‹ Ithaque, le Péloponnèse, Troie;Chapitre 2 sur 140 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

Nous quittâmes Hambourg le 28 novembre i 84 1 ; mais le 12 décembre, dans un ouragan terrible, nous fîmes naufrage sur la côte du Texel. Après mille dangers, tout l’équipage fut sauvé. Je pensai alors que ma destinée était de rester en Hollande , et je résolus d’aller à Amsterdam pour devenir soldat. Mais cela n’allait pas aussi vite que je l’avais pensé; quelques florins que j’avais réussi à ramasser en demandant l’aumône sur l’île de Texel et à Enkliuyzen furent dépensés en deux jours à Amsterdam. A bout de ressources, je feignis d’être très-malade, et je fus admis à l’hôpital. Je fus tiré de cette affreuse position par le brave courtier de navire, J. -F. Wendt, de Hambourg, qui, ayant entendu parler de mes malheurs, m’envoya le produit d’une petite collecte qu’il avait faite pour moi. Il me recommanda en même temps à l’excellent M. W. Hepner, consul général de la Confédération du Nord à Amsterdam , qui me procura une place de garçon de bureau chez M. F.-C.

Quien.

Dans ma nouvelle place, mon occupation était de faire timbrer des lettres de change et de les encaisser en ville, de porter des lettres à la poste, et d’en chercher d’autres. Cette occupation ina-

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chinale me plaisait; car elle me laissait le temps de songer à mon éducation négligée.

Je m’empressai d’abord d’apprendre à écrire lisiblement, et je me mis immédiatement après à l’étude des langues modernes, pour améliorer ma situation. Mes appointements ne s’élevaient qu’à 800 francs par an : je dépensais pour mes études la moitié de cette somme , de l’autre moitié je vivais; mais j’en vivais péniblement. J’habitais pour huit francs par mois une misérable mansarde sans poêle, dans laquelle je grelottais en hiver et je rôtissais en été; un peu de bouillie de farine de seigle composait mon déjeuner; mon dîner ne me coûtait jamais plus de quatre sous. Mais rien ne stimule plus à l’étude que la misère et la perspective certaine d’en sortir à force de travail.

Aussi me mis-je d’abord à l’étude de l’anglais avec un zèle inouï. La nécessité m’indiqua alors une méthode qui facilite énormément l’étude des langues; cette méthode est de lire beaucoup à haute voix, de ne jamais faire de traductions, de prendre tous les jours une leçon, d’écrire toujours des compositions sur les sujets qui nous intéressent, de les corriger soi-même sous l’oeil du maître, de les apprendre par cœur, et de réciter

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mot pour mot dans la leçon du lendemain ce qu’on a corrigé la veille. Ma mémoire était mauvaise, parce quelle n’avait pas été exercée depuis mon enfance; mais je profitais de chaque moment et je volais même du temps pour apprendre; jamais je ne faisais mes courses, même sous la pluie, sans avoir mon cahier à la main et sans apprendre par cœur ; jamais je ne faisais queue à la poste sans lire. Je fortifiai ainsi ma mémoire peu à peu, et je réussis en six mois de temps à apprendre à fond la langue anglaise. J’appliquai alors la même méthode à l’étude du français, dont je maîtrisai également les difficultés en six autres mois. Ces études forcées et excessives avaient fortifié ma mémoire dans l’espace d’un an, à tel point que l’étude du hollandais, de l’espagnol, de l’italien et du portugais me parut des plus faciles, et je n’eus pas besoin de mettre plus de six semaines à chacune de ces langues pour la parler et pour l’écrire couramment. Mais ma rage pour les études me faisait négliger mon occupation machinale de garçon de bureau , et surtout lorsque je commençai à la croire indigne de moi ; aussi mes chefs ne voulaient pas me faire avancer; ils croyaient probablement qu’un homme qui montre de l’incapacité pour le ser-

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vice de garçon de bureau devait par cela même être totalement incapable d’une occupation supérieure.

Enfin, par l’intercession de mes braves amis, L. Stoll de Mannheim et Ballaufif de Brême, je réussis à obtenir une place comme correspondant et teneur de livres au bureau de M\l. B. -II. Schrôder et C ic d’Amsterdam , qui m’engagèrent aux appointements de i ,200 francs ; mais, voyant mon zèle, ils me payaient 2,000 francs pour m’encourager. Cette générosité, pour laquelle je leur serai éternellement reconnaissant, fit en effet mon bonheur; car, croyant que je pourrais peut-être me rendre plus utile par la connaissance de la langue russe, je me hâtai de l’apprendre. Mais je ne pus me procurer en fait de livres russes qu’une vieille grammaire, un dictionnaire et une mauvaise traduction de Télémaque. Malgré toutes mes recherches, je ne réussis pas à trouver un professeur de russe, car il n’y avait personne à Amsterdam qui sût un mot de cette langue. Je me mis donc à étudier seul; et, à l’aide de la grammaire, j’appris en quelques jours les caractères russes et leur prononciation. Je commençai alors à suivre mon

ancienne méthode d’écrire des historiettes en

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russe de ma propre composition et de les apprendre par cœur. Comme je n’avais personne pour corriger mes exercices, ils devaient être affreux ; mais je tâchai en même temps de me corriger parla pratique en apprenant le Télémaque par cœur. Je crus que je ferais plus de progrès, si j’avais auprès de moi quelqu’un à qui je pourrais raconter les aventures de Télémaque, et je louai à cet effet, pour quatre francs par semaine, un pauvre juif, qui devait venir chaque soir écouter pendant deux heures mes récits russes, dont il ne comprenait pas une syllabe.

Comme les plafonds en Hollande sont en simples planches, on entend au rez-de-chaussée ce qui se dit au troisième étage. Mes récits à haute voix incommodaient donc beaucoup les autres locataires, qui se plaignaient au propriétaire; et deux fois on me força de déménager pendant mes études de la langue russe. Mais ces désagréments n’affaiblirent point mon zèle, et, au bout de six semaines, j’écrivis ma première lettre russe à un Russe à Londres, et j’étais déjà en état de converser couramment dans cet idiome avec des négociants russes qui étaient venus à Amsterdam pour les ventes publiques d’indigo.

Lorsque j’eus fini l’étude de la langue russe,

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je commençai à m’occuper sérieusement de la littérature des langues que j’avais apprises.

Au commencement de l’année 1 8 ^ 6 , mes braves chefs m’envoyèrent comme agent à Saint-Pétersbourg, où, un an plus tard, j’établis une maison de commerce pour mon propre compte ; mais, pendant les huit ou neuf premières années que je passai en Russie, j’étais tellement surchargé de travaux que je ne pouvais pas continuer mes études de langues, et ce ne fut qu’en i854 qu’il me fut possible d’apprendre le suédois et le polonais.

Quelque désir que j’eusse d’apprendre le grec, je n’osais pas en commencer l’étude avant d’avoir atteint une certaine position de fortune, car j’avais peur que cette langue ne me charmât trop et ne me détournât de mon commerce. Mais enfin, ne pouvant plus résister au désir d’apprendre, en janvier i856, je m’y mis vaillamment, d’abord avec M. N. Pappadakes et puis avec M. Th. Bimpos d’Athènes, en suivant toujours mon ancienne méthode. Je n’employai pas plus de six semaines à maîtriser les difficultés du grec moderne, et je me mis ensuite à l’ancienne langue, que j’appris en trois mois suffisamment pour comprendre quelques-uns des anciens auteurs et

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