NOTRE-DAME DE PARIS, FAÇADE PRINCIPALE
NOTRE-DAME
La description des monuments religieux doit s’ouvrir naturellement parcelle de la cathédrale. Commençons.
Motre-Dame.
Comme la plupart des grandes cathédrales du nord de la France, celle de Paris est du titre de Notre-Dame; elle célèbre sa fêle patronale le jour de l’Assomption.
Nous savons, par la vie de saint Marcel, qu’une église existait déjà dans la Cité de Paris, sur le bord de la Seine, et vers la pointe de nie, du côté de l’orient, à la fin du iv® siècle. Cette antique cathédrale fut sans doute reconstruite par la pieuse munificence du roi Childebert 1er. Car il serait difficile d’admettre que les premiers chrétiens de Paris eussent élevé un monument aussi considérable que l’église épiscopale qui existait du temps de ce prince, et dont Forlunat nous a transmis une poétique description. La basilique était splendide et soutenue par des colonnes de marbre; ses fenêtres, garnies d’une clôture de verre, recevaient les premiers rayons du jour; ses lambris et ses murs brillaient du pliis vif éclat. Prêtre et roi , comme un autre Melchisedech , Childebert avait voulu enrichir de ses dons ce temple magnifique, pour le bien de ses sujets et pour la gloire de l’Église.
Fortunat célèbre aussi la gravité du clergé de Paris et les mérites du saint évêque Germain, qui, les mains levées au ciel, appelait sur son peuple, ainsi qu’un nouveau Moïse, les bénédictions divines.
Une circonstance inattendue est venue récemment confirmer le récit de Fortunat. Nous avons déjà dit qu’en 1847 des fouilles entreprises sur la place du Parvis avaient amené la découverte de quelques substructions de la basilique de Childebert ensevelies sous le sol depuis dix siècles peut-être. Les fondations de cet édifice se confondaient avec celles de plusieurs maisons romaines qu’on avait certainement rasées pour lui faire un emplacement convenable. On retrouva une partie de la mosaïque en petits cubes de marbre de diverses couleurs qui serv.'iit de pavé aux nefs de
NOTRE-DAME
l’église, trois de ses colonnes en marbre d’Aquitaine, vulgairement appelé grand antique, et un grand chapiteau corinthien de marbre blanc qui présentait tous les caractères de la sculpture mérovingienne. Les colonnes ont été relevées au milieu de la grande salle des Thermes; elles ne sont pas entières; mais leurs dimensions n’en révèlent pas moins l’importance de l’édifice dont elles faisaient partie. La plus complète des trois, qui a conservé son astragale , a reçu pour couronnement le chapiteau d’ordre corinthien qu’elle portait peut-être il y a plus de treize siècles. D’autres fragments
de colonnes absolument semblables et provenant sans aucun doute du même édifice, ont été reconnus dans le cours des travaux qui ont mis à nu une partie des subslruclions des murs latéraux de la cathédrale actuelle au nord et au midi. L’étude des monuments chrétiens des premiers siècles qui sont restés debout à Rome et dans d’autres villes de l’Italie, nous permet de nous faire une idée assez exacte de la disposition et même de la décoration de cette basilique mérovingienne. La chrétienté tout entière recevait alors de Rome, avec les enseignements de la foi, les formules de l’art et jusqu’aux symboles sous lesquels on pouvait produire les choses saintes devant les yeux des fidèles. L’église de Childebert offrait donc les caractères essentiels du style latin. C’est ainsi que nous pourrions croire extraite des catacombes de Sainte- Agnès ou de Saint-Sébastien cette inscription trouvée dans le quartier Saint-Marcel, à Paris, qui date à peu près du ve siècle, et qui est maintenant placée à la Bibliothèque impériale. Consacré par Vitalis à sa très-douce épouse Barbara, qui vécut vingt- trois ans cinq mois et vingt-huit jours, ce petit monument présente, gravés sur la pierre, les deux colom-
I NOTRE-DAME 23
é! bes avec des rameaux dans le bec, et au milieu d’une couronne ) de lauriers le monogramme du Christ entre l’alpha et l’oméga.
Nous nous perdrions en conjectures inutiles si nous tentions de I chercher quel fut le sort de la basilique de Childebert dans le long intervalle qui sépare le vi® siècle du xii®. Il résulte assez clairement du rapprochement de plusieurs textes très-anciens, tels que ceux de Grégoire de Tours et d’Aymoin, que, dès la fin du vi® siècle déjà , la cathédrale de Paris se composait de deux édifices, trèsvoisins l’un de l’autre, mais parfaitement distincts, l’un du titre de 1 Saint-Etienne, et le plus important, situé vers la partie méridionale de l’église actuelle; l’autre du titre de Sainte-Marie,
I placé un peu plus à l’orient et vers le nord. Une tradition très- ^ incertaine attribue à l’évêque Erchenrad Rr, qui siégeait du temps de Charlemagne, des travaux de constructions dans sa cathédrale. En 829, le célèbre concile de Paris s’assembla dans la nef de Saint- Étienne, comme le prouvent ses actes qui nous ont été conservés. L’église de Sainte-Marie fut incendiée par les Normands en 857, l’évêque Énée n’ayant pu racheter du pillage que celle de Saint- Étienne. Au XII® siècle, l’archidiacre Étienne de Garlande, qui mourut en 1 142, fit faire des réparations importantes à l’église de la Vierge, et Suger, le grand abbé de Saint-Denis, donna pour la décorer un vitrail d’une remarquable beauté. Les premiers rois capétiens se rendaient fréquemment à cette église, qu’on appelait alors nom ecclesia, par opposition à celle de Saint-Étienne, qui était beaucoup plus ancienne. Les fouilles de la sacristie neuve de Notre- Dame ont laissé voir en partie le plan d’un édifice religieux qui ne pouvait guère être autre chose que celui de Saint-Étienne, modifié et remanié dans la suite des temps.
Nous sortons enfin de ce que nous pourrions appeler Père des fictions, et nous touchons, pour Notre-Dame, aux époques vraiment historiques. Le soixante-douzième successeur de saint Denis, Maurice de Sully, un des habiles prélats qui aient gouverné l’Église de Paris (1160-1196), était à peine monté sur le siège épiscopal, qu’il résolut de reconstruire sa cathédrale, en réunissant les deux églises jusqu’alors séparées. Ce fut lui, disait l’épitaphe gravée sur
iNOthe-daml:.
son tombeau dans l’élise abbatiale de Saint-Victor, qui le premier commença la grande basilique de Sainte-Marie. Le plan qu’il avait entrepris d’exécuter n’était guère inférieur en étendue à celui de la cathédrale dans l’état oü nous la voyons. Suivant le récit du moine d’Auxerre, la première pierre de la nouvelle église aurait été posée en 1163, par le pape Alexandre 111. Ce pontife était, en elfet, alors réfugié en France, et le 21 avril de la même année, à la prière de l’abbé Hugues de Monceaux, il consacra l’abside récemment reconstruite de Saint-Germain des Prés, avec l'assistance de douze cardinaux. Au bout de dix-neuf années, en 1182, quatre jours après la solennité de la Pentecôte, le maître autel de Notre-Dame fut consacré par Henri, légat du saint -siège. Trois ans plus tard, 1185, le patriarche de Jérusalem, Héraclius, venu à Paris pour prêcher une troisième croisade, oflicia dans le chœur de la cathédrale. L’évêque Maurice fit ensevelir devant le maître autel Geoffroi, comte de Bretagne, fils du roi d’Angleterre, Henri H, mort à Paris, le 1 9 août 1186. La reine Isabelle de Hainaut, femme de Philippe- Auguste , reçut, à la lin du xiie siècle, la sépulture dans le même lieu. Lorsque Maurice de Sully mourut, en 1 I 96, il laissa cinq mille livres pour faire au chœur une toiture de plomb. L’abside devait être terminée depuis plusieurs années et la nef elle-même en bon état de construction. Les fondations n’étaient pas établies sur pilotis, comme le veut une traéilion fort répandue, mais bien sur de robustes assises en pierre dure, ainsi que l’ont constaté les fouilles faites à deux reprises dillérentes dans le siècle dernier jusqu’à une grande profondeur.
Les travaux continuèrent sans doute sous le gouvernement du successeur de Maurice, Eude de Sully, (1 197-1208). Mais la grande façade occidentale ne fut commencée que vers la fin de l’épiscopat de Pierre de Nemours, qui siégea de 1208 à 1219. D’après le martyrologe de l’église de Paris cité par l’abbé Lebeuf, on détruisit, vers 1218, les restes de la vieille église de Saint-Étienne, qui faisaient obstacle au développement de la partie méridionale et de la façade de Notre-Dame. On trouva dans la démolition des reliques importantes, entre autres quelques pierres de la la[>idalion du
NOTRE-DAME
sailli martyr, qui furent portées le 4 décembre dans l’église neuve. Il y a tout lieu de penser qu’à l’époque de la mort de Philippe-Auguste, en 1223, le grand portail était à peu près terminé, jusqu’à la corniche au bas de la galerie qui réunit les deux tours. 11 est probable aussi que l’aspect de cette façade, si grandiose dans son ensemble et si riche dans ses détails, détermina la reconstruction des portails du transept, dont l’architecture romane contrastait par sa sévérité avec l’abondante ornementation du xiii« siècle. Une inscription sculptée en magnifiques caractères sur le soubassement du portail méridional de la croisée atteste qu’en 1237, le second jour des ides de février, maître Jean de Chelles commença cette œuvre en l’honneur de la mère du Christ. Saint Louis régnait alors et Renaud de Corbeil occupait le siège de Paris. Il faut affirmer, en dépit des textes, que le portail septentrional, la porte rouge, elles premières chapelles qui de chaque côté suivent immédiatement le transept, ont été construits à celte même époque et peut-être par le même architecte; c’est le même style, la même sculpture, et jusqu’à la même nature de pierre. Les deux derniers étages des tours et leur galerie intermédiaire appartiennent aussi à la seconde moitié du xiiie siècle.
Dans l’origine, les bas-côtés de la nef n’étaient pas destinés à recevoir la ceinture de chapelles qui sont venues s’interposer depuis les tours jusqu’au transept. Le plan primitif de nos cathédrales ne. comportait pas de chapelles sur les flancs des nefs, comme on le voit encore à Reims, à Chartres et ailleurs. Jean de Paris, archidiacre de Solssons, mort vers 1270, laissa cent livres tournois pour la construction des chapelles latérales de Notre- Dame, qui paraissent toutes avoir été bâties à la même époque, entre les contre-forts de la nef. Quant aux chapelles absidales, elles s’achevaient a la fin du xiiie siècle et au commencement du siècle suivant. A l’entrée de l’une d’entre elles, celle de Saint-Nicaise, on lisait sur le socle d'une statue de l’évêque Simon Matifîas de Ruci, que ce prélat avait fondé premièrement cette chapelle avec les deux suivantes en 1296, et qu’ensuite on avait fait successivement toutes les autres du pourtour du chœur. Cette précieuse
26 NOTRE-DAME
inscription a été conservée ; nous l’avons relevée dans les magasins de l’église abbatiale de Saint-Denis, où elle se trouvait confondue avec d’autres monuments provenant de diverses églises. Nous savons encore le nom du chanoine Pierre de Fayel, qui donna deux cents livres parisis pour aider à faire les histoires de la clôture du chœur et pour les nouvelles verrières, ainsi que ceux des sculpteurs maître Jean Ravy , qui commença lesdiles histoires , et maître Jean le Bouteiller, qui les parfit en 1351 . Nous aurons à revenir sur celte clôture et sur les curieuses figures qui s’y trouvaient représentées.
Du xive au xviiie siècle, la cathédrale paraît avoir conservé intacte sa physionomie première. Mais l’exécution du vœu de Louis XIII ouvrit pour la vieille église, en 1699, une série de changements et de mutilations qui se sont succédé sans interruption jusqu’à nos jours. La piété qui prétendait rajeunir le sanctuaire par des embellissements modernes obtenus à grands frais, ne lui fut guère moins fatale que la barbarie qui un peu plus tard s’acharnait à le dévaster. Ainsi, de 1699 5 1753,1a cathédrale perdit ses anciennes stalles du xive siècle, son jubé , toute la clôture à jour du rondpoint, l’antique maître autel avec ses colonnes de cuivre et ses châsses, tous les tombeaux du chœur, les vitraux de la nef, du chœur et des chapelles. Les travaux, entrepris dans le but de réparer ou de consolider l’édifice, le dépouillaient aussi tour à tour de ses moulures, de sa végétation de pierre, de ses gargouilles, de ses clochetons. Mais la mutilation la plus grave fut accomplie en 1771 , sous la direction du célèbre architecte Soufflot, avec l’assentiment et le concours du chapitre. Pour laisser le passage plus libre aux processions et aux cérémonies, Soufflot fit disparaître le trumeau qui divisait la grande porte occidentale en deux parties. Ce pilier fut entièrement supprimé avec la statue du Christ qui s’y trouvait posée et les curieux bas-reliefs qui en couvraient la base. Puis on entailla toute la partie inférieure du tympan, sans respect pour sa belle sculpture du Jugement dernier, afin d’y introduire l’arc de la porte nouvelle, élargie et exhaussée aux dépens de l’ancienne ornementation. Sur la fin du règne de Louis XV, un
NOTRE-DAME
dallage uniforme en grands carreaux de marbre vint prendre la place des dalles funéraires qui couvraient en quantité innombrable tout le sol de l’église, et qui présentaient les effigies d’une foule de personnages illustres. Les années 1773 et 1787 virent dégrader de la manière la plus déplorable, sous prétexte de restauration et par des architectes, le mur méridional des chapelles de la nef, les arcs-boutants du chœur, les parties supérieures de la façade occidentale. On était encore à l’œuvre, quand éclata l’orage qui menaça la cathédrale d'une destruction complète. 11 faut le dire cependant, un certain ordre fut maintenu jusque dans la dévastation. Les mêmes hommes qui arrachaient des portails et des niches toutes les grandes figures qu’on leur avait signalées comme rappelant des souvenirs monarchiques, ont respecté lesvoussures et les tympans qui ne contiennent que des personnages sacrés. On fit valoir, pour sauver ces admirables modèles, des considérations astronomiques et même mythologiques; elles obtinrent un succès que n’aurait jamais eu alors l’appel le plus éloquent à la vieille foi de la population parisienne. Au mois d’aoùl 1793, un arrêté de la commune décida que sous huit jours les gothiques simulacres des rois au portail de Notre-Dame seraient renversés et détruits, ainsi que les effigies religieuses en marbre ou en bronze. Le conseil municipal réitéra cette prescription au mois de brumaire de l’an 2, ordonnant la suppression immédiate de tous les saints du portail. Mais le citoyen Chaumette réclama en faveur des arts et de la philosophie ; il sut se faire entendre de ses fanatiques collègues, en leur affirmant avec vivacité que l’astronome Dupuis avait trouvé son système planétaire dans une des portes collatérales de l’église. Le conseil décréta donc que le citoyen Dupuis serait adjoint à l’administration des travaux publics, afin de conserver les monuments dignes d’être connus de la postérité. L’intervention de Dupuis a sauvé ce qui restait, et puisse ce grand service rendu le faire absoudre de ses agressions contre les traditions religieuses. Mutilée au dehors, dépouillée au dedans de ses plus précieuses richesses, l’église de Maurice de Sully, de Philippe- Auguste et de saint Louis devint le temple décadaire de la Raison,
NOTRE-DAME
Les prélats qui se sont succédé sur le siège de Paris depuis le concordat de 1802, les princes qui ont gouverné la France, les administrateurs qui ont été chargés des grands intérêts de la ville de Paris et du département de la Seine, ont tous fait les plus louables efforts pour rendre à Notre-Dame son antique magnificence. Mais le moment n’était pas arrivé. Les principes de Fart du moyen âge n’avaient pas encore été étudiés, et chaque restauration nouvelle entraînait, comme au xviiie siècle, la perte ou la dégradation de quelque partie importante du monument. Cependant une génération d’artistes, pleine de zèle et de dévouement, se formait en silence h la pratique de notre vieil art national, par les travaux les plus sérieux et les plus opiniâtres. Des voix éloquentes, entre lesquelles nous aimerons toujours à citer celle de M. le comte de Monlalembert, le défenseur-né de l’art et de la liberté catholiques, protestaient en faveur de nos monuments historiques si longtemps oubliés. Le gouvernement, de son côté, voulut répondre dignement à l’expression d’un aussi noble sentiment, et en 1845 une loi solennellement discutée ouvrit libéralement le trésor de l’État pour la restauration de Notre-Dame. La cathédrale de Paris se trouve en bonnes mains, et l’on peut être tranquille sur son avenir. Depuis près de dix ans que MM. Lassus et Viollet-le-Diic en sont les architectes, des travaux d’un développement immense et d’une difficulté souvent prodigieuse ont été accomplis avec une sûreté de coup d’œil, une habileté d’exécution, que rien n'a pu déconcerter et qui ne se sont pas démenties un instant.
L’histoire de Notre-Dame se lie d’une manière intime à toute l’histoire de France. On ne finirait pas d’énumérer les solennités nationales, les baptêmes de princes, les mariages et funérailles de rois, les conclusions de traités dont cette insigne église a été témoin. C’est là que les grands corps de l’État venaient rendre à Dieu de publiques actions de grâces pour le triomphe de nos armes ; les étendards! pris sur les ennemis de la France étaient suspen-
! Ces drapeaux ne restaient exposés que pendant la guerre; par un sentiment de délicatesse toute française, on les relirait en temps de paix.
NOTRE-DAMI-:.
(lus en tropliées aux galeries du chœur. Nous citerons quelques faits remarquables et quelques cérémonies extraordinaires.
Dans les premières années du xiiie siècle, saint Dominique prêcha dans la cathédrale de Paris. Il était demeuré plus d’une heure en prière avant de commencer, quand la Vierge lui apparut, radieuse comme le soleil, et lui donna un livre contenant le sujet qu’il devait traiter.
En le 12 avril, veille de Pâques, le comte de Toulouse, Raymond VIT, fut absous du crime d’hérésie dans l’église Notre- Dame. « Et c’était pitié, dit le chroniqueur, Guillaume de Puylaurens, de voir un si grand homme, lequel par si long espace de temps avait pu résister à tant et de si fortes nations, conduit nu, en chemise, bras et pieds découverts, jusqu’à l’autel. »
Pierre Bonfons nous apprend qu’en 1381, le prévôt de Paris, « Hugues Aiibriot, accusé et convaincu d’hérésie et autres crimes, « fut, à la poursuite de l’Université, presché et mitré publiquement « au parvis Notre-Dame, et après ce, condamné à être en l’ou- « bliette au pain et à l’eau. »
Le 27 novembre 1431 *, le roi d’Angleterre, Henri VI, âgé seulement de dix ans, fut sacré et couronné roi de France en grande pompe, dans le chœur de la cathédrale. Mais le souvenir de ce sacre fut bientôt effacé, tandis que depuis l’an 1436, on célébrait chaque année, par un Te Beum, le premier vendredi après Pâques, en présence du prévôt des marchands et des échevins, la mémoire de la reprise de Paris par les troupes du vrai roi de France, Charles Vil.
Le jour de l’Assomption, au xine siècle, toute l’église était revêtue d’étoffes précieuses; on jonchait le pavé d’herbes odoriférantes que les prieurs de l’archidiaconé de Josas devaient fournir tour à tour. Deux siècles plus lard, on se contentait de répandre dans l’église de l’herbe tirée des prés de Gentilly.
Le jour de la Pentecôte, pendant l’office, on jetait des pigeons, des oiseaux, des fleurs, des oublies, des étoupes enflammées, par
1 C’est la date donnée par Mézeray. Le président Hénaut indique celle du 17 décembre.
NOTRE-DAME
des oiiverliires pratiquées dans les voûtes, pour rappeler la descente du Saint-Esprit et l’elTusion de la grâce divine.
Tous les ans , le 22 mars, le chapitre faisait une procession en mémoire de l’entrée de HenrilV à Paris, en 1594. Les chanoines, accompagnés des cours souveraines, se rendaient à l’église des (Irands-Augustins , où la messe était chantée en musique. On remettait la cérémonie après la semaine de Pâques lorsque le 22 mars arrivait dans la semaine sainte.
Maintenant que nous connaissons la généalogie et l’histoire de Notre-Dame, il est temps de décrire son imposante architecture et de dire le sens de ces mille personnages qui en peuplent les riches portails. C’est que la cathédrale était le grand monument populaire du moyen âge, le monument de tous, auquel chacun avait apporté sa pierre, et qui appartenait en réalité à tout le monde. Quand nous parcourons les nefs de nos cathédrales, n’y voyonsnous pas en effet, au bas des verrières, et sur les soubassements des statues, les armoiries du peuple et les emblèmes des corps de métiers, bien plus encore que les attributs de la puissance et les blasons de l’aristocratie? Ce sont des boulangers, des bouchers, des marchands de draps, des fourreurs, des vendeurs d’épices qui ont enrichi de leurs dons les Notre-Dame de Reims, d’Amiens et de Chartres, Saint-Étienne de Bourges et Saint-Pierre de Troyes. La cathédrale était, pour les populations d’alors, non-seulement le lieu de la prière et la demeure de Dieu, mais le centre du mouvement intellectuel, le dépôt de toutes les traditions d’art et de toutes les connaissances humaines. Ce que nous placerions dans les armoires d’un musée, nos pères le confiaient aux trésors des églises*.
1 Guillaume Durand, dans son Rational des divins Offices^ nous avertit que dans plusieurs églises on suspendait des œufs d’autruches, et d’autres choses admirables ou rares, afin que le peuple en fût davantage attiré dans le lieu saint et mieux disposé à la piété. Dans nos cathédrales de Laon, de Itcims, de Bayeux, de Comminges, à Saint-Denis, à Saint- Berlin, à la Sainte -Ch '.pelle de Paris, et ailleurs, on conservait des côtes de haleine, des crocodiles empaillés, des cornes de licornes, des ongles de griffons, des camées et des vases antiques.
NOTRE-DAME. 31
Ce tjue nous cherchons dans les livres, ils allaient le lire en caractères vivants sur les ébrasures des portes ou sur les vitraux des fenêtres. Et voilà pourquoi, à côté des scènes religieuses et des allégories morales, nous rencontrons en si grand nombre aux parois de nos cathédrales ces calendriers, ces enseignements de botanique et de zoologie, ces détails sur les procédés des arts et des métiers, ces avertissements sur l’hygiène, sur le bon emploi du temps, sur l’agriculture, qui composent une encyclopédie à l’usage et à la portée de tous.
LE PARVIS. De temps immémorial, la place qui précède la façade occidentale de Notre-Dame porte le nom de parvis. L’étymologie de ce mot n’est pas difficile à trouver. C’était le paradis terrestre, paradisus, par lequel on arrivait à l’église, figure de la Jérusalem céleste. Au centre de ce parvis, s’élevait une fontaine en souvenir de celle qui, placée au milieu du paradis, donnait naissance aux quatre grands fleuves de l’Orient. La fontaine du parvis Notre- Dame était accompagnée d’une très-ancienne statue, que l’abbé Lebeuf reconnut pour un Christ tenant le livre de la loi nouvelle, et qu’il croyait tirée d’une des deux églises antérieures au xiii® siècle. Un personnage, Aaron ou David, sculpté au soubassement, représentait la loi mosaïque. Le bon sens ordinaire de l’abbé Lebeuf lui avait révélé le véritable caractère de cette figure usée par le temps, que les amateurs de la mythologie païenne prenaient pour un Esculape protégeant les malades de l’Hôtel-Dieu, tandis que les partisans du système historique y voulaient voir le portrait d’Erchinoald, maire du palais, sous le règne de Clovis II, et prétendu bienfaiteur de l’église de Paris L
DISPOSITION GÉNÉRALE. Le plan de Notre-Dame est en forme de croix latine. L’église a deux grandes tours à l’occident; elle avait de plus autrefois, au point d’intersection des quatre branches de la croix, une haute flèche qui n’existe plus, mais qui sera sans doute rétablie. On entre par six portes, trois à la façade occidentale, une
^ Jaillot, dans ses recherches sur Paris, assure que cette statue était de plâtre couvert de plomb.
nii nord ol l’autre au midi, aux extrémités des Imauelies transversales de la croix, une dernière sur le côté septentrional de l’abside. Ces portes ont cliacune leur nom ; ce sont la Grande porte ou porte du Jugement, les portes de la Vierge et Sainte-Anne, du Cloître et Saint-lMarcel, la porte Rouge, autrefois réservée à l’usage du cliapitre. Nous ne comptons pas les deux portes intérieures, qui communiquent avec la sacristie neuve et qui ont été récemment ouvertes dans les murs latéraux de deux chapelles. On calcule ainsi approximativement les dimensions de l’édifice : développement de la façade, cent vingt pieds ; longueur totale dans œuvre, trois cent quatre-vingt-dix pieds, et largeur, cent quarante-quatre d’une extrémité du transept à l’autre; élévation de la maîtresse voûte, cent quatre pieds, et cent pieds de plus pour la hauteur totale des tours. Le chœur entre dans les proportions générales pour une longueur de cent-quinze pieds et une largeur de trente-cinqC On compte cinq nefs, trente-sept chapelles affectées au culte, ou servant de passages, trois roses de quarante pieds de diamètre chacune, cent treize fenêtres, soixante-quinze colonnes ou piliers libres, non compris les colonnes engagées, cent huit colonneltes aux baies de la tribune. Les contre-forts, les clochetons, les gargouilles historiées, les pinacles, les colonnettes monostyles ou groupées en faisceaux dans les galeries, dans les fenêtres, dans l’intérieur des tours, aux retombées des arcs, les balustrades à jour, les pignons feuil-
1 Le père Du Breul , Théâtre des antiquités de Paris, cite, pour mieux exprimer les dimensions de Notre-Dame, les vers suivants, écrits dans un tableau qui était pendu dessous et prés l’image saint t-hristophe, à l’entrée de l’église :
Si tu vaix sçauoir comme est ample De Nosire-Dame le grand temple:
Il a dans œiuire,pour le seiir,
Dix et sept toises de liaulteur.
Sur la largeur de vingt et (piatie :
Et soixante cimi sans rabattre,
A de long. Aux tours bault montées Trente quatre sont bien comptées,