LES DEUX ANCIENS PORTS
Palæa-Moschata , et qui doit avoir été le port principal delà ville homérique, soit qu’il entrât dans le petit golfe de Saint-Spiridon, situé sur la côte ouest d’Ithaque au pied du mont Aétos,* et justement vis-à-vis <le l’ancienne ville de Samos en Céphalonie.
En arrivant à Ithaque j’ai moi-même débarqué dans ce petit golfe, qui serf encore aujourd’hui de port pour les barques. L’isthme entre ce port et celui d’Aétos n’a, je le répète, qu’une largeur de 800 mètres, et comme on va du golfe de Saint-Spiridon à Samos en une heure, par un vent favorable, tandis que cette traversée exige toute une journée, en partant du golfe Aétos et en doublant l’ile du côté sud, il n’y a pas le moindre doute que les deux golfes 11’aient servi comme ports de mer aux habitants de l’ancienne capitale.
Il paraît certain aussi que le golfe de Saint-Spiridon a toujours servi de port aux habitants du palais d’Ulysse, car la pente ouest de l’Aétos est, je le répète, un peu plus douce que les autres, et un chemin commode, dont on découvre encore çà et là les traces conduisait en serpentant par cette pente, dudit golfe au sommet de la colline. Aussi les prétendants étaientils sûrs que Télémaque débarquerait à son retour de Pylos et de Lacédémone dans ce port vis-à-vis de Céphalonie ; car autrement ils 11e se seraient pas mis en embuscade de ce côté de l’ile pour le tuer avant son arrivée ( Od ., IV, 669-671).
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l’ile d’ astéris.
Ôcppa (juv aùtàv iovrœ T.oyrdou.ai <pu>.â^a)
Êv ttoçOu.ü iôâ/.r,; te ÜSajjioto te raira^oÉcor,;.
« Eh bien ! donnez-moi un navire rapide et vingt a compagnons, pour que je le guette en venant, et « que je l’épie dans le détroit d’Ithaque et de Samos « escarpée. »
Puis Homère dit ( Od ., IV, 84^-847) :
MvflSTŸIpsî 5’ àvaêâvt e; ètte'tc'Xov ûypà xe'XeuS a, T'fl'XeaàyciJ ipovov aiirùv Èvî ^psaîv op|AaîvovTïç.
ÊoTl TIÇ V^oo; ULSGGYi âll TTETpTlESffa,
Me<rcr,yù; iôaxYiç te 2âg.otô te TranraXoEW/);,
ÀcTEptÇj où pLEyaXYi • Xi(«vê; 5’ Êvi vaiAoyoi aÙTŸi À(j.çt5ujj.oi • Tr, TovyE (ae'vov Xo^Ôwvteç Àyaiot.
« Les prétendants s’embarquèrent et firent voile « sur la route humide, méditant dans leur esprit la « mort cruelle de Télémaque. 11 y a une île rocheuse « au milieu de la mer entre Ithaque et l’âpre Samos, « Astéris, qui n’est pas grande; elle a des ports à deux « entrées, qui conviennent pour l’embuscade des na- « vires ; c’est là que les Achéens embusqués l’atten- « dirent. »
Ce qui m’embarrasse dans la topographie de l’Odyssée, c’est l’ile d’ Astéris, qu’on croit être l’ile Dascalion, parce que celle-ci est la seule ile dans tout le détroit entre Ithaque et Céphalonie, et on en tire la conséquence que la capitale homérique doit s’être trouvée nécessairement dans la vallée de Polis.
1,’lLE d’aSTÉRIS.
.le crois avoir suffisamment démontré que cela est impossible, et que la capitale doit nécessairement avoir été sur la pente de Palæa-Moschata ; il me reste donc à prouver qu’Astéris ne peut dans aucun cas être Dascalion.
Cette ile est à une distance de vingt kilomètres nord- nord-ouest de l’Aétos, et elle est si petite qu’on ne la voit point de cette montagne. Ainsi les prétendants ne pouvaient pas y épier le navire de Télémaque, qui, venant du sud, faisait voile pour le golfe de Saint-Spiridon. Ils ne pouvaient pas non plus s’y embusquer pour surprendre le navire du jeune prince, quand même il eût fait voile pour Polis, car Dascalion esta une distance de dix kilomètres ouest- nord-ouest de ce port et seulement à trois kilomètres de Cépbalonie. Il estimpossiblequeTélémaque, venant de Pylos (aujourd’hui Navarin), ait remonté le détroit entre Ithaque et Céphalonie autrement qu’avec un vent sud, sud-sud-est ou sud -sud-ouest, car l’art de la' navigation était alors encore dans l’enfance et on ne savait pas louvoyer.
Or les mêmes vents, avec lesquels Télémaque pouvait arriver à Polis , étaient justement contraires aux prétendants, qui n’auraient pu venir à sa rencontre avant son arrivée qu’avec un vent ouest, nord-ouest ou nord- ouest-nord. En outre Homère dit qu’Astéris est située « (Ae<i<nrpjî » (au milieu) du détroit entre Ithaque et Céphalonie., ce qui est en désaccord avec les distances ci-dessus indiquées de Dascalion. Mais, dans l’espoir de trouver encore d’antres preuves contre
74 EXCURSION A DASCALION.
l’identité d’Astéris avec Dascalion, je résolus de visiter cette dernière île moi-même.
.le me dépêchai donc d’arriver à Leuce (Asuxn) où je fus accueilli de nouveau avec un vif enthousiasme, et on m’offrit à l’envi l’hospitalité. Quoique je manifestasse le désir de partir de suite pour Dascalion, on ne voulut pas me laisser aller avant que j’eusse raconté de mes voyages et lu et traduit une centaine de vers de l’Odyssée.
Il était deux heures de l’après-midi lorsqu’enfm on consentit à me laisser partir. On me donna la meilleure barque du village, et à ma demande, combien l’on me prendrait pour la traversée, on répondit qu’on ne voulait rien accepter. Mais, comme je déclarai que dans ce cas je ne prendrais pas la barque, on dit enfin : lTXripwce tî Ôs'Xetî (pair ce que tu voudras). Un vent assez fort soufflait de l’ouest, et nous fûmes forcés delouvo\er continuellement, de sorte que nous n’arrivâmes à la petite île qu’à minuit. Mais le temps ne nous parut pas long, car je m’efforçai d’amuser les braves gens qui me conduisaient, et je m’amusai moi-même en les amusant. D’abord je leur lus et je leur traduisis dans leur dialecte la B a t p ay a u>j o p. ayy a ( combat entre les grenouilles et les souris) (i) d’Homère; ils ne cessaient pas d’en rire à gorge déployée : ensuite je leur racontai de mes voyages autour du globe.
Il faisait un temps magnifique; la pleine lune me
(i) Je vois avec étonnement que tous les ouvrages français traduisent BotTpayojiuou.ayja par : combat des grenouilles et des rats, tandis que le mot MT2 ne signifie pas autre chose que souris.
TOPOGRAPHIE DE DASCALION. 75
permettait de reconnaître de loin toutes les montagnes d’Ithaque et de Céphalonie, et d’examiner à mon aise la petite île de Dascalion. Celle-ci n’a que 99 mètres de long et 3a mètres dans sa plus grande largeur; elle consiste en un rocher plat et 11 ’est qu’à deux mètres au-dessus de l’eau.
Selon Homère (Od., IV, 844-845), l’ile d’Astéris avait un double port; Dascalion n’a pas même un enfoncement d’un mètre, et, vu la grande profondeur de la mer tout autour, il est inadmissible que de telles modifications aient pu survenir dans la topographie de l’ile.
Comme c’est, je le répète, la seule île entre Ithaque et Céphalonie, on croyait déjà dans l’antiquité que c’était X Astéris d’Homère, et elle était par conséquent, appelée Astéria. Mais aucun ancien auteur, dont les écrits soient parvenus jusqu’à nous, n’en parle, excepté Strabon, qui écrit (X, a) : « Entre Ithaque et Cépha- « Ionie est la petite île d’Astéria, elle est appelée As- « téris par le poète. Scepsios dit qu’elle n’est pas « restée telle que l’a décrite le poète quand il dit : Il y « a en elle double port propre pour l’embuscade.
« Apollodore dit qu’elle était encore ainsi de son « temps et qu’on y trouve la petite ville d’Alalkoméu nas, située sur l’isthme même entre les deux ports» .
Mais, comme Strabon n’émet pas son propre jugement sur Astéris , il est évident qu’il n’y est jamais allé.
Apollodore aura fait mention de l’ile d’Astéris dans son commentaire sur le catalogue des navires d’Ho-
76 NUIT A PASCALION.
mère ; mais cet ouvrage est perdu ; dans son livre que nous possédons sur les Dieux, il n’est pas question d’Astéris. Cet écrivain vivait dans la seconde moitié du deuxième siècle av. J.-C., et par conséquent cent ans avant Démétrios de Scepsis et Strabon. Si donc réellement Astéris était de son temps assez grande pour qu’une ville d’Alalkoménas se trouvât sur l’isthme entre ses deux ports, cette île n’a pu être réduite en si peu de temps à un rocher insignifiant, sans un grand bouleversement physique dont Démétrios de Scepsis et Strabon auraient eu connaissance.
Toutes les indications géographiques d’Homère sont tellement exactes que je n’ai pas le moindre doute qu’une petite île Astéris à double port n’ait existé de son temps ; mais, pour les importantes raisons que j’ai données, je dois la placer au milieu du détroit, vis-àvis de l’extrémité sud d’Ithaque. Cette île aura disparu soit par un tremblement de terre, soit par l’invasion de la mer, comme cela a été le cas pour tant d’autres petites îles.
Mes marins attachèrent la barque à une pierre à l’est de l’île, à un endroit où elle était protégée contre le vent, tant par le rivage même que par les hautes montagnes de Céphalonie. Ayant compté être de retour à Leuce vers sept heures du soir, nous n’avions pris avec nous ni pain ni eau , et , tourmentés par la soif et la faim, nous fumes forcés de passer la nuit sur l’île déserte. Mes marins se couchèrent dans la barque, et moi j ’étendis mes membres fatigués sur le rocher, en me faisant d’Homère un oreiller. On ne
RETOUH A LEUCE.
sent point que la pierre est plus dure qu’un bon lit, quand on est bien fatigué. A peine me fus-je couché que je m’endormis, et je ne m’éveillai que lorsque le soleil me brûla la figure.
Je réveillai les marins ; nous prîmes tous un excellent bain, en faisant deux fois à la nage le tour de l’île, et nous retournâmes ensuite avec un bon vent à Leuce, où nous arrivâmes à huit heures du matin.
On avait vu venir la barque, et on avait songé à mon déjeuner; mais malheureusement c’était un vendredi, ainsi jour de jeûne, et, du pain frais, des pommes de terre en robe de chambre, du sel, des raisins et de bon vin, c’était tout ce qu’on pouvait m’offrir; mais on me le présenta avec tant de bonhomie, de grâce et d’affabilité que ce déjeuner me parut un des meilleurs que j’eusse jamais goûtés.
"Le repas fini, on voulait me retenir le reste de la journée ; mais j’expliquai aux braves villageois que je devais visiter le village d’Exoge et puis retourner à Vathy pour partir encore le même soir par le bateau à vapeur pour l’isthme de Corinthe. J’obtins à force de raisons qu’on me laissât partir, et, comme je devais repasser par Leuce en allant à Vathy, nous remîmes nos derniers adieux jusqu’à mon retour.