SUR LA GRÈCE
D'un autre côté, l'Europe n'est plus, ni par la nature de ses institutions, ni par les vertus de ses souverains, ni par les lumières de ses cabinets et de ses peuples, dans la position où elle se trouvait lorsqu'elle rêvait le partage de la Turquie. Un sentiment de justice plus général est entré dans la politique depuis que les gouvernements ont augmenté la publicité de leurs actes. Qui songe aujourd'hui à démembrer les États du Grand Seigneur? Qui pense à la guerre avec la Porte? Qui convoite des terres et des privilèges commerciaux quand on a déjà trop de terres, et quand l'égalité des droits et la liberté du commerce deviennent peu à peu le vœu et le code des nations?
Une s'agit donc pas, pour obtenir l'indépendance de la Grèce, d'attaquer ensemble la Turquie, et de se battre ensuite pour les dépouilles ; il s'agit simplement de demander en commun à la Porte de traiter avec les Grecs, de mettre fin à une guerre d'extermination qui afflige la chrétienté, interrompt les relations commerciales, gène la navigation, oblige les neutres à se faire convoyer, et trouble Tordre général.
Si le divan refusait de prêter T oreille à des représentations aussi justes, la reconnaissance de Tindépendance de la Grèce par toutes les puissances de l'Europe pourrait être la conséquence immédiate du refus : par ce seul fait la Grèce serait sauvée sans qu'on tirât un coup de canon pour elle, et la Porte, tôt ou tard, serait obligée de suivre l'exemple des États chrétiens.
Mais peut-on contester au gouvernement ottoman le droit de souveraineté sur ses États?
Non. La France, plus qu'un autre pouvoir, doit respecter son ancien allié, maintenir tout ce qu'il est possible de maintenir de ses traités antérieurs et de ses vieilles relations ; mais il faut pourtant se placer avec la Turquie comme elle se place elle-même avec les autres peuples.
Pour la Turquie, les gouvernements étrangers ne sont que des gouvernements de fait : elle ne se comprend pas elle-même autrement.
Elle ne reconnaît point le droit politique de l'Europe, elle se gouverne d'après le code des peuples de l'Asie ; elle ne fait, par exemple, aucune difficulté d'emprisonner les ambassadeurs des peuples avec lesquels elle commence des hostilités.
Elle ne reconnaît pas notre droit des gens : si le voyageur qui parcourt son empire est protégé par les mœurs, en général hospitalières, parles préceptes charitables du Coran, il ne l'est pas par les lois.
Dans les transactions commerciales l'individu musulman est sincère, religieux observateur de ses propres conventions ; le fisc est arbitraire et faux.
Le droit de guerre chez les Turcs n'est point le droit de guerre chez les chrétiens : il emporte la mort dans la défense, l'esclavage dans la conquête.
NOTE
Le droit de souveraineté de la Porte ne peut être légitimement réclamé par elle que pour ses provinces musulmanes. Dans ses provinces chrétiennes, là où elle n'a plus la force, là elle a cessé de régner; car la présence des Turcs parmi les chrétiens n'est pas rétablissement d'une société, mais une simple occupation militaire *.
Mais la Grèce, État indépendant, sera-t-elle d'une considération aussi importante que la Turquie dans les transactions de l'Europe? pourrat-elle offrir, par sa propre masse, un rempart contre les entreprises d'un pouvoir, quel qu'il soit ?
La Turquie est-elle un plus ferme boulevard? La facilité de l'attaquer n'est-elle pas démontrée à tous les yeux? On a vu dans ses guerres avec la Russie, on a vu en Egypte quelle est sa force de résistance. Ses milices sont nombreuses et assez braves au premier choc; mais quelques régiments disciplinés suffisent pour les disperser. Son artillerie est nulle; sa cavalerie même ne sait pas manœuvrer, et vient se briser contre un bataillon d'infanterie : les fameux mamelucks ont été détruits par une poignée de soldats français. Si telle puissance n'a pas envahi la Turquie, rendons-en grâces à la modération même sur le trône.
Que si l'on veut supposer que la Turquie a été ménagée par la crainte prudente que chacun a ressentie d'allumer une guerre générale, n'estil pas évident que tous les cabinets seraient également attentifs à ne pas laisser succomber la Grèce ? La Grèce* aurait bientôt des alliances et des traités, et ne se présenterait pas seule dans l'arène.
Il faut dire plus : la Grèce libre, armée comme les peuples chrétiens, fortifiée, défendue par des ingénieurs et des artilleurs qu'elle emprunterait d'abord de ses voisins, destinée à devenir promptement par son génie une puissance navale ; la Grèce, malgré son peu d'étendue, couvrirait mieux l'orient de l'Europe que la vaste Turquie, et formerait un contre-poids plus utile dans la balance des nations.
Enfin la séparation de la Grèce de la Turquie ne détruirait pas ce dernier État, qui compterait toujours tant de provinces militaires européennes. On pourrait même soutenir que l'empire turc augmenterait de puissance en se resserrant, en devenant tout musulman, en perdant ces populations chrétiennes placées sur les frontières de la chrétienté, et qu'il est obligé de surveiller et de garder comme on surveille et comme on garde un ennemi. Les politiques de la Porte prétendent même que le gouvernement ottoman n'aura toute sa force que lorsqu'il sera rentré en Asie. Ils ont peut-être raison.
En dernier lieu, si le divan voulait traiter pour l'affranchissement de
1 Partout en Grèce où le poste est militaire, les Grecs sont relégués dans une bourgade à part, et séparés des Turcs.