TOME II
tumulaires et à plusieurs autres usages. Ces carrières, exploitées à ciel ouvert, sont très-profondes j leur plancher est même au-dessous du niveau des eaux de la mer, de sorte qu'elles nécessitent l'emploi d'une pompe pour épuiser les eaux pluviales et celles de quelques sources. Le produit de ces carrières , joint à celui des salines, forme un revenu d'autant plus considérable, que les frais d'exploitation sont très-modiques.
C'est à peu près à un mille et demi , et au sud de la demeure de la famille Quincy, qu'haljitait, au sein de la retraite, M. John Adams, ancien président des Etats-Unis, et successeur de Washington dans cette magistrature suprême. J'eus aussi l'honneur d'être présente' à ce vénérable vieillard, et lors de la visite que je lui fis , j'eus occasion d'admirer la simplicité plus que modeste de la demeure de ce grand homme. A la vue de cette habitation rustique , qu'on pourrait tout au plus comparer à une de nos fermes de première classe , mon esprit étonné se demandait si c'était bien là le séjour de celui qui avait rempli la plus haute fonction de sa patrie , et occupé un rang égal à celui des plus puissans rois. La maison, située au milieu d'une cour, est entourée d'une simple grille en bois, peinte en couleur de fer ; un petit ruisseau circule dans cet enclos, et vient former un bassin à peu de distance de la maison. Le président , qui avait été prévenu de notre visite , vint nous recevoir sur le perron , et nous fit entrer dans son salon que je trouvai aussi simple d'ameublement, que j'avais trouvé modeste l'extérieur de l'habitation; de grands fauteuils de soie jaune en occupaient le pourtour, et les murs étaient décorés de quelques tableaux, et de gravures représentant les divers événemens civils et militaires de l'établissement de la république des Etats-Unis, d'après les tableaux de M. Trumbull. Je remarquai parmi ces gravures un portrait de Louis XVI. Je trouvai le patriarche de la liberté américaine entouré de plusieurs personnes, étrangers ou membres de sa famille, qu'il avait réunis pour cette circonstance. Malgré son âge très-avancé, toute sa personne ne portait encore aucune trace de décrépitude ; son teint avait même une fraîcheur extraordinaire que je n'avais point encore remarquée chez aucun de ses compatriotes parvenu à la même vieillesse 3 l'expression de sa physionomie annonçait le calme
le plus parfait , et l'accent de sa voix était rempli de douceur ; mais son regard conservait encore une extrême vivacité, indice de l'activité de son esprit que l'âge n'avait point affaibli ; sa démarche me parut encore assez assurée , quoiqu'il se plaignît de la faiblesse de ses jambes. Après m' avoir fait asseoir auprès de lui sur un grand canapé, il me questionna avec beaucoup d'intérêt sur ma patrie, sur sa situation à l'époque de la révolution, et sur son état actuel, depuis la paix de 18 14. Dans sa conversation, pleine de souvenirs du siècle dont il avait été un des beaux ornemens , il se plaisait à rappeler les faits d'armes brillans des armées françaises en Amérique, à répéter les noms de nos compatriotes qu'il avait connus, et à entremêler, au récit de leurs actions dont il avait été témoin, le récit de nos modernes triomphes. Bientôt, changeant de sujet, il m'interrogea sur l'état des sciences, de la littérature et des beaux-arts dans ma patrie; familier avec ces diverses branches des connaissances humaines, qu'il paraissait aimer avec passion et cultiver avec fruit, il me prouva combien son esprit était meublé et sa mémoire encore fraîche, en me citant plusieurs passages de nos plus célèbres auteurs; enfin, instruit du but de ma mission dans son pays, il m'indiqua les lieux oii je pourrais recueillir une foule d'objets naturels qu'il supposait devoir être nouveaux pour la France. Après plus d'une heure de conversation instructive, je pris congé de ce vénérable vieillard que je craignais de fatiguer, et je me retirai, emportant de cette visite un des plus doux souvenirs que j'aie conservés 1.
Je profitai de mon excursion dans ces lieux retirés pour aller visiter la chaîne des montagnes Bleues , qui , se développant de l'est à l'ouest autour de la maison du président, contribue à donner au paysage qui l'entoure l'aspect le plus sévère. Au pied de ces mornes gazonnés ou couverts en partie d'arbres et d'arbustes, s'éten-
* Ce vénérable vieillard est mort depuis mon retour en France ; il a terminé sa carrière le 4 juillet 1827; par une coïncidence extraordinaire de circonstances , le même jour est mort M, Jefferson , qui fut son successeur à la présidence. Par un rapprochement encore plus singulier,, ce jour (le 4 juillet ) était celui de l'anniversaire de la fondation de la république des États-Unis , et cette année (1827) était celle de la célébration semi-séculaire de ce grand événement. Parmi les personnages remarquables qui furent acteurs ou contemporains de cette révolution , et qui subsistent encore , je ne
dent quelques pâturages, que de nombreux courans d'eau entretiennent dans une perpétuelle fraîcheur. Ces lieux , d'autant plus interessans pour le naturaliste qu'ils sont moins fréquentes, recelaient une infinité d'insectes variés dont je fis mon profit, aux dépens d'une population d'oiseaux chasseurs qui s'acharnaient à la poursuite de papillons superbes, de larges phalènes, de bombyx, et même de gros coléoptères liydrocanthares, dont les dures élytres étaient aussitôt broyées entre leurs mandibules. Sous l'herbe des pâturages se glissaient quelques espèces de reptiles inoffensifs, et sous des fragmens de rochers se dérobaient de timides salamandres qui, mises à découvert, prenaient la fuite avec rapidité; cependant, malgré la vélocité de leurs mouvemens, je parvins à en saisir quelques nouvelles espèces. Enfin, dans le voisinage d'une médiocre ferme, je rencontrai, digérant sa proie, un énorme crapaud que les liabitans nomment iz/Z/^/ro^ (crapaud-taureau); de sa bouche sortaient encore les pâtes d'un jeune canard qu'il venait d'engloutir tout entier; je tuai ce hideux animal, et je ne me décidai pas sans répugnance à l'emporter.
Plusieurs des mornes, dont cette conlrée est semée, sont en exploitation ; on en extrait le granit dont ils sont formés, en larges dalles ou en cubes, en creusant dans la masse, au moyen d'une cheville d'acier et du marteau, une suite de trous très-rapprochés dans lesquels on introduit un levier sur lequel plusieurs hommes pèsent à la fois. Le fragment, cédant aisément à cet effort, se détache et glisse au bas du monticule où il est reçu par une couche épaisse de terre rapportée. Les morceaux qu'on extrait ainsi ont ordinairement deux, trois ou quatre pieds d'épaisseur sur dix à douze de longueur et de largeur; le granit dont ils sont formés est de couleur blanche , il contient de petits cristaux de chorl noir qui pointillent agréablement sa surface brillantée par des paillettes de mica ;^ ce granit s'emploie très-
dois point oublier madame Hancock , femme de M. Hancock, qui présida le premier congrès provincial tenu à Concord , et , deux années plus tard , le congrès général par lequel fai proclamée l'indépendance des Etats-Unis. J'ai vu plusieurs fois cette femme intéressante à Boston , et j'en ai été reçu avec une prévenance et une affabilité qui prouvaient que son esprit ne se ressentait en rien des atteintes de la vieillesse.
avantageusement dans la construction des nouvelles maisons de Boston. M. John A dams possède plusieurs de ces carrières, et le revenu qu'il en tire est en partie affecte à l'entretien de divers établissemens de charité.
Quoique cette contrée située au sud de Boston soit beaucoup moins habitée que celle qui se trouve à l'ouest, cependant on y rencontre une assez grande quantité de hameaux , de bourgs et de grands villages ; le plus considérable est celui de Dedham; il est situé dans le district du même nom, et il s'y tient chaque année une foire d'exposition semblable à celle de Worcester. On trouve encore aux environs une assez grande quantité de ces petits lacs que j'ai déjà cités ; ils sont couverts d'une grande variété de joncs et de nénuphars, et bordés de touffes épaisses d'asclépias à hautes tiges. Dans les parties impropres à la culture , dans les fondrières, on rencontre souvent de magnifiques car Jz^z^s dont les feuilles épineuses et acérées enveloppent une lleur pourpre, bleue ou jaune. Autour de cette plante bourdonnent continuellement des troupes d'abeilles ou des frelons énormes qui viennent sucer ses nectaires. Dans ces lieux sauvages on rencontra encore fréquemment le dangereux stramonium qui s'y multiplie au point de former de grands massifs isolés d'une verdure sombre et meurtrie.
Le rivage de la mer, dans cette partie méridionale, est encore plus déchiré et plus inégal que partout ailleurs aux environs de Boston, il forme une infinité d'anses, de criques et de baies, dont la plus considérable est la baie de Quincy que nous avons déjà citée ; il forme aussi plusieurs caps très-étendus, dont le plus remarquable est celui qu'on nomme le Boston du sud ; un de ces mamelons coniques, dont la contrée est semée, eu occupe le centre, et est couronné à son sommet par un fort qui croise ses feux avec les autres batteries de la rade. Ce cap assez élevé tient au continent par de vastes prés salans que la haute mer couvre entièrement de ses eaux. Outre un assez grand nombre d'habitations, on y remarque le cimetière des catholiques , petit enclos au centre duquel s'élève une chapelle. Parmi le petit nombre de sépultures que renferme ce lieu consacré, on distingue un tombeau en marbre blanc ; c'est celui d^un vénérable ecclésiastique que sa piété et sa bienveillance avaient fait universellement respecter j le
plus bel éloge funèbre qu'on puisse faire de cet homme de bien , c'est de dire qu'il fut l'ami de M. de Cheverus, qui e'ieva ce monument à sa mémoire.
Le rivage de la presqu'île qu'on nomme le Boston du sud, et les rivages voisins, e'tant sujets à l'inondation des marées, sont ge'nëralement défonces et peu habitables ; le sol se compose d'argile et de sable qu'on emploie k la fabrication des briques. De la pointe de la presqu'île, part un beau pont en bois, qui joint cette partie à la ville de Boston, en traversant un bois profond, dont les contours peu habités sont d'une extrême tristesse ; c'est du milieu de ce pont , qui s'ouvre pour faciliter le passage des barques, que j'ai pris la vue de Boston que je donne dans la planche XLII; ce point, d'oii l'on voit celte belle ville se déployer dans toute son étendue , m'a paru plus favorable que tout autre , pour saisir et retracer son aspect imp.osant.
Les abords de ce pont étant particulièrement habités par des pécheurs , il m'arriva souvent de diriger mes pas vers cet endroit , lors du retour des barques , pour explorer les produits de la pêche, et tacher d'y découvrir quelques variétés de poissons. Mes recherches ne furent pas tout-à-fait infructueuses; ainsi je me procurai trois variétés du gadus jnorrhua dont les congénères sont si abondans sur toute la côte atlantique , jusqu'à New- York; je recueilUs aussi deux dory remarquables par les appendices qui s'élèvent sur leur dos, le lump-fish qui, en sortant des eaux, est d'une belle couleur bleue, et enfin le scorpène , remarquable par sa magnifique couleur jaune; ces deux derniers poissons, à la forme la plus bizarre joignent un aspect repoussant, mais moins hideux cependant que celui des hatrachoïdes (poisson-crapaud) que le retour de la marée ramène en foule sur le rivage; les petits enfans les pèchent par milliers, et après s'en être amusés , ils les abandonnent sur le pont et les quais.
La contrée située au nord de Boston offre des aspects d'un autre ordre, et une disposition particulière. A partir de la presqu'île de Charlestown jusqu'à une assez grande distance, le rivage entièrement plat n'offre aucun obstacle aux eaux de la mer qui à chaque marée s'avance très-loin dans l'intérieur des terres; le sol qu'elle recouvre et abandonne ainsi alternativement, tout-à-fait impropre à la
culture, et dangereux même à habiter, forme d'immenses marais verdoyans, nommes près salés, qui servent à la nourriture de nombreux troupeaux. Pour trouver un endroit habité, il faut en traversant un grand nombre de ponts en bois jetés sur des rivières tortueuses, remonter jusqu'à Lynn , où le sol commence à s'élever sur des masses de roche primitive. Ce village important, situé dans le comté d'Essex, à dix milles de Boston, et à peu de distance de la mer, est bâti sur un large plateau de roche granitique et porphyritique ; ses maisons assez basses, dispersées autour d'une grande place publique, lui donneraient un aspect campagnard, s'il n'était relevé par l'éclat de quelques brillantes tavernes fréquentées en été par la meilleure société de Boston. On compte dans ce village trois églises, une de méthodistes, une d'anabaptistes et une de quakers. La population de ce village est évaluée à plus de cinq mille habitans, et par une singularité bien remarquable, elle est entièrement composée de cordonniers. La quantité de souliers que fabriquent et qu'expédient annuellement ces industrieux artisans est immense; on l'a évaluée, dans certaines années, à un million de paires.
Une route, qui part du village de Lynn et qui se dirige vers la mer, aboutit à la presqu'île deNahant, dont j'ai déjà, du sommet duCapitole, signalé Taspect sauvage j cette presqu'ile ne tient au continent que par une langue de terre extrêmement longue et étroite, et si peu saillante au-dessus des flots, que la marée la plus basse la laisse à peine à découvert. Ce passage qu'on franchit à pied, à cheval ou en voiture, a quelque chose d'effrayant pour l'étranger qui s'y hasarde pour la 'première fois ; en effet, s'il est renfermé dans une voiture et s'il est témoin de la témérité du cocher qui, n'attendant pas la marée basse, précipite sa voiture et ses chevaux au milieu des flots agités, il peut se croire au moment d'être submergé. Cependant il n'arrive jamais d'accidens, le cocher suit, avec sécurité et sans la voir, la ligne étroite qu'il a l'habitude de parcourir, et il aborde bientôt à un rocher nommé le Petit-Nahant à partir duquel la plage s'élève et s'élargit jusqu'à la grande terre. Le sol de cette presqu'île est, comme je l'ai dit, inégal et stérile; la végétation s'y développe à peine, et ce n'est que dans le creux des vallons qu'on peut trouver quelques pâturages de médiocre quahté. Je ne répéterai point ce que j'ai
déjà dit de la singulière prédilection que les liabitans de Boston montrent pour ce lieu désole', que des vents violens ravagent continuellement, et dont les variations de température les plus brusques doivent rendre le séjour habituel insupportable. A l'appui de cette dernière assertion je dirai que, m'y trouvant à l'époque de la plus haute température de l'année, je vis, après une chaleur étouffante qui avait régné toute la matinée , le froid se faire tellement sentir vers quatre heures d'après midi, sous l'influence du vent d'est, que je fus obligé d'entrer dans une taverne pour me réchauffer auprès du feu. Ce même vent d'est pousse la mer avec tant de violence sur ce rocher, que les flots, en s'y brisant avec fureur, en détachent souvent d'énormes fragmens qui sont aussitôt engloutis. Il ne faut point douter que cette presqu'île, environnée de tous côtés par une mer très-profonde qui lui livre de continuels assauts , ne finisse tôt ou tard par disparaître entièrement.
Le rocher de Nahant, entre autres formations, contient beaucoup de fer, du jaspe rouge et quelques autres substances minérales; on suppose que cette masse renferme dans son intérieur de profondes cavernes, et en effet on remarque, au sud de la presqu'île, une ouverture de dix pieds de largeur, sur cinq de hauteur, qui donne entrée dans une galerie souterraine de soixante-dix pieds de longueur, sur quinze à vingt pieds d'élévation. Les parois de cette grotte naturelle sont tapissées de nids qu'on dit être ceux des hirondelles qui, selon l'opinion vulgaire, se réfugient pendant l'hiver dans cet asile ténébreux et y restent dans un état de torpeur jusqu'à la belle saison. La vérification de ce fait, qui éclairerait un point essentiel et jusqu'alors douteux , relatif aux habitudes de ces oiseaux , serait importante à faire, et j'engage les savans du pays à s'en occuper. Je ne puis porter de jugement sur cette question; cependant j'incline à croire, d'après la nature des excrémens que j'ai trouvés, que ces nids appartiennent à des alcyons et à des pétrels , oiseaux dont j'ai vu d'aiUeurs des troupes considérables voltiger autour de ces rochers, faisant la chasse aux petits mollusques dont ils se nourrissent.