TOME II
monts élevés. On approche alors de la ville de ToUajidy chef-lieu du comté du même nom. Cette ville est assise dans une partie plane, au pied de montagnes boisées qui forment autour d'elle un demi-cercle dont les extrémités se dirigent au nord et au sud j l'extrémité septentrionale qui se lie au système basaltoïde, dont nous avons parlé à Northampton, forme une espèce de muraille décorée de colonnes de cent pieds d'élévation, entre les fissures et au-dessus desquelles croît la plus magnifique végétation. Un sable rempli de détritus environne la ville, et l'argile forme le bord des rivières; ainsi ce n'est qu'à une certaine distance que le sol redevient assez fertile, et propre à la culture des céréales. Ce pays, peu favorisé par la nature, sous le rapport de la qualité du sol , compense cet inconvénient par des avantages d'un autre genre ; on exploite le minerai de fer dans plusieurs endroits ; à deux milles de Stradford on trouve des sources minérales; mais, ce qui forme la principale richesse de la contrée, ce sont ces innombrables cours d'eau qui, la parcourant dans tous les sens, sont couverts sur leurs bords d'usines de toute espèce, tels que hauts fourneaux pour la cuite du minerai , forges , filatures de coton et de laine, machines à carder, moulins à papier, à huile, et manufactures de verre.
Après avoir dépassé ToUand, je franchis rapidement les montagnes, et j'atteignis les bords d'un joli lac qui donne naissance à la rivière Hocunaich , l'un des affluens de la rivière Connecticut. En suivant la crête de la montagne, hérissée de débris granitiques que décompose lentement l'action de l'air, de la neige et de la pluie, je me trouvai bientôt au milieu d'épaisses forêts, où l'homme ne paraissait avoir encore porté que bien rarement ses pas et sa main. Ce spectacle n'était point nouveau pour moi ; je l'avais même contemplé tant de fois qu'il semblait devoir me trouver désormais insensible; cependant la variété toujours nouvelle des aspects, la multiplicité des espèces de végétaux, et les accidens infinis de leurs formes suffisaient pour réveiller ma curiosité. D'ailleurs, dans un tableau aussi multiple, je- rencontrais sans cesse des particularités que je n'avais point encore remarquées. Ainsi je fus frappé, dans ces forêts, du grand nombre de troncs renversés qui gissaient sur le sol, et des accidens divers de leur chute; quelquesuns, conservant encore leur forme, étaient cependant réduits en véritable défri-
tus; d'autres, nouvellement abattus, retenaient encore dans leur tronc et leurs branches assez de sève pour nourrir la fraîcheur de leur feuillage; d'autres enfin, totalement renverses, élevaient en l'air la masse de leurs racines, qui présentait un large plateau circulaire, très-épais dans son centre et mince sur ses bords, d'où pendaient une infinité de filamens entrelacés , sans aucune apparence de pivot ou de bras vigoureux. Cette particularité, que j'avais déjà observée sur les bords de la rivière Noire, près du lac Ontario, me fit conclure que presque tous les arbres de ces forets, lorsqu'ils croissent dans un terrain uni, quelle que soit la nature du plancher, sont privés de ces racines pivotantes qui donnent tant de soHdité à leurs troncs ; tandis que les mêmes espèces, lorsqu'elles s'élèvent, soit sur la croupe des montagnes, soit entre les fissures des rochers, s'y cramponnent de telle sorte , à l'aide des racines longues, flexibles et nerveuses qu'elles développent, que l'efFort des plus furieuses tempêtes parvient à peine à les en arracher. Il résulte de cette faiblesse dans leur point d'attache, que les arbres des forets sont déracinés facilement par l'effort des ouragans, et que le voyageur qui serait surpris par la tempête, au centre ou sur la lisière des bois, courrait le plus grand danger. Les accidens causés par cette chute des arbres, en quelque sorte spontanée, sont extrêmement fréquens; la cabane du squatter est souvent partagée en deux par la chute foudroyante d'un arbre gigantesque ; le cerf expire sous le poids des branches qui l'accablent; les écureuils périssent par milliers, écrasés par le froissement des rameaux, et la terre, après la tempête, est jonchée de leurs cadavres, qui deviennent la pâture des opossum, des quadrupèdes carnassiers , et même de l'affreux crotale. Plusieurs fois, dans mes courses au milieu des forêts, lorsque le vent le plus léger courbait à peine la tête des arbres, j'ai vu tomber autour de moi des troncs énormes qu'entraînait le poids de leur cime chargée de feuillage.
Après avoir erré long-temps dans ce vaste désert de forêts et sur les monts qui entourent au nord le fertile bassin de la rivière Connecticut, je descendis, par une rampe rapide tracée sur la pente orientale des montagnes, au charmant village de SheJ/îeld, conité de Berkshire, arrosé par l'Housatonic et situé à la base du mont Tacomiack , sur les limites du Massachussets et du New- York.