TOME II
étourdissant de la cataracte, et l'œil était éljloui par le tournoiement des eaux qui jaillissaient en écume aussi blanche que la neige. Je voyais les flots pénétrer entre des rochers qu'ils avaient arrondis, ou se briser sur d'autres dont les vives arêtes indiquaient la nature primitive. La pression qu'opérait la chute des eaux sur l'air environnant, était tellement forte, que cet air ébranlé imprimait au feuillage des arbres une perpétuelle agitation. Un arc-en-ciel, resplendissant des plus vives couleurs, et paraissant poser sur l'une et l'autre rive, achevait dépoétiser ce magnifique tableau, dont les rustiques moulins qui bordaient la chute, et le pont hardi qui la surmontait, ne me paraissaient point d'indignes accessoires. (Planche XLIII.)
De la place que j'avais choisie, je pouvais reconnaître, dans le canal que la rivière s'est ouvert, que les larges assises des rochers sont creusées de corniches qui attestent l'abaissement séculaire des eaux. Il règne dans ce défilé une humidité constante qui favorise puissamment la croissance des arbres gigantesques, des platanes et des lianes, tous implantés dans ces rochers, où ils forment, en s'étageant de la base au sommet, des voûtes d'épaisse verdure.
Le défilé que nous avons décrit ne conserve pas dans toute son étendue la sévérité qui le caractérise auprès de la chute. Des mains industrieuses ont fait tomber les arbres des hauteurs, pour y établir à leur place des habitations, des champs de culture ou de verdoyantes prairies. Des barrières en bois, solidement implantées au bord de cette muraille de rochers, préservent les bestiaux de la plus épouvantable des chutes. Le spectateur, convenablement placé sur ces sommets, peut contempler à la fois les campagnes, le canal de la rivière, et les deux ponts en bois qui servent à la communication des deux rives.
Le Pawtucket ne fixe les limites naturelles du Massachussets et du Rhode-Island que dans un très-court trajet, depuis le village qui porte son nom, jusqu'à sa jonction avec la mer dans la baie de Providence. Après avoir dépassé cette rivière, et en suivant une route qui s'incline légèrement, on rencontre le joli bourg de Scoty et bientôt après on découvre au loin le bourg de North-Providejice , auquel on arrive par une route tracée sur la pente de colUnes granitiques.
Je ne puis oublier de mentionner un ouragan terrible qui me surprit dans ce bourg , d'autant plus que le retour fréquent de ces e'vënemens forme un des traits caractéristiques de ce pays. J'e'tais descendu dans une taverne où s'e'taient rassembles un grand nombre de cultivateurs et de manufacturiers des environs ; en cherchant à connaître la cause de cette afïlaence, j'appris bientôt que c'étaient des passagers venus avec l'intention de s'embarquer sur le bateau à vapeur de New- York, et retenus par les apparences d'une tempête prochaine , qui ne permettaient pas aux bàtimens de sortir du port. En effet, depuis une heure après-midi, j'avais remarque que la température s'élevait graduellement, et que la nature perdait cet aspect de tranquillité qui présage les beaux jours. Un trouble intestin semblait agiter tous les ëlëmens , une inquiétude indéfinissable s'emparait de tous les êtres animes. Je voyais, dans les champs, les bestiaux oubliant le soin de leur nourriture, se réunir en troupe serrée, et, l'œil égare, la tête pendante, témoigner leur secret effroi par de longs mugissemens. Vers cinq heures, le ciel se couvrit de nuages noirs et très-e'pais qui , en s'avançant , se coloraient des teintes les plus lugubres; on les voyait alternativement passer delà couleur noirâtre ou brune, à une couleur délie devin, extrêmement foncée. Les éclairs se succédaient sans interruption, mais le roulement sourd qui les suivait e'tait encore éloigne. La chaleur était suffocante , et pas un souffle d'air , capable d'agiter la feuille la plus légère des arbres, ne régnait dans l'atmosphère. Enfin la lumière paie et décolorée qui subsistait encore s'étant évancruie , l'obscurité devint complète , et ce dernier présage d'une tempête inévitable semblait en redoubler l'horreur. L'ouragan s'annonça par un bruit sourd et lugubre qui s'avançait avec rapidité; H semblait chasser devant lui un air brûlant, auquel tout-à-coup succéda un froid si piquant qu'il fallut aussitôt fermer toutes les issues de la maison. La mer fut refoulée dans le bassin intérieur qui ressembla dès-lors à un grand lac agité par un vent impétueux. Le tonnerre se fit entendre avec fracas ; ses coups multipliés imprimaient à l'air une vibration telle, qu'il semblait que les vitres des fenêtres sortaient de leurs rainures. La maison chancelait parfois comme si elle allait s'écrouler sous les efforts redoublés du vent du sud-ouest. Cet état effrayant dura
près de deux heures, après lesquelles la fureur de l'ouragan sembla se calmer. Vers huit heures du soir les nuages se déchirèrent en partie, et laissèrent distinguer quelques portions du ciel que couvrirent bientôt d'autres nuages plus élevés. La pluie discontinua, le vent tomba insensiblement j tout enfin annonça le terme de celte épouvantable tempête.
Le lendemain matin je me hâtai d'observer les effets de l'ouragan et d'aller contempler ses ravages. Le ciel, d'un bleu paie, n'avait point encore repris sa sérénité'; quelques nuages isolés le parcouraient rapidement, poussés par des courans opposés. L'air était humide et chaud, et du sein de la terre s'élevait une vapeur nauséabonde, d'une odeur insupportable. Mais c'était sur la terre que se remarquait le plus affreux désordre ; le sol boueux et déchiré était couvert de débris; les champs étaient dévastés, les moissons arrachées, les herbages entraînés au loin. La terre des montagnes, délayée par un déluge d'eau, avait été enlevée et déposée dans les plaines oii elle formait en quelques endroits de véritables collines. Arrachés par l'ouragan impétueux, des arbres étaient renversés les uns sur les autres, ou, frappés par la foudre, ils étaient tordus comme de gros câbles; le feuillage de ceux qui restaient debout, d'un vert foncé dans la masse, avait pris sur les bords une teinte de rouge orangé. Dans les champs gissaient çà et là des animaux écrasés, et autour des habitations on ne voyait que débris de toits enlevés , de contrevents arrachés et de clôtures jetées à bas.
On ne sait à quelle disposition physique attribuer ces terribles tempêtes auxquelles cet Etat est fréquemment exposé ; le souvenir de celle du 2 3 septembre 1 8 1 5 est encore présent à la mémoire de tous les liabitans, et la ville de Providence n'a point encore entièrement réparé les désastres qu'elle causa. Dans ce jour funeste, des milliers d'habitations s'écroulèrent, des navires furent brisés dans le port, et d'autres furent coulés à fond, à l'endroit où il en admet de la capacité de neuf cents tonneaux.
La ville de West-Providence ou simplement de Providence, capitale de l'Etat de Rhode-Island, était le but démon voyage; le bourg North-Providence, où me surprit l'ouragan, n'en est en quelque sorte qu'une annexe, éloignée d'à peu près
deux milles ; cependant comme de ce dernier endroit on embrasse la vue générale de la "ville, je le choisis pour prendre le dessin que j'offre au lecteur ( planche XLIY ). C'est la partie postérieure ou septentrionale de la ville de Providence qu'on aperçoit 5 les groupes de maisons sont dominés par les mâts des navires mouillés dans le port; à gauche du spectateur sur une élévation granitique s'élève le collège, vaste bâtiment en briques; tout autour se disposent quelques églises et des habitations particulières qui dépendent du district de North-Providence ; la plage est occupée par quelques baraques de pécheurs.
Avant de parler de la ville de Providence , je crois utile de donner quelques détails sur l'Etat de Rhode-Island, dont cette ville est la capitale. Ce petit Etat tire son nom d'une grande île que les Européens nommaient Rhode-Island (Ile de Rhodes ) et qui est située dans la baie des Narraganseis. Les dissidens d'Angleterre s'établirent, en i658, dans cette île, après l'avoir achetée, dit-on, d'un chef sauvage pour une paire de lunettes. Cet Etat, comme nous l'avons déjà dit, est le plus petit de tous ceux de l'Union ; il ne renferme guère, selon certaines statistiques, que quinze cents milles carrés ou neuf cent soixante mille acres de superficie. La contrée qu'il embrasse est montueuse, excepté vers la partie méridionale delà baie des Narragansets; cependant, même de ce côté, on rencontre çà et là des masses isolées, plus ou moins élevées ; la plus remarquable de ces hauteurs est celle du mont Hope situé au centre du comté de Bristol. Ce mont fut autrefois célèbre par la valeureuse résistance du Sachem-Philips qui s'y réfugia avec la tribu des sauvages Péquods; il y fut forcé par les Anglais qui avaient pour auxihairesles Narragansets, ennemis implacables des Péquods, mais il parvint à se sauver avec quelques restes de sa tribu, qui avaient échappé à l'extermination. Deux autres monts remarquables, le Hopkins et le Woonsocket, s'élèvent sur un plateau à l'extrémité septentrionale de l'Etat. La disposition montueuse de cet Etat le rend assez riche en substances minérales ; parmi celles qu'il possède, et qu'on y exploite principalement, on doit compter d'abord le fer; ce métal, qui se montre sur plusieurs points et qu'on exploite à Cronston , est d'assez bonne qualité. On trouve du cuivre dans le district de Cumberland, du fer magnétique et du charbon fossile à
Portsmouth, de l'anlhracite dans l'île de Rhodes, et enfin du sulfate de chaux et du marbre de médiocre qualité à Newport. Dans le nord de cet Etat , le sol paraît peu fertile, cependant on y remarque quelques bons pâturages; les fermiers en ont profité pour s'y livrer à l'éducation des bétes à laine, qu'ils ont portée à un haut degré de perfection, en croisant les races ordinaires avec celles des mérinos de Saxe et d'Espagne. Les chevaux de cet Etat sont aussi très-recherchés pour leur force et leur vivacité. Les forets sont peu considérables dans un Etat aussi resserré; elles sont reléguées vers sa partie occidentale,, et vers l'extrémité de la baie, aux limites du Massachussels. Les variétés des chênes et des érables , les hêtres , les noyers, et surtout beaucoup d'espèces de bois blancs constituent principalement l'essence de ces forets.
Plusieurs grandes rivières , dont la plupart sont navigables pour les navires de commerce, et de nombreux cours d'eau ajoutent aux moyens de prospérité de cet Etat. Le Seahonk , le Pawtucket, dont nous avons déjà parlé, et le Pawcatuch qui forme une partie des limites du Rhode-Island et du Connecticut, sont les principales de ces rivières.
Le tiers de la côte de l'Etat de Rhode-Island est divisé par une vaste ouverture, nommée baie des JS arragansets , du nom des peuples sauvages qui en habitaient j adis les bords. Cette baie est la plus considérable de ton tes celles de l'Union; sa largeur depuis le phare de la pointe Judith , jusqu'à la pointe Seconnet qui lui est opposée, est de dix-huit à vingt milles, et sa profondeur est de trente-cinq à quarante milles. Cette immense ouverture est occupée par trois îles assez considérables pour former chacune un comté particulier; Rhodes, Prudence et Conanicut sont les noms de ces trois îles.
A l'extrémité septentrionale de cette baie, et au fond d'un long goulet où débouche le Pawtucket, est située la ville de Providence^ capitale de l'Etat. Cette ville fut fondée en 1607, par Rogers William, ministre du culte à Salem, d'où il fut banni comme impie par ses compatriotes réfugiés ; ayant acheté des sauvages un terrain à Moshassuek, il le nomma Providence par allusion à sa reconnaissance pour cette terre qui lui offrait un asile. La nouvelle colonie eut à surmonter une
foule d'obstacles pour s'e'tablir; les sauvages lui firent long-temps une guerre cruelle, et, en 1676, ils manquèrent de la détruire entièrement. A ce fléau se joignit de temps en temps celui des ouragans qui sont aussi terribles, dans cette contrée, que dans les parages équatoriaux. Mais la persévérance des colons parvint à triompher de tous ces dangers; les sauvages furent entièrement chassés du territoire , et la ville de Providence se développa rapidement.
Comme il n'entre point dans notre plan de rapporter l'histoire des accroissemens successifs de Providence, nous nous bornerons à faire connaître son état actuel; sa population, jointe à celle du district environnant, est de douze mille habitans; ses rues sont généralement belles et bien bâties, quoique le quartier qui avoisine le port et qui est réservé au commerce, présente les mêmes désagrémens que les quartiers analogues de Boston. La partie la plus importante est le port qui est à peu près disposé comme ceux de Marseille, de Toulon et du Havre ; il est entouré de larges quais, le long desquels s'étendent de nombreux magasins, remplis de toutes les esp èces de marchandises dont le commerce et l'exportation font la richesse de cette place ; ce sont principalement des salaisons, des épiceries, des chapeaux , des papiers de toute couleur, des draps, des toiles de coton, des toiles à voile , de la quincaillerie , des eaux-de-vie , du savon et de la chandelle. Presque tous ces articles sont le produit des manufactures de cet Etat , dont l'infériorité politique est rachetée par l'active industrie de ses habitans.
Le nombre des établissemens civils de Providence est en rapport avec son importance commerciale. On compte dans cette ville huit églises appartenant à diverses congrégations religieuses, telles que les anabaptistes, les épiscopaux, les quakers et même les israélites ; on y trouve également une maison de justice , des prisons, des maisons de banque et des maisons d'assurances contre les risques de mer. L'université de Providence, quoique inférieure en célébrité à celle de Cambridge, ne doit point être oubHée; elle fut fondée, en 1764, par Brown, dans la ville de Warren , et transportée, en 1770, de ce dernier endroit à Providence. Elle se compose d'un vaste bâtiment bâti en briques, et situé sur une élévation d'oii l'on jouit d'une vue magnifique. Ses cours sont assidûment suivis
par les jeunes gens du pays; sa bil)liothèque renferme cinq mille volumes.
La ville la plus importante de l'Etat du Rhode-Island , après Providence, est celle de Newjyort qui est située vers l'extrémité méridionale de l'île de Rhodes; sous les divers rapports de la prospérité commerciale, de la population et du nombre des établissemens publics, elle ne le cède guère à la capitale de l'Etat; on y compte sept mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept habitans. Parmi les villes ou bourgs considérables qui sont assis sur les rivages de la vaste baie des Narragansets, on doit mentionner la ville de Bristol y située sur le cap d'une presqu'île qui, du côté du nord, se rattache aux terres du Massachussets ; c'est encore une place de commerce importante qui expédie un grand nombre de vaisseaux pour les Indes-Orientales et l'Europe. Sur la même presqu'île se trouve aussi la ville de TJ^arren , autre port de commerce assez considérable. Sur une presqu'île opposée à celle-ci est située la ville de TV^arwicky recommandable par ses nombreuses manufactures de laine. Enfin sur la même côte, et au fond d'une échancrure considérable^ on trouve le bourg de Tf^icfordy près duquel se tint long-temps caché Vi^aly , l'un des plus grands ennemis de Charles P"^.
On a remarqué relativement au climat, aux productions du sol et à l'aspect général du pays , que le Rhode-Island présentait plus de rapports frappans avec la Grande-Rretagne que toute autre partie de l'Union. L'atmosphère est généralement très -humide dans cet Etat; l'hiver est très-rigoureux, surtout lorsque soufflent les vents du nord et du nord-est ; le mois d'avril est généralement froid et pluvieux ; celui de mai , tempéré et d'ailleurs passablement régulier , est favorable à la végétation; pendant les mois de juin, juillet et août, la chaleur est excessive; enfin la température la plus glaciale règne depuis octobre jusqu'en mars.
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