‹ Ithaque, le Péloponnèse, Troie;Chapitre 69 sur 140 · LA PLAINE DE TROIE · texte numérisé non relu

LA PLAINE DE TROIE

mangent les reptiles et les grenouilles, dont les marais voisins fourmillent.

Mon guide m’ayant conduit dans la maison d’un Albanais qui parlait un peu le grec, je le payai et je le renvoyai. Mais, à peine fus-je entré dans la maison, que je reconnus l’impossibilité d’y loger; car les murs, la couchette en bois qu’on me destinait, tout enfin fourmillait de punaises, et partout je vis la plus affreuse saleté. En entrant, j’avais demandé un peu de lait ; on me l’apporta dans une tasse , qui paraissait ne pas avoir été nettoyée depuis dix ans. Plutôt que d’y toucher, je serais mort de soif.

Je me vis donc forcé de coucher toutes les nuits en plein air, et, moyennant cinq francs par jour, je convins avec l’Albanais qu’il garderait mon sac de voyage etme fourniraitchaque matin un paind’orge. En mangeant ce pain, pensais-je, je ne verrai pas au moins par quelles mains, dans quoi et comment il a été fait.

Cet arrangement pris, je tâchai de trouver pour le lendemain un cheval et un guide qui parlât un peu le grec ; j’y réussis à grand’peine, moyennant 4 5 piastres (io francs) par jour; mais impossible d’obtenir, soit une bride, soit une selle; on paraissait ne pas connaître ces objets, même de nom, et je dus donc me contenter de nouveau d’une corde liée au cou du cheval et d’un sale et misérable caytiapiov.

Je confesse que je ne pus pas maîtriser mon émotion en voyant devant moi l’immense plaine de Troie, qui a été l’objet de mes rêves depuis ma première enfance. Seulement, elle me parut tout d’abord trop longue,

LES DEUX SOURCES d’hOMÈRE.

et Troie beaucoup trop éloignée de la mer, si réellement, comme le prétendent presque tous les archéologues qui ont visité ces lieux, Bounarbaschi est situé dans l’enceinte de l’ancienne ville. Mais , lorsque je regardai le sol et ne vis nulle part la moindre trace ni de tuiles ni de poterie, je commençai à croire qu’on s’était trompé sur l’emplacement de Troie, et mes doutes augmentèrent lorsque je visitai , en compagnie de mon hôte l’Albanais, les Sources au pied de la colline, sur laquelle est situé Bounarbaschi. On a toujours cru que ces sources étaient les mêmes que les deux sources dont parle Homère (//., XXII, 1 47- * 56 ) :

Kpouvcii à’ ïxavov xaXXippdu, évGa àè ■mr.yat Aoiaî «vaiçuouoi 2xap.âv&pou ÿtwi'tvToç.

A ptiv yap G’ G^axt Xtapw pe'si, âftipi xonçvoç Fiyvcxat è£' aùvîî;, wcel rupàç aiGoiuvoio •

A à’ értp y Ge'peï irpopési etxuta yaXâÇin,

H J^iôvi tjniypî), 7i si; u^axoç xpviaTaXXw.

ËvGa sir’ aùxawv itXuvoi sùps'eç èyyù; saeriv KaXot, Xaiveot, Ô0t etpiaTa ciyaXdevTa IlX'jveaxov Tpwwv àXojrot, xaXat ts Guyaxpeç,

Tô irpiv stc’ eiprîv7)î, rcpiv sXQeïv uîa; Àyaiôv.

« Et ils arrivèrent aux deux fontaines limpides, d’où a jaillissent les deux sources du Scamandre tour- « noyant. De l’une coule de l’eau tiède, et la fumée « s’élève au-dessus comme d’un feu brûlant ; l’autre « coule en été semblable à la grêle, ou à la neige froide, it ou à l’eau glacée. Là, à côté, sont de larges et bons

LES NEüX SOURCES d’hOMÈRE. 137

« bassins en pierre, où les femmes des Troyens et leurs « belles filles lavaient les vêtements brillants, jadis, « au temps de la paix, avant que vinssent les fils des « Achéens. »

Mais ces sources ne ressemblent en rien à cette description d’Homère, car, en descendant la colline de Bounarbaschi, on trouve d’abord, sur un espace d’un mètre carré, trois sources, dont une sort de terre et les deux autres sortent du pied d’un rocher. A quelques mètres plus loin, je trouvai deux autres sources, et, sur un espace de 5oo mètres, je comptai en tout trente-quatre sources. L’Albanais qui m’accompagnait prétendait qu’il y avait quarante sources, et que je m’étais trompé de six : à l’appui de son assertion, il me dit que cet endroit était appelé : Kirk Giôs, mots qui signifient les quarante yeux.

Je tins mon thermomètre de poche dans chacune des trente-quatre sources , et je trouvai à toutes une température de 17 degrés f.

Pendant les chaleurs de l’été, l’eau à 17 degrés paraît très-fraîche, tandis qu’avec la même température , elle paraît presque tiède pendant les froids en hiver.

Comme toutes ces sources , sauf une , jaillissent l’une auprès de l’autre du pied de deux rochers contigus, il me paraît impossible que leur température ait jamais pu sensiblement varier. En outre, si Homère eût voulu désigner ces sources, il n’aurait certainement pas parlé de deux seulement , tandis qu’il y en a trente-quatre ou quarante sur un tout petit espace.

138 LE RUISSEAU B0UNARBASCH1-S0Ü,

Toutes ces sources forment un ruisseau, appelé Bounarbasch i-So u , dans lequel on a établi des barrages, et qui fait tourner plusieurs moulins. Les rives sont d’abord si basses, qu’il inonde même en été la plaine voisine, et qu’il la convertit, à l’est et au nord des sources, en marais profond.

Ce ruisseau a de i à 3 mètres de profondeur et de 3 à 4 mètres de largeur ; il coule vers le nord parallèlement à l’ouest du Mendéri ( Scamandre ) et à l’est de la chaîne de collines , sur une étendue d’environ 7 kilomètres; et il est ensuite conduit par un canal artificiel, qui commence au nord-est de l’élévation, où est situé le tumulus appelé Udjek-Tépé , et qui aboutit à la mer Egée, près de la colline Béschica- Tépé.

La construction de ce canal, qui est taillé sur une grande longueur dans le roc, révèle une haute antiquité ; car c’est une œuvre dont la construction audacieuse et gigantesque rappelle les murailles de Mycènes et de Tiryns. Ce canal est d’une très-grande utilité, car il préserve une grande partie de la plaine à l’est d’inondations constantes.

Il n’y a pas de doute qu’avant la construction de ce canal, le Bounarbaschi-Sou ne se soit jeté dans le Scamandre , près de l’embouchure de celui-ci ; car son ancien lit est encore parfaitement indiqué. En effet, il envoie encore à présent , chaque hiver, par cet ancien lit, une grande partie de ses eaux. Mais, les bords de ce lit étant très-bas, les eaux débordent et remplissent un vaste marais près de Yeni-KcW et

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