VOYAGE A PLYMOUTH , DANS L ETAT DE MASSACIIUSSETS , ET A PROVIDENCE
DANS l'État de uiiode-island.
De retour à Boston, après avoir poursuivîmes explorations jusqu'aux dernières limites des Etats-Unis du côte' du nord-est, je commençai bientôt un nouveau voyage que je dirigeai vers l'Etat de Bhode-Island. Je me rendis d'abord à Plymouth, capitale du comte' de ce nom j je traversai pour m'y rendre les bourgs de Dedham et de Kingston, et je parcourus un pays montueux dont les ele'vations sont dëcore'es d'une ligne de chênes et de noyers que couronne une autre ligne de sombres conifères. Le sol des bords de la mer, sablonneux et peu fertile, est seme' vers le sud de quelques maigres pâturages ; plus favorise' de la nature dans d'autres parties , il se prête à toute espèce de cultures ; le cuivre et le fer s'y rencontrent en divers endroits, et le produit de leur exploitation, réuni à celui des forges , des filatures et des pêcheries , forme la principale ressource des habitans de ce comte.
Le port de Plymoutli , situe' sur le rivage atlantique, vis-k-vis la pointe du cap Cad, s'enfonce profondement dans l'inte'rieur des terres, et conserve cinq à six milles de largeur dans sa plus grande étendue; son ouverture est en quelque sorte
barrée par deux langues de terre si e'troîtes qu'elles ne semblent former que deux chaussées, dont l'une, de cinq milles de longueur, est terminée par la pointe Garnet qui porte un phare, et dont l'autre, moins longue, se replie vers l'inte'rieur du port. Ces deux pointes ne laissent entre elles qu'une étroite entrée, rendue encore plus diïïicile par le peu de profondeur des eaux, qui, en certains endroits, égale h peine dix pieds. Deux forts, armés d'artillerie, achèvent de mettre ce port à l'abri de toute entreprise extérieure. La ville de Plymouth ne présente rien de bien remarquable, ni sous le rapport du nombre, ni sous le rapport de la beauté de ses édifices; le commerce y est cependant très-florissant; dix-huit mille huit cent soixante-quinze tonneaux de produits manufacturés ou de salaisons sortirent de son port en 1817.
C'est à trois ou quatre milles de Plymouth, du côté du midi et sur une plage avancée, que débarquèrent, en 1620, plusieurs sectaires ^rou^ms^es qui fuyaient la persécution élevée contre eux dans leur patrie. Cet événement bien peu important a cependant rendu cet endroit célèbre. Depuis cette époque les descendans et les affiliés de ces sectaires se rendent chaque année sur ce terrain, pour y rendre grâce à Dieu de leur avoir accordé une nouvelle patrie. Bien plus, la roche, sur laquelle le premier émigrant posa le pied, est devenue un monument consacré, et, sans doute de peur qu'elle ne devînt un jour la proie des flots, elle a été enlevée, en 1774, et transportée à Plymouth. Au reste l'histoire du temps rapporte que ces hommes, persécutés dans leur patrie, devinrent à leur tour persécuteurs cruels dans le pays qui leur avait donné asile, et qu'ils décernèrent la peine de mort contre ceux qu'ils traitaient d'adorateurs d'images. On a encore remarqué qu'à cette époque les émigrations des non-conformistes pour les nouvelles colonies se multiplièrent tellement en Angleterre, que Charles résolut de s'opposer à cette fureur qui s'emparait même des familles les plus riches de son royaum'e, et qu'il mit un embargo sur une expédition dont Cromwell et John Hampden faisaient partie; ou connaît les résultats de leur séjour forcé en Angleterre.
A quelque distance et au sud de la ville de Plymouth, commence la presqu'île de Barnstable , qui ne tient au continent que par un isthme assez étroit, et qui
se prolonge du côte' de l'Oce'an par une longue pointe recourbée de dix-huit à vingt milles de longueur, dont l'extrëmité, qui se dirige vers le nord, se termine par le cap Cod, souvent funeste aux navigateurs. Au revers intérieur de cette pointe se trouve une baie dans laquelle , à l'e'poque de la guerre de l'indépendance, la flotte française vint mouiller. La ville et le port de Barnstable, le bourg de Provence, situe sur le cap Cod, les villes de Falmouth, de Sandwich, d'Harwiclî et d'Orléans, s'élèvent sur cette presqu'ile dont la population est e'valuée à quatre mille cinq cents liabitans, tous pécheurs ou marins.
La quantité' de morues et de poissons de toute espèce que l'on prend sur ces côtes est si considérable, que l'on est obhgé d'en rejeter sur les rivages des masses énormes qui n'ont pu être consommées ou salées. Ces poissons forment alors un excellent engrais; ou bien ils servent à la nourriture d'une multitude de cochons, et ce nouvel emploi est encore une source de richesses pour les habitans. En effet, outre les animaux de cette espèce qu'on emploie pour la consommation particulière, on en sale des quantités considérables qu'on exporte; et, pendant l'hiver, on se contente de les ouvrir, de les nettoyer et de les laisser geler; au moyen de cette opération très-simple, on peut les transporter dans tous les ports du littoral et jusque sur les marchés de l'intérieur. Ce singulier usage ^rappelle qu'à Saint-Pétersbourg on apporte aussi sur le marché toute la viande d'approvisionnement dans un état complet de congélation. Les animaux étant encore entiers, on les dispose sur le marché en les plaçant sur leurs pieds. On peut se figurer le singulier effet que font ainsi plusieurs centaines de bœufs , immobiles et en quelque sorte pétrifiés.
Indépendamment de la pèche et du commerce des salaisons, les marins de cette côte se livrent aussi au grand cabotage; ainsi, à leur chargement de poisson, ils joignent ordinairement une cargaison d'objets manufacturés, tels que des colonnades, des bottes et des souliers cloués, c'est-à-dire fabriqués par un certain procédé mécanique dont nous avons déjà parlé, des peaux tannées et maroquinées de diverses couleurs , des cuirs très-forts fabriqués avec la peau du caïman , de la sellerie, des brosses, des ustensiles de fonte et de fer-blanc. Tous ces divers
produits manufactures sont tires de l'intérieur des Etats du Massachussets et du Connecticut, et destines à tout le littoral américain, aux Antilles et même à l'Europe. Les vaisseaux d'un plus fort tonnage , indépendamment des mêmes marchandises , transportent de la potasse, du fer en barre , du bois de construction , dumerrain, des planches, des solives, et enfui des charpenles de maisons tout entières , dësassemblées et numérotées. On pourra juger de l'importance de ces expéditions en apprenant qu'en 1816, le seul port de Barnstable exporta dixhuit mille neuf cents tonneaux de poisson pour les Antilles et l'Europe.
Au revers extérieur et au sud de la presqu'île de Barnstable sont deux îles très-importantes que nous allons faire connaître en peu de mots à nos lecteurs. La première, qui porte le nom de Nantuclet , est éloignée de trente milles de la presqu'île pre'ce'dente. Sa forme représente assez bien celle d'un croissant qui a cinq milles de largeur, sur seize ou dix-sept milles de développement. La ville et le port, dits de Nantucket, sont situés à la partie occidentale de la baie que forment les deux bras prolongés du croissant j deux phares en annoncent l'entrée. Le sol de cette île est généralement fertile; il est couvert, dans certaines parties, de vastes pâturages qui nourrissent de nombreux troupeaux, et, dans d'autres, de cultures variées dont on évalue l'étendue à vingt-sept mille acres. La population totale de l'île est de sept mille habitans, tous navigateurs intrépides, dont la principale occupation est d'aller, dans les mers polaires, à la poursuite des baleines et des autres gros cétacés, tels que le sciurus cinereus ÏÂnn., dont on extrait des huiles destinées soit à l'éclairage, soit à la préparation des cuirs, soit à la fabrication des savons. Vingt à vingt-cinq manufactures d'huiles, de chandelles et de blanc de baleine, sont constamment employées dans cette île à préparer les produits de cette pèche, et ces diverses préparations deviennent l'objet d'un immense commerce. Quelques marins de Nantucket, plus hardis encore, vont doubler le cap Horn, remontent tout l'océan Pacifique, et s'élèvent au nord jusqu'aux îles de New - Schetland pour y chasser Votarie, espèce de phoque précieux pour la belle qualité de sa fourrure, composée d'un duvet soyeux que recouvre un poil rude et court. Le retour de ces courageux aventuriers est toujours célé-
bré par des fêtes de famille qui se terminent ordinairement par des mariages.
La seconde île, qui est à vingt milles de la précédente, porte le nom de Martha^s-V^ine-Yard (le Verger de Marthe); elle est plus considérable que cette dernière; sa longueur est de vingt milles, et sa largeur varie depuis deux jusqu'à onze milles; son sol, généralement bas et plan, est passablement fertile, et se prête à la culture du maïs et des ce'rëales. Sa population, de quatre mille habitans, se divise entre la petite ville Edgar , le bourg d^Halms , situe' dans une baie au nord, et quelques autres villages.
Ces deux iles principales , l'ile Elisabeth qui se prolonge au sud-ouest , et quelques autres beaucoup plus petites, forment une espèce d'archipel que peuplent une variété infinie de poissons, de crustacés et de testace's qui forment la base de la nourriture journahère de la population. Sous les rochers battus par les flots , vivent des anguilles monstrueuses qui n'ont pas moins de cinq à six pieds de longueur et de quatre pouces de diamètre. A l'époque du passage des clupe'es voyageurs, tels que les scombres, les maquereaux et les harengs, leur multitude innombrable forme un banc de plusieurs milles de longueur et d'une grande épaisseur; la lueur phosphorique qu'ils font jaillir, dans la rapidité de leur course, illumine pendant la nuit les vastes plaines de l'Océan. A ces armées pressées, succèdent des myriades d'aloses dont les nombreux bataillons côtoient tous les rivages, pénètrent dans toutes les baies, remontent dans toutes les grandes rivières. C'est aussi vers cette époque que paraît l'éperlan, qui semble affectionner le voisinage des côtes ou l'embouchure des fleuves. Parmi les quinze ou seize espèces de poissons qui habitent ces parages ou la haute mer, on doit citer comme la plus remarquable le sheep's liead ( téte de mouton), poisson qui acquiert une grande dimension, et qui a le corps entouré de cinq ou six zones bleuâtres; cette espèce, qui se plaît dans les eaux profondes et limpides de la haute mer, est très-recherchée et payée fort cher.
Il m'arriva souvent, lorsque je visitais les bords escarpés des îles et des côtes, de rencontrer , solidement accroché aux rochers délaissés par la mer , le rémora ou sucet, qui a la propriété de faire le vide, et de se cramponner ainsi aux corps
solides; comme il est très-difficile de lui faire lâcher prise , et qu'il m'était arrive' souvent de le briser plutôt que d'y parvenir, il me vint dans l'idée de faire sur son corps une aspersion de fort vinaigre, et même d'essayer d'en insinuer entre les lames qui garnissent la plaque de sa téte. Ce moyen me réussit parfaitement; l'animal commençait par s'agiter beaucoup, puis, vaincu par la cuisson douloureuse qu'il éprouvait, il Unissait par tomber. Aux mêmes lieux oîi \q rémora s'attachait, je recueillis aussi des echeneis et des limules d'un très-grand volume. Après avoir visite les villes que je viens de décrire, je partis de Plymoulh pour me rendre dans le petit Etat de Rliode-Islandy le moins considérable de tous ceux de l'Union; je traversai Tawntoriy chef-lieu du comté de Bristol, qui fait encore partie du Massachussets. Comme j'exécutais ce voyage en partie à pied , et par une des nuits les plus sereines que l'on puisse contempler, mon attention fut excitée par la présence d'une infinité de points brillans et phosphoriques qui montaient, descendaient, s'écartaient à droite et à gauche, ou tournoyaient dans tous les sens. Ces lumières fugitives sont dues à la présence de petites mouches qui portent un globule phosphorescent au milieu de leur abdomen. Les bois et les buissons touffus qui bordent les chemins servent de retraite à ces curieux insectes : ils n'en sortent que la nuit, et leur nombre est plus ou moins considérable, en raison de l'élévation de la température et du calme de l'atmosphère. C'est pendant la saison des grandes chaleurs que ces mouches abondent; elles voltigent avec tant de rapidité, qu'en peu de temps elles franchissent des espaces considérables; elles se répandent même dans l'intérieur des villes. Si l'on observe de près le fanal lumineux qu'elles portent, on remarque qu'il consiste dans un globule mou, de couleur blanchâtre, situé à l'extrémité du corselet; la lumière qu'il jette s'éteint et se reproduit comme celle d'une lanterne sourde; elle est parfois si brillante, que si plusieurs de ces mouches se trouvent réunies sur une feuille, on peut aisément en compter les nervures. Le spectacle de cette gracieuse et mobile illumination jette un charme infini dans ces solitudes ; il est pour le voyageur atardé l'objet d'une agréable distraction; je me suis moi-même plus d'une fois arrêté h le contempler, jusqu'à ce qu'au moment de la fraîcheur matinale
tout disparut comme par enchantement. On a transporte' dans la partie méridionale des Etats-Unis le ver pliosphorique de la Havane, et l'on m'a assuré qu'il s'y e'tait multiplie'. J'ai vu plusieurs de ces vers vivans, à New^-Yorkj leur corps e'tait cylindrique et volumineux ; la lumière qu'ils répandaient avait beaucoup d'éclat, et l'on pouvait facilement y lire, lorsque trois seulement étaient re'unis ensemble; on les conservait dans de petites cages de bois à barreaux très-dëlie's , et on les nourrissait avec des fragmens de canne à sucre. On remarquait que leur clarté était beaucoup plus vive lorsqu'ils suçaient ces fragmens qu'il fallait renouveler tous les deux jours.
J'entrai dans l'Etat de Rhode-Island par le village de Pawtucket , qui se trouve exactement placé sur la frontière. Après avoir joui du spectacle de l'activité et de l'industrie qu'offre ce village important, où sont réunies, sur les deux rives d'une rivière qui porte le même nom, une foule de manufactures telles que forges, fonderies, fabriques d'ustensiles de ménage, filatures de coton, moulins à foulon, à farine, à huile de poisson, de noix et d'œillet, machines à couper des clous, et beaucoup d'autres usines dont l'exploitation occupe les vingt mille habitans dont se compose la population du village et du district, j'allai visiter une belle chute que subit la rivière Pav\^tucket, non loin de ce village. En me plaçant sur un pont qui traverse la rivière à l'endroit de sa chute, j'embrassai d'un seul coup-d'œil la vue de son cours supérieur , et celle des maisons alignées qui bordent ses» rives; je la vis, après avoir franchi quelques barrages qui obstruent son cours, s'avancer avec une apparente tranquillité, puis tout -à -coup s'étendre et se précipiter, en formant une magnifique cascade de soixante pieds de hauteur. De ce même endroit je pus encore voir la rivière fuir avec rapidité après sa chute , et bouillonner en resserrant son cours entre des rochers perpendiculaires, remarquables par l'élévation imposante de leur masse. Des arbres implantés dans ces murailles naturelles se voûtaient au-dessus de ce défilé, de manière à y répandre la plus profonde obscurité. Je me hâtai de descendre par un sentier tracé sur la rive gauche, et je me plaçai au bas de la chute, de manière à embrasser toute l'étendue de la scène. L'oreille était assourdie par le bruit