LE CÉLÈBRE TEMPLE DE JUNON
qu’en leur aspergeant la figure avec de l’eau. Revenus à eux-mêmes, ces braves gens tâchèrent de me persuader de rester la nuit dans ce village , en disant qu’il était déjà tard, et que nous ne pourrions plus atteindre Argos. Mais je n’avais que médiocrement envie de passer la nuit dans ce village, le plus sale et le plus misérable que j’aie encore vu en Grèce, dans lequel il n’v avait ni source, ni pain, ni fruits, et seulement un peu d’eau de pluie saumâtre, et je donnai donc l’ordre du départ. Mais, comme mes gens firent de nouvelles remontrances, je renvoyai les deux soldats en leur donnant une gratification; j’enjambai ensuite ma rossinante , et à force de coups de fouet et d’éperon, je réussis à lui faire prendre une allure presque rapide dans la direction d’Argos. Mon guide, qui était propriétaire du cheval, fut alors forcé de me suivre, et il le fit au pas de course pour me rattraper.
S’il est désagréable de galoper sur un mauvais cheval, même quand il est bien sellé, il est. bien plus désagréable encore de galoper sur un misérable animal, quia sur le dos, au lieu de selle, un échafaudage quadrangulaire en bois sans étriers , et une corde autour du cou au lieu d’une bride dans la bouche; mais l’on s’habitue à toutes les misères, surtout si l’on est très-préoccupé. Le vif désir que j’avais d’examiner le Héræum , le célèbre temple de Junon, et d’arriver encore le soir à Argos, me fit oublier que je n’avais pas de selle.
J’arrivai à cinq heures à ce temple, qui a été in-
ARliOS.
eendié par accident en 4^3 av. J.-C. Pausanias (II, 17 ) nous donne la description du nouveau temple, qui fut érigé à coté de l’ancien.
Les ruines se trouvent sur une colline, dont la plate-forme irrégulière est divisée en trois terrasses, qui s’élèvent l’une au-dessus de l’autre. Il ne reste qu’une subslruction massive, cyclopéenne, de l’ancien, et quelques murs de maçonnerie hellénique du nouveau temple.
J’arrivai à six heures et demie du soir à Argos, qui est construit sur les ruines de l’ancienne ville du même nom. La ville moderne n’a que huit mille habitants, mais elle couvre néanmoins une place immense, car les rues sont larges et toutes les maisons sont à un étage et entourées de jardins. C’est une des villes les plus industrieuses, une des plus agricoles et des plus florissantes de la Grèce.
Il n’y a point d’hùtel dans la ville, et, ne voulant pas me risquer de nouveau à passer la nuit dans une gargote, je fus forcé de me coucher, après le souper, dans un champ voisin.
Le lendemain matin, après le déjeuner, que je pris dans une gargote d’Argos, je montai sur l’acropole, située sur un rocher de forme conique de 334 mètres d’élévation. Deux gamins m’offrirent leurs services pour m’y guider, moyennant dix lepta (huit centimes chacun).
Cette citadelle était appelée dans l’antiquité du nom pélasgique Larissa, et aussi Aspis, ou bouclier, à cause de sa forme ronde ; mais on ne voit dans ses murs
LARISSA, L'ACROPOLE d'arüOS.
que de petits restes de construction cyclopéenne ; il reste même très-peu de la construction hellénique, et la plupart des murs ont été élevés par les Vénitiens ou par les Turcs. A présent la citadelle est abandonnée et tombe en ruines.
La vue d’en haut est magnifique ; on voit toute la plaine d’Argos, Tiryns, Nauplie, Mycènes, le lac Alcyonien, le marais de Lerne, etc.
Pendant une heure je restai sur le point le plus élevé <le l’acropole, en contemplant la plaine d’Argos et en repassant dans ma mémoire les principaux événements dont elle a été le théâtre. Là se fixa, en i856 av. J.-C., Inachus, et, en i5oo av. J.-C., Danaiis, avec des colons de l’Égypte. Là dominèrent Pélops, dont la péninsule a reçu son nom, et ses descendants Virée et Agamemnon, Adraste, Erysthée et Diomède ; là naquit Hercule, qui tua le lion dans la caverne de Némée et l’hydre dans le marais de Lerne. Déjà, dans la plus haute antiquité, Vrgos était divisé en plusieurs petits royaumes : Argos, Tiryns, Epidaure, Hermione, Trœzène et Mycènes, qui formèrent ensuite des États indépendants.
Argos, une des plus grandes et des plus puissantes villes de l’ancienne Grèce, était célèbre par l’amour de ses habitants pour les beaux-arts, et surtout pour la musique. Selon Pausanias (II, 19 et ao), la ville avait trente superbes temples , de splendides tombeaux, un stadium, un gymnase et maints autres monuments magnifiques ; mais il n’en reste que très-peu de ruines;
112 RUINES d’aRGOS.
A peine lus-je descendu de la citadelle avec mes deux jeunes guides, qu’une vingtaine d’autres garçons se joignirent à moi, et, quelque peine que je prisse pour me débarrasser de cette cohue, je ne pus pas y réussir. Ainsi escorté, je visitai d’abord les restes des anciennes murailles delà ville, puis l’ancien théâtre, dans lequel je comptai, divisés en trois sections, soixante et onze gradins, taillés dans le rocher, qui forme une courbure naturelle. Ce théâtre a 1 5 o mètres, et l’orchestre 67 mètres de diamètre; on calcule qu’il a pu contenir vingt mille spectateurs.
Près du théâtre sont les ruines de plusieurs temples, dans un desquels j'achetai d’un paysan , pour trois drachmes ou environ a fr. 60 c., un petit buste de Jupiter en marbre, qu’il prétendait avoir trouvé en labourant la terre.
Il n’y avait plus d’antiquités à voir, et je retournais donc à la ville, lorsque les vingt garçons, qui m’avaient accompagné malgré moi , demandèrent à grands cris d’ètre payés, car chacun d’eux prétendait avoir été mon guide. Pour me débarrasser d’eux , je donnai à chacun dix lepta (8 centimes, dont ils se contentèrent).
A A rgos, comme partout dans le Péloponnèse, presque tout le monde porte le costume grec national, qui consiste pour les riches en deux vestes de velours brodé d’or, et pour les paysans en une ou deux vestes d’étoffe simple ; en outre, tous portent la foustanella attachée au-dessus du ventre par un châle ou une ceinture, qui contient un ou deux pistolets et un poi-
LE VIN RETSINO.
gnard . Le costume des femmes consiste en une étroite veste brodée et une jupe aux couleurs vives : elles portent sur la tète un fez rouge turc avec un long gland de soie ou de fds d’or.
La chaleur était accablante ce jour-là, et elle était d’autant plus intolérable qu’il n’y avait pas un souffle de vent. Comme j’étais continuellement au soleil, j’en souffrais beaucoup , et tous mes vêtements étaient trempés de sueur. Une soif ardente me tourmenta toute la journée; j’avalai, sans réussir à l’éteindre, une quantité d’eau mêlée de vin, qui me suffirait pour une semaine dans les conditions normales. Comme partout en Grèce, le vin est excellent à Argos, et surtout le vin blanc, appelé relsino , auquel une espèce de résine qu’on y mêle donne un goût très-amer.
Vers les deux heures de l’après-midi, je pris place dans une voiture publique, qui allait à Nauplie, et je descendis en chemin, à sept kilomètres d’Argos et à trois kilomètres et demi de Nauplie, à la citadelle de Tiryns, située sur le plateau d’une petite colline et entourée de murailles d’une hauteur de 8 à 12 mètres et d’une épaisseur de 8 à 9 mètres. Ces murailles sont construites de grandes pierres grossièrement taillées de a à \ mètres de long, de i “33 de large et d’autant de haut. Pausanias nous dit que le héros Tiryns, dont la ville a reçu son nom, était fils d’Argus, fds de Jupiter; qu’il ne reste rien des ruines que le mur, qui est construit de pierres immenses, et qui a été bâti par les Cyclopes et que la grandeur de ces pierres est telle qu’un attelage de deux mulels