‹ Italiens et FlamandsChapitre 6 sur 24 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

|CHEL LÉVr FRÈRES, LIBllAIRES ÉDITEURS

RUS VIVIENNE, 2 DIS ET BOCLETABD DES ITALIENS, i5,

A la Librairie Nouvelle.

Tous droits réserves

OUINTIN METZYS

D y avait, en 1470, à Anvers, nn maréchal renominé, qni &isait travailler un grand nombre d'ouvriers laborieux et infatigables, et, chaque jour, la forge résonnait de son bruit cadencé et s'éclairait de cette teinte TOQgeâtre qui donne aux êtres et aux objets qu'elle anime un caractère si fantastique. Or, parmi ces ou- ^ers, il s'en trouvait un qui ne paraissait pas avoir été créé pour les durs travaux, et dont les mains faibles ne semblaient pas devoir tenir un marteau. C'était une nature à part, un exemple frappant de la force de la volonté et de la frêle délicatesse du corps; car, chez ce jemie homme, qui n'était autre que Quintin Metzys^ c*c-

tait la force morale qui soutenait la faiblesse physique, et, quoique, tout en exerçant ce métier, il sentit qu'il était plutôt fait pour un art, il y avait en lui un tel sentiment de patience, qu'il se résignait^ et une telle force d'émulation, que, mèifledaiis un métier, il ne voulait être dépassé par personne. Aussi était-ce le meilleur ouvrier du maréchal, et, tout bizarre que semblait son caractère, le maréchal l'aimait. En effet, Quintin Metzys, avec cette révélation intérieure qu'il pouvait faire autre chose que de frapper une enclume et de ferrer des chevaux, ne suivait pas les habitudes de ses compagnons de forge ; non pas qu'il les méprisât, mais parce que cela le fatiguait, et qu'une fois la tâche finie, il aimait mieux rêver seul que d'aller boire avec eux.

Un soir, donc, que tous les ouvriers du maréchal s'en allaient à un cabaret voisin, ils demandèrenti Quintin Metzys s'il les accompagnerait : celui-ci lo* fusa, mais comme on refuse a des amis.

— Qu'a-t-il donc? dit un des ouvriers à son caott^ rade, quand le jeune homme se fut éloigné. |

— Il est amoureux, répondit l'autre-

— Eh bien, qu'est-ce que cela fait?..» Cela n'empèj che pas de boire, au contraire* |

— Oui, mais il est triste ; et ça Tempèche de boii^ ça.

* — C'est qu'il a pris l'amour i l'envers, reprit ij

questionneur; car, moi, je snis amoureux et je suis gai.

— Oui» mais tu n'es pas amoureux d'une fille trop riche et trop belle pour toi ; et c'est ce qui arrive à ce pauvre garçon, qui est fou de la fille d'un homme qui ne veut la donner qu'à un peintre ; et, comme ce n'est pas avec un marteau et une enclume qu'on fait des tableaux, il en résulte que le pauvre diable est triste, et qu'à moins que le père ne change un jour d'avis, ce qui n'est guère probable, Quintin Metzys risque fort de ne jamais épouser sa belle*

Et, là^essus, ils se remirent à boire sans plus s'occuper de la tristesse de leur compagnon de travail.

Quant à Metzys, il avait, comme nous l'avons dit, quitté ses camarades et les avait laissés au cabaret, et, le front baissé et sans regarder devant lui, il avait suivi un chemin bien connu, où le guidait son cœur à défaut de ses yeux. Puis tout à coup il s'arrêta , eomme un rêveur devant la réalité, à une porte qu'il n'avait aucun droit d'ouvrir alors : il se cacha dans l'ombre, et, les yeux fixés sur une des fenêtres de la maison, il attendit ce que, chaque soir, il attendait et ce qui lui donnait, chaque soir, assez de force pour le travail du lendemain.

Puis, quand il eut vu s'ouvrir cette fenêtre, quand nu signe eut répondu à son regard comme dans une vision céleste, et quand, après ce seul bonheur tant at-

tendu, la fenêtre se fut refermée, Metzys reprit son chemin, un peu moins abattu qu'en venant, se disant, comme il se disait tous les soirs : I

— Elle m'aime l

Et il fallait que, sur ces deux mots, il bâtit tout un avenir. Parfois l'espoir lui venait, et, quand il sortait d'une église où il avait prié Dieu, et qu'en regardant les chefs-d'œuvre de l'époque il pensait qu'il lui en fallait faire autant pour réussir, tout son espoir s'évanouissait et il se retrouvait face à face avec ce mot : impossible!

Il rentra donc, comme chaque soir, après' ce court bonheur, et retrouva cette autre moitié de son âme qui priait sans cesse pour lui, sa mère, et l'embrassa pieusement en lui disant :

— Bonjour, ma mère.

— Comment vas-tu ce soir, Quintin?

— Bien, ma mère, merci.

Il l'embrassa de nouveau sans voir les deux lames qui tombaient des yeux de la vieille femme, et rentra dans sa chambre, seul avec ses vues.

De là les heures d'insomnie et de Qèvreoù l'ouvrier rêvait l'artiste, où l'humble forgeron rêvait la gloire, où le pauvre amant rêvait l'amour, heures qui lui prenaient la moitié de sa nuit pour le laisser encore plus triste et plus impuissant que jamais.

Il est de ces douleurs de Tàme qu'on peut assez corn-

QUINTIN MfeTZYS S

primer pour qu'elles échappent aux yeux des étrangers, mais qu'on ne peut cacher à Tamour de sa mère : ainsi, tous les matins, à l'heure où Metzys se rendait à la forge, sa mère comptait, sur le visage pâle de son enfant, les heures sans sommeil de la nuit ; la pauvre femme, sans qu'aucun aveu lui eût été fait, avait compris que son amour ne suffisait plus pour faire vivre son fils, et, sans oser le questionner, elle attendait qu'il fût parti pour pleurer tout î\ son aise.

Cependant, un matin, il était tellement abattu, il était si affreusement pâle, que sa mère ne voulut pas le laisser sortir; que, le soir, à l'heure où il devait se diriger vers cette rue où était tout son bonheur, sa faiblesse était si grande, qu'il ne put quitter son lit.

C'est qu'à la fin le désespoir et le découragement avaient été plus forts que cette volonté qu'il leur opposait, et qu'aux nuits courtes du sommeil avaient succédé les insomnies entières; c'est qu'il avait une de ces maladies auxquelles on a donné différents noms, mais qui sont toujours les mèmes^ qui creusent les joues, qui ternissent les yeux, qui rongent le cœur.

C'est dans cesmoments-là> quand on voit tout espoir s'enfuir, qu'on se tourne vers les consolations que Dieu nous laisse ; et Quintin Metzys, ne pouvant plus aller, le soir, puiser son bonheur dans la vue de sa maîtresse, se rejeta entièrement dans l'amour de sa mère.

Il lui conta tout; et la pauvre femme, qui ne pouvait rien, qu'offrir sa yie en échange de celle de soa fils, comprit tout de suite qu'à moins que Dieu ne fit un miracle, ce fils allait mourir.

Un de ses compagnons de forge, qui venait souvent le voir, arriva, un jour, chez lui au moment où passait la procession instituée pour les malades; il tenait à la main une de ces images gravées en bois que la confrérie distribuait.

— Eh bien, Metzys, oonmient vas-tu? lui dit le forgeron en entrant

— Toujours de roème^ mon pauvre ami.

— Je t'apporte une image de la confrérie*

— Pourquoi faire? dit le malade.

— Pour te guérir. La procession a eu lieu. On en a distribué; et, comme je sais les cures merveilleases qu'elles font, je t'en apporte une.

— Mais il y a des maladies qu'elles ne guérissent pas, reprit Metzys, et j'ai une de ces maladies-là.

— Pourquoi te décourager? C'est ce découragemequi te fait mal. Distrais-toi, et tu guériras. Quand elle ne servirait qu'à te distraire, c'est toujours quelque chose. Prends-la et amuse-toi à dessiner ces bonnes fi- j gures de saints-là; cela te fera passer le temps, etc'e^ quelque chose quand on est malade.

£t le forgeron sortit après lui avoir serré la main

et en laissant, sur son lit, l'image miraculeuse.

Lorsque Metzys fut seul, il retomba dans ses rêveries, sans paraître se souvenir des paroles de son ami. Sa mère se tenait auprès de lui, comme son ange gardien, priant toujours ; puis, comme elle vit qu'il commençait à s'endormir et que les heures de sommeil étaient rares pour son fils, elle quitta sa chambre.

A son réveil, Metzys retrouva l'image où le forgeron Tavait laissée et la prit machinalement d'abord, en diant:

— Ce n'est pas encore cela qui pourra me sauver !

Et cependant il ne la regardait plus avec indifférence, nais avec recueillement Sans doute, il lui adressa une prière intérieure; sans doute, il lui parla de celle dont Pamoor aurait fait sa vie et dont la perte allait causer sa mort; mais, quelle qu'eût été la prière de Metzys, à la Tue de cette image, ses yeux se voilèrent de larmes, et, i travers ces larmes, il lui sembla voir ces naïves flgu- Ks de saints lui sourire, il lui sembla avoir entendu ee mot : a Espère! » qu'on écoute toujours et qu'on est toujours prêt à entendre quand on souffre. Enfin ses pleurs cessèrent; il regarda plus attentivement la pieuse image; il se leva de son lit sans la quitter des yeux ; il se dirigea vers une table^ s'y assit, et se mit à copier les bienheureux saints, dont les figures lui souriaient encore. Il semblait plutôt un homme endormi, obéis-

sant à un pouvoir magaétique, qu'un hooune éveillé suivant sa volonté, tant ses yeux étaient fixes, tant sa respiration était faible. Cependant, par moments, son visage souriait ; c'est que la copie commençait àpieadre forme aussi, dans les mêmes sentiments et dans la même expression que l'original; c'est que les saints commençaient à l'encourager; c'est que la cure miraculeuse prédite par le forgeron se faisait ; c'est qu'enfin | Metzys entrevoyait presque distinctement le but qu'il', n'avait pu que rêver. Au bout d'une demi-heure, il s'arrêta, la sueur sur le front^ comme un homme qai sort d'un mauvais rêve. Il regarda.

La ressemblance était parfaite, c'était à devenir fos.

La vieille et pauvre femme, penchée sur son fils, avait suivi toutes ses angoisses, avait compris tousses rêves, et, sans doute, tout le temps que son fils avait travaillé, elle avait prié, elle. Toujours est-il que, quand la chose fut terminée, quant Metzys se leva, il

trouva le regard de sa mère humide de ces pleurs qui fait venir la joie ; et, comme le cœur d'un fils et d*QiM mère se comprennent sans le secours de la bouche (t par la voix secrète de l'âme, ils se jetèrent dans les bm l'un de l'autre.

En ce moment, le visiteur de la veille entra. Metzjs alla à lui, et l'embrassa de façon à l'étouffer.

— Tu m'as sauvé la vie l lui dit-il.

— Comment?

— Avec ton image I dit Metzys s'apprètant à sortir.

— Je le savais bien, moi ; et tu reviens à la forge ?

— Je ne suis plus forgeron.

— Eh bien, qu'est-ce que tu es alors?

— Je, suis peintre.

— Peintre, toi?

— Moi.

— Ah ça ! la maladie a changé ; tu es fou. Il est fou, votre fils, dit le forgeron à la mère de Metzys, celui-ci étant déjà parti.

— Dieu est grajid et bon, dit la vieille mère, et Dieu ipitié de lui, voilà tout.

— Nous verrons bien. Je vais l'attendre, reprit le fargeron.

Et il s'assit à la même table où venait de travailler Metzys. Alors il aperçut l'original et la copie ; il resta Éipéfait : le miracle était évident et palpable et dépasttit toute son imagination. Il attendait donc avec impatience le retour de son ami, ne comprenant pas son Ivasque départ et curieux d'en apprendre la cause et ks suites.

Une demi-heure après, Metzys arriva.

— D'où viens-tu ? lui demanda le forgeron.

— De chez mon beau-père.

— Ta es donc marié?

iO ITALIENS ET FLAMÀHDS

— Non ; mais je le serai bientôt.

Le forgeron revint à sa première idée, que son ami était fou. Cependant il voulut en avoir la conviction avant de s'en aller, et il lui demanda qui il allait épouser.

— Une femme jeune, belle et riche, qu'un peintre seul pouvait épouser, et je viens de me présenter.

— Mais, avant que tu sois de force i faire un ta- Meau, il se passera bien du temps, et ta femme s'ennuiera peut-être d'être veuve d'un mari à venir.

— Elle attendra.

— Comment as-tu fait?

— Je suis allé, comme je te le dis^ûs, chez le père; Je lui ai demandé la main de sa ûUe, qu'il m'a refusée,

— Naturellement.

— Il m'a dit l'avoir promise à un peintre, et qne, -s'il la donnait à un autre, il faudrait que celui-là eût plus de talent que le fiancé. Et, comme, lorsqu'il m'a demandé ce que j'avais fait jusqu'à présent, je lui ai répondu que j'avais battu te fer, il m'a ri au nez.

— Et alors?

— Alors, je lui ai dit simplement : « Attendez six mois, et, si dans six mois je ne vous apporte pas mt meilleur tableau que votre fiancé, vous lui donnerei votre fille. » Il a continué de rire et m'en a défié. J*ai accepté le défi et lui aussi , et je vais nie mettre i l'œuvre.

QUENTIN METZY5 11

<^To as raison^ mon garçon; il faut battre le fer tandis qu'il est chaud I dit le forgeron qui puisait ses conseils dans son état.

•— Et maintenant, merci, mon franc ami, car c'est â toi que je dois tout cela ; donc, à six mois la noce.

Et les deux hommes se séparèrent, l'un pour aller annoncer la nouvelle à la forge, l'autre pour entreprendre sa grande tâche.

Alors commença une lutte obstinée de Tartiste contre Tartisan, lutte qui dut amener bien des découragements à mesure qu'elle grandissait. Bien souvent le pauvre apprenti peintre dut retomber, épuisé de fatigae et de désespoir, en voyant le peu qu'il avait fait et ce qui lai restait à faire. Certes, il ne s'était pas trompé sur la révélation miraculeuse de l'image; mais encore fallait-il passer, pour arriver à son but, par les études et le travail nécessaires, et^ s'il n'avait eu cette pensée éternelle d'amour qui ne pouvait se réaliser que parla gloire, il eût abandonné son projet comme im^

Le temps passait, cependant , et Metzys avait disparu dans l'accomplissement de son œuvre, reparaissant de temps en temps pour reprendre haleine, et «'enfonçant de nouveau dans sa fièvre de gloire. Enfin 3 reparut tout à fait, pâli par sa victoire, comme un vitre le serait par une défaite, mais le regard fier et

rayonnant, plein de sa conviction^ de sa force, ouûs sans orgueil.

Depuis six mois, le miracle promis avait eu lieu: les saints avaient tenu parole : aussi alla-t-il frapper violemment à la porte où tant de fois il . avait rêvé sans espoir.

— Àhl c'est vous, Metzys? lui dit son futur beaupère en le voyant entrer ; vos six mois sont écoulés, et vous venez vous avouer vaincu.

— Non pas, maître, lui répondit l'artiste; j'ai encore quinze jours devant moi ; mais, avec votre permission, je prendrai l'avance.

— Au moins il n'y a pas de fatuité, reprit le père.

— Non ; mais il y a le désir bien naturel, ayant tout | fait pour le gagner, de recevoir le prix du pari, maître, puisque vous avez perdu.

— J'ai perdu ?

— Ohl mon Dieu, oui! et, si vous étiez assez bon pour vous déranger une fois, — ce que je n'aurais pas souffert si j'avais pu apporter la preuve, mais elle est trop grande ; — si vous voulez, dis-je, venir avec moi, vous me donnerez votre avis sur certain tableau que je compte offrir à l'église qui me mariera.

Les deux hommes sortirent Huit jours après, Quintin Metzys était marié, à la grande admiration des forgerons d'Anvers, devant le

QUIMTIN METZYS 13

tableaa qui représente , au fond , rinhumation du Christ, sur le volet de droite la tète de saint Jean-Baptiste servie à la table d'Hérode, et sur le volet de gauche saint Jean dans l'huile bouillante. C'est un des tableaux à volets que l'on trouve en entrant dans la chapelle Sixtine de l'église Notre-Dame d'Anvers, et c'est QQ des plus beaux Metzys.

Dans la même église, et près de la première œuvre du peintre, se trouve le dernier ouvrage du forgeron ; c'est un puits dont les ornements ont été, non pas travaillés à la lime, mais battus au marteau.

Comme on le pense bien, l'originalité de son mariage, sa première profession, et par-dessus tout son talent incontestable, acquirent à Metzys une grande réputation. Le public est toujours heureux, en achetant ou en admirant seulement les œuvres d'un homme, de trouver dans cet homme quelque événement original, quelque aventure extraordinaire qui le poétise encore. Les Anglais ont au plus haut point ce caractère particulier du public. Aussi Metzys était-il devenu comme un pèlerinage pour l'Angleterre, et sans cesse ses tableaux passaient aux mains des Anglais qui venaient prendre à Anvers leurs denrées artistiques ; si bien que maintenant, à part deux ou trois œuvres, on ne peut guère dire ce que sont devenues les productions du forgeron peintre.

Cependant on retronve eneore de lui, outre le tableau devant lequel eut lieu son mariage, un portrait de sa femme, œuvre de reconnaissance et d'amour, et son portrait à lui, qui font tons deux partie de la galerie de Florence; puis deux époques de la vie du Christ, la Vierge et l'Enfant Jésus et le Christ et sa Mère, admirables tous deux de sainteté et de poésie.

Ses autres tableaux furent tellement dispersés, qu'il serait impossible de les nommer.

Voilà donc la vie du forgeron Metzys, telle que la résume ce vers latin écrit sur son tombeau :

Connubialis amor de mulcibre fecit Âpellem.

Quintin Metzys est mort, en 1529^ à Anvers, âgé de soixante-et-dix-neuf ans.

11 fut d'abord enterré dans l'église des Chartreux de Kie, puis ensuite transféré au pied de la tour de la cathédrale, où est maintenant son tombeau avec cette épitaphe :

QUINTINO METZIS

INCOXPÂAABILIS ÂRTIS PICTORIiE ADKIRATRIX

ORÂTAQCB PÛSTERTFAS,

ANMO, P06T OBITDM SSGULARS

a3. 13. G. XXIX

POSCIT.

Page 1