‹ Itinéraire pittoresque du fleuve HudsonChapitre 21 sur 40 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

sous des voûtes que traversent les routes publiques , parcourt une distance de trente milles, en exécutant un grand nombre de détours qui sont motivés par les inégalités du terrain, en partie primitif, et semé de mamelons stériles ou boisés, dont la base s'enfonce dans des marécages ; il sert principalement au transport des produits de cette portion du nord de l'Etat de Massacliussets , dont le dépôt se trouve dans la populeuse et jolie ville de Concord, située à dix-huit milles de Boston. Cette rivière artificielle, et les nombreux cours d'eau dont cette contrée est sillonnée, favorisent puissamment le développement de l'industrie manufacturière, et dédommagent amplement les liabitans de la stérilité du sol. A l'endroit même qui sépare l'Etat de New-Hampshire de celui de Massachussets, le canal de Middlesex est alimenté parles eaux de la rivière Merimach qui, née dans les hautes montagnes granitiques du New-Hampshire, descend jusqu'à la mer après avoir exécuté, en-decà et au-delà de Concord, deux chutes magnifiques.

Lorsque je visitai la petite bourgade où débouche le canal dont je viens de parler, une famille d'indigènes, composée d'hommes, de femmes et d'enfans, y faisait une station depuis deux jours ; ils s'étaient arrêtés dans cet endroit pour y trafiquer de leurs pelleteries contre des objets à leur usage, tels que des couvertures de laine, des fusils, de la poudre à tirer, des pierres, etc Parmi ces

articles d'utilité, ils n'oubHaient point l'eau-de-vie de grain; je remarquai que quoique la plupart d'entre eux en eussent déjà fait d'amples libations, ils ne laissaient point cependant de choisir avec tact et finesse les marchandises à leur convenance, et qu'il aurait été difficile de les tromper sur la qualité. Je fus tenté de leur acheter deux petites loutres vivantes qui étaient tellement familières qu'à la voix de leur maître elles accouraient se blottir dans ses bras, mais le prix trop élevé auquel ils les mirent, me força d'y renoncer. J'appris que ces sauvages venaient de l'Etat du Maine et qu'ils se rendaient à Washington pour y traiter des affaires de leur nation.

La célébrité dont jouit dans toute l'Union l'université d'Harvard ou de Cambridge, située à l'ouest et à très-peu de distance de Boston, fut un motif pour moi de visiter ce grand établissement. Ce collège, dont l'origine remonte à l'an-

née 1 658 , fut fondé par un vénérable ministre de Charlestown , John Harvard , qui le dota d'une somme de sept cent soixante-dix-neuf livres sterling. Ce premier fonds a été considérablement augmenté depuis cette époque par une foule de dons volontaires. Récemment encore un anonyme donna vingt mille dollars pour la fondation d'une chaire de Httérature grecque^ et, en i8i5 , un riche négociant de Boston légua trente mille dollars pour l'établissement d'une école de langues espagnole et française. Les bàtimens du collège se composent de deux corps de logis principaux, dont un, assez ancien, bâti en brique, et décoré dans le mauvais goût du temps, a cent huit pieds de longueur, et dont l'autre, beaucoup plus moderne et construit et granit blanc , a cent quarante pieds de longueur sur cinquante de profondeur et quarante-trois d'élévation. Ce bâtiment contient, outre la chapelle, six grandes salles d'étude, quatre dortoirs, et plusieurs appartemens particuliers. Cinq ou six autres bàtimens accessoires complètent cet établissement. Je ne puis entrer dans de longs détails sur la constitution intérieure et les diverses branches d'enseignement de cette université, qui renferme vingt- une chaires et trois écoles ou facultés; je mentionnerai seulement sa riche bibliothèque composée de plus de vingt-cinq mille volumes , parmi lesquels se trouvent quelques ouvrages très-rares même en Europe, son cabinet de minéralogie, un beau cabinet de physique enrichi par des dons particuliers d'une grande quantité d'instrumens, une curieuse collection anatomique en cire, ouvrage d'un Italien nommé Chiappi, et enfin un jardin botanique situé à peu de distance du collège. Feu M. le docteur Pack, avec lequel je fus lié, était, lors de mon voyage, directeur et professeur de ce dernier établissement qui contient h peu près neuf à dix arpens de bon terrain. La culture, l'arrangement des plantes et l'entretien des serres chaudes ne laissaient rien à désirer. Je remarquai dans ces serres des conduits de chaleur fabriqués en stéatite (pierre savonneuse), et je vis même des poêles entiers construits avec cette matière. Non loin de ce jardin botanique j'allai visiter l'emplacement oh le général Washington avait assis son camp, lorsqu'il formait le blocus de Boston. Je remarquai, de cette position, que la ville n'était pas à beaucoup près aussi bien défendue par.la nature du côté de la terre que du côté de la mer.

et qu'elle était dominée par une foule d'eininences dont elle devait, en cas de siège, s'assurer la possession pour pouvoir se défendre avec succès.

Je dus à mes liaisons avec le consul de France à Boston, le respectable M. de Valnays, la faveur d'être invite par le président de l'université à assister à la cérémonie du commencement y c'est-à-dire à la distribution des diplômes aux étudians des quatre facultés, qui eut lieu dans le mois d'août. Je me rendis donc à Cambridge, au jour désigné, avec M. de Valnays. Cette fête avait attiré une foule considérable de curieux qui affluaient de tous côtés sur la place du village, soit à pied, soit à cheval, soit dans de magnifiques équipages. La cérémonie commença par une exhortation religieuse à la suite de laquelle le cortège se mit en marche vers la salle des distributions ; le président, coiffé d'un chapeau quadrangulaire, de chacun des angles duquel pendait un gland, prit place au miheu de l'assemblée, sur un grand fauteuil de bois sculpté, d'un genre assez gothique ; à sa droite et à sa gauche se tenaient les professeurs et les officiers de l'université, et devant lui les étudians qui étaient, ainsi que tout le corps enseignant, vêtus de longues robes de soie noire; le reste de la salle et les tribunes étaient remplis par les parens et les amis des candidats et par une foule de curieux. Dans cette brillante réunion on distinguait un grand nombre de femmes élégantes et de jeunes personnes charmantes dont la vive émotion trahissait l'intérêt qu'elles prenaient aux succès d'un candidat préféré. L'ouverture de la séance ayant été annoncée , chaque concurrent s'avança alternativement au centre de l'assemblée , et prononça, tantôt dans une langue, tantôt dans une autre, un discours à la suite duquel le président lui adressa une courte réponse et lui remit un diplôme en parchemin , auquel était appendu le sceau de l'université. Les applaudissemens éclataient alors de toutes parts et se mêlaient au bruit des fanfares qu'exécutait un orchestre de musiciens. Chaque candidat ayant ainsi reçu son diplôme, le cortège se remit en marche vers le réfectoire où un grand diner avait été préparé; tous les étrangers invités eurent la liberté de prendre place à ce banquet qui fut précédé d'une prière prononcée par le chapelain de l'université. Pendant le repas les toasts se multiplièrent; parmi ceux qui fui ent portés, je remarquai ceux-ci : Au président; aux

professeurs; au progrès de la civilisation du pays; au commerce; aux e'trangers amis de l'Union, et beaucoup d'autres. Enfin, après le festin, une dernière exhortation religieuse fut faite ; elle termina cette féte intéressante , qui réveilla en moi une foule de souvenirs délicieux de jeunesse, et me rappela toutes les cérémonies semblables dont je fus jadis témoin intéressé.

Après cette courte digression qui, je l'espère, n'aura point été sans intérêt pour le lecteur, je reprends la description des environs de Boston. Nous avons déjà signalé, du haut du Capitole, les aspects variés de ce vaste paysage qui, dans un rayon de vingt-cinq à trente milles , s'étendant au nord , à l'ouest ou au sud, entoure de ces trois côtés la presqu'ile de Boston. Ce territoire, qui se compose d'une douzaine de districts , est coupé dans toutes les directions par une multitude de routes , et surtout de turn-piJce, qui établissent de faciles communications entre les divers points de cette circonférence; il est en outre arrosé par une infinité de filets d^eau , qu'alimentent plusieurs petits lacs auxquels leur médiocre étendue a fait donner le nom de pond. Des trois points cardinaux que nous avons nommés, descendent quatre rivières principales, que la haute marée refoule dans l'intérieur , et dont elle encombre les embouchures d\ine vase épaisse et très-profonde. Ces rivières, singulièrement tortueuses dans leur trajet, s'augmentent successivement des tributs de plusieurs courans, exécutent plusieurs chutes , indices de l'inégalité du sol , et viennent enfin verser dans la mer leurs eaux limpides ou vaseuses , après avoir servi à mettre en mouvement une infinité de moulins et d'usines de toute espèce.

A partir des bords de la mer, le sol de cette contrée est pauvre , et se compose de plusieurs élémens distincts. La partie basse, d'abord primitive, supporte une couche d'alluvion, composée de marais salans très-vastes, qui se prolongent même au-delà des embouchures des rivières. Ces marais produisent une herbe haute qu'on désigne par le nom de sait liay (foin salé), et qu'on donne aux bestiaux en la mélangeant avec l'herbe des prairies. A quelques milles de cette première zone, on rencontre un formidable rempart de brèches ou poudingues à larges fragmens, et de débris roulés dont les angles ne sont qu'en partie émoussés. Ces

débris, soudes entre eux par un gluten, forment une espèce de gangue très-compacte, et par conséquent très-propre à la construction. C'est avec cette nature de roche, dans laquelle on m'a assure' avoir trouvé des débris de corps organisés, qu'on a construit la fameuse digue de Mill-Dam , qui traverse la baie intérieure de Boston. Ce rempart est revêtu d'une vigoureuse végétation et d'arbres gigantesques, tels que des chênes, des cèdres, des pins, des érables, des noisetiers, des houx, et quelques noyers {juglans amara) \ sur le revers de cette ligne croissent, indépendamment de plusieurs de ces espèces, des ormes, des cerisiers sauvages, et quelques individus du peuplier du Canada. Pour établir les routes qui de Boston conduisent aux comtés de Middlesex et de Dorfolk, on a été obligé d'attaquer ces masses réfractaires avec la mine, et d'en faire sauter des fragmens déjà pénétrés et divisés par la lente infiltration des eaux. Au-delà de cette frontière de brèche, commence une contrée alluviale, ondulée, en partie boisée, et généralement très-fertile, qui présente une conformation toute particulière; en effet, elle se compose d'une vaste plaine au milieu de laquelle se trouvent éparpillés, sans aucun ordre apparent, une multitude de mamelons de diverses hauteurs, mais de formes toujours semblables. Malgré l'irrégularité avec laquelle paraissent semés tous ces monticules coniques , on remarque cependant qu'ils affectent une disposition semblable à un commencement de chaîne de montagnes, encore enveloppée par l'alluvion. A mesure qu'on s'éloigne, on reconnaît que ces élévations ont un caractère plus prononcé, et l'on découvre en elles quelques élémens d'un système régulier et comme l'apparence d'une chaîne surmontée de pics isolés. Ces considérations géologiques ont paru assez importantes pour qu'on prît la peine de mesurer toutes ces éminences, et particulièrement celles du sud, dont les caractères sont beaucoup plus remarquables. En effet, dans cette partie, et jusques au-delà de la rivière Néponset, ces cônes s'élèvent graduellement, depuis une hauteur moyenne de quarante pieds , jusqu'à trois cent quatre-vingt-dix, six cent quatre-vingts, et même sept cent dix pieds au-dessus du niveau de la mer; cette dernière élévation paraît être le point culminant de cette chaîne, qu'on a nommée Blue -Hills (montagnes Bleues), parce qu'en effet, lorsqu'on la contemple de

loin, elle présente une teinte bleuâtre qui se confond avec l'azur du ciel.

Le territoire, sur lequel sont semées ces e'minences, est plus ou moins fertile, selon les localités j ainsi, au nord de Boston, entre la rivière Mistic et la première branche de la rivière Charles , le sol est très-favorable à l'agriculture ; on y rencontre plusieurs jolis lacs ou pond parmi lesquels on distingue ceux qu'on appelle Fresh-Pond et Spy-Pond ; il est en outre couvert d'une infinité de charmantes habitations , où, pendant la belle saison , les liabitans de Boston viennent chaque soir se délasser de leurs travaux.

L'espace compris entre la rivière Charles et la rivière Néponset offre un sol d'alluvion qui paraît, ainsi que le précédent, assez fertile, quoiqu'il soit beaucoup moins arrosé j on y rencontre, semés çà et là, des bouquets d'arbres d'une haute stature, mais ce n'est qu'au-delà et à l'ouest que commencent les lignes de forets. Ce pays est semé d'une foule de maisons de campagne dont les enclos sont parfaitement bien cultivés, et, en outre, sur les bords de la rivière Charles, d'un grand nombre de moulins, d'usines de toute espèce, et d'habitations pressées. Quelques-unes de ces maisons de campagne, étant situées au sommet des tertres que j'ai cités, possèdent une vue magnifique qui embrasse à la fois la campagne, Boston, la mer, les îles, et jouit même le soir de l'aspect des phares semés dans la rade. Parmi ces maisons de campagne que j'ai eu occasion de visiter, et qui m^ont paru le plus favorablement placées, il faut citer celle de la famille Sullivan et celle de la famille Perkins , toutes deux situées dans le district de Brooklinej cette dernière possède un magnifique jardin pour l'embellissement duquel on a su tirer un heureux parti du mouvement du sol, en ménageant des points de vue pittoresques sur toutes les directions, et particulièrement sur la ville de Boston, que ses maisons, disposées en amphithéâtre, et son Capitole imposant font ressembler de cet endroit à quelques villes d'Italie. Je puis citer, comme un exemple des produits intéressans du sol de cette contrée, une belle treille située dans le jardin Perkins, dont le raisin ne me parut pas inférieur à celui de Fontainebleau.

Au sud de cette contrée, mais toujours dans l'espace compris entre les deux

rivières, on trouve les districts de Roxbury et de Dorchester, qui renferment les plaines délicieuses de Jamacia , et le petit lac ou pond du même nom dont les eaux sont conduites, par une suite de canaux, jusqu'à Boston; ces plaines sont renommées par leur fei lilité, et par le nombre infini de champêtres habitations dont elles sont couvertes. On doit citer , comme un phénomène naturel de ce comte, un énorme rocher de grauwacke qu'on voit à son extrémité occidentale, et qui, posant par un seul point sur un sol de même nature, peut être mis en mouvement par le plus léger effort; ce rocher a cinq cent quarante pieds cubes, et peut peser environ cent trois mille six cent quatre-vingts livres. On dit qu'il existe un semblable rocher à Framingham, près de la rivière Concord.

La rivière Néponset forme une limite naturelle entre la contrée riante que nous venons de parcourir et celle un peu plus sévère qui lui succède ; son lit est semé de rochers et en outre encombré par un limon que la mer y refoule en s'élevant, et qu'elle laisse à découvert en se retirant; pendant le flux de la marée le cours de cette rivière reste en quelque sorte suspendu, mais il s'accélère pendant le reflux, et il met alors en mouvement les rouages d'un assez grand nombre de moulins et d'usines établis sur ses bords. A partir de cette rivière, toute la contrée qui s'étend vers le sud présente un aspect sauvage et inégal; c'est dans cette partie que s'accumulent, en s'élevant de plus en plus, ces pics coniques que nous avons déjà signalés. Le sol, percé à chaque instant par des lits de roches , devient tout-à-fait impropre à la grande culture ; il ne peut plus fournir d'autres céréales que le maïs ; la qualité du terrain est cependant excellente, ce que prouve la haute dimension qu'atteignent les tiges de cette plante, mais il manque de continuité. Les maisons de campagne diminuent en raison de l'appauvrissement du sol ; celles qu'on y rencontre encore ne sont habitées dans l'été que par la population la moins aisée de Boston ; ce sont généralement de grandes tavernes où l'on se met en pension pour un prix assez raisonnable, et où l'on jouit des agrémens de la campagne , sans avoir aucun des embarras de la propriété.

Cette contrée, et surtout les bords du Néponset et les rivages de la mer, furent

souvent le théâtre des fréquentes excursions que j'entreprenais aux environs de Boston , dans le but d'augmenter mes collections d'histoire naturelle. Explorant tour à tour les sables des grèves, les lacs, les étangs, les marais et les bois, je n'épargnais ni soins ni fatigues, trop heureux quand la rencontre d'un objet nouveau récompensait mes efforts. Ainsi, dans la vase délaissée par la mer, j'ai recueilli quelques poissons qui s'enfoncent dans le limon , et que pour cette raison on appelle mud-jîsli (poissons de boue). Je me procurai aussi plusieurs variétés de batrachoïdes (poisson-crapaud), animaux hideux, qu'on pèche en abondance à l'époque de la haute mer, et dont le plus étonnant est le hatraclioïde Tjerneulle. Je rassemblai une grande variété de coquilles univalves et bivalves , parmi lesquelles était une huître qu'on ne mange point. Enfin des crustacés, à la chasse desquels m'aidèrent de jeunes garçons irès-adroils à les découvrir, des insectes, des coléoptères, complétèrent celte intéressante collection.

Dans cette partie de territoire qui nous occupe, et près d'un vaste renfoncement du rivage de la mer, qu'on appelle baie de Quincy, est située l'habitation de M. Josialî Quincy, parent de l'ancien président des Etats-Unis. Ayant plusieurs fois reçu des invitations de cet honorable personnage, j'eus occasion de visiter les beaux établissemens qu'il a fondés au milieu de cette contrée assez peu attrayante. La maison, à laquelle on arrive par une grande avenue, annonce déjà, par ses dehors imposans, la demeure d'une famille importante; tout dans l'intérieur est tenu avec un ordre et une propreté admirables. La décoration des appartemens du rez-de-chaussée est d'un style qui rappelle celui de l'origine de la colonie, et qu'on retrouve encore dans les anciennes maisons de l'Angleterre, patrie des grands parens de M. Quincy. Un magnifique jardin, distribué en parc d'agrément et en verger, un beau potager, de vastes prairies naturelles et artificielles qui nourrissent de nombreux troupeaux, et enfin une ferme d'un grand rapport, forment les dépendances de cette propriété. M. Quincy possède en outre sur les bords de la mer un grand établissement où l'on fabrique du sel, et, non loin de là, de belles carrières de schiste et d'ardoise desquelles on extrait des plaques de la plus grande dimension, qu'on emploie à couvrir les maisons, à faire des pierres

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