TOME II
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Dans ce village, un objet infiniment curieux attira toute mon attention; c'e'tait un vaste cimetière au milieu duquel étaient rangés en lignes parallèles six à sept cents tombeaux en maibre blanc et en pierre rouge indigènes. Les noms que mentionnaient les e'pitaphes appartenaient tous à des familles de premiers colons européens; je remarquai, en les parcourant, que tous ceux dont elles conservaient la mémoire avaient vécu pour la plupart jusqu'à l'âge de soixante-dix, soixante- quinze, quatre-vingts, et même quatre-vingt-dix-huit ans. En quittant Sheffield et le colonel de la milice, maître de la taverne où je passai la nuit je me rendis au village de J^f^incliester, et traversai ensuite, sur deux points diffe'rens, le lit tortueux du Farmington (autrefois le Tunxis), qui exécute une chute et va déboucher près de TKindsor, dans la rivière Connecticut. Au-delà de cette rivière , les variétés des arbres forestiers reparaissent. On rentre avec plaisir dans des prairies couvertes de troupeaux, dans des champs de céréales , de légumes ou de tabac. Cette variété de cultures suffit pour donner une idée de la fertilité des plaines du Connecticut. Grâce à cette fertiUté, les habitans de cette contrée vivent tous, sinon dans la richesse , au moins dans l'aisance ; ils sont actifs , persévérans dans leurs entreprises , mais ils ont la réputation d'aimer un peu trop les procès ; par leurs manières et leur langage, ils diffèrent beaucoup de la population des autres Etats, et l'on remarque en eux un certain caractère qui les fait aussitôt reconnaître pour habitans de cette partie de l'Est.
Je me rapprochai de la ville ^Hartford, capitale du Connecticut, située à peu près au centre de cet Etat, et sur la rive droite de la rivière du même nom ; elle possède sur cette rivière un magnifique pont de neuf cent soixante-quatorze pieds de longueur, sur une largeur de trente-six. Chaque arche a cent cinquante pieds d'ouverture. Ce pont est entièrement construit en bois de chêne et de pin blanc ; il est
^ Dans les divers Étals de l'Union on trouve des tavernes tenues par des officiers du corps de la milice, par des magistrats, et même par des membres de la Législature de l'Etat dont ils font partie ; quelquefois des particuliers recommandables sont autorisés à recevoir des voyageurs, mais ils ne peuvent point placer d'enseignes sur leurs maisons.
supporte par des piles en pierre sèche, que retiennent des encaissemens en bois, armes de barres de fer, et serres par des boulons de deux pieds de longueur sur un pouce de diamètre. Un peu au-dessus existent les ruines d'un autre pont que les glaces ont emporté. Le premier, près duquel s'arrêtent les navires, est la limite delà grande navigation, depuis l'Océan, dans une e'iendue de cinquante milles; les barques à voiles remontent au-delà jusqu'aux rapides de Nortliampton, et, par le moyen d'un canal late'ral, repassent dans le lit supérieur de la rivière, à deux cents milles plus loin. La rivière Connecticut est sujette à se déborder aux environs d'Harlford, lors de la fonte des neiges, au mois de mai; dans sa crue rapide elle s'élève alors jusqu'à trente pieds au-dessus du niveau ordinaire de ses eaux. Le rivage étant sablonneux et plat, les eaux s'étendent en liberté jusqu'à une grande distance; ainsi, à un mille du rivage, j'ai vu des peupliers de la Caroline porter, à plus de dix pieds de hauteur, les traces sensibles de l'inondation.
La ville d'Hartford se déploie, comme je Tai dit, sur la rive droite du fleuve; au-dessus d'une première ligne de maisons on voit dominer quelques édifices remarquables, tels que le palais de l'Etat, dont la façade est décorée d'un large perron à double rampe et de quatre colonnes surmontées d'un fronton, et, à gauche de ce monument , une belle église dont la haute tour, entièrement peinte en blanc, est décorée d'ornemens bizarres qui ne manquent pas d'effet. Cette ville est un port d'entrepôt oii viennent se réunir et s'échanger les diverses denrées des Etats circonvoisins; comme toutes les villes entièrement consacrées au commerce, elle se fait peu remarquer par le luxe de ses maisons, qui sont presque toutes construites dans le goût hollandais; ses quais sont malpropres, la plupart de ses rues, étroites et irrégulières, se prolongent dans le sens de la rivière; un ruisseau rapide, qui la traverse par le milieu, et sur les bords duquel sont assises des usines nombreuses, ne contribue pas à l'embellir. Cependant, du côté du pont, la ville offre un quartier moderne dont toutes les rues se coupent à angle droit, et dont les constructions, en brique ou en pierre rouge, ont une certaine élégance. Les trottoirs sont construits avec cette même pierre rouge, mais comme on choisit la quahté la plus friable pour cet usage, ils produisent pen-
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dant la sécheresse une poussière très-dësagréable ; d'ailleurs comme cette pierre est remplie de larges plaques micacées, elle produit, lorsqu'elle est frappée par les rayons du soleil , une multitude de reflets brillans très-incommodes pour la vue. J'ai déjà parlé de la maison de ville {Clty-Hall), qui est eu même temps le palais de l'Etat (State-House)', sa construction remonte au dix-septième siècle, et sa décoration, tant intérieure qu'extérieure, garde l'empreinte du mauvais goiit de cette époque ; elle occupe le centre d'une grande place cultivée en gazon et entourée de barrières j elle est bâtie partie en brique, partie avec cette pierre rouge dont nous avons déjà parlé, ce qui lui donne un aspect de tristesse et de vétusté, que le voisinage de maisons de médiocre apparence et de marchés ne contribue pas à détruire; sa façade a cent quatorze pieds d'étendue, et son élévation cinquantequatre pieds au-dessus du sol. Au rez-de-chaussée, et des deux cotés d'un grand vestibule , sont les salles destinées aux tribunaux et aux bureaux d'administration civile; la salle d'assemblée des représentans de l'Etat, la salle d'assemblée du conseil, la chambre du gouverneur et la bibliothèque sont situées à l'étage supérieur ; on y parvient par de larges escaliers en bois , dont les rampes , garnies de balustres, sont chargées d'ornemens dans le style de l'époque.
La prison de l'Etat est située à quinze milles au-delà de la ville ; cet éloignement ne me permit pas d'aller la visiter; je ne puis donc en parler sciemment, mais si l'on doit ajouter foi aux documens que l'on trouve consignés dans plusieurs ouvrages , il paraîtrait que le régime suivi envers les prisonniers serait loin de leur être favorable, et que cet Etat serait encore en arrière de ses voisins, sous le rapport de ces principes d'humanité envers les criminels, dont ceux-ci donnent chaque jour de si beaux exemples. On assure en effet que les prisonniers sont renfermés dans un cachot de quatre-vingt-dix pieds de profondeur, et l'on raconte qu'une compagnie, ayant commencé l'exploitation d'une mine de cuivre, ne réussit pas dans sa spéculation , qu'elle vendit au gouvernement sa mine commencée , et que le gouvernement ne trouva point d'emploi plus heureux à faire de ces travaux souterrains , que d'y renfermer ses prisonniers.
Si je n'eus pas l'occasion de voir la prison d'Hartford et de juger par mes yeux
de l'état misérable des prisonniers, je vis au moins le musée de la ville; capable d'inspirer des idées beaucoup moins tristes. Depuis mon arrivée on ne faisait que m'entretenir de ce musée qu'on me vantait comme une merveille dans son genre. J'étais donc pressé de voir cette magnifique collection , et ce n'était pas sans peine que je supportais l'attente qu'on m'avait imposée , car je m'étais présenté d'abord un dimanche, et le gardien, rigoureux observateur des préceptes religieux, m'en avait obstinément refusé l'entrée. Enfin le lundi la porte s'ouvrit ; mais qu'on juge de ma stupéfaction et de mon désappointement en apprenant .qu'entré dans une grande chambre carrée fort obscure, je ne vis autour de moi qu'un amas confus d'objets méconnaissables, et de vieilleries indignes d'être recueillies 5 je me crus pour un instant dans le magasin d'un brocanteur. A côté de blocs de minéraux , gissaient par terre des quadrupèdes ou des oiseaux rongés des vers; aux murs étaient appendues des guenilles dont il eût été difficile de déviner l'usage ou l'origine, et tout autour de l'appartement, sur une corniche en planche, on voyait rangés des objets dont la valeur n'était pas moins douteuse. Mais ce qui attirait principalement l'attention dans ce musée grotesque, c'était une suite de mannequins, habillés de lambeaux bizarres, tenant à peine sur leur pivot , et qui étaient censés représenter des personnages de l'Ecriture-Sainte. Ces vénérables figures portaient leur nom écrit en gros caractères sur la poitrine , et le spectateur était tout étonné d'apprendre que l'individu en redingote ou en casquette qu'il avait devant les yeux, était Saûl ou David. Je sortis au plus vite de ce magasin , au grand scandale du gardien qui prétendait que je n'avais pas eu le temps de tout voir.
Je viens de citer encore un exemple de la rigide observation du repos du dimanche, et cette particularité, qui d'ailleurs n'offre rien de remarquable, me rappelle que ce respect religieux fut toujours rigoureusement professé par les habitans du Connecticut. En elfet, on dit qu'autrefois ces habitans poussaient l'intolérance sur ce point jusqu'à arrêter les voyageurs sur les routes, ainsi que les voitures publiques et les malles-postes, lorsqu'elles tentaient de traverser le territoire pendant le jour consacré au repos, surtout si l'on était au moment du service divin j on eut, dit-on ,
beaucoup de peine à leur faire abandonner cette coutume un peu arbitraire, et à leur faire comprendre que les retards qu'ils apportaient ainsi à la correspondance publique e'taient aussi nuisibles à leurs propres intérêts qu'à ceux de leurs voisins.
Indépendamment des élablissemens ordinaires d'utilité publique ou d'instruction, Hartford possède un asile pour les sourds et muets, qui fut fondé en 1817 par M. T.-H. Gallaudet, à l'instar de ceux d'Edimbourg ou de Paris. Je vis dans cet intéressant établissement l'instituteur Clerc, l'élève favori de l'abbé Sicardj il s'est établi dans cette ville où son zèle, son application à remplir ses devoirs , et surtout sa moralité, lui ont conquis l'estime de tous les habitans; il est l'époux d'une de ses élèves, et il en a des enfans très-bien organisés, parfaitement bien élevés et jouissant complètement du don de la parole.
Quoique plusieurs villes de l'intérieur paraissent l'emporter sur Hartford, tant pour le luxe des constructions que pour les agrémens des localités ; cependant cette ville, en profitant habilement de son heureuse position pour se livrer à la fois aux exploitations agricoles et industrielles, et même aux spéculations commerciales, jouit peut-être réellement d'une plus grande prospérité que beaucoup d'autres villes en apparence plus importantes. Le recensement de la population qui fut fait lors de mon passage, établit qu'à cette époque celle de la ville seule s'élevait à quatre mille cent quatre-vingt-dix habitans. J'ai appris aussi qu'en 1816, deux cent soixante-huit navires de moyenne capacité avaient débarqué dans son port, et que dix-sept mille six cents tonneaux de diverses marchandises avaient, à la même époque, passé par le canal d'Hadley qui commence à Northampton.
Après avoir quitté Hartford, en suivant un chemin qui longe exactement le cours inférieur delà rivière Connecticut, et qui traverse une contrée assez inégale, je passai par le bourg de TKesterfieldf à l'occident duquel s'élève la montagne Talcoty et au-delà par le village de RicTcy-Hill. A partir de ce point, la contrée s'élève de plus en plus, et le fleuve paraît s'enfoncer; on l'aperçoit au loin, dans les campagnes cultivées au milieu desquelles il se déploie , se cacher derrière des collines, reparaître ensuite, et enfin se perdre entièrement à l'horizon. Bientôt on approche de Midletown , chef-lieu du comté de Midlesex. En cet endroit la ri-
vière paraît s'être frayé un passage, en attaquant la base transversale d'une pointe granitique qui reparaît plus saillante du côte oriental; cette disposition géologique, en resserrant son lit, contribue à augmenter sa rapidité, et ce n'est qu'avec précaution que les patrons d'embarcations doivent naviguer dans cet étroit passage, pour éviter de toucher l'un ou l'autre bord. Cependant, quelle que soit la rapidité de ce détroit, il est inexact de dire, comme un géographe l'a fait, qu'un corps pesant jeté dans l'eau était long-temps entraîné à sa surface avant de descendre au fond.
Middletov^n, heureusement situé sur un plateau qui domine le Connecticut, l'une des plus belles rivières de l'Etat, fait un commerce considérable qu'alimente encore la fertilité de la contrée environnante; je fus étonné en arrivant de la quantité de navires qui se pressaient dans ses bassins. Des barques sans nombre, naviguant à la voile comme sur la mer, montaient ou descendaient rapidement devant la ville, tandis qu'au milieu d'elles un énorme bateau à vapeur, dont la fumée s'échappait par un tuyau pratiqué à l'un de ses flancs, paraissait un vaisseau de haut bord saluant la ville du feu de son artillerie. Le quai est bordé de plusieurs belles maisons; mais c'est du côté de la campagne et sur l'esplanade de la ville, que se trouvent les édifices ou établissemens publics , tels que l'église presbytérienne, les banques, les sociétés d'assurances, etc. Je fus visiter auprès de la ville quelques monumens que j'avais distingués sur la route à travers les arbres ; leur forme peu ordinaire m'avait surpris, et je n'avais pu me rendre compte de leur usage; je reconnus que c'étaient des tombeaux, ou plutôt de petites chapelles sépulcrales bâties en briques; leurs formes étaient très-variées, et leur entrée était fermée par des portes en bois très-solides. Ce champ paraît appartenir en particulier à plusieurs familles ; car, dans une autre direction, on voit un second champ de repos très-étendu, et peuplé d'une foule de tombes en marbre blanc ou en pierre rouge, sur lesquelles on lit des inscriptions plus ou moins fastueuses. Autour delà ville s'étendent de grandes portions d'un sol argileux, ondulé, et assez fertile, quoique posant sur le calcaire. A l'ouest et vers la base des montagnes, paraît la roche granitique. D'un autre côté, des prés et des herbages
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couvrent une grande partie du pays; on cultive avec succès dans cette partie les arbres fruitiers, et surtout les pommiers, dont le fruit est employé à la fabrication d'un cidre d'excellente qualité'. Les autres cultures se composent de maïs, de chanvre, de patates , et de plusieurs variétés de plantes bulbeuses. A ces produits du sol, dont l'abondance contribue à la prospérité de la ville de Middletown, il faut joindre les produits de la rivière Connecticut, et de plusieurs petites rivières ou ruisseaux qui viennent s'y rendre ; ainsi la première est visitée dans la saison par les harengs et les aloses qui, remontant jusqu'à cette hauteur, sont pris dans de larges filets couverts d'amorces perfides , et fournissent une quantité considérable de salaisons pour la consommation de la ville et des campagnes environnantes. Dans les petites rivières on pèche des anguilles, et l'on m'a assuré que quelques ruisseaux nourrissent des écrevisses.
Après un court séjour à Middletown, je me mis en route pour JVew-Haven , ville maritime, située à vingt-cinq milles vers le sud, sur la côte atlantique. Je m'élevai sur le sillon central des montagnes qui se prolongent dans le nord, et, l'ayant dépassé, je visitai le village de Méridan, situé au milieu d'un désert. Audelà, et près du hameau de V^allingjordj j'eus à traverser la rivière Quinipiack que je laissai sur la gauche, en m'éloignant toujours du fleuve qui continue de couler au midi jusqu'à son embouchure dans la mer.
On pressent les approches de New-HaveTi à la présence des habitations champêtres qui se multiplient, et à l'étendue progressive des champs cultivés. Le sol s'abaisse , tandis que les monts s'élèvent ; ils forment les limites d'un vaste bassin marécageux, à l'extrémité duquel la ville qu'on n'aperçoit pas encore est assise. Ces monts offrent une séparation dont l'intervalle forme la jolie vallée de Cheshire, arrosée par la rivière des Moulins qu'on traverse sur un pont en bois. Après avoir dépassé ce pont, je suivis une chaussée qu'on a élevée sur le marécage; elle est assez large pour que deux voitures puissent y passer de front ; elle est, en outre, soigneusement entretenue, et suffisamment exhaussée pour n'avoir rien à craindre de l'envahissement des eaux. La plaine herbeuse au milieu de laquelle cette chaussée est construite, est occupée çà et là par des moulins, des maisons en bois
et des fermes entourées de verdure. Au-delà, la route s'élève vers une nouvelle plaine bordée de parcs fermés pour la retraite des bestiaux que gardent pendant la nuit des chiens vigilans. Sur un des côtés de cette plaine, un bois de chênes, de pins et de peupliers, forme un rideau de verdure dont l'épaisseur fournit des retraites fréquentées par un gibier abondant.
Une partie du sol sur lequel Nev^-Haven est bâti, se compose de roches siliceuses, stratifiées, mélangées de gravier et de sable ferrugineux. Au-devant de la ville s'étend une baie d'un mille de longueur sur quatre milles de profondeur ; elle est divisée par une chaussée de trois mille neuf cent trente-trois pieds, qui forme dans son intérieur deux bassins, dont l'un est destiné aux bàlimens de commerce, et l'autre, entouré par les magasins de la marine de l'Etat et par les chantiers de construction, est occupé par les vaisseaux de guerre. Cette digue, qui est disposée en talus, est formée par des pilotis remplis intérieurement de gros blocs de rochers, et en outre soutenus par des pieux solidement fixés ; près de ces soutiens , et à d'autres pieux, s'attachent les navires marchands. Cette digue est munie, depuis la barrière d'entrée jusqu'à son extrémité, de garde-fous, et elle porte à son centre la baraque des officiers préposés à la police du pont. De la pointe de la jetée on voit dans l'enfoncement la ville se prolonger en ligne courbe, élevant au-dessus de ses maisons les flèches de cinq ou six églises. Le rivage du port, composé d'un sol sablonneux dans lequel on rencontre des corps organisés, est occupé par une partie des magasins du commerce; l'autre partie est située sur des quais établis sur pilotis, qui se trouvent en avant de ce port. La plupart de ces constructions sont en bois; leur apparence, en quelque sorte villageoise, ne s'accorde guère avec l'idée qu'on se forme ordinairement d'une ville importante. Cependant, au milieu de ces ignobles bâtisses, quelques constructions se font remarquer par l'élégance de leur style et la grandeur de leurs proportions; telle est la grande taverne du bateau à vapeur. Cette maison, récemment construite , a neuf croisées de face à chacun de ses trois étages. Le centre est décoré d'un pavillon saillant qui s'élève au-dessus d'un large perron ; il est formé de quatre colonnes supportant un balcon au-dessus duquel s'élève une nouvelle colonnade terminée
par un fronton. L'escalier inte'rieur reçoit la lumière par la lanterne du comble.
Dans la partie de la ville qu'on appelle le Vieux-Quartier, est situe le palais de l'Etat ; car New-Haven partage alternativement avec Hartford l'avantage d'être le sie'ge du gouvernement. On y trouve aussi Te'glise ëpiscopalc, dont l'architecture, d'un genre gothique, reveillait en moi des souvenirs de ma patrie. Ces deux édifices en pierre sont situes aux cote's d'une grande place orne'e de verdure, dont le collège d' Yale occupe un autre cote. Ce collège , où est établie l'université de l'Etat de Connecticut, fut fonde en 1700 au village de Saybrook, par une socie'te' d'ecclésiastiques j en 1716 il fut transporté à New-Haven, et l'on construisit alors le vaste bâtiment en briques que l'on voit aujourd'hui. La façade, composée de plusieurs corps de bàtimens parfaitement alignés, a trois cent quatorze pieds de longueur; elle présente quatre gros pavillons, contenant chacun trente-deux chambres à l'usage des pensionnaires. La chapelle est située au centre, et autour sont disposés les salles de cours et d'études, la bibliothèque qui renferme sept mille volumes, le laboratoire de chimie, et enfin toutes les pièces nécessaires à un aussi grand établissement. Le cabinet de minéralogie occupe l'étage supérieur d'un bâtiment nouvellement ajouté aux anciennes constructions j ce cabinet fut acheté eu France par le colonel Gibbs qui le déposa dans ce collège, et le destina à l'enseignement des élèves qui suivent le cours du professeur Silliman. Outre le cabinet de minéralogie, ce bâtiment contient encore quatre-vingt-seize chambres destinées à des élèves pensionnaires; quant aux élèves externes, qui appartiennent généralement à des familles peu aisées , ils sont admis dans un local qui leur est réservé.
La ville ne possède point de théâtre ni de jardin public ; il existe seulement un établissement qu'on ne sait trop à quel genre rapporter, et qui contient, indépendamment d'une taverne, un cabinet d'histoire naturelle, une collection de tableaux d'un mérite très-équivoque, et, dans les combles, une chambre obscure , au moyen de laquelle on peut contempler le panorama de la ville, des contrées environnantes et de l'Océan ; cet établissement porte le nom de Colombie.
Le professeur Silliman, avec lequel j'eus de fréquens rapports d'amitié pendant
mon séjour à New-Haven, me conduisit, à quelque distance de la ville, visiter le champ du repos. C'est un emplacement considérable, formant un parallélogramme régulier, divisé en petits carres nombreux. Chacun de ces carres que bordent des sentiers entre-croise's à angles droits, appartient à une famille particulière; les monumens qu'ils renferment sont symétriquement ranges et construits en marbre blanc. Ce cimetière, dont le terrain n'offre aucune inégalité, est tenu avec un ordre et une propreté admirables; il est enclos de barrières, et planté de trèsgrands arbres, dont l'ombrage épais et solennel invite à la méditation.
De New-Haven j'opérai mon retour vers New- York, d'où je me proposais de partir pour aller visiter d'autres Etats. Je pris une route qui longe le rivage du Sund de Long-Island, et ayant monté la pente glissante de la côte, je me trouvai sur un plateau gazonné que bordait d'un côté une lisière d'épaisses forets. C'est dans cette plaine que se trouve la grande exploitation du marbre serpentin qu'a décrit le professeur Silliman; ce marbre ressemble beaucoup au marbre vert antique; mais jusqu'à ce jour il n'a pas paru susceptible d'un aussi beau poli. Cependant on espère, avec quelque fondement, qu'en fouillant plus profondément on trouvera des couches d'une nature plus solide. Ce marbre se présente par bandes horizontalement stratifiées qu'interrompent de temps en temps des fragmens de la roche granitique, ou des portions de chlorite; on rencontre aussi dans sa substance du fer magnétique. Entre autres usages, on emploie ce marbre à faire de très-beaux chambranles de cheminées, à colonnes , dans le goût actuel. L'exportation s'en fait facilement soit par mer, soit par la rivière Wapawaug qui débouche dans le havre de Milford. Ce joli bourg, par lequel je passai, est situé dans une belle plaine ou plutôt dans un large vallon, à dix milles de New-Haven. Il est remarquable par l'élégante propreté de ses maisons , qui présentent leurs façades blanchies sur un des côtés de la route. L'aisance des habitans, dont ces dehors élégans sont un signe toujours certain, est entretenue par l'abondance et la variété des productions du sol de leur district. On y voit croître les céréales , le maïs , le chanvre et les plantes bulbeuses ; d'un autre côté les herbages salés qui s'étendent aux bords de la mer sont très-favorables à l'engrais des troupeaux
et à l'entretien de vaches nombreuses, dont le lait sert à fabriquer du beurre et des fromages excellens.
J'allai visiter, dans les montagnes situées à Toccident de ce village, un site célèbre dans la contrée 5 c'est un défile étroit dans lequel passe la ns'ière Housatonic qui , descendant des monts Hoosake, situés dans l'Etat de Massachussets , coule, en entrant dans le Connecticut, sur un plancher de rochers de deux cents pieds de largeur sur soixante pieds d'élévation, forme ensuite, en se précipitant de cette hauteur, une des plus belles cascades de cette partie orientale de l'Union, et vient enfin mêler ses eaux à celles du Sund, non loin du village de Stradford.
En me rendant à Stradford, je trouvai la route envahie par un nombreux troupeau de bœufs qui, s'avançant vers moi au galop , m'eurent bientôt environné de leurs cornes formidables. Ces animaux de haute stature étaient conduits par deux hommes montés à cheval, et suivis par un superbe chien de Terre-Neuve ; ils descendaient des pâturages de l'Etat de Massachussets et se rendaient dans les Etats de l'Ouest. Habitué à la vue de ces puissans animaux , j'avais appris à ne plus les redouter j eu effet ils n'ont point la férocité de leurs congénères d'Europe, desquels cependant ils descendent. Quelques savans prétendent à ce sujet que les animaux importés d'Europe en Amérique , y dégénèrent promptement et d'une manière frappante. Je ne nie point que cela ait pu avoir lieu pour certaines espèces de végétaux indigènes qui, transplantés sur un sol étranger, y ont perdu, avec leur dimension, leur saveur et leurs propriétés, tandis que d'autres au contraire ont considérablement gagné à cette transplantation , de même qu'on dit que le fruit délicieux de la pèche est réputé malfaisant dans sa patrie. Mais pour les animaux dont il s'agit ici, je puis affirmer que , s'ils n'ont point acquis, au moins ils n'ont pas dégénéré. Je citerai comme un exemple facile à vérifier, celui des peaux que le commerce tire de Buénos-Ayres, et dont les dimensions et l'épaisseur indiquent assez la force des animaux qui les ont fournies. L'Amérique septentrionale nourrit également des bœufs de la plus grande taille , aussi bien que des bœufs de taille moyenne ; les différences qu'ils présentent peuvent être comparées à celles qu'on remarque entre les troupeaux que fournissent les divers départe-
mens de la France; ainsi ceux que nourrit l'Etat du Massachussets rappellent ceux qui chez nous habitent les pâturages de la Romagne. La seule différence réelle que présentent les bœufs d'Amérique compares aux nôtres, consiste dans leur douceur; les taureaux eux-mêmes ne donnent jamais aucune preuve de fe'rocité ; on les laisse vaguer en liberté dans les champs et les villages, sans jamais prendre aucune pre'caution pour se garantir de leurs attaques. Au reste, cette absence de fe'rocite me paraît former le caractère particulier de presque tous les quadrupèdes de cette partie du monde; je l'ai observée chez les animaux carnassiers eux-mêmes , tels que l'ours , le loup et le couguar. Chez toutes ces espèces , l'instinct sanguinaire est extrêmement modifie', et on ne le voit jamais s'ëîever à ce haut degré' de fe'rocite qu'on remarque chez les animaux analogues de l'ancien continent. J'ai long-temps posse'de' le couguar en vie, et jamais je ne lui mis d'autres entraves qu'une simple corde ; il était très-doux et venait manger dans ma main; lorsque je l'embarquai pour l'envoyer au Jardin du Roi, le capitaine du bâtiment exigea que sa cage fût double'e en tôle ; or l'ouvrier que je chargeai de cette ope'ration y procéda sans faire sortir l'animal de sa cage , tant il redoutait peu d'en être attaqué. .
A ces exemples je puis joindre celui du bison dont j'ai éprouvé par moi-même la douceur naturelle et la facilité à se laisser dompter. Ce magnifique animal, dont les nombreuses légions vivent sur le vaste plateau qu'arrosent le Missouri et le Mississipi , est à la vérité assez farouche dans l'état de nature , mais on peut facilement le dompter, jusqu'au point de lui faire porter le joug et traîner la charrue. C'est à cause des services immenses qu'il pourrait rendre à l'agriculture par sa force prodigieuse, et à l'industrie par la laine précieuse que fournit sa crinière, que j'ai voulu propager en France cette intéressante espèce. J'espère que le lecteur ne trouvera point indignes de son attention quelques détails sur la manière dont je m'y pris pour apprivoiser ce bel animal. Lorsque je me procurai le mâle que j'ai envoyé au Jardin du Roi, oîiil vit encore en cet instant, il était un peu farouche; il n'obéissait à son gardien que lorsqu'il y était contraint par l'anneau de fer, garni d'une longue corde, qu'il portait passé dans la cloison de son nez ; ayant cependant
entrepris de le dompter, je commençai parle priver delà nourriture au moyen de laquelle je l'avais allèche dans les premiers momens ; son gardien ne faisait que le surveiller , et moi-même je lui portais sa petite ration composée de foin et de pommes de terre coupées par morceaux ; cette dernière précaution avait pour but d'empêcher qu'il ne s'ëtranglàt en les avalant tout entières ; on ne doit jamais la négliger, surtout avec les cerfs. Dès que j'entrais dans la cour oîi le bison restait en liberté, il accourait aussitôt pour se précipiter sur moi j je lui jetais alors sa pâture, et je me retirais aussitôt; peu à peu, en réduisant chaque jour sa nourriture, je fis disparaître ces derniers signes de férocité; je le vis bientôt, lorsqu^il avait dévoré sa petite provision , venir à moi doucement, dans l'espérance d'obtenir le reste que je portais sous mon bras. Enfin en continuant long-temps le même traitement, et en diminuant ou augmentant sa nourriture, selon les dispositions plus ou moins douces ou hostiles que je lui voyais manifester, je finis par l'amener à un point de docilité tel, quïl venait manger, dans ma main, l'herbe ou les pommes de terre que je lui présentais, et qu'il se laissait prendre par les cornes, sans témoigner aucune inquiétude. Je le disposai aussi à laisser peigner sa longue crinière, mais jamais il ne souffrit qu'on lui touchât la croupe; je faisais frotter sa peau avec de l'huile pour en éloigner les mouches dont il était parfois tellement tourmenté que son corps en était tout ensanglanté. Enfin, au moyen de ces soins constans et prolongés, j'amenai le bison au point de docilité auquel j'avais entrepris de le réduire; sur désormais de son obéissance, je ne craignais point de le faire conduire matin et soir au bord du fleuve Hudson, et de le faire plonger dans ses eaux limpides ; la seule précaution qu'on prenait dans cette circonstance, était de le retenir, avec une longue corde, parce qu'il aurait pu facilement traverser le fleuve et se sauver dans les forêts voisines. Lorsque je voyais ce bel animal fendre ainsi les flots à la nage, ou, tout dégouttant, gravir le rivage escarpé, je me rappelais cette belle description de M. de Chateaubriand: ((Quel- ^) quefois un bison chargé d'années , fendant les flots à la nage, se vient coucher » parmi de hautes herbes , dans une île du Meschacébé. A son front orné de » deux croissans, à sa barbe antique et hmoneuse, vous le prendriez pour le dieu
» du fleuve, qui jelte uu œil satisfait sur la grandeur de ses ondes, et la sauvage » abondance de ses rives. » Quelquefois aussi je le faisais promener par la ville pour l'accoutumer à ne point s'effrayer de la vue d'un grand nombre de personnes , et ce n'était pas un me'diocre sujet de curiosité' pour les habitans que la docilité de ce bel animal. Comme mon plus ardent dësir était de voir se multiplier en France cette espèce précieuse , j'envoyai aussi au Jardin du Roi la femelle du bison , mais celle-ci est morte depuis son arrivée , après avoir mis au monde un jeune mâle qui vit actuellement. Le père a eu , d'une vache ordinaire , une femelle , qui malheureusement est morte avec un petit auquel elle avait donne' le join\ Malgré ces résultats décourageans, on ne doit point renoncer à faire des tentatives. La race croisée de ce précieux animal serait déjà une excellente acquisition, et d'ailleurs , au moyen des génisses croisées , on rétablirait promptement la race primitive.
Après cette digression, je reprends la suite de mon voyage. Je passai par Stradford, village florissant, situé, comme je l'ai déjà dit, près de l'embouchure de la rivière Housatonic qui forme la limite naturelle du comté de New-Haven et de celui de Fairfield dont ce viUage dépend. A trois milles plus loin, on trouve le bourg de Bridgeport que son heureuse situation au bord de la mer fait considérer comme un des plus iraportans de toute la côte du Connecticut; aussi, en raison de la prospérité de son commerce, voit-il s'accroître chaque année le nombre de ses habitans, qui s'élève actuellement à trois mille cinq cents. Le nombre des habitations a suivi une progression aussi rapide j ainsi, lors de la guerre de la révolution, on ne comptait guère, en cet endroit, que dix à douze misérables chaumières, et maintenant, tant dans le village que dans le district, on compte plus de cinq cents maisons. Ce bourg est situé près d'un grand bassin intérieur que la mer a creusé, en entraînant le sable d'alluvion dont le rivage est formé. La rivière PeaquanocJc se jette dans cette espèce de baie qui est traversée par un pont de plus d'un mille de long, qui donne son nom au bourg {bridge, pont). Ce pont, assez large pour le passage de trois voitures de front, s'ouvre à son milieu pour donner passage à des sloops de deux cents tonneaux qui remontent dans l'intérieur des