LUCA CRANACH
Nous sommes encore dans le xvi* siècle ; seulement, ce n'est plus au milieu de la cour de François P% en France, ou de la cour de Mantoue, en Italie, que vit l'homme dont nous allons dire la vie ; c'est à la cour de l'électeur Frédéric le Sage^ à qui Gharles-Quint dut fètre empereur, et c'est à côté de Luther, cette grande figure qui symbolisa l'époque, que nous allons chercher Parliste.
£n 4496, il y avait à Eisenach un enfuit de douze kos, Gis d'un mineur et du nom de Martin Luther, qui dlait, en chantant des cantiques, demander du pain de ^en porte* Cinq ans plus tard, ce même enfant^ levenu presque un homme, recevait, à l'université fErfarth, le degré de maître en philosophie. En 1510, four les affaires de son ordre, il allait à Rome, où il loyait ce que le&papes ont fait du trône de saint Pierre,
et, en I5iâ, Télecteur Frédéric faisait de luisoa favori; en 1 516, il commençait à exposer ses dogmes ; en 1517, il défendait les Augustins contre Tordre des Dominicains dans la guerre des indulgences. Léon X, de son trône pontifical, regardait toute cette lutte comme une lutte de moines, et ne voyait pas dans Luther l'homme qui devait porter le premier coup au saînt-siége. Cependant il le cita à Rome, et, comme le moine des ÀagQSkios ne répondait pas, il chargea le cardinal Cajetan délai faire rétracter sa doctrine ou de s'assurer de sa pe^ sonne, dont on ferait ce qu'on avait fait de Jean Hass, des cendres. Luther s^évada^ ayant déjà comme disciple celui qu'il avait eu comme protecteur. Il écrivit ^ pape, aux princes, aux nonces, à François P', à Charles* Quint avec un mélange d'humilité et d'orgueil, de sonr plesse et d'audace. Chaque jour, sa doctrine envahis* sait le peuple. D'abord il ne promettait que d'être m grand homme et il devenait un homme daagereuxi c'est qu'il marchait coupant dans les vieux principes la foi sans cependant toucher à cette foi, retranchail les dogmes des hommes sans attaqper la volonté di pieu^ et disant tout haut : « Dieu e^ grand et le papi est impie. »
Alorsje pape s'empressa de lancer contre lui bulle d'excommunication, et, le 45 juin iSâO, Cellisf fit brAler tout ce qu'il put rassembler des œuvres de Lq{
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ther, et, le 15 décembre de la même année, Luther brûla publiquement la bulle da saint-père et les décisions émanées du saint-siége. A partir de ce moment, la guerre était déclarée entre un moine et le pape^ entre le plus humble des serviteurs de Dieu et le plus hant représentant du Christ.
Le 3 décembre 1521 arriva une nouvelle bulle de Léon X, i laquelle Luther répondit de la même façon. Le peuple commença dès lors à perdre cette frayeur religieuse que lui inspirait l'homme à qui Jésus avait donné tout pouvoir, en lui disant : a Liez et déliez. » Alors la grande révolution commença, et la secousse qne le moine donna au pape fut si violente, que l'Europe entière en trembla. Puis, une fois l'impulsion donnée, il se rendit à ^orms, non pas comme un homme qui lutte, mais comme un homme qui triomphe; non pas à pied comme un apôtre, mais dans un char comme un vainqueur.
Charles-Quipt voulut, comme Léon X, faire rétracter Luther; mais l'empereur échoua comme le pape. U ne fit donc que ce qu'il pouvait faire, il lui donna Tingt et un jours pour se retirer où ilvoudrait . Luther se cacha alors au château de Wartburg, chez Frédéric, près d'Eisenach. Il y resta neuf mois, vivant comme un prisonnier royal et continuant d'écrire; puis, quand Charles-Quint retourna en Espagne, il redevint libre.
C'est à Wartburg qu'il eut avee le diable sa conférence, qui se tenniua par rabolitiou des messes privées ; c'est en sortant de Wartburg que Luca Cranacli fit son portrait avec la barbe longue, l'épée^ la cuiras^ et les éperons. À partir de cette époque, le peintre devint un zélé partisan et un fidèle ami du réformateur et le suivit à Wittemberg, où il fut nommé bourgmestre, n était de douze ans plus âgé que Luther, son véritable nom était Sunder ; mais on lui avait donné celui de Granach, la ville où il naquit en 1472.
Luca Granach. était donc devenu avec Mélanchthonle > compagnon de Luther, et souvent, quand le repos ve-f nait après la lutte, les trois hommes passaient des beureij entières à parler de leur avenir. Alors l'apôtre redeveH nait tout à fait homme, et, jetant les yeux sur sa vie eM sur son œuvre, il interrogeait l'artiste. i
— Vous êtes bien heureux, vous autres artistes! &^ sait-il à Luca ; quand vous avez une idée grande éi belle, forte et neuve, vous prenez une toile et un piiH ceau, vous faites vivre votre idée, vous la montrez àia foule, et la foule, qui peut toucher votre œuvre, qui voit par les yeux du corps ce que vous avez voulu lui faire voir, dit : « G'est beau 1 » Nous, outre l'œuvre à accomplir^ il y a la lutte continuelle avec les grands, avec le peuple ; nous avons des idées fières et nobIes> et, pour être compris de la foule^ il faut que nous ex-
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posions ces idées avec des expressions triviales, car c'est le peuple qui nous élève, nous. €e n'est pas à ceux qui nous lisent que nous devons notre nom, c'est ieenxqui nous écoutent ; et puis, quand tout ce bruit contemporain est éteint, quand toutes les bouches ont cessé de parler, quand toutes les haines ont cessé de vivre, quand, transformateur et disciples, tout a dispara sous six pieds de terre^ vient la postérité implacable qui nous juge^ la postérité qui ne voit rien, qui ne sent rien, qui ne comprend pas notre pensée telle {oe rJDq[>iration Fa fait surgir, mais telle que la tradition la lui répète, telle que Ta faite la haine ou Fanioar des écrivains ; et souvent l'œuvre où nous avons versé toute notre âme et toute notre conviction , tout ce que Dieu nous a donné de forces, tout ce que la terre DOQs offire de bonheur, on la couvre de boue et l'on nous en fût une honte. Que ne suis-je resté comme mon père, un mineur obscur ! Car il vaut encore mieux fooiller les entrailles de la terre que le cœur de llioaune. C'est une rude tâche que celle que j'ai entreprise, c'est peut-être une mission, c'est peut-être une folie ; j'ai porté le premier coup à une chose sacrée jusqu'ici ; j'ai voulu défaire ce que Dieu a fidt, et, quand les plus grands fronts du monde s'abaissaient devant le pape, je l'ai soufQeté, moi, pauvre moine. Comment cette postérité jugera-1>-eUe ce que j'ai fait? Gomme on
me juge déjà sans doute ; on nommera mou action une impiété, et bien heureux encore si Ton ne m'appelle que fou I
— Vous vous trompez, Luther^ lui disait Mélancbthon. Moi, je vous ai suivi partout, je vous ai va poursuivre la parole du Seigneur; j'ai vu vos saintes prières et vos saintes extases. Tout ce que vous avei fait est noble et grand ; nous marchons tous les deux dans la même voie, nous sentons tous deux une réforme, vous, avec tout l'emportement de la conviction, moi, avec tout le calme de l'espoir. Nous employons difiërents moyens pour arriver au même but. Mais, moi, je subis en entier votre influence ; il faut yo^ emportement à man cahne, il faut votre parole à mai pensée, il faut yçUe lumière dans mon chemin, et, si« je marchais sans vous, je n'arriverais pas. Ce ne sonh pas les hommes au front baissé, mais ceux à la tète haute ; ce ne sont pas les apôtres timides, mais les mis-i sionnaires hardis, que la foule veut suivre, et ce n'esti pas en parlant bas qu'on peut se faire entendre. Gonti* nuez donc, vous avez trop largement commencé pour vous arrêter là. La moitié de votre œuvre est déjà accomplie. Vous avez renversé d'un côté, reste à construire de Tautre; vous avez montré les abus, corrigez-les; agissez avec.votre conviction et votre pensée, ne suivez qu'elles et laissez le monde vous regarder et juger.
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Quant à Granach^ il avait, comme nous l'avons dit, suivi le courant; mais c'était daâs l'intimité qu'il vimi avec Luther. Les âmes comme celle du réformateur entraînent toujours après elles quelques hommes qui, tout en suivant une autre carrière, passent par leur ehemin. H y a de ces organisations puissantes qui semblent faites d'aimant^ et qui attirent vers elles tout ce qu'il y a de grand et de fort dans leur époque, et Luther était une de ces organisations-là. Tout ce qui était grand par la pensée ou par le rang l'écoutait et le suivait, Frédéric autant que Luca Granach.
C'était à la cour que le peintre avait connu le réformateur. En 1508, Frédéric lui avait accordé des lettres de noblesse, et, depuis ce temps, il n'avait pas quitté la cour ; il vit se succéder trois électeurs : Frédéric le Sage, Jean le Constant et Frédéric le Magnanime. Ce fut surtout ce dernier qui Tentoura d'une protection particulière. Quand, après la hataille de Muhlberg, il tnt fait prisonnier, sa seule distraction était de faire venir Granach dans sa prison et de le voir peindre défaut lui. C'est sans doute ainsi qu'il exécuta la Prédis ^toft de smnt Jean-Baptiste dans le désert, où Jean- Frédéric se trouve avec Luther au nombre des spectateurs, ainsi que le tableau représentant la Fontaine àe Jouvence. Dans cette composition, le peintre s'est abandonné à son imagination licencieuse. On y voit
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un grand nombre de femmes à qui Teaa merveilleuse rend ce qu'elles avaient perdu ; pi^ès de là, d'autres femmes sont à table avec des hommes, et, parmi lis hommes, il a encore placé Télecteur Frédéric. Lnct Granach vivait donc partageant son temps entre ^t* temberg et Weimar, quand il perdît son protecteur^ rélecteur Frédéric le Magnanime.
Or, voici ce qui s'était passé dans l'année i523.NeQ[ jeunes flUes, parmi lesquelles il s'en trouvait une issue de parents nobles et nommée CSatherine deBobre^se sauvèrent du couvent de Nimptsch près de Grimma, et le bruit courut que c'étaient les écrits de Luther qui avaient causé cette fuite. Un matin donc, la jeune G^ therine vint trouver le réformateur^ lui demandant a protection auprès de l'électeur, pour qu'il lui fût pe^ mis de rester à Wittcmberg. Il y avait chez la jeune fille une telle foi dans ce qu'elle avait lu, que l'on comprenait tout de suite que l'exaltation qu'elle avait pui^i sée dans les œuvres pourrait bien plus tard devenir di l'amour pour l'auteur, et, pendant les deux ans qu'eOi resta à Wittemberg, elle vint bien souvent écouter W parole qu'elle n'avait pu que lire. Catherine de Bob» était donc la plus fervente luthérienne qu'il y eût dam toute l'Allemagne, quand, le 13 juin 1525, elle chan-^ gea son nom pour celui de Luther.
Ce mariage renouvela les attaques contre Martin]
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qui répondit que rhomme ne pouvait pas plus se paslerde femiue que de manger; et, quelques années içrès, il accorda à Philippe, landgrave de Hesse, d'éfOQser sa maîtresse, quoique sa femme vécût ; disant eomme disait sa Bible : « Si vous ne voulez pas, une tatre voudra ; et, si la maîtresse refiise de venir, que » servante approche. »
Da reste, à cette époque, Luther n'était plus le pré*dicateur véhément, l'apotre inspiré* C'était un chef de fionfédération, qui disposait des forces d'une partie de TAllemagne. La première diète de Spire, en 1527, avait établi la liberté de conscience; celle de 1529 vrait voulu la restreindre ; il en résulta une protestalioa de la part de ses partisans, d'où leur est venu le lûm de protestants^
Le moment approchait où le réformateur n'aurait
lus assez de sa parole pour soutenir sa doctrine et où il «rait forcé d'emprunter le pouvoir des armes ; il autorisa alors la ligue de Smalkalde. « Si j'étais le maitK de l'empire, écrivait^il, je ferais un même paquet du i^ape et des cardinaux pour les jeter tous dans la ner Toscane. Ce bain les guérirait. J'y engage ma par nie et je donne Jésus-Christ pour caution. »
On commençait à le juger. La violence de son caractère l'emportait trop loin, comme il le disait lui-même. I<^ zwingUens l'appelaient nouveau pape, nouvel an-
techrist Muncer disait : a II y a deux papes, Luther est le plus dur. » Mélanchthon lui-même, qui n'avait pas assez de force pour arrêter cette yiolence, disait qu'il avait la colère d'un Achille et les emportements d'un Hercule. Toutes les modifications que Mélanchttion avait insérées dans la confession d'Augsbourg, il les détruisit par les articles qu'il fît recevoir à Smalkalde. Enfin, à partir de ce moment, il commença à marcher dans le mauvais côté de sa vie.
Luca Cranach vivait toujours auprès de lui, voient avec sang-froid cette lutte qui remuait tout, qui mettait l'Église en feu et l'Europe en sang.
— Vous vous perdez, lui disait-il parfois ; vous avez tout un édifice à construire et votre édifice pèche par sa base. Là, vous prêchez la communauté des biens et des femmes ; tôt au tard, cette loi tombera. Vous voulei prouver une chose que vous dites sainte, et vos partisans répandent le carnage et l'incendie. Groyez-n Luther, on ne bâtit pas avec des cendres : toute loi qô tue ne peut être une loi chrétienne. Dieu avait mis sar votre route Mélanchthon comme une digue à votre emportement, et voilà que vous vous éloignez de lui. Vous ressemblez plutôt à un chef de parti qu'à un envoyé 4« Dieu, et ce n'est pas avec l'épée qu'on prouve.
A quoi Luther répondait :
— Je suis trop violent, c'est vrai ; mais, puisqu'il me
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savent ainsi, ils n'ont qa*à ne pas lâcher le chien.
Qae répondait le Christ à ceux qui l'insultaient? Rien, et il est mort par eux et en priant pour eux.
Ainsi l'un devait laisser une religion qui emplirait le monde, l'autre tenter une réforme qui soulèveraitun peuple.
Luther mourut au milieu de sa sanglante mission, le 18 février i546.
Oatre les tableaux que nous avons nommés, on conliait encore de Luca Cranach : deux portraits de Frédé* rie et de Jean électeur de Saxe; de Christian n, roi de Danemark ; de Martin Luther; une grande composition leprésentant Adam et Eve nus^ et la Terdation de Jésus ions le désert.
Voilà tout ce que nous connaissons du peintre comtemporain de Luther, plus son portrait à lui, qu'il envoya à Auguste n, roi de Pologne, et dont celui-ci a &it don à la galerie de Florence.
nu DU TOMB PBBUUK*