SUR LA GRÈCE
la Grèce, il serait possible que celle-ci consentît à payer une subvention plus ou moins considérable : tous les intérêts seraient ainsi ménagés.
Toutes choses pesées, le droit de souveraineté ne peut pas être vu du même œil sous la domination du croissant que sous l'empire de la Croix. •'
La Grèce, déjà à moitié délivrée, déjà politiquement organisée, ayant des flottes, des armées, faisant respecter et reconnaître ses blocus, étant assez forte pour maintenir des traités, contractant des emprunts avec des étrangers, battant monnaie et promulguant des lois, est un gouvernement de fait ni plus ni moins que le gouvernement des Osmanlis : son droit politique à l'indépendance, quoique moins ancien, est de même nature que celui de la Turquie ; et la Grèce a de plus l'avantage de professer la religion, d'être régie par les principes qui régissent les autres peuples civilisés et chrétiens.
Si ces arguments ont quelque force, reste à examiner les dangers ou les frayeurs que ferait naître l'établissement d'un gouvernement populaire à l'orient de l'Europe.
Les Grecs, qu'aucune puissance n'a pu jusqu'ici secourir pour ne pas compromettre des intérêts plus immédiats, les Grecs qui bâtiront leur liberté de leurs propres mains, ou qui s'enseveliront sous ses débris, les Grecs cnt incontestablement le droit de choisir la forme de leur existence politique. Il faudrait avoir partagé leurs périls pour se permettre de se mêler de leurs lois. Il y a trop d'équité, trop de connaissances, trop d'élévation de sentiments, trop de magnanimité dans les hautes influences sociales, pour craindre qu'on entrave jamais l'indépendance d'un peuple qui l'a conquise au prix de son sang.
Mais si l'on pouvait, d'après les faits, hasarder un jugement sur la Grèce; si les divisions dont elle a été travaillée pouvaient donner une idée assez juste de son esprit national, si sa forte tendance religieuse, si la prépondérance de son clergé, expliquaient le secret de ses mœurs ; si l'histoire enfin, qui nous montre les peuples de l'Attique et du Péloponèse sortant, après plus de mille ans, du double esclavage du Bas- Empire et du fanatisme musulman ; si cette histoire pouvait fournir quelque base solide à des conjectures, on serait porté à croire que la Grèce, excepté les îles, inclinerait plutôt à une constitution monarchique qu'à une constitution républicaine.
Les droits de tous les citoyens sont aussi bien conservés (particulièrement chez un vieux peuple) dans une monarchie constitutionnelle que dans un état démocratique. Si les passions avaient été moins pressées, peut-être aujourd'hui de grandes monarchies représentatives s'élèveraient-elles dans les Amériques espagnoles d'accord avec la légitimité. Les besoins de la civilisation auraient été satisfaits, une liberté nécessaire Itinéraire. c
NOTE
aurait été établie sans que l'avenir des antiques royaumes de l'Europe eût été menacé par l'existence de tout un monde républicain.
La plus grande découverte politique du dernier siècle, découverte à laquelle les hommes d'État ne font pas assez d'attention, c'est la création d'une république représentative telle que celle des États-Unis. La formation de cette république résout le problème que l'on croyait insoluble, savoir ; la possibilité pour plusieurs millions d'hommes d'exister en société sous des institutions populaires.
Si l'on n'opposait pas, dans les États qui se forment ou se régénèrent, des monarchies représentatives à des républiques représentatives ; si l'on prétendait reculer dans le passé, combattre en ennemie la raison humaine, avant un siècle peut-être toute l'Europe serait républicaine ou tombée sous le despotisme militaire.
Quoi qu'il en soit, il est assez vraisemblable qu'une forme monarchique adoptée par les Grecs dissiperait toutes les frayeurs, à moins toutefois que les monarchies constitutionnelles ne fussent elles-mêmes suspectes. Il serait malheureux pour les couronnes que le port fût regardé comme l'écueil : espérons qu'une méprise aussi funeste n'est le partage d'aucun esprit éclairé.
Une médiation qui se réduirait à demander de la Turquie pour la Grèce une sorte d'existence semblable à celle de la Valachie et de la Moldavie, toute salutaire qu'elle eût été il y a deux ans, pourrait bien être aujourd'hui insuffisante. La révolution paraît désormais trop avancée : les Grecs semblent au moment de chasser les Turcs ou d'être exterminés par eux.
Une politique ferme, grande et désintéressée peut arrêter tant de massacres, donner une nouvelle nation au monde, et rendre la Grèce à la terre.
On a parlé sans passion, sans préjugé, sans illusion, avec calme, réserve et mesure, d'un sujet dont on est profondément touché. On croit mieux servir ainsi la cause des Grecs que par des déclamations ; un problème politique qui n'en était pas un, mais qu'on s'est plu à couvrir de nuages, se résout en quelques mots.
Les Grecs sont-ils des rebelles et des révolutionnaires ? Non.
Forment-ils un peuple avec lequel on puisse traiter ? Oui.
Ont-ils les conditions sociales voulues par le droit politique pour être reconnus des autres nations ? Oui.
Est-il possible de les délivrer sans troubler le monde, sans se diviser, sans prendre les armes, sans mettre même en danger l'existence de la Turquie ? Oui, et cela dans trois mois, par une seule dépêche collective souscrite des grandes puissances de l'Europe, ou par des dépêches simultanées exprimant le même vœu.