LA GROTTE DES NYMPHES
« nord, est à l’usage des hommes; l’autre, au sud, est « plus divine; januÿs les hommes ne la franchissent,
« car c’est le chemin des immortels.
« Par là ils se dirigèrent connaissant les lieux ; le « vaisseau s’élance à demi sur la grève, tant était forte « l’impulsion donnée par les mains des rameurs. Ceuxa ci descendirent du navire bien garni de rames à « terre : ils enlevèrent d’abord Ulysse avec la toile et « la brillante couverture du pont voûté, et le déposè- « rent profondément endormi sur le sable ; ils débar- « quèrent ensuite les trésors que les illustres Phéaciens, « inspirés par la magnanime Minerve, lui avaient don- « nés, lorsqu’il retourna dans sa patrie ; et ils les « entassèrent au pied de l’olivier, hors du chemin, de « peur qu’un passant, avant le réveil d’Ulysse, n’y a portât les mains. »
La localité est décrite dans ce passage avec une telle précision qu’il n’y a pas moyen de se tromper ; car on voit devant le petit golfe deux petites roches escarpées, inclinées vers l’entrée, et, tout près, sur la pente du mont Néion , à cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer, la grotte des Nymphes. Il y a effectivement dans celle-ci, du côté nord-ouest, une espèce de porte naturelle de a mètres de haut et de 4o centimètres de large, par laquelle on peut entrer dans la grotte, et du côté sud un trou rond de 82 centimètres de diamètre, qui forme la porte des dieux; car la caverne a dans cet endroit une profondeur de 17 mètres, et ainsi l’homme ne peut pas entrer par cette voie.
22 l'intérieur de la grotte des nymphes.
L’intérieur est complètement obscur ; mais mon guide y alluma un grand feu de broussailles, de sorte que je pus examiner la grotte dans tous ses détails. Elle est presque ronde, et a 17 mètres de diamètre. De l’entrée jusqu’au fond , il y a une descente de 3" 3o, et on y découvre des débris de gradins taillés dans le rocher; du côté opposé on voit un autel fort mutilé. Du plafond pendent des masses de stalactites de formes bizarres, et avec un peu d’imagination on y reconnaît des urnes, des amphores, et les métiers de tisserand, sur lesquels les nymphes tissaient des draperies couleur de pourpre. C’est dans cette grotte qu’Clysse, par le conseil de Minerve et avec son assistance, cacha les trésors qu’il avait reçus des Phéaciens (Od., XIII, 361-371).
Nous redescendîmes au golfe ou port de Phorcys, et nous continuâmes notre chemin jusqu’au pied du mont Aétos, qui a cent cinquante mètres de haut, et qui, au sud, est séparé du mont Néion par une vallée très-fertile, d’une centaine de mètres de large, qui traverse le petit isthme. A l’est, la montagne forme, sur les cinquante premiers mètres de sa hauteur, une pente très-douce, qui abonde en sources de bonne eau, et qui est dans un état florissant de culture. Elle est bordée par le golfe Aétos ; je tâcherai plus tard de prouver que c’est le port de l’ancienne capitale d’Ithaque.
Du côté nord, le mont Aétos se continue par une chaîne de rochers, d’environ cinquante mètres moins élevés, qui portent les noms de Palæa-Moschata, de Chordakia et de Sella. Du côté ouest, il descend brus-
LE MONT AÉTOS.
quement dans la mer , dont la couleur bleu foncé indique déjà à un mètre du rocher une énorme profondeur.
L’ascension de l’Aétos est très-difficile et très-pénible pour un étranger, surtout pendant les grandes chaleurs de l’été, car ses flancs, qui s’élèvent sous des angles de quarante-cinq à cinquante degrés, sont jonchés de pierres, et à défaut de chemin il faut presque continuellement grimper à quatre pattes.
Mais les indigènes, habitués à escalader les rochers, montent sans la moindre fatigue sur l’Aétos; et ils cultivent même toute la montagne jusqu’en haut, partout où ils découvrent un peu de terre parmi les pierres. L’unique instrument dont ils se servent pour la culture des montagnes est une houe pointue ($ixùlct'), avec laquelle ils remuent un peu la terre pour y déposer quelques graines de lin ou de froment.
Je fus très-étonné de voir qu’il n’y a que très-peu d’oliviers sur les pentes de la montagne, car cet arbre est très-productif dans les îles Ioniennes, dont il parait être originaire, et il y acquiert des proportions telles qu’il ne ressemble en rien aux arbres fruitiers de France, mais aux arbres massifs et pittoresques des forêts.
Nous montâmes sur l’Aétos du côté ouest, la pente y étant un peu plus douce que des autres côtés : on y voit de nombreux vestiges d’un ancien chemin, qui apparemment menait du palais d’Ulysse au petit port appelé aujourd’hui Port de Saint-Spiridon, lequel se trouve aussi à l’ouest de l’ile, entre l’Aétos et le Néion.
24 RUINES SUR LE SOMMET DE l’aÉTOS.
Il me fallut une demi-heure ponr parvenir au sommet du côté sud, sur lequel se trouvent les ruines d’une tour de pierres grossièrement taillées, de i mètre à i ”66 de long, sur i mètre à 1 “35 de large, posées les unes sur les autres sans ciment. Cette tour a 6 m 66 de long et de large, et évidemment au milieu se trouve un souterrain, peut-être une citerne, car toutes les pierres de l’édifice penchent vers le centre et y forment une espèce de voûte.
A dix mètres plus bas se trouve un gros mur de circonvallation, de construction semblable, tandis que deux autres murs cyclopéens, munis de tours de défense, descendent vers le sud-ouest et le sud-est, et leurs formidables ruines s’étendent sur la pente de la montagne jusqu’à une distance de 6o mètres du sommet.
A partir de la susdite grande tour, lacimedel’Aétos, d’une largeur qui varie de 8 à io mètres, s’étend sur une longueur de 74 mètres, en s’élevant graduellement de i3 mètres.Tout cet espace est couvert d’immenses pierres, qui évidemment n’ont jamais été touchées par la main de l’homme, et qui repoussent la supposition qu’il s’y soit jamais trouvé un édifice.
Après ces pierres suivent les ruines d’une autre tour de construction cyclopéenne, de 8 mètres de long sur autant de large. Puis vient une citerne ronde, taillée dans le rocher, de 5 mètres de profondeur ; le diamètre est en haut de 4 mètres et de 6 mètres au fond. Ensuite le sommet s’élargit, devient parfaitement uni, et s’étend sur une largeur de 27 mètres et
RIIXES DU RALAIS d’uLYSSE. 25
sur une longueur de 37 mètres, jusqu’à l’extrémité nord.
C’est sur cet espace que se trouvait le palais d’Ulysse; maison n’v voit malheureusement que les ruines de deux murs parallèles d’enclos; puis une petite citerne domestique, ronde, taillée dans le rocher, de 1 “34 de profondeur ; le diamètre est en haut de 1 “ 33 , en bas de 1 “67 .
A l’extrémité nord, on voit les ruines de deux grands murs, dont l’un descend vers le nord-est, l’autre vers le nord-ouest. A seize mètres du sommet, du côté est, on trouve une très-grande citerne ronde, taillée dans le rocher, de 10 mètres de profondeur; en haut le diamètre est de 8 mètres, en bas de 12 mètres.
Le palais royal était grand , à plusieurs étages , et avait une cour, car Ulysse dit à Eumée ( O / /., XVII , 264-268) ;
Euptat’, -fl jxoéXa £yj t a&e Stopiata xaV ÔJuazoç,
Peîa S’ àpiyvwT’ ê<m xai e’v -KoXkoîaiv t^jaÔai.
È£ STÉpeoV ETSp’ EffTtV ' g7nn<TX7,Tai $£ Cli aùX‘/j Totyco xai ôptyzciîat, 6upai S’ eùepxE'eç eioîv AixXi&eç" oùx av ti; puv àvijp Û7ïepo-'Xt<7<TaiTO.
« Eumée, sans doute voici la superbe maison d’Ualysse; elle est facile à reconnaître au milieu d’une ■ multitude d’édifices; elle a plus d’un étage; la cour « est munie d’un mur à mantelets; les portes sont « solides et à deux battants; nul homme ne pourrait « la prendre d’assaut. »
LE PALAIS d’üLYSSE,
Le palais était orné de hautes colonnes (Od., XIX, 38); autour de la table, dans la grande salle, étaient assis les cent huit prétendants ; il y avait en outre dans la salle huit domestiques, un héraut et un chantre ( Od ., XVI, a47-a53); le palais était ùij/viXdç, «haut» (I, ia6); il avait de hautes voûtes, û^epetpriç (IV, 757 ); il était OiJ/o'poipoî, « grandiose » (X, 474)-
Nous voyons aussi que Pénélope monta le haut escalier dans le palais, prit la clef et se rendit avec les servantes dans un appartement éloigné (Od., XXI, 5-g). Il n’y a donc pas de doute que le palais n’ait occupé tout le plateau uni du sommet, et que la cour n’ait été entre les murs parallèles de circonvallation , qui sont à 3o mètres l’un de l’autre. Dans cette cour était l’autel de Jupiter (XXII , 334).