TOME II
sonnes prétendent que les saumons ont abandonne ces rivières, parce qu'ils se trouvaient gênés par les digues et les barrages dont on a obstrué leur cours , et surtout parce qu'ils étaient importunés par le bruit des usines répandues sur leurs bords. Sans prétendre infirmer totalement la validité de ces raisons, je crois qu'on peut attribuer la disparition de ces poissons aux déboisemens indiscrets qu'on a opérés le long de ces fleuves; en effet, les colons, en abattant sans pitié les arbres qui bordaient ces rivages, ont détruit ces voûtes de verdure à l'ombre desquelles les saumons venaient s'abriter, et chercher une pâture assurée. A l'appui de cette explication, on peut ajouter que dans les mêmes localités, et sous les mêmes influences, partout où ce déboisement n'a point été opéré, on voit les saumons^ et une foule d'autres poissons qui appartiennent à la mer, remonter non - seulement de ces eaux salées dans les eaux saumâtres de l'embouchure des rivières, mais même à de plus grandes distances, et jusqu'au point oîi les eaux sont tout-à-fait douces.
L'observation de ce fait, que les poissons peuvent changer avec facihté la nature du milieu dans lequel ils vivent, me suggéra l'idée d'envoyer en France plusieurs poissons de mer des parages de l'Amérique et de les habituer d'abord insensiblement à l'eau douce, afin qu'à leur arrivée on pût les conserver et les faire multiplier dans les étangs et les ruisseaux. A la vérité la possibilité de cet acclimatement m'avait déjà été fournie à l'Ile-de-France pendant un séjour de plusieurs années ; j'avais vu , dans les étangs de cette colonie , vivre et prospérer de gros poissons venant des mers de la Chine, tels que des gouramys ( osjDhronemus goramy, Lacépède), qui sont actuellement très-multipliés dans cette ile. Plein d'espérances flatteuses, j'expédiai donc pour la France des poissons péchés dans les mers d'Amérique, et préalablement accoutumés à vivre dans l'eau douce; ils parvinrent jusqu'au Havre sans accident, mais là, soit négligence, soit oubli, ils furent exposés sur le pont du navire, et une légère gelée les fît tous périr. Ainsi, par une fatale incurie, je perdis en un instant le prix de soins infînis. Je ne me suis point consolé de cette perte^ et j'ai toujours conservé le désir et l'espoir de la réparer.
La partie du New-Hampshire qui s'ëtend aux environs delà ville de Portsmouth et jusque bien au-delà, offre des sites à peu près sauvages, des immenses forets qui fournissent les arbres les plus précieux pour les constructions civiles ou navales. Sur le sommet des collines, des chênes et des pins magnifiques élèvent leur téte orgueilleuse, tandis que sous leur ombrage se pressent des touffes d'humbles noisetiers. Sur les pentes, croissent en s'inclinant les cèdres, les cyprès aux baies parfumées, recherchées avec avidité' par les te'tras, les hêtres au feuillage tendre, les e'rables nuancés de sombres couleurs, les noyers [juglans cinerea), et les peupliers baumiers. Vers les pentes escarpées des montagnes Blanches, et jusqu'à la limite oii vivent les grands végétaux, on rencontre les hêtres, les epicea, l'élégant pin de Weymouth, le pin blanc et le pin jaune couvert de cônes énormes. Les bas-fonds sont la patrie de plusieurs jolis arbrisseaux à fruits, tels que le fraisier des bois que dans le pays on nomme strawherry y le myrica cerifera dont les habitans se servent pour s'éclairer la nuit, la belle ronce du Canada {rubus canadensis) qui forme des masses de verdure chargées de la plus agréable floraison, et la vigne cotonneuse qui suspend ses longs bras aux végétaux les plus élevés. Au centre de la région que nous décrivons s'élèvent les montagnes Blanches dont la cime est couverte de neiges à peu près permanentes, puisqu'elles ne fondent qu'au moment de la plus haute température de l'été qui est d'ailleurs très-court sous celte latitude. Quoique assez reculées dans Tintérieur des terres, ces montagnes se distinguent de très-loin en mer et forment un point de reconnaissance essentiel pour les marins qui naviguent le long de ces côtes.
Immédiatement après la rivière Piscataqua commence l'Etat du Maine qui occupe, du côté du nord-est, l'extrémité du vaste territoire des Etats-Unis. Cet Etat, l'un des plus étendus de l'Union , et qui occupe à lui seul plus de surface que les cinq États réunis duMassachussets, duVermont, du New^-Hampslnre , du Connecticut et du Rhode-Island, est borné à l'ouest par le New-Hampshire, à l'ouest et au nord par le Bas-Canada et les Higlilands ou hautes-terres, à l'est par les possessions anglaises du New-Brunswick dont la rivière de Sainte-Croix forme^la ligne de démarcation, et enfin au sud-est, et dans une étendue d'à peu près trois
cents Ailles, par l'oce'an Atlantique. L'intérieur de cet immense territoire est encore à peu près entièrement sauvage; les cotes seules sont habitées et fréquentées. Ainsi depuis la rivière Piscataqua jusqu'à East-Port, c'est-à-dire dans toute l'étendue de ces cotes, on trouve une assez bonne route qui longe le rivage, autant que le permettent les déchiremens nombreux dont cette cote est semée. Depuis Portsmoutlî jusqu'à la rivière Saco , et même au-delà jusqu'à la ville de Portland, le sol est sablonneux et peu productif, et la côte est un peu plus égale que dans tout le reste de son étendue.
Portland est un port de commerce heureusement situé sur une péninsule, dans la baie de Casco; comme le précédent, il est abrité contre les vents terribles de l'est, et ses eaux ne gèlent que par les froids les plus rigoureux ; à son entrée s'élèvent un phare en pierre de soixante-dix pieds de hauteur, et plusieurs forts armés de grosse artillerie. Les exportations de ce port consistent principalement en bois de construction, bœuf salé, beurre et poisson; ce commerce, le cabotage de la côte et surtout la grande pèche , occupent un nombre considérable de bâtimens qui sont généralement construits dans cet Etat. Dans les années qui se sont écoulées de 1818 à 1821, on calcule qu'il a été exporté de ce port vingt-sept mille sept cent soixante-dix tonneaux de marchandises provenant tant des pêcheries que des produits du sol ou de l'industrie des habitans. L'intérieur de la ville est triste, et cependant les maisons sont d'une propreté remarquable; elle renferme huit églises dont plusieurs appartiennent à la société des quakers ; sa population est évaluée à neuf mille habitans. Cette ville fut presque entièrement réduite en cendres en 1776, par suite des événemens de la guerre contre les Anglais.
La route continue le long de la vaste baie de Casco , qui renferme près d'une centaine d'iles, dont quelques-unes sont d'une grande étendue et bien cultivées; on traverse au-delà un golfe large et profond, dans lequel débouchent deux rivières, \ Androscoggin qui prend naissance dans les montagnes du New- Hampshire, et le Keniieheclc , rivière considérable qui descend du lac Moose- H^cid. Près de l'embouchure de cette rivière est situé le village de Pf^iscasset, dont la population s'élève à trois mille habitans. A partir de cet endroit, la côte pré-
sente des e'chancrures et des de'chiremens continuels, qui ne permettent que bien difficilement d'en faire une exacte exploration. Aux caps qui s'avancent à plusieurs milles dans l'Oce'an succèdent des golfes profonds, creuses ou agrandis par le courant rapide d'un grand nombre de rivières, dont plusieurs, telles que celles de Kennebeck et de Penohscot, peuvent être comparées aux plus grands fleuves de l'Europe. Le Penobscot tire son origine de ces lacs innombrables répandus dans la partie centrale de l'Etat du Maine, au-dessus du 46^ degë de latitude , vers la chaîne de montagnes qui forme de ce côte' la limite des Etats-Unisj son cours qui subit des de'tours considérables , au milieu d'un labyrinthe de montagnes et de forets , forme plusieurs vastes réservoirs qui nourrissent d'immenses quantités de poissons. Leur pèche offre une ressource aux sauvages Penobscots, tribus anciennes et maintenant réduites à quelques centaines d'individus qui habitent une grande île de trois cents acres, située au milieu de la rivière à laquelle ils ont donné leur nom. Le respectable M. deCheverus, étant évéque de Boston, entreprit de les convertir à la foi catholique , et son faible clergé s'illustra en surmontant les dangers d'une aussi difficile mission. Ces sauvages se livrent au commerce des pelleteries, et vont à la chasse jusque dans les contrées les plus reculées du Canada ; ils connaissent actuellement assez bien la valeur des fourrures qu'ils en rapportent, pour ne les céder qu'à un prix assez élevé; ils descendent des contrées élevées qu'ils habitent , en suivant le cours du Penobscot sur leurs canots formés d'un seul pin creusé , et viennent vendre leurs marchandises au village de Custin, place assez considérable située dans la baie du même nom.
La vaste baie du Penobscot renferme une quantité considérable d'îles qui forment un véritable archipel ; quelques-unes ont une grande étendue ; ainsi l'île Longue a quinze 'milles de longueur sur trois de largeur, et forme à elle seule un district ; l'île Parker située plus à l'est contient dix-huit mille acres de bonne terre qu'exploitent à peu près soixante familles. Toutes ces îles, généralement fertiles et bien cultivées, sont la demeure de familles industrieuses et surtout de marins robustes et intrépides, que leur expérience acquise dans des navigations périlleuses fait rechercher pour former les équipages des vaisseaux de l'Etat.
Les habitans de cette contrée reculée, n'ayant que peu de communications avec le reste du continent , fabriquent eux-mêmes presque tous les objets nécessaires à leur usage journalier , tels que les draps , les toiles et les instrumens aratoires.
Depuis le bourg de Penobscot, situe à l'embouchure de la rivière du même nom, jusqu'au bourg d'East-Port, situe sur la rivière Sainte-Croix qui forme la limite des possessions américaines et des possessions anglaises du New-Brunswick, le pays offre toujours le même aspect. La côte se montre continuellement déchirée, et semée d'îles que la violence des flots paraît avoir arrachées au continent. La contrée, pratiquée et cultivée sur les bords, est encore sauvage et presque inconnue dans son intérieur. Les routes principales, et particulièrement celle qui longe la rivière, sont entretenues aux frais de l'Etat, et passablement bonnes. Ces routes sont peu nombreuses , et se prolongent à peu près toutes dans la direction de la côte qui est seule habitée; une seule, de deux milles d'étendue, part de la ville d^Hollowell y sur la rivière Rennebeck , s'enfonce dans l'intérieur du pays , traverse la chaîne centrale des montagnes de l'ouest, et va se mettre en communication avec la rivière Chaudière , qui elle-même verse ses eaux dans le fleuve Saint-Laurent.
En jetant un coup-d'œil général sur ce pays et surtout sur ses rivages déchirés, on ne peut s'empêcher d'en faire la comparaison avec la Norwège. C'est en effet la même disposition , le même aspect et le même climat. Les hivers sont remarquables par leurs rigueurs et les étés par leur brièveté. Depuis octobre jusqu'en avril, la neige recouvre continuellement la terre, les lacs et les rivières sont entièrement glacés. Dans l'intérieur de la contrée, à vingt milles de la mer, on éprouve en été l'effet de la plus haute température, à laquelle succède subitement un froid très-piquant. A la suite de ces chaleurs excessives, la terre se dessèche; mais bientôt un brouillard général enveloppe toute la contrée , et des torrens de pluie qui succèdent inondent les immenses forêts dont elle est couverte.
D'après plusieurs observations faites sur ces contrées, tout porte à croire que
si l'Etat du Maine était plus complètement défriché, que si des déboisemens partiels étaient exécutés avec un judicieux ménagement , et surtout que si l'on parvenait à faire écouler ou évaporer la plus grande partie des marais dont il est couvert, il jouirait alors des mêmes avantages de fertilité, et de douceur de climat, que les Etats voisins , tels que ceux du Massachussets , du New - Hampshire et du Vermont. On cite, pour preuve de la possibilité de ce résultat, un fait ancien, bien remarquable : toutes les forets d'une certaine contrée ayant été renversées par un de ces ouragans terribles qui ravagent fréquemment la côte de l'est, ces immenses abattis furent incendiés soit par les sauvages , soit par tout autre accident naturel ; alors on remarqua que la terre dont ces forets avaient couvert la surface, exposée dès-lors h l'influence vivifiante du soleil, changea en quelque sorte de propriété et de température, que l'air y devint moins froid aux heures de la nuit, et qu'enfin ses produits furent plus hâtifs de deux ou trois semaines que ceux de toute la contrée environnante, à plus de cinquante milles de distance.
Au reste, quelque rigoureuse que soit la température de ce pays, elle ne paraît point avoir d'influence nuisible sur la constitution physique et la santé de ses habitans. Ceux-ci paraissent même exempts de ces maladies aiguës, de ces fièvres bilieuses qui attaquent si fréquemment les habitans du Sud; ils sont pour la plupart d'une haute stature, particulièrement ceux qui descendent des premiers colons venus d'Europe; toutes les femmes jouissent d'une fraîcheur remarquable qui rehausse encore l'éclat de leur beauté naturelle.
Ces qualités précieuses ne sont point le partage des indigènes qui habitent encore ces contrées. L'abus des liqueurs fortes auxquelles ils se livrent, et la vie vagabonde qu'ils mènent, les réduisent de jour en jour à un degré d'aft'aiblissement tel que bientôt ils laisseront les Européens possesseurs exclusifs de leur vaste pays. Ces hommes dégénérés n'ont d'activité qu'à l'époque de leur chasse; ils passent le reste de l'année dans l'apathie la plus complète et la plus dégradante ; ils vont de place en place, mendier dans les villages et les villes quelques alimeus qu'ils courent ensuite dévorer dans les bois; leurs femmes sont chargées de tous les soins et des travaux de la famille, et ces misérables créatures succombent souvent
sous le poids des fatigues dont ils les accablent impitoyablement. J'ai souvent été révolté de leur dureté et de leur mépris pour leurs jeunes femmes, ainsi que pour celles cpi touchaient à la décrépitude; ils les forçaient de les suivre, chargées de lourds fardeaux, tandis qu'eux-mêmes marchaient en téte de la troupe, fumant leur calumet, et n'ayant pour tout bagage que leur fusil, ou leur arc et leurs flèches. Tels sont les mœurs et le caractère des sauvages des contrées septentrionales des Etats-Unis , bien diflerens en ce point de ceux des contrées méridionales. En effet ces derniers sont encore redoutables par leur force, leur courage, et l'habitude qu'ils conservent de se réunir en espèces de hordes; ils ont d'ailleurs une démarche noble et un air de fierté qui les caractérisent; ils sont aussi mieux vêtus, ils s'enveloppent ordinairement dans de larges couvertures de laine que leur vendent les traitans américains; leur tête est parée de plumes brillantes ; ils portent à leur cou des ornemens, des plaques de métal, des colliers composés de dents et d'ongles de quadrupèdes; enfin leurs cuisses, leurs jambes et leurs pieds sont revêtus de peaux de cerf^ brodées et décorées de festons de diverses couleurs.
Je voyageai dans l'Etat du Maine à l'époque oii les frimas commençaient à se déployer sur la contrée. L'approche de cette saison rigoureuse répandait sur la nature un caractère particulier, et imprimait aux mœurs des habitans une nouvelle physionomie. Ainsi, d'un côté les forêts perdaient l'uniformité de leur verdure, et se paraient de nuances sombres ou brillantes les plus variées; les sites, sur lesquels descendaient les épais brouillards, prenaient un aspect monotone. D'un autre côté, les feux étincelaient sous chaque toit hospitalier, l'habitant prévoyant s'occupait de réunir ses provisions pour l'hiver, taudis que le fermier préparait ses traîneaux, à l'aide desquels il devait bientôt franchir sur la neige et la glace des espaces immenses. Pour moi, qui me sentais rappelé vers un climat moins rigoureux, je me disposai à opérer mon retour à Boston. La collection d'objets intéressans que je rapportais de cette excursion, se composait principalement des poissons variés dont ces mers septentrionales abondent. Ainsi j'avais assisté à l'arrivée de plusieurs bâtimens qui revenaient de la pêche de la
morue, et j'avais pu choisir, parnai celles qu'on prend sur les côtes, les variétés les plus caractérisées. Ces morues sont apportées fraîches sur les marchés et forment la base de la nourriture des liabitans; quelques variétés sont très-petites, on les coupe en rouelles pour les faire frire, et, préparées de cette manière, elles fournissent un mets des plus délicats. Je recueillis aussi le brosme jaune, que mon ami, M. Lesueur, a trouvé à Marble-Head, et qui reparaît ici vers Portsmouth. La raie était autrefois un mets dédaigné aux Etats-Unis; mais quelques familles françaises s'étant établies dans les Etats de l'ouest, et ayant fait connaître la bonté de cette espèce , on la pèche maintenant avec activité , et ces côtes en fournissent un grand nombre de variétés ; parmi elles il en est une que Lesueur a nommée macloure, qui atteint des dimensions énormes; sa forme est allongée; sa tête large et obtuse se distingue à peine de son corps, si ce n'est par la présence de deux yeux petits et très-mobiles; sa queue, courte et de forme triangulaire, est armée de deux pointes osseuses, acérées, qui paraissent lui servir à frapper ses ennemis; la couleur de sa peau est bleuâtre et chagrinée, ce qui lui donne, lorsqu'elle nage, un aspect désagréable. Une autre espèce, beaucoup plus étroite, porte une longue queue , armée d'un crochet acéré à l'aide duquel elle fait de dangereuses blessures. Je rapportai une infinité de dupées, telles que le joli clupea fasciata (l'éperlan), le toni-cod, qui vit à l'embouchure des rivières, le hareng et ses variétés, dont on distingue, à leurs brillantes couleurs, les troupes innombrables, quoiqu'elles nagent à une grande profondeur dans ces petites baies. Je réunis quelques variétés de truites, si abondantes dans les lacs du Maine; et de saumons qu'on pèche depuis la rivière Mérimac jusqu'aux rivières les plus septentrionales. J'eus soin de me procurer quelques-uns de ces mollusques céphalopodes {loligo piscatorum fDeXdLVyXdLio), qui pullulent dans ces mers jusqu'auprès de Terre-Neuve. Ce singuHer animal a l'apparence d'un tube ; sa téte étant la partie la plus lourde de son corps, lorsqu'il agit dans l'eau c'est presque toujours la téte en bas; dans cette position à peu près verticale, il allonge des tentacules couverts de suçoirs , et s'en sert pour attirer et saisir sa proie qu'il découvre à l'aide de deux grands yeux proéminens placés sur les côtés de sa téte.