CHAPITRE XL
Évasion nocturne. — Escorte. — Voyage sur un mauvais cheval sans selle, ni étriers, ni bride. — Selle substituée par un instrument de torture appelé aa.fft.if to». — Ruines de Cléonée. — Fièvres pernicieuses. — Charvati. — Mycèncs ; son histoire. — ■ Citadelle d’Agameinnon avec ses immenses murs cvclopéens et sa grande porte avec deux lions en bas-relief. — Trésor d’Agamemnon ; sa grande porte ; ses deux chambres; les clous de bronze dans les pierres, qui prouvent que tous les murs étaient revêtus de plaques de bronze.
Il n’y a pas d’hôtel dans la nouvelle ville, et je dus passer la nuit sur un banc de bois dans une misérable gargote. Quoique je fusse harassé de fatigue , je ne pus pas fermer l’œil, car les moucherons ne me laissaient pas un instant en repos. J’essayai en vain de m’en débarrasser en me couvrant la figure d’un mouchoir ; ils me piquaient à travers les vêtements. Plein de désespoir, je courus à la porte pour sortir ; mais je la trouvai fermée. Le gargotier était sorti et avait emporté la clef. Au lieu de fenêtres, l’établissement avait des ouvertures quadrangulaires fermées par des barres de fer. Après un long et pénible travail, je réussis à arracher deux de ces barres, et, au risque
DÉPART DK CORINTHE.
d’ètre pris pour un voleur par les patrouilles <le nuit, je sautai dans la rue et j’allai me coucher sur le sable au bord de la mer où heureusement il n’y avait pas de moustiques. Je m’endormis à l’instant et j’eus au moins trois heures de bon sommeil.
A quatre heures du matin, je me levai, je nageai une demi-heure dans la mer et je retournai ensuite à la gargote, au grand ébahissement du gargotier, qui était justement occupé à faire l’inventaire de ses effets ; car, en voyant les traces de mon évasion nocturne, il avait cru que j’avais décampé en le volant. Tout fut bientôt expliqué, et je n’eus pas besoin de lire Homère à mon hôte pour regagner sa faveur; il resta très-content d’une pièce de deux francs que je lui payai pour les dégâts faits aux barres de fer.
Nous partîmes à cinq heures, les deux soldats et mon guide à pied, et moi monté sur un mauvais cheval, véritable Rossinante. Malgré toutes mes recherches je n’avais pu me procurer ni bride, ni selle, ni étriers, car ces objets sont considérés comme articles de luxe et n’existent pas à Corinthe. La bride était remplacée par une corde liée autour du cou du cheval, avec laquelle je ne réussissais qu’avec beaucoup de peine à le diriger. A défaut de selle on avait mis sur le dos de l’animal un cayfjiapiov, espèce d’échafaudage quadrangulaire en bois, muni de crocs aux quatre angles. Ces caypiàpix sont très-commodes pour transporter des fardeaux; mais leurs angles pointus en font de véritables instruments de torture, si on les emploie comme selle. Je fus cependant bien forcé de m’en
RUINES DE CLÉONÉE.
servir, caria chaleur était accablante, et surtout dans les montagnes, où il n’y avait pas le moindre courant d’air. A un crochet devant moi, à gauche, était suspendu mon sac de voyage, à un autre, à ma droite, un panier contenant les six vases que j’avais achetés du paysan de l’ancienne Corinthe; à des crochets derrière moi étaient attachés, d’un côté une grande bouteille contenant quatre litres de vin et de l’autre un sac avec deux pains pour nous et du fourrage pour le cheval.
Le chemin, qui n’est qu’un sentier, passe par une contrée très- montagneuse, et, après des ascensions et des descentes continuelles , de quatre heures, nous arrivâmes aux ruines de l’ancienne ville de Cléonée, où nous nous assîmes auprès d’une fontaine abondante pour prendre notre déjeuner frugal , qui consistait en pain sec, en eau et en vin. Puis mon guide et mon escorte reposèrent une heure, tandis que je me mis à explorer les ruines de Cléonée. Mais on n’en voit que quelques colonnes et quelques fondations d’anciens édifices. A côté de ces ruines est un marais dont les exhalaisons empestent l’air et produisent des fièvres pernicieuses, dont presque tous les habitants des environs étaient affectés.
Nous arrivâmes à midi et demi au sale et misérable village de Charvati, situé sur une partie de l’emplacement de l’ancienne ville de Mycènes, jadis capitale du royaume d’Agamemnon, et célèbre par ses immenses richesses. Mon guide et les deux soldats, qui avaient fait tout le chemin de Corinthe à pied, étaient tellement fatigués qu’ils ne pouvaient phsiincasaivrc à, l’a^
LA CAPITALE DU ROYAUME d’aGAMEMNON. 95
cropolo, qui se trouve à trois kilomètres de Charvati. Je leur permis de se reposer dans le village jusqu’à mon retour, d’autant pins que nous avions passé les montagnes et que je n’avais plus rien à craindre des brigands. En outre ils ne connaissaient pas Mycènes, même de nom, n’avaient aucune idée des héros auxquels cette ville est redevable de sa gloire et n’auraient, par conséquent, pu m’être d’aucune utilité ni pour m’indiquer les monuments ni pour stimuler mon enthousiasme pour l’archéologie. Je ne pris donc avec moi qu’un garçon du village qui connaissait la citadelle sous le nom de « xâc-rpov ’Aya[«u.vovo{ » ( forteresse d’ Agarnemnon) et la grandi; trésorerie sous celui de « zzyoç Ayaae'avovo; » ( tombeau d Agarnemnon).
Mycènes est nommée par Homère une fois « Mwoivyi » (//., IV, 5a), mais autrement toujours « Muxvjvai ».Vu la vaste étendue de l’acrople , il est probable qu’à une époque antéhomérique, la ville était concentrée dans la citadelle et qu’elle était appelée au singulier « Mu- X 7 iwi » {M y cène) , mais qu’elle fut appelée au pluriel « MuxŸivat » lorsque plus tard elle s’étendit sur le plateau hors des murs de l’acropole. Comme Homère l’appelle une fois au singulier « Muxvîwi », il semble que l’agrandissement de la ville ait eu lieu à l’époque d’Homère ou peu de temps avant lui, de sorte que de son vivant l’usage de dire Muxvîvy) ne s’était pas encore tout à fait perdu. 11 l’appelle (//. , VII, 180 et XI, 46 ) : « iroW^pugoç » ( riche d or)-, {IL, IV, 5a) « EÙpuaywoc » {aux larges rues) ; (//., Il, 56 q) « èüx upuvov itTo'XÎEÔpov » {ville bien bâtie) .