‹ Itinéraire pittoresque du fleuve HudsonChapitre 33 sur 40 · VOYAGE DANS LES ETATS DE NEW-JERSEY · texte numérisé non relu

VOYAGE DANS LES ETATS DE NEW-JERSEY

A l'ouverture de la saison suivante, je me proposai de visiter le Jersey et la Pensylvanie, deux Etats voisins de l'Etat de New-York dont le fleuve Hudson seulement les sépare. Je commençai mon excursion par l'Etat de Jersey. Comme je ne prétends point donner une description complète de cet Etat non plus que du suivant, mais seulement faire connaître quelques-uns de leurs sites les plus remarquables, je me bornerai à indiquer les détails statistiques que je crois indispensables à l'intelligence de ma narration.

L'Etat de Jersey, situe à l'ouest de celui de New- York, a une forme très-irrégulière j le fleuve Hudson à l'est, la baie de Newark, le détroit d'Arthur-Kill et la mer Atlantique au sud, la rivière Delaware et la baie du même nom au sud-ouest et à l'ouest, et enfin au nord-ouest et au nord une ligne qui se prolonge du point de jonction des rivières Delaware et Mahakamac jusqu'au fleuve Hudson, forment ses limites; il a plus de cent soixante milles de longueur sur une largeur qui varie de quarante-deux à soixante-quinze milles; on e'value sa superficie à six mille six cents milles carres.

La chaîne des Afleghanys, ou montagnes Bleues, traverse cet Etat dans la di-

reciion du nord-est au sud-ouest. La sommité la plus importante de cette ligne est celle de la montagne Schooley's, dont l' élévation au-dessus des eaux de l'Oce'an est évaluée à onze cents pieds. Cet Etat est prive de lacs ; le seul qui mérite quelque attention, est situé dans les montagnes du comté de Morris; mais, outre les fleuves importans qui forment ses limites, il possède plusieurs rivières inté- Heures, telles que VHackinsack et la PassaïCf dont les sources sont dans l'Etat de New- York; le Rariton^ dont les principaux afïluens s'échappent des marais et des bois du nord de l'Etat; la CoJianzye qui court au sud se jeter dans la Delaware; le Lancocus et le Morris qui, suivant à peu près la même direction, vont se perdre dans les mêmes eaux; le grand Egg et le Mulicus, qui courent dans la direction du sud-est se jeter dans l'Océan; et enfin, dans l'ouest de l'f^tat, le Musconekunlc , le Pequasset , le Flatkill, le JPaulinskïlly et le Minissingj qui tous vont perdre leurs eaux dans celles de la Delaware.

La côte méridionale de l'Etat a une étendue de plus de cent milles; on pourrait la regarder comme à peu près plane, si les collines de Nevesing, dont nous avons parlé dans le premier volume de cet ouvrage , n'existaient pas. Le sol étendu entre la mer et les montagnes qui furent autrefois ses limites, est ondulé; il se compose d'un amalgame imparfait de sable délié, et de couches de pierres roulées dont le gissement, parfois irrégulier et désordonné, atteste que ces pierres ont été entraînées par des eaux supérieures. Ce sol est médiocrement fertile ; les végétaux qu'il produit n'atteignent presque jamais de hautes dimensions; cependant, en quelques endroits, il est plus meuble, et il suffit à la végétation des genévriers , des thuya , des teda , et des petits pruniers maritimes. Lorsqu'on s'approche de la Delaware, on s'aperçoit que le sol devient de plus en plus sablonneux; sur les bords de sa baie, on voit s'étendre de vastes prés salés dont les hautes herbes sont la retraite d'une multitude d'oiseaux aquatiques, et d'échassiers qu'attire le poisson dont ces espèces de forêts marines sont peuplées. Les rats musqués {mus zibeticus) y dont la fourrure égale en finesse celle du castor, se creusent d'innombrables terriers dans ce sol qui cède facilement à leurs efforts. Quant à la pointe de l'Etat opposée à la Delaware , elle contient une terre argi-

leuse, de couleur rouge, dont les lits se prolongent jusque vers la ville d'Elisabeth. Cette partie du territoire offre plus d'intérêt dans les sites, et plus de ressources dans la qualité' du sol dont on tire des produits abondans et variés. Ce n'est que vers la contre'e des montagnes, dans le nord de l'Etat, qu'on rencontre encore des forets peuplées d'arbres gigantesques.

En creusant à une profondeur conside'rable dans la masse d'alluvion qui s'étend depuis le rivage de la mer jtisqu'à la distance de vingt à vingt-cinq milles , on a trouvé des amas de coquilles marines , telles que des bélemnites , des gryphites , et une espèce d'ostracite dont on ne connaît pas l'analogue vivant dans ces mers. J'ai déjà parlé ailleurs des débris fossiles qu'on a rencontrés à la base de la colline de Nevesing ; débris que j'ai vus dans le muséum du docteur Mitchill, qui possède en outre des ossemens fossiles de mammifères trouvés à Middleton, des dents d'une espèce d'éléphant, qui, par leur dimension, annoncent qu'elles ont appartenu à un individu de la plus grande taille , au mastodonte , animal dont les débris fossiles se rencontrent en fouillant à cinquante et à quatre-vingts pieds de profondeur dans une masse de terrain marneux , et une infinité d'autres débris de corps organisés recueillis dans les mêmes localités. C'est encore dans ce même endroit dont je parle qu'on a extrait le squelette presque entier de mastodonte , qui est exposé dans les salles du muséum de M. Peel à Philadelphie. Il résulte de tous ces faits que ce sol ne peut être d'ime formation bien ancienne, mais qu'au contraire il paraît avoir subi plusieurs révolutions successives, dont ces débris sont les irrécusables témoins.

Au pied du rempart des montagnes que nous supposons avoir autrefois formé les limites de l'Océan, on trouve différentes substances métalliques. Quelques traces d'argent natif qu'on y avait rencontrées , avaient, pendant un temps, enflammé l'imagination de tous les colons ; on se croyait au moment de découvrir une mine de ce métal précieux ; mais ces espérances flatteuses n'ont point été réahsées, et toutes les recherches ultérieures ont été infructueuses. Les substances minérales, non moins utiles peut-être , qu'on y a découvertes jusqu'à ce jour, sont : d'abord du cuivre sulfuré dans le comté de Bergen et près de la ville de

Brunswick, de la houille sur les bords du Raritou; ailleurs, sur une des branches d'une même rivière et près du bourg de Rocky-Hill , on a trouve du cuivre natif et du fer oxidë. Dans le comte montueux de Morris , on exploite plusieurs mines de fer; à Burlington, près de la Delaware, on a rencontré un oxyde de fer brun et rougeàtre. Sur les montagnes de Schoolcy's, on trouve des masses de fer magne'tique , tellement considérables , qu'il semble que la montagne soit entièrement composée de fer ; elle n'en est pas moins couverte de la végétation la plus magnifique. Cetle abondance de fer est cause que, dans cette partie centrale du Jersey, depuis les montagnes jusqu'à la mer, on a établi une multitude de forges et de hauts fourneaux pour l'exploitation du minerai; et les ouvriers employés dans ces mines m'ont assuré qu'ils regardaient ce fer comme supérieur à celui d'Alsace. Sur la rive gauche de la Delaware, à quelques milles de Trenton, on a découvert du plomb sulfuré, de l'oxyde de zinc, de l'antimoine , du zircon, du quartz agathisé et du jaspe qui présente des veines de couleur variée. Enfin , pour compléter cet aperçu des productions minérales de l'Etat de Jersey, nous mentionnerons que, sur plusieurs points de son territoire , à Schooley's et dans le comté de Hunterden , on rencontre des sources minérales.

L'exploitation et les diverses préparations de ces richesses naturelles donnant au commerce intérieur une grande activité, et nécessitant des communications faciles, la Législature de cet Etat , pour répondre à ce besoin, vient de décréter la création d'un canal qui , partant du comté de Monmouth pour se rendre au cap May, longera la côte à une certaine distance. Ce canal de vingt-cinq milles d'étendue sera d'un avantage inappréciable pour les habitans de la partie méridionale du Jersey, et en outre il abrégera beaucoup le trajet depuis New- York, jusqu'à la baie de la Delaware. Indépendamment de ce canal, deux autres, traversant le Jersey par son centre, doivent être maintenant exécutés; l'un est destiné à réunir les eaux de l'Hudson à celles de la Delaware, et l'autre doit conduire de cette dernière rivière à la baie de la Chesapeak.

Après cet aperçu général de la disposition et des particularités physiques de l'Etat du Jersey, il est temps d'indiquer l'itinéraire de mes excursions. Après

m'étre embarque à New -York sur le bateau à vapeur, j'allai débarquer à Hoboken, que je considérais comme un point favorable pour être le centre de ces excursions, et de-là je me dirigeai vers Newark, capitale du comté d'Essex. Je traversai d'abord la rivière Haclensack sur un pont de mille pieds de longueur, qui s'ouvre dans le milieu pour le passage des navires , et je m'avançai, en suivant une roule solidement établie, au milieu de ces vastes marais de Newark que des mains industrieuses ont entrepris de rendre à la culture. Ces marais offrent dans leur étendue peu de masses d'arbres d'une grande hauteur , mais en revanche ils sont couverts d'une multitude d'arbustes épineux , de myrica et de plantes herbacées, dont quelques-unes atteignent des dimensions extraordinaires. Ces fourrés humides sont la retraite d'une infinité d'oiseaux parés du plumage le plus brillant; on peut y voir à la fois le ministre au corps bleu d'azur, le gros-bec au corps bleu foncé, distingué par des ailes rayées, le cardinal couleur de feu , le camail-rouge à dos noir et ventre blanc , le canard branchu remarquable par son aigrette éclatante , le héron bleu cendré, et le magnifique héron de la Louisiane ; dans des espèces plus petites, on rencontre le brunet au corps noir distingué par sa téle jaune paie, et le joli serin varié de taches noires et jaunes. Tous ces oiseaux, doués d'un ramage éclatant, de cris aigus ou d'un simple gazouillement, se livrent à mille jeux folâtres à l'abri des buissons touffus; heureux s'ils n'avaient des ennemis acharnés, et si les oiseaux carnassiers, et surtout la buse, ne venaient souvent porter l'épouvante et la mort dans leurs légers bataillons; on dit même qu'au printemps, époque où ce chasseur redoutable se met en campagne, l'épouvante règne tellement parmi ces faibles oiseaux, qu'ils désertent entièrement les environs, et que le silence le plus absolu règne sur la contrée jusqu'après le départ de l'ennemi commun.

Après avoir contemplé long-temps les vives allures , les formes et les couleurs variées des hôtes de ces lieux sauvages, je m'avançai jusqu'au pont de la rivière Passaïc. Ce pont, construit en bois comme le précédent , s'ouvre également au centre pour livrer passage aux embarcations ; il a cinq cents pieds de longueur ; la rivière sur laquelle il est jeté', a{)rès avoir exécuté une chute magnifique que

nous décrirons , coule à pleine rive jusqu'à la baie de Newark, oii elle a son embouchure près de la rivière Hackensack dont elle est cependant très- éloignée à son origine.

A quelque distance de ce pont, non loin des bords de la même rivière, je trouvai la ville de Newarh , capitale du comte d'Essex. Cette ville , située sur un plateau èlevè, offre un coup-d'œil charmant lorsqu'on la considère de la route par laquelle j'arrivais; on voit au-delà d'une grande pelouse plantée d'arbres magnifiques, une rangée de maisons élégantes , que terminent deux églises mystérieusement ombragées ; quelques sentiers, tracés par les pas des fidèles, se dessinent sur ce gazon et aboutissent à l'entrée des deux temples , à coté desquels on remarque de longs hangars proprement construits en bois, pour servir d'abri, les jours de service , aux voitures et aux chevaux de ceux qui s'y rendent. Newark renferme tous les établissemens d'utilité publique en rapport avec son importance ; sa population est de cinq mille habitans, ou, si l'on y réunit celle du comté, de huit mille neuf cent quatre-vingt-quatorze individus. Indépendamment des produits de son sol et de ses manufactures, Newark tire de grands avantages de sa position près de la rivière Passaïc qui peut donner accès, jusqu'au-delà de cet endroit, à des navires de quatre-vingts tonneaux; c'est poUr cette ville un moyen facile d'exporter les nombreux produits de son sol ou de ses manufactures, et de recevoir en échange ceux des Etats voisins. Les produits du sol ou de l'industrie, particuliers au district de Newark , se composent d'un cidre renommé qui pourrait rivaliser avec le vin de Champagne , et des articles sans nombre de ses fabriques de chaises, de souliers, de meubles et de voitures de toute forme et de toute espèce; on peut y joindre les produits de ses manufactures de tissus de lin, de coton, de chanvre et de laine, de ses distilleries, de ses tanneries, de ses moulins à huile et à papier , de ses fabriques de chocolat , de chandelles et de savon , et enfin de ses ateliers pour la texture des chapeaux de paille. Newark , principal mobile et centre de ce commerce , n'aurait donc qu'à se féliciter de ses avantages, s'ils n'étaient balancés par un véritable fléau , qui force en été presque tous les habitans de cette ville d'abandonner son séjour; je veux parler des milliers de taons

et de moustiques qui, ne's au sein des marais qui environnent cette ville, se répandent de tous côtés , et tourmentent cruellement les hommes et les animaux; je fus si horriblement maltraité par eux lors de mon passage, que tout mon corps fut couvert en peu de momens d'ampoules et de boutons sanguinolens.

De New^ark je me dirigeai vers les chutes de la Passaïc qui jouissent dans le pays d'une grande célébrité. Je côtoyai la rivière jusqu'à B elle- Taille , petit endroit entouré de marais et de tourbières; de-là une petite route conduit au village de Caldwell, situé dans un pays plus élevé; on suit, jusqu'à -E'^z^^XyVzoX', le cours de la rivière dont les rives sont couvertes de moulins et d'usines mis en mouvement par la rapidité de son cours ; plus loin cette rivière s'éloigne , et forme un vaste demi-cercle jusqu'à la ville de Paterson^ à laquelle on parvient par un sentier beaucoup plus court qui fait la corde de l'arc. En suivant un autre sentier qui se dirige au nord, on voit les sites se revêtir peu à peu de formes plus sévères ; on se trouve bientôt en présence de masses de basalte , au milieu desquelles on reconnaît que la Passaïc a été forcée de se frayer un passage. Plus on remonte son cours supérieur, et plus les aspects développent de grandeur et de majesté. On contemple avec une émotion indéfinissable ces montagnes couvertes d^antiques forets , ces défilés sauvages et profonds, et ces plans entrecroisés de collines qui forment une succession de caps hérissés de fragmens de basaltes. D'un point élevé, sur lequel je m'étais placé, je considérais l'ensemble de cette scène avec enchantement ; à ma droite était un plateau gazonné , traversé par plusieurs sentiers conduisant aux endroits d'où l'on J)eut voir le cours inférieur -de la rivière dont les eaux s'écoulent paisiblement après leur chute. Cette partie fut jadis couverte de grands arbres qui ont en partie disparu; parmi ceux qui subsistent encore se distinguent plusieurs variétés de pins et de chênes, quelques noyers et d'autres espèces. Au centre du tableau mon œil plongeait dans la fracture appelée Garretj et je voyais à son extrémité le cours tranquille de la partie inférieure de la rivière. Le plateau de droite présentait un aspect tout différent ; la rivière l'occupe en totalité; les rochers s'y montrent de toutes parts, surtout à l'époque des basses

Page 1