‹ Itinéraire pittoresque du fleuve HudsonChapitre 24 sur 40 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

de sectaires émigrés ; John While, ministre de Dorchester, fuyant la persécution suscitée en Angleterre contre ses opinions religieuses, entraîna à sa suite un certain nombre de prosélytes, et vint aborder à la baie de Massachussets , le 24 juin 1628. Ses compagnons avaient eu soin de transporter avec eux quelques espèces d'animaux domestiques, et tous les instrumens nécessaires à une colonie naissante ; l'année suivante ils fondèrent la ville qui nous occupe.

Salem est la capitale du comté d'Essex qui fait partie de l'Etat de Massachussets ; elle est située au nord-est et à dix-huit milles de Boston; c'est un port de mer qui occupe une des divisions d'un cap qu'une ligne de rochers élevés sépare, au nord, du continent. La ville est environnée de deux baies, l'une au nord et l'autre au sud ; chacune d'elles reçoit les eaux d'une rivière. Un pont de quinze cents pieds de longueur lie cette ville au continent du côté du nord , et donne accès au bourg opulent de Beverly qui lui-même possède une baie particulière où les bâtimens de commerce peuvent mouiller en sûreté.

La population de Salem est évaluée k douze ou treize mille habitans, qui pour ia plupart se livrent au commerce maritime , et surtout aux voyages de long cours. Cette ville, qui présente dans son ensemble des époques de construction différente, est encore plus irrégulièrement bâtie qu'aucune autre du littoral ; ses édifices et établissemens les plus remarquables sont la maison de ville , la douane , les bureaux des compagnies d'assurances, plusieurs marchés, un athénéum qui contient une bibliothèque de six mille volumes , et une prison d'Etat. Parmi ses établissemens de bienfaisance, on compte la maison de charité, plusieurs écoles primaires, l'asile des orphelins, et enfin une banque d'épargnes, dont les profits sont destinés à assurer un sort aux veuves et aux enfans des marins. Tous ces édifices et établissemens sont en brique, la prison d'Etat seule est en pierre. Salem possède en outre douze églises destinées aux divers cultes dissidens. Dans l'origine de la colonie, ces temples, élevés par la piété des fidèles, étaient en bois ; mais les richesses, fruits d'un commerce immense, ayant bientôt remplacé la pauvreté des premiers colons , de belles églises en briques ont remplacé les premiers oratoires en bois. L'architecture tant intérieure qu'extérieure de ces églises est d'une

grande simplicité, et n'offre rien qui ne se retrouve également dans celles des autres villes de l'Union.

Dans les rues parallèles à la mer, on trouve réunies, dans de vastes magasins, des marchandises de toute espèce, importées soit d'Europe , soit des Indes- Orientales; destinées pour la plupart à l'exportation, elles forment une espèce d'entrepôt, où l'on trouve classés, entre autres produits de la nature ou de l'industrie , des modes et des étoffes françaises , et surtout une grande quantité de tissus, fabriqués ou imités par les habitans du Malabar et de la Chine.

Indépendamment de ces divers établissemens qui appartiennent à presque toutes les villes maritimes importantes , Salem possède un établissement d'un genre singulier, qui n'a peut-être pas son analogue sur le globe. C'est un vaste musée qu'on peut appeler universel , puisqu'il renferme des productions d'histoire naturelle des trois règnes, des objets d'industrie, des armes, des costumes, et des ustensiles d'économie domestique recueillis chez tous les peuples continentaux ou insulaires. Des marins accoutumés à de lointains voyages ont conçu l'idée de former ce musée, en réunissant tous les objets intéressans qu'ils avaient recueillis dans tous les pays où ils avaient abordé ; ils ont fondé une association pour exécuter et perfectionner cet ingénieux dessein , et ils ont arrêté que tout individu qui se présenterait pour en faire partie , serait tenu de présenter un certain nombre d'objets étrangers pour enrichir la collection. Ce musée est déjà très-considérable; il se compose de plusieurs salles dans lesquelles sont classés tous les objets. La plus grande de ces salles est aussi la plus curieuse, elle offre un aspect qu'on peut, à juste titre, appeler unique; tout autour sont rangées des figures de grandeur naturelle qui représentent les habitans de l'Asie, de l'Afrique et de l' Amérique; ces figures sont revêtues des costumes, parées des ornemens, distinguées par les armes ou les ustensiles particuliers à chacun des peuples qu'elles représentent. Ainsi on remarque parmi elles les paisibles Indous avec leurs riches habillemens, leurs turbans, leurs écharpes de mousseline et de cachemire; à leur cou brillent les perles précieuses du cap Comorin et les pierres fines que produit l'Asie ; leurs vêtemens sont chargés de tous ces ornemens si riches et si déliés qu'admet la parure de ces peu-

pies, et leurs mains portent des armes remarquables par la singularité de leur forme et le fini de leur travail. A côte des repre'sentans de ces superbes nations , on Yoitles industrieux Chinois revêtus des costumes, des e'toffes et des ornemens qui leur sont propres; ils sont représentes assis ou en action dans l'inte'rieur de leurs maisons de bambou, d'ivoire et d'ebène ; les porcelaines et les laques précieuses, les ustensiles les plus varies en pâtes, en jade, en pierre de lard, décorent l'intérieur de ces charmantes cabanes. D'autres personnages sont représentes donnant leurs ordres à des ouvriers qui travaillent h fabriquer divers objets de leur industrie. Toutes ces richesses sont placées avec ordre dans des armoires de bois précieux, et des glaces les garantissent de la poussière et de l'action destructive de l'air; le nom du donataire est fixe sur chaque objet , et en outre inscrit dans les registres de la société.

Le Heu le plus important qu'on rencontre sur la cote, près de Salem, est le cap et la ville nommes Marhle-Head (la Tête-de-Marbre) , situés à quatre ou cinq milles de distance; le chemin qu'on suit pour y parvenir passe d'abord sur un pont qui traverse un bras de mer , et côtoie ensuite les rivages d'une espèce de presqu'île qui se dirige du nord au sud. Je parcourus cette plage au moment de la retraite des eaux, et je la trouvai couverte de masses considérables de fucus, de poissons, de mollusques, d'astéries, et de substance gélatineuse qui se réduisait complètement entre les doigts , laissant à peine un résidu terreux. Après ce passage, le chemin, peu agréable mais facile, tourne à l'est entre deux mornes d'à peu près cent pieds d'élévation , qui forment deux médiocres collines gazonnées ; on est dès-lors sur le cap de Marble-Head , dont les bords inégaux et déchirés attestent les continuels ravages de l'Océan. Cette terre, qui forme une vaste presqu'île, située au milieu d'une mer orageuse, sous un climat rude et sous un ciel triste et nébuleux, paraît totalement séparée de la civilisation; l'étranger qui la visite est tenté d'oublier qu'il n'est qu'à quelques milles de Boston, et de croire qu'il est subitement transporté sous l'âpre climat de la Norwège. En effet, le ciel de cette contrée septentrionale a perdu cet éclat brillant qui vivifie les aspects des Etats du sud; sa teinte, même au milieu de l'été, est terne et blafarde, et

tous les objets de la nature semblent participer à cette triste décoloration. D'ailleurs l'inconstance de la température ne fait qu'augmenter, et ce n'est plus que par momens fugitifs que l'on jouit de quelques beaux jours. Cependant cette variabilité et cette àpretë du climat, quelque excessives qu'elles soient, ne paraissent point influer défavorablement sur la santé des liabitans; tous se font remarquer par la fraîcheur de leur teint et la beauté de leurs proportions , indices d'une santé' et d'une constitution excellentes.

La ville de Marble-Head est située à l'est de la presqu'île et au pied des mornes qui en forment le noyau ; le rivage , au bord duquel elle est assise , est inégal dans toute son étendue, et flanqué par plusieurs rochers isolés; elle est protégée par plusieurs fortins qui peuvent contenir soixante à soixante-dix hommes, force suffisante pour la préserver d'un coup de main; ces forts sont armés d'artillerie, et munis de casemates à l'abri de la bombe, et jouissent en outre de l'avantage d'avoir de l'eau douce. Au nombre de ses établissemens utiles, religieux ou simplement charitables , Marble-Head possède quatre églises , des écoles d'instruction pour les deux sexes, un hôpital pour les malades indigens, un marché, une corderie pour la marine, une banque dont la construction, qui remonte à 1766, a coûté dix milles livres sterling, et enfin, comme ville maritime et par conséquent frontière de l'Etat, une douane \

Marble-Head, dont tous les liabitans sont dévoués dès leur enfance aux travaux de la mer, est la patrie des plus intrépides marins; c'est elle qui fournit chaque année la plupart de ces pécheurs déterminés qui vont croiser dans les dangereux parages du banc de Terre-rNeuve ; c'est de son port, aussi bien que des redoutables rochers de Nantuket, que sortent ces légères embarcations qui vont harponner les baleines jusqu'au milieu des glaces polaires. Cette dernière pêche est si importante pour les liabitans de Marble-Head, qu'ils y emploient

^ Il est à noter qu'aux Etats-Unis les établissemens de douanes ne se trouvent que dans les villes maritimes de chaque Etat , ou sur les extrêmes frontières des possessions américaines , vis-à-vis celles des Anglais ; partout ailleurs on ne rencontre jamais de traces de cette administration.

chaque annëe sept ou huit cents marins, et dix-huit bâtimens de chacun soixante tonneaux. La population de cette ville et du district environnant, qui embrasse toute la presqu'île, est évaluée à six mille sept cents habitans.

Les habitans de ce port expédient chaque annëe, pour les pays étrangers, douze mille trois cents tonneaux de morue, provenant, soit des pêcheries de Terre-Neuve , soit de leurs propres rivages ; ils ont , ainsi que la plupart des pêcheurs de ce littoral , un procède , pour saler et se'cher ce poisson , qui me paraît bien préférable à celui qu'emploient la plupart des autres nations, et particulièrement les Français. En effet, ces derniers se contentent d'ëtaler la morue sur les rochers pour la saler et la faire sécher; ce moyen, indépendamment de ce qu'il nécessite une grande surface de terrain, a l'inconvénient de donner au poisson une couleur noirâtre très -désagréable. Les Américains ont depuis long- temps abandonné ce moyen grossier, qui ne convient qu'à des peuples encore sauvages, et l'ont remplacé par une méthode raisonnée, dont l'expérience a justifié la bonté. Ils élèvent sur leurs côtes de vastes séchoirs, en forme de cages très-hautes et très-larges. Ces cages, divisées par étages, au moyen de claies transversales faites de branches d'arbres, sont destinées à recevoir le poisson, qu'on sale et retourne avec la plus grande facilité. L'air circulant librement à travers cette construction entièrement à claire -voie, frappe également toutes les surfaces du poisson , et en opère la prompte dessiccation. D'un autre côté, le poisson préparé de cette manière conserve toutes ses parties nutritives, et acquiert une teinte blonde qui le fait préférer à toutes les autres. Après cette opération, la morue, fortement entassée et bien enfermée dans .des barils, est expédiée pour plusieurs points du globe ; une partie se répand sur le continent américain , une immense quantité est consommée chaque année, à l'époque du carême, par les habitans des îles espagnoles et françaises, et enfin une dernière portion passe en Afrique et sur le continent européen.

Après la presqu'île de Marble-Head se présente un vaste promontoire saillant, dont l'étendue paraît en quelque sorte accrue par le renfoncement profond de la baie de Boston, à laquelle il succède. L'extrémité de cette terre se nomme le

cap Ann; c'est une pointe fameuse par les naufrages dont elle est fréquemment le théâtre, et sur les récifs de laquelle la mer se brise avec fureur. En remontant toujours vers le nord, on trouve, au revers de cette terre avancée, un vaste renfoncement qui présente une côte déchirée, et bordée d'ilots que le courant de quelques rivières, telles que celle dilpswick, paraît avoir détachés du continent. Plus loin, on trouve l'embouchure du Mérimac, rivière magnifique qui tire son origine du lac PP^innipiseogée , situé vers le 44^ degré de latitude, au pied des hautes montagnes Blanches. Cette rivière, à partir de son origine, coule à peu près en ligne directe, dans la direction du nord au sud-ouest, jusqu'à la ville de Concord; parvenue à cet endroit, elle fait un grand coude autour des montagnes, se dirige à l'est, et vient rapidement déboucher dans l'Atlantique. Cette belle rivière n'est malheureusement navigable que jusqu'au bourg d'Haverhill, situé à quinze ou seize milles de la mer j un pont est jeté près de son embouchure, mais il s'ouvre pour le passage des embarcations.

A l'embouchure du Mérimac, et sur sa rive droite, est situé le port et la ville de Newbury-Port, place importante qui fait un grand commerce avec les Indes- Orientales , Occidentales et l'Europe , et qui est en outre renommée pour les produits de ses pêcheries sur le banc de Terre-Neuve et sur les côtes du Labrador. Cette ville est un débouché important où la plupart des Etats voisins envoient leurs produits destinés à l'exportation, et prennent en retour des articles d'Europe. Le port est d'une grande étendue, mais son entrée offre quelques obstacles ; aussi deux phares, dont l'un est situé sur l'Ile Plumh y qui est liée au continent par un pont, sont- ils perpétuellement allumés pendant la nuit, pour indiquer la passe» aux navires qui s'en approchent. La ville a plusieurs fois été ravagée par des incendies qui lui ont causé des pertes immenses; on cite principalement celui de 1811, qui consuma la plus grande partie de ses maisons, généralement construites en bois. L'industrie de ses habitans a bientôt permis de réparer ces désastres, et maintenant les traces mêmes du fléau ont disparu. Newbury- Port, comme toutes les villes importantes, a ses établissemens consacrés à l'administration civile et mihtaire, ses monumens religieux, ses écoles et ses

asiles de bienfaisance; nous n'en re'pe'terons point la fastidieuse e'numeration.

Au-delà du Me'rimac se termine la cote du Massacliussets, et commence celle du New-Hampshire qui se prolonge, dans une étendue d'à peu près vingt milles, jusqu'à la rivière Piscataqua, qui forme elle-même la limite de ce dernier état et de celui du Maine. Toute cette étendue de côtes est à peu près plane. La route, qui suit assez exactement le rivage, est des plus variées jusqu'aux environs de la baie d'Hampion et de la petite ville d'Exeter; à partir de ce point, le sol s'élève, il forme d'abord des collines, puis de véritables montagnes dont les pentes sont couvertes de cultures variées. La fertilité des bords de plusieurs rivières aurait de quoi surprendre, si l'on ne savait qu'à l'époque de la fonte des neiges ces terrains sont entièrement inondés, et recouverts, après la retraite des eaux, d'un limon fertile qui les dispose à produire les plus belles céréales, ou à se couvrir de magnifiques pâturages. Les rivages ordinairement sablonneux sur lesquels la iper étale, produisent, comme ceux des environs de Boston, une herbe particulière nommée salt-hay (foin salé), dont les bœufs sont très-avides.

A l'extrémité de la cote du New-Hampshire, et près des limites du Maine, on trouve la florissante ville de Pnrlsmauth, qui est située près de l'embouchure de la rivière Piscataqua, à trois milles de la mer, et à cinquante-six milles de Boston; sa population, évaluée à huit mille habitans, se compose principalement de cultivateurs, d'artisans, et surtout de pécheurs qui ne le cèdent en intrépidité à aucim de ceux qui vont jusqu'au milieu des glaces polaires, harponner les baleines. Indépendamment de tous ces établissemens d'utilité publi- .que , d'instruction ou de bienfaisance , que j'ai si souvent attribués à toutes les villes un peu importantes, Portsmouth possède plusieurs temples affectés aux difîérens cultes, et une église épiscopale, bâtie en brique, qui se fait remarquer par la grandeur de ses proportions, et le bon goût de sa décoration; du sommet de sa coupole, qui est très-élevée, on jouit d'une vue magnifique, qui embrasse à la fois le cours de la rivière, les îles dont celle-ci est semée, et toute la belle contrée qui entoure la ville. Portsmouth, comme Newbury-Port , a plusieurs fois éprouvé des désastres causés parles incendies; en 1803, en 1806 et en i8i3, ce

fléau la ravagea avec fureur j lors de ce dernier événement, cent soixante-quinze e'difices ou maisons furent la proie des flammes, et un grand nombre d'habitans furent réduits à l'indigence.

Le port est considère' comme un des plus surs et des mieux abrites contre les vents d'est, de tous ceux du littoral américain; il possède d'ailleurs, sur presque tous ceux - ci , l'avantage que ses eaux ne gèlent que lors des froids les plus rigoureux qui ne durent guère que sept à huit jours, le sol de cette contre'e paraissant avoir la propriété de retenir une certaine quantité de calorique qui sert à le préserver de la rigueur extrême de l'hiver. Les navires peuvent mouiller dans une profondeur de quarante-deux pieds d'eau, profondeur qui est toujours entretenue par l'affluence de plusieurs rivières qui débouchent dans ce port , dont la vitesse du courant est évaluée à quatre milles à l'heure. La sécurité du port est assurée par des travaux militaires bien ordonnés, et surtout par la présence du fort Constitution qui s'élève sur une grande île située au milieu de la baie , et qui croise ses feux avec ceux d'autres batteries plus éloignées. Un phare à feux tournans , qui s'élève aussi sur la grande île , sert de signal nocturne aux marins , et complète le système de protection et de défense de cette ville maritime.

Un chantier de construction pour la marine de guerre de l'Etat fédéral est annexé au port de Portsmouth; il est favorablement situé, ainsi que ses bassins et l'hôpital-général, dans la grande île dont nous avons parlé. C'est dans ce chantier qu'en l8i4 fut construit le J^F'ashington , ^ûssediU de guerre de soixantequatorze canons.

J'ai déjà parlé de la rivière Piscataqua, qui débouche dans la baie aux bords de laquelle est située la ville de Portsmouth ; il paraît que le nom bizarre qu'elle porte était celui que les indigènes donnaient jadis à la contrée au milieu de laquelle elle coule; elle porte aussi le nom deRivière-des-Saumons, à cause de la grande quantité de ces poissons qui vivent dans ses eaux. Il est à remarquer, par rapport à ces animaux, qu'ils paraissent avoir totalement abandonné les rivières Connecticut et Mérimac, qui sont situées plus au sud, et dans lesquelles ils abondaient jadis. Les avis sont très-partagés sur les causes de cette migration. Quelques per-

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