur, souveot, qu'on arrive a la foi. Il n'y a donc rien d'étonnant^ le peintre étant malheureux, qae ses types soient chrétiens, ces types vivant du reflet de sa

Si la vanité pouvait remplacer Tàme, si le peintre avait pu, comme l'aigle du Nord, effacer son eœur sous un blason, nul n'eût été plus heureux que lui; car, comme Rubens et Titien, il avait auprès de lui un prince qui le comprenait.

Frédéric m avait donné à l'Autriche cette devise :

• AETOr

Ce qui veut dire : Austriœ est implore orbi «niverso» (Il appartient à l'Autriche de commander au monde entier.) Après quoi, il s'était empressé de mourir et avait laissé à d'autres le soin de réaliser cette prophétie^ sachant fort bien que, lui régnant, elle ne se réaliserait jamais. Maximilien était donc devenu empereur d'Allemagne.

Or, c'était à la fois un homme de guerre et nn homme d'art que le nouvel empereur, qui, en 4495, avait soutenu, comme un simple chevalier, dans un tournoi, l'honneur de l'Allemagne; qui, plus tard, avait, comme saint Louis, rêvé une croisade, et s'était dit illuminé de Dieu, et dont le règne enfin touche a

ALBERT DURER 27î>

LooJs XI, à Léon X^ à Lntfaer, ces trois grands réfor-

II avait épousé, jeune encore, la fille de Charles le Téméraire^ alliance qui avait été arrêtée entre Frédéric in et le duc de Bourgogne dans une entrevue qu'ils avaient eue à Trêves. A peine entré dans la famille, répoux eut à continuer la lutte du père contre Louis XI, qni avait envahi l'héritage de la jeune fille, et, quoiqu'il n'eût encore que dix-huit ans, il força le roi de France à rendre le Quesnoi, Bouchain et Cambrai, et à accepter, le 17 septembre 1477, une trêve que, comme toutes les trêves qu'on faisait avec lui, Louis XI rompit aussitôt. Maximilien recommença donc les hostilités, gagna la bataille de Guinegatte; puis, ne voulant pas prodiguer ses forces, il attendit que le roi mourût ; car déjà, depuis quelque temps, le faucheur royal, tout en faisant renouveler son sang afiaibli, inclinait de plus en plus, vers la tombe dont il avait si grand'peur. Cependant Dieu en décida autrement, et, à la place du vieillard mourant, ce fut la belle et heureuse jeune femme qu'il rappela à lui ; et Marie, la fille de Charles, mourut laissant deux enfants : Marguerite et Philippe. Les états de Flandre firent proposer la main de Margoerite pour le dauphin de France. Elle fut acceptée; ce pi n'empêcha pas qu'à la mort du roi, l'ardiiduc, après Kvoir apaisé les troubles de Flandre, ne se préparât en-

core à tourner ses armes contre la France. Ce fat à ce moment qu'il fut élu roi des Romains^ et que, pour remercier Frédéric m, à qui il devait cette élection, il lui donna à Bruges des fêtes si brillantes, que les murmures des Flamands recommencèrent, mais si forts et si violents cette fois, que, si le nouveau roi ne fat promptement entré chez un apothicaire, il eût été massacré par la populace. Enfin, après une renonciation au gouvernement de Flandre, renonciation qu'il fit à haute voix devant la foule^ avec serment d'y être fidèle, il ne fut plus inquiété, et^ en 1489, le 22 juillet, fut signé, entre Charles Ym et la Flandre, un traité par lequel la Flandre se^soumettaiL

Maximilien s'était remarié avec Anne, fille du duc de Bretagne; mais Charles VIU lui enleva cette princesse. Le mariage n'ayant pas été confirmé, il lui renvoya Marguerite d'Autriche, à laquelle, dauphin encore, on se le rappelle, il avait été fiancé. L'empereur se ligua, pour venger cette insulte, avec les rois d'Angleterre et d'Aragon. Mais l'un, Henri Vn, après avoir mis le siège devant Boulogne, fit alliance avec Char- j les VllI, et l'autre abandonna Maximilien pour le Roussillon et la Cerdagne, que le roi lui céda. Quant aux Suisses, à qui l'empereur avait demandé des hommes; quant àla diète, à qui il avait demandé de l'argenl, il ne reçut rien des premiers et presque rien de la se-

conde, si bien qae, abandonné de tous, il fut forcé de capituler ; mais, sachant que Charles YIII, qui voulait aller en Italie, se débarrassait de ses ennemis voisins à tout prix^ il ne consentit à cesser les hostilités qu'en rentrant dans la possession des provinces qui avaient été l'apanage de sa fille, c'est-à-dire les comtés de Bourgogne, d'Artois, de Gharolais, et de la seigneurie de Noyers.

C'est alors que son père mourut, le 19 août 1493. Comme on le voit, le passé ne réalisait guère la devise ; restait l'avenir.

La première action de Maximilien, après la mort de Frédéric in, fut l'expulsion des Turcs, qui avaient porté le ravage jusqu'à Laybach et dans la Styrie. Après quoi, il se rendit à Inspruck et épousa, mais cette fois sérieusement, le ^16 mars 1494, Blanche-Marie, qui lui apporta en dot quatre cent quarante mille écus d'or.

Cette Blanche-Marie était la fille de Galéas-Marie Sforza, fils lui-même de Blanche Visconti et de François Sforza, lequel était fils naturel de l'aventurier Sforza Altendolo, le premier de cette race qui joua un a grand rôle en Italie pendant le xv* et le xvi* siècle. Comme on le voit, la nouvelle impératrice était d'une famille récente, dont l'élévation était due à un bâ- ^. Et si^ d'un côté, cette alliance donnait à Maximilien une influence dans les afl^ires d'Italie, de l'autre, cUe loi faisait perdre un soutien dans les seigneurs al-

282 ITALIEKS ET FLAMANDS

lemands, qui, daos le cas où Blancbe eût eu des eoiants, ne les eussent jamais regardés comme héritiers Ultimes de la couronne de leur père.

Roderic Borgia, qui n'avait que cinq en&nts, ce qui était un progrès sur son prédécesseur, qui en avait huit, avait été élu pape en 1492, et, à l'époque où nous en sommes, c'est-à-dire en 1494, Charles VIII s'avançait vers lltalie, où l'avait appelé Louis Sforza, l'oncle de Blanche-Marie etdeJean-Galéas,dont il était^en outre, le tuteur, et qui se mourait à Pavie , par abus de voluptés, disent les uns, par un poison lent et mortel, disent les autres*

Or, ce poison lent et mortel, c'était son onck qui le lui avait fait prendre. Maximilien, inquiété par cette invasion du roi de France, s'allia secrètement avec le pape, le duc de Milan, le roi d'Aragon^ les républiques de Venise et de Florence, descendit en Italie sous prétexte de se faire sacrer à Rome, fit donner, eu 1496, l'investiture du duché de Milan à Louis Sforza, promit neuf mille hommes à ses alliés et ne put ea donner que trois mille, grâce auxquels cependant Charles Vm perdit le royaume de Naples ; et, sachant que le roi marchait de nouveau contre lltalie, il trar versa les Alpes; mais, à la nouvelle que l'expédition était[retardée,il mit le siège— ne voulant pas être venu pour rien — devant Livourne, où, mal secondé par ses

alliés, il n'eut aueua succèSt et revint enfln dans ses États, oùratteBdaient de noavdles contestatîoDS avee la Franee.

C'est à cette époque qne la réputation d'Albert Dorer commençait à se faire» et arriva jusqu'à Maximilien. Nous aïons dit qne c'était nn homme de guerre que l'empereur, et nous l'avons prouvé. Nous avons dit aussi que c'était un homme d'art, et c'est chose facile i reconnaître.

Il fit demander Albert Durer pour lui confier l'exécatton de grands ouvrages» se prit d'une grande estime et d'une grande amitié pour le peintre» et fit pour lui toot ce qu'un prince peut faire pour un grand homme ; il le fit noble et lui donna pour armes trois écussons d'argent, deux en chef, un en pointe sur champ d'azur.

La première œuvre d'Albert Durer, orfèvre, avait été cette fameuse crmx maximilienne» chef-d'œuvre de délicatesse et de goât, destinée à orner l'église Saint- Pierre. Dans une hanteur de dix-huit pouces, elle représentait la vie de Jésus-Ghrist en cinquante-deux sujets en relief qui offraient plus de douze cents figures.

Il y a» sur un tombeau à Nuremberg, six statuettes d'Wbert Durer; l'une d'elles représente un moine la tète inclinée et se voilant entièrement le visage avec Bes deux mains cachées sous sa robe.

On ne voit donc qu'un capuchon s'abaissant sur des

plis. Eh bien, derrière ces plis réguliers et sees, oa devine la plus profonde douleur qui puisse s'amasser au cœur de lliomine, et la plus ardente prière qui puisse sortir de l'âme d'un saint II n'y a pas dans la création i des vierges douloureuses, des martyres sublimes, des christs mourants, dans tous ces types de souffrance terrible et d'agonie chrétienne que la plume et le pinceau ont pris au cœur de l'homme, d'expression de douleur et de recueillement plus simple, plus vraie, plus puis- ^.sante que celle-là. C'est une de ces émotions de la vie, sculptées en pierre devant lesquelles on s'agenouille, tant elles sont vivantes et palpables.

Albert Durer était douQ devenu l'ami de l'empereur, qui, comme plus tard Gbarles-Quint chez Titien, François I" chez Benvenuto, venait dans l'atelier du peintre* le voir travailler, le traitant d'égal à égal comme un souverain traite un autre souverain. Or, il arriva qu'un jour qu'Albert Durerj avait à dessiner sur une muraille trop élevée, et que l'empereur se trouvait là, il fut forcé de monter sur une échelle dont l'équilibre n'était pas sûr, et que Maximilien lui tint l'échelle en disant aux cou^ tisans :

— Vous le voyez, messieurs, le talent d'Albert Durer le place même au-dessus de l'empereur.

C'est que, comme nous l'avons dit à propos de Rubens, les rois et les princes de cette époque ne cher-

ehaient pas à se faire grands par eux seuls; c'est qu'ils 6ompreiiaientque,si la protection tombe des souverains aux artistes, la gloire monte souvent des artistes aux souverains; que l'échange même n'est pas toujours égal, que les rois donnent quelquefois moins qu'ils ne reçoivent ; que^ dans leurs rapports familiers avec les pnds hommes de leur royaume, il y avait peut-être autant d'égoïsme que d'admiration, et qu'enfin il n'en n'est que plus beau pour un pays, tout en agrandissant son territoire avec ses conquêtes, d'élargir sa pensée avec ses œuvres.

La réputation d'Albert Durer se répandait donc en Europe et arrivait même jusque dans l'Italie, qui, à la rigueur, eût pu n'avoir d'écho que pour ses propres grands hommes. Raphaël avait admiré chez le peintre allemand la pureté chrétienne qui présidait à toutes ses compositions, et un échange d'amitié avait été fait entre ces deux hommes. Raphaël, comme on le sait, était aussi l'ami de Marc-Antoine, et montrait à celui-ci les gravures que lui envoyait Albert, et dont il était si pand admirateur. Ce fut une révélation pour Marc- Antoine, qui, depuis longtemps, travaillait à la gravure, et qui, à l'aide de cet admirable talent d'imitation iu'il avait, se mit à contrefaire les gravures d'Albert Durer, et à les vendre comme des originaux. Mais il y avait une chose que le peintre ne pardonnait pas, c'é-

tait toute atteinte portée à son talent et à son indmdualité. H partit donc de Nuremberg et vint demander à Venise justice des contrefaçons de Marc-Ànioine, et s'adressa au Sénat pour qu'à Tavenir cela ne se mmyelàt pas.

Cest, du reste, une belle chose que cet homme fier de sa réputation, qui ne veut accepter devant ses contemporains qui le voient et devant la postérité qui le jugera, que la responsabilité de ses propres œuvres; qui veut être lui toujours et rien que lui, avec tousses défauts, avec toutes ses qualités, et qui^ conquérant oa novateur, entmd garder ce qu'il a conquis ou découvert.

Albert Durer montra donc au sénat de Venise le privilège que l'empereur lui avait accordé pour qu'il ne fût permis à personne d'imiter ses ouvrages, et demander que le Sénat le lui confirmât. Puis il alla à Bologne afin d'avoir un prétexte pour ne pas revenir tout de suite à Nuremberg, où il allait retrouver sa femme« et où, une fois de retour, il resta jusqu'en 4530, époj que i laquelle il commença dans lesPay&-Basle voyagi qu'il a écrit luinmème.

Sandrart prétend qu'il entreprit ce voyage pour si soustraire à ses chagrins domestiques, qui deveuaien tous les jours de plus en plus affreux, à cause de Tavar rice de sa femme, qui le faisait travailler jour el noil

pour avoir de Fargent : Nodu dHêque ad si^dium Ineri^

comme dit l'historien. Mais, dans la relation écrite par ee peintre lai-mème^ et qni semble eonfirmer, du reste, cette avance par le compte exact qu'il tient des dépenses, il dit avoir emmené sa femme avec lui. C'est même la première chose dont il parle ; car voici comme il s'exprime :

a Moi^ Albert Durer, an jour de la Pentecôte, je sois parti avec ma femme de Nuremberg pour Iqs Pays-Bas. Nous nous sommes arrêtés, le jour de notre départ, à Bacendorf, ou j'ai dépensé trois florins. Ensuite nous sommes arrivés le vendredi suivant à Porcbeim, et^ là, j'ai donné pour le v(qrage vingt-deux florins. De là, nous allâmes à Bamberg, où je fis cadeau à l'arcbevfrqued'un tableau de Marie; et, pour un florin, monnaie de cuivre, il m'invita comme convive, me donna on passe-port, trois lettres de recommandation^ et me délivra de l'auberge, où j'avais dépensé un florin. »

Gomme on le voit, la dépense semble la grande préoccupation du voyageur^ au point qu'il entre dans les détails les plus minutieux, comme ceux-ci, par

tt Nous arrivâmes à Schweinfurth, où je donnai dix sous pour un poulet et treize sous pour les gâteaux et le garçon. »

Cependant, un peu plus loin, ce journal devient

plus intéressant quand il parle de la réception qn'oa luifitiAntorff:

« Nous nous acheminâmes vers Antorff. J'arrivai dans l'aaberge de Jobst Planestjelh, et, le même soir, rarobassadeur, nommé Bernard Stecher, nous donna nn dîner splendide ; mais ma femme dina à l'auberge et je donnai au conducteur trou florins d'or pour noos avoir conduits trois personnes.

» Le dimanche suivant, qui était le jour de la Saint- Ossval, les peintres m'invitèrent dans leur chambre avec ma femme et ma servante, et firent servir, dans des coupes d'argent et autre vaisselle précieuse, un manger délicieux. Toutes leurs femmes étaient aussi là, et, quand je fus conduit à la table, des deux côtés le peuple était rangé comme si l'on eût conduit un grand seigneur. Il y avait aussi parmi les peintres des personnes de haut rang qui s'inclinaient devant moi de la façon la plus humble, en me disant qu'ils faisaient tout leur possible pour m'ètre agréables. Quand je fus assis, le conseiller d' Antorff, Ralhspoth, arriva avec deux domestiques qui me firent cadeau de quatre pots de vin de la part du conseiller en me disant qu'on voulait me rendre honneur et en m'assurant de la bonne volonté de leur maître pour moi. Alors je leur dis grands mercis et j'offris à mon tour mes services. Maître Peter, le menuisier de la ville, arriva et me fit ca-

deau de deux cruches de vin, ea m'offrant ses trèshombles offices. Nous restâmes réunis irè&-tard dans la nnit, et Ton me reconduisit chez moi avec des torches, chacun m'assurant de son désir de m'ètre agréable et me priant de faire de lui ce que je voudrais. Je les remerciai et me couchai. Je suis allé à Anvers, dans la maison de Quiniin Metzys, où j'ai mangé un diner splendide. Une autre fois, j'ai dîné avec l'ambassadeur dePortugal, que j'ai contrefait avec du charbon, etc., etc.

» Ma femme m'a conduit dans l'atelier des peintres, dans la maison de correction; ils ont4>âti là un arc de triomphe pour y amener le roi Charles. Cet ouvrage est long de quatre cents arcades et chaque arcade a quarante semelles : sur les deux côtes de la rue, on avait élevé deux estrades. Le tout, fort beau, coûta, y compris les peintres et les menuisiers, quatre mille florins : j'ai diné avec le Portugais... etc., etc.

» Sebalot Fischer m'a acheté à Antorff seize petites Passion pour quatre florins, ensuite trente aux grands livres pour huit florins, et puis six gravures de Passion pour trois florins et vingt demi-feuilles de toute sorte pour un florin. J'ai vendu ensuite, pour cinq florins, Qne autre petite gravure et un quart de feuille de desàn; ensuite j'ai changé à mon hôte up. tableau de Sainte Marie pour dev>x bouteilles de vin du Rhin. J'ai iaitle portrait de Felz, le ministre, etc.; j'ai fait pour

290 ITALIBNS ET FLAMANDS

kg peintres une composition avec moitié coulear; ensuite j'ai pris on florin pour ma nourritnre. J'ai bit eadean de quatre petits morceaux i maître ^TolfgaBg; j'ai donné un florin i maître Joachim, parce qu'il n'a prêté son domesitçue et m couleur^ et j'ai faii cadean de trois mminaiesà son domestique. »

On voit, par ce que nousarcms cité de ce jouTBai, que l'homme économe domine l'artiste; peut-être derrière ces comptes que nous lisons avec indifférence et dont on pourrait blâmer celui qui les tenait, y ayait-il la crainte, s'ils étaient inexacts on si les dépenses étaieBi trop fortes, de provoquer encore quelques-unes de ces querelles intérieures auxquelles le peintre était en botte A chaque instant, et qu'il a supportées avec tant de résignation jusqu'au jour où cette pauvre âme si belk et si poétique a succombé et est retournée à Dien rendre ses derniers comptes de travail, de gloire et de douleur.

Du reste, ce voyage dans les Pays-Bas est un triomphe continuel: partout les artistes l'accueillent comme oa mutre passant en revue ses élèves, partout les sâgneius le traitant comme un prince visitant ses États. Cest([Q'i cette époque il était vraiment grand et qu'on pouvait k juger de toute sa hauteur et sous toutes ses faces.! avait déjà produit plus que qui que ce fftt, et cependant, comme on le sait, il n'avait commencé qs'i trente ans et par une œovre pieuse, par le portrait A

sa mère, qa'il plaça en tète de tout ce qu'il devait faire un joar, à la fois comme une dette et comme une invocation.

A ce tableau avaient rapidement succédé : son propre porlrait, pais le tableau des Mages, ceux de la Vierge eourorméepar les anges, d'Adam et Eve, qui sont à la galerie Pîtti ; le magnifique Crucifiement de NotreSeiitieur, où Albert s'est peint lui-même au milieu des papes, des cardinaux et des empereurs avec cette inscription : |i4Wer^tt5 Durerus, Norimb., faciebatanno de Virginis pariu 1511; Jésus-Christ partant sa croix ; la fameuse Assomption qui enrichissait les religieux de Francfort, grâce au pèlerinage qu'elle y faisait faire ; les portraits d'empereurs, d'apôtres qui ornaient la salle du conseil à Nuremberg ; Saint Philippe, Saint Jacques dans la galerie de Florence ; la Sainte Famille et les Dix mille Martyrs, une Nativité, une AdoratioUy »iine Fuite en Egypte.

Voilà à peu près pour les tableaux. Puis les Grâces, ilatées de 1497 ; le Sauvage, de 1503; Adam et Eve, de 1304; les Deux Chevaux, de 1505 ; la Passion de Notre- ^Seigneur, de 1507, 1508 et 1512; le duc de Saxe; de ' 1514; Mélanchtbon, de 1526, etc.; voilà pour les gravures. Outre cela, il avait encore fait un traité fort savant *or la géométrie, la perspective et l'architecture.

C'est dans ce voyage des Pays-Bas qu'il fit la con-

naissance de Lucas de Leyde, qui était son rival et qui devint son ami ; de Lucas, Tartiste merveilleux, qui s'était révélé peintre à neuf ans, et qui s'obstinait à poursuivre son art, sachant qu'un jour il en mourrait. Lucas et Albert se firent cadeau de leur portrait et se quittèrent, l'un pour faire un voyage, l'autre pour revenir mourir de chagrin à Nuremberg.

En effet, à partir de ce moment, Tartiste semble disparaître dans les souffrances de l'homme, sa vie se te^ mine, son martyre s'achève.

Il a accompli sa double mission de travail et de douleur, et, quand il, a épuisé ce que le Seigneur lui a donné de forces pour supporter les choses de la terre, il tombe, ainsi que le Christ sur la croix, en offrant au monde toute sa vie laborieuse comme un bienfait, et à Dieu toute sa vie d'artiste comme une prière.

Donc, le 9 avril 1528, on enterra à Nuremberg, dans le cimetière de Saint-Jean, tout ce qui restait d'Albert Durer, mort la veille, et, pour que le visiteur ne foulât pas sans le savoir la tombe de l'artiste, on grava sur le marbre cette inscription.

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